Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 24 novembre 2011

Les ailes du désir


Ce 17 novembre était une date insupportable pour elle. C'était le jour où Raoul avait cessé d'être. Aujourd'hui, c'est le troisième anniversaire de sa disparition. Montmartre est triste, et le Moulin ne tourne plus. Seul le visage de Simone, plein de lignes gravées par le temps, pouvait témoigner de la quasi centaine de printemps vécus. Si vous pouviez voir l'allure de son cœur, vous seriez surpris par sa jeunesse, aussi fringant que sa mémoire. Dans trois ans, Simone sera centenaire. Elle a fini par s'habituer à ce corps qui n'est plus le sien, seulement la preuve irréfutable que l'amour s'occupe des corps quand il a le temps. Lorsque la terre devient trop aride, il pénètre les cœurs, définitivement, et coule dans les veines comme autant de rivières nées d'une même source. C'est le tarissement de cette source auquel elle était incapable de s'habituer. Raoul ne s'était pas réveillé d'un sommeil qui devait être bien plus court, et depuis cette nuit infinie, tout était devenu obscur dans la vie de sa femme. A quoi bon voir le jour sans le soleil qui le magnifie ? Pourquoi sentir une fleur si elle n'a plus de parfum...

Ils habitaient cet appartement depuis 1889, l'année de leur rencontre et celle de la construction du Moulin. La légende veut que lors de leur premier baiser, leur fougue fut si gourmande que le Moulin en rougit. Le lendemain matin, il avait gardé sa couleur. Et trouvé son nom historique.

C'était le début de la Belle Époque, Paris bruissait de tous les élans artistiques et novateurs qui allaient enchanter le monde et les siècles suivants. On préparait les festivités du centenaire de la Révolution et la présentation de la Tour Eiffel, majestueuse érection métallique qui rendait la Seine brûlante de fierté.

Montmartre, en ce temps-là, n'accrochait pas encore ses lilas sous ses fenêtres, mais des sourires. Le caractère délicieusement bucolique de ce petit village perché au-dessus de Paris en faisait un endroit exceptionnel. Toulouse-Lautrec se frisait les pinceaux du bonheur d'avoir rencontré le japonisme, un courant oriental qui allait connaître son apogée en cette fin du XIXème, les gens sortaient d'une grande dépression économique et les années de paix, qui n'avaient jamais été aussi longues, avaient favorisé le progrès, et surtout, le sens de la fête.

Pendant que Proust trempait ses madeleines dans un thé près du Sacré-cœur, un sacré corps ondulait sur les pavés au bras de Raoul. Simone avait une jupe très courte, elle partait pour une audition au Moulin Rouge. Le déjà célèbre cabaret travaillait sur une nouvelle revue affriolante : le French Cancan. Elle sera prise, et deviendra une des danseuses les plus connues de Paris sous le pseudonyme de Nini pattes en l'air, avec ses amies Jane Avril, la Goulue, La Môme Fromage et Grille d’égout. On viendra du monde entier pour voir Paris lever ses jambes.

Puis ils connaîtront les magnifiques années d'après-guerre, les cabarets toujours plus fous, Le Chat Noir, Le Lapin Agile, les hommes déguisés en femme, dès que Simone et Raoul entraient quelque part, c'était l'effervescence, la fête, on leur donnait la meilleure table, on leur offrait le meilleur champagne, Raoul se mettait au piano, et Simone dansait sur le bar, les gens riaient, chantaient, ils étaient tellement heureux. Ils fêtaient le bonheur contagieux de ce couple extraordinaire. Montmartre était artiste, Montmartre était bohème. Comme un village de gaulois résistants au capitalisme naissant de la grande ville qu'ils voyaient changer de leur balcon.

Plus tard, beaucoup plus tard, au siècle suivant, le XXIème, la rue Lepic avait perdu la plupart de ses moulins, ne subsistait, en bas, que le grand rouge dont les ailes ne tournaient plus, comme pour dire aux touristes qu'ils s'étaient trompés d'adresse, ou d'époque. Les peintres de la place du Tertre étaient comme des macs qui profitent de leur butte, les magasins de souvenirs avaient remplacé ces cabarets qui en avaient tellement offert, mais l'esprit était toujours là. Les vignes poussaient encore malgré une ivresse moins joyeuse et les bars jouaient toujours du jazz.

En pensant à ces jours heureux, Simone souriait. Puis très vite, elle se disait qu'une belle histoire ne devrait jamais avoir de fin. Raoul était parti, avec tous ses souvenirs. Et c'était le plus dur à accepter pour elle. Comment peut-on passer une vie à apprendre tant de choses, à aimer aussi joliment, à se connaître tellement soi-même, à découvrir les autres avec envie, à lire les plus grands auteurs, à être témoin de magnifiques naissances, comment une vie riche de tant de leçons peut-elle s'évaporer et ne laisser derrière soi que ceux qui ont su la qualité d'un être ? Jusqu'à ce qu'ils disparaissent eux aussi. Alors, qui pourra raconter les amours extraordinaires d'un couple magnifique ?

Les mots. Il faut écrire ses amours, ses larmes, ses joies, sa vie. Un jour, quelqu'un les lira. Et les fera revivre.


Franck Pelé - novembre 2011

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