Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 29 septembre 2011

Le questionnaire de Raoul


- Simone, tu connais le questionnaire de Proust ?
- Celui qui a inventé la madeleine ? Oui, bien sûr.
- Et le questionnaire de Pivot ?
- Aussi oui, c’est celui qui a apostrophé les écrivains pendant des années à la télé.
- Voilà, mais connais-tu leurs questionnaires ?
- Quels questionnaires ?
- Ils ont chacun inventé un questionnaire pour mieux connaître les gens, les profondeurs de l’âme, c’est très intéressant.
- Pour toi ou pour moi ?
- Les deux mon Capitaine.
- Depuis quand je suis ton Capitaine ?
- C’est une expression Simone…
- Ah… Je me disais aussi… Parce que moi, au quotidien, j’ai plutôt l’impression que tu es plus gradé que moi, vois-tu… « Simone, tu peux faire ci ? Simone, tu pourrais me faire ça ? »
- Bref. Je me suis inspiré de ces deux questionnaires et j’ai ajouté quelques questions, et j’ai créé « Le questionnaire de Raoul ». Tu veux y répondre ?
- Si je te dis non, tu vas faire la tronche jusqu’à la fin de l’hiver.
- Non mais vraiment, tu vas voir, c’est vraiment intéressant de chercher des réponses, de réfléchir sur toi, sur les autres…
- D’accord, je t’écoute…

- Quel est votre nom ?
- Ah on se vouvoie ?
- Ça dépend des questions.
- Je m’appelle Simone Langlois.
- Quel est votre dessert préféré ?
- Le fraisier, avec des fraises énormes dedans, une pâte d’amande bien rose sur le dessus, avec de la crème anglaise. Ou le fruit de mon chéri…
- Non, reste sérieuse, c’est sérieux là Simone !
- Tu veux mes réponses ou tu veux celles que tu as envie d’entendre ? C’est très sérieux le fruit de mon chéri, et si tu en doutes, il va finir en compote à force de s’ennuyer dans son pot !
- D’accord… Ensuite… Tu as le droit de changer une chose dans ta vie, que changes-tu ?
- Je photographie, je filme mes grands-parents tant que je peux, toute ma famille, mes vieux amis, mes premières amours, mes voyages, je me fabrique une mémoire sans faille pour combattre les absences futures. Et j’apprends le piano aussi.
- Quel est le pouvoir surnaturel que tu aimerais avoir ?
- Voler, et être invisible.
- LE pouvoir ! Un seul !
- Répondre comme j’ai envie au questionnaire de Raoul ! C’est surnaturel ça non ?
- Un endroit insolite pour faire l’amour ?
- Mon lit ! Je plaisante… Laisse-moi réfléchir… Je sais. Dans une grotte, pour entendre l’écho infini de mon crescendo au rythme de ta mesure et pour le plaisir de prendre mon pied dans les entrailles de la terre pendant que tu prends le tien dans les miennes.
- Qui feriez-vous revenir dans le monde des vivants ?
- Tous les gens que j’aime qui sont partis. Mon grand-père. Et ceux que je n’ai jamais connus, j’aimerais bien discuter avec l’arrière grand-mère de ma grand-mère par exemple. Je ferais aussi revenir Michel-Ange pour qu’il refasse la déco de la chambre d’amis, et je ferais revenir Eve, je lui ferais une tarte tatin.
- Pourquoi une tarte tatin ?
- Pour qu’elle puisse enfin profiter du goût de la pomme sans la croquer.
- Qu’est-ce qui te rend folle de rage ?
- L’injustice, la mauvaise foi et quand tu me demandes pour la sixième fois si j’ai bien fermé les volets du bas.
- Une grande émotion marquante ?
- La naissance de notre enfant. Donner la vie m’a rapprochée d’une certaine éternité. Je me suis sentie comme faisant partie intégrante du grand spectacle de la nature, de sa magie, de son mystère. J’ai porté de l’amour, je l’ai vu naître, et je vais le voir grandir. Donner la vie m’a aussi éloignée d’une certaine sensation dans mon corps. Comme si on m’avait refilé une peau deux fois trop grande et deux fois plus lourde alors qu’avant ma grossesse elle était pile à ma taille ! Pourtant, j’ai beau prendre des douches, elle ne rétrécit pas…
- Ma chérie, tu es toujours parfaite…
- Mouais… Aujourd’hui j’ai retrouvé ma ligne, mais pendant six ans, tu n’as jamais autant lu Playboy !
- Quel est le menu de tes rêves ?
- Rrrrrrooo… Mais j’en ai mille ! Bon, alors… Saumon fumé en entrée avec blinis et crème fraîche, arrosé d’un blanc millésimé, tournedos rossini, avec haricots verts frais finement cuisinés et pommes de terre sautées bien dorées, accompagné d’un Saint-Estèphe grand crû, plateau de fromages, et si on est plusieurs à avoir goûté le vin, et donc à l’avoir fini, on ouvre l’équivalent en Pomerol, et les crêpes au sucre de mon grand-père pour terminer en beauté.
- Les odeurs que tu préfères ?
- L’odeur des pins de l’Atlantique, l’odeur de la Corse, celle d’un croissant chaud, le parfum du soleil sur la peau, les fragrances d’un jardin au printemps, et par-dessus tout, le parfum du frisson.
- Une fleur ?
- La tulipe blanche, la rose blanche, le lys. Et la fleur de l’âge aussi. Elle sent bon l’élégance…
- Tes rêves de voyage ?
- L’Argentine et la Patagonie, l’Australie, le Brésil, les trésors d’Afrique, la sagesse de l’Inde, la beauté de l’Asie, et surtout, surtout, refaire le voyage qui m’a menée jusqu’à toi…
- C’est beau ça mon amour… Déboutonne un peu tiens, on va le refaire ce voyage…
- Ah non, on continue ! J’adore ce questionnaire !
- Où te vois-tu dans dix ans ?
- Dans la salle de bains. Enfin au moment précis auquel je pense, je serai dans la salle de bains. Avec dix ans de plus. Et je me dirais la même chose que ce matin, déjà dans la salle de bains. Qu’est-ce que ça passe vite…
- Crois-tu en Dieu ?
- Je crois que la Foi est un pari. On n’est pas équipé intellectuellement pour avoir les réponses aux questions existentielles. Je suis plutôt agnostique dans ma démarche intellectuelle. Mais complètement croyante au fond de mon âme. Je crois en la nature, en sa magie. Le sourire d’un bébé, les couleurs qui épousent un soleil couchant, la beauté des mots que peuvent s’échanger des cœurs frissonnants, tout me fait croire en l’amour. Et puisque Dieu est Amour, j’ai une foi des plus profondes.
- Quelle a été ta première pensée quand tu m’as vu pour la première fois ?
- S’il me touche, je crie…
- Ah bon ???
- Non mais dans le bon sens du terme !
- Aaaah d’accord…
- Quelles sont tes manies ?
- Je me lave les mains dès que je touche quelque chose susceptible de porter un microbe, je choisis toujours le yaourt du fond, pas celui qui est en tête de gondole, et je marche toujours en téléphonant. Ah et puis j’écarte toujours mes doigts de pied au moment de l’orgasme !
- Ah oui ? Pour quoi faire ?
- Je ne sais pas… J’imagine que c’est parce que je me sens complètement épanouie…
- Tu voyages dans le temps, choisis trois évènements auxquels tu voudrais assister.
- Un concert de Mozart, une pièce de Molière à la cour du Roi et les années 30 en général, pour la musique, la mode, l’ambiance, les voitures, les chapeaux…
- Quel est ton fantasme absolu ?
- Avoir un chronomètre qui arrête le temps, quand tu appuies dessus, tout le monde se fige, tout s’arrête sauf toi, tu imagine le pouvoir ? Et puis au niveau sensuel, j’en déshabillerais quelques-uns…
- Dis donc ! Tu veux que je t’aide ?
- Non merci, je me débrouillerais parfaitement toute seule…
- Trois chèques en blanc, vous craquez pour quoi ?
- Une maison, une garde-robe, un voyage.
- Ce que tu apprécies le plus chez tes amis ?
- Une grande qualité d’écoute, la confiance, l’humour, la sagesse, la psychologie. Et leur folie !
- Votre drogue favorite
- Toi…
- Votre juron, gros-mot ou blasphème favori
- Saperlipompette !
- On dit SaperliPOpette…
- Oui mais là c’est quand j’ai bu.
- Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous, après votre mort, l'entendre vous dire ?
- Tous les gens que vous aimez vous attendent là-bas, sur l’herbe. En attendant, asseyez-vous, je vais tout vous expliquer...





Franck Pelé - Septembre 2011

lundi 26 septembre 2011

L'effet papillon


- Je crois que j'attendais ce moment depuis plusieurs vies... C'est drôle, on a l'impression de tout avoir pour être heureuse, et puis on fait une rencontre qui vous apporte des réponses à des questions qui n'avaient jamais fleuri...

- Je ressens exactement la même chose Simone... T'embrasser dans l'herbe pendant des heures, regarder cette nature que tu sublimes, sentir le soleil se coucher sur toi et ne pas en être jaloux, ressentir la puissance de cet amour dans tout ton être, savoir qu'il ne peut s'exprimer que pour un seul homme, et avoir la sensation d'être celui-là, c'est la définition la plus sensuelle possible de l'amour...

- Ce n'est pas une sensation. Tu es celui-là Raoul. Je le sais. Je le sais dans mon corps, dans mon cœur, dans mon âme.

- Et pourquoi ne serais-je pas la personnification de ton idéal absolu ? Une espèce de projection de tout ce dont tu rêves, ce mythe impalpable sur lequel viennent se fracasser les vagues à l'âme depuis des siècles, ce mur à peine érodé par tant de sel quotidien... Tu m'aimerais, puis tu te rendrais compte que je suis comme les autres, et de l'écume de tes nuits, je deviendrais l'enclume de tes jours...

- Mais parce que je le sais ! J'avais tout ce que je voulais, et tous ceux que je voulais ! Soudain, l'été dernier, tu es entré dans ma vie. A la seconde où je t'ai rencontré, tous les sommets de mon existence sont devenus dérisoires, parce que tu es devenu mon Everest, celui sur lequel je veux fondre, à chaque saison ! Je veux dans ta vallée pouvoir boire l'éternité de mes neiges et être fière d'être celle qui a fait couler ce torrent d'amour ! Tu es MA réponse. C'est déjà dans l'Histoire ! Comme Christophe Colomb qui découvre l'Amérique. Tu l'imagines en arrivant : "Oh, c'est beau... Oui mais... Et si c'était un mythe impalpable... Faisons demi-tour ! Je n'ai pas confiance..."

- Oh non quand même... Il n'aurait pas fait tout ce voyage pour rien...

- Je suis ton Amérique Raoul, la résolution de ton mystère le plus absolu, ton destin, ta force, ton histoire. Et excuse-moi mais moi le mythe, quand je le rencontre, je le palpe !

- Pardonne-moi de partager ces doutes avec toi... Tu sais, à la seconde où j'ai croisé ton regard, à ce concert avec ta sœur et Charles, j'ai senti une peur immense, une peur qui a vaincu toutes les autres, je n'en avais plus qu'une, te perdre. Je venais de rencontrer l'élégance et le charme dans une seule femme. Mon idéal. LA femme absolue. Je veux vivre toutes tes couleurs, tous tes parfums, tous tes mots. Je veux te regarder dans les cieux et voir danser des constellations de passion sereine et de douceurs complices, un bonheur sans cesse partagé, je veux sentir toutes mes questions épousées par tes réponses. Pendant le concert, je n'ai pas perdu une miette de tes gestes, de ces regards que tu t'interdisais mais qui dessinaient des sourires pleins de tes intentions secrètes. Jamais je n'ai ressenti la force des violons aussi profondément en moi...

- Arrête tes violons Raoul... Et viens m'embrasser... J'ai tellement de papillons dans le ventre qu'il leur faudrait une branche pour se poser...

- C'est une métaphore ?

- Mais pas du tout ! Allons chercher du bois tiens ! J'ai toujours rêvé qu'on me chasse les papillons à coup de bûche !

- Voilà ! Tu vois ! Je pose juste une question pour être sûr et toi tu fais exploser cette extraordinaire dimension romantique jamais explorée par un couple avant nous en trempant ton ironie dans une acidité des plus réalistes ! Tu vois bien que notre couple ne sera pas plus exceptionnel qu'un autre !

- Tu poses une question pour être sûr ??? Mais ça fait une heure que je te dis que tu es MA réponse absolue, que je suis ton Amérique, ton idéal, que je suis faite pour toi, que tu fais danser mille papillons dans mon ventre, qu'est-ce qu'il te faut de plus ? Tu veux que je t'envoie un bristol ???

- Et pourquoi pas ?!!

- Tiens, bah tu vas écrire ton adresse à l'intérieur de cette cuisse, là...

- Mais... Pourquoi tu veux que j'écrive mon adresse ici ?

- Bah comme ça, tu seras sûr que personne d'autre que toi ne viendra emménager, il verra que c'est habité, et puis avec un peu de chances, si tu t'appliques bien, tu verras peut-être l'effet papillon dans la marge !


Simone avait beau faire parler le feu, elle fondait d'amour pour son Raoul. Pendant qu'il écrivait lentement son adresse à l'intérieur de sa cuisse, il entendait le cœur de Simone battre avec une force phénoménale.

A cet instant précis, tous ses doutes s'envolèrent dans un battement d'elle...



© Franck Pelé - Septembre 2011



Simone s'ignorait



- Vous n'en avez pas marre d'être suivie par des dizaines de photographes partout où vous allez ?

- Si vous saviez Raoul...

Il chuchote :

- Non, appelez-moi Yves en public, c'est plus vendeur pour ma carrière...

- D'accord, je comprends.

- Venez vivre avec moi en France...

- Mais ce serait pareil en France ! Je serais traquée partout dans le monde !

- Mettons en scène votre mort, faisons croire à votre suicide, avec des médicaments, on dira que vous étiez au bout du rouleau, puis faites-vous refaire le visage, gardez votre casque d'or, il continuera d'attirer les metteurs en scène, choisissez un prénom bien français, Simone tiens, c'est parfait, et nous serons les plus heureux du monde...

- Oh... Je ne sais pas... refaire mon visage, ce n'est quand même pas rien...

- Je sais. Mais c'est peut-être le prix de votre liberté. D'une nouvelle vie.

- J'ai besoin de réfléchir...

- Réfléchissez mais pas pendant sept ans parce que je ne suis pas milliardaire moi dans la vraie vie et je ne sais pas si je pourrai vous offrir la vie que j'imagine pour nous dans un futur aussi incertain.

- Attendez-moi Raoul... pardon... Yves... Sept ans de réflexion ce n'est pas si long, et si le souffle de votre amour est vraiment puissant, il saura soulever tous les obstacles entre vous et mon intimité...



© Franck Pelé - Septembre 2011

Simone prend l'air


Les deux enfants discutaient tranquillement dans la rue quand cette incroyable chose apparut...

- Qu'est-ce que c'est que ça ??

- En tout cas ce n'est pas pour se protéger du nucléaire...

- Pourquoi ?

- Y'a déjà une bombe atomique dedans !

Rires complices des enfants qui commençaient à doucement entrer dans leur adolescence suite à ce choc thermique déclenché par la vision de LA femme.

Le retraité qui promenait son chien sur le trottoir d'en face précisa :

- Ce n'est rien les enfants, c'est Simone qui a dû se disputer avec Raoul...

- Comment vous le savez ?

- Quand Raoul gonfle Simone, elle part toujours se mettre dans sa bulle...

Simone entendit le commentaire du promeneur, se retourna, haussa un sourcil pour bien faire le contour du personnage et l'apostropha en ces termes :

- Dis donc Monsieur-je-sais-tout, et pourquoi ce serait pas juste l'envie de m'envoyer en l'air ? Tu dors sous mon lit ? Tu sais tout ce qui se passe chez moi ?

- Pardonnez-moi chère Madame mais si vous aviez voulu vous envoyer en l'air, vous n'auriez pas quitté Raoul... Or, puisque vous bullez tranquillement, j'imagine plutôt que vous voulez prendre l'air, et je vous sais assez généreuse pour en laisser aux autres...

- Bah dis donc t'en manques pas toi d'air ! Je savais que l'assurance de la vieillesse était solide à force de capitaliser sur les leçons que vous donnez aux générations émergentes mais là, t'as le bonus turgescent Edmond !

- Mais... mais c'est vous qui vous donnez un air là ! A faire votre monologue dans une bulle, à vous mettre au-dessus des autres ! Heureusement que vous êtes une femme légère finalement, sinon on risquerait l'accident ! L'éclatement de la bulle spéculative et la découverte de comptes secrets en cuisse !

Alors tu vois, je sortirais bien t'érafler un peu la carrosserie pour que tu fasses le constat de mon caractère... Je finirais par mettre un poing d'honneur à tes allégations de soliste du pipeau qui crève de jalousie de ne pouvoir jouer un air à une autre personne que lui mais finalement je me dis que c'est bien plus respirable ici. T'as raison, y'a certains airs qu'il faut laisser aux autres...

- Ah oui ? Et pourquoi donc ?

- Parce que t'as l'air con Edmond !



© Franck Pelé - Septembre 2011

Simone téléphone maison




- Oui, chéri, c'est moi... Tu pourras prendre du pain en rentrant de chez Charles ?

- Bien sûr oui, mais... si tu es à la maison, pourquoi tu n'y vas pas, la boulangerie en face doit être encore ouverte, non ?

- Ah mais je ne suis pas à la maison, je suis encore à la plage ! Je t'appelle avec le portable du patron du restaurant.

- Le portable ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Oh écoute, c'est incroyable... C'est un téléphone mais qui n'a pas de fil, tu peux aller partout avec, c'est complètement fou. Et ça marche ! Je t'entends parfaitement bien là...

- Mais comment ça peut marcher ?

- Comme un talkie-walkie, avec les ondes ! C'est un peu gros mais je suis sûr que c'est l'avenir !

- Gros comment ? Tu peux le mettre dans ton sac à main ?

- Ah non, il faudrait plutôt mon vanity-case... Voire plus gros...

- Bon, je vais prendre du pain, d'accord... Mais raccroche parce que ça m'inquiète ton truc avec les ondes là...

- Mais non Raoul, arrête d'avoir peur de tout comme ça... Et puis tu vois, on ne pourra plus dire "raccroche" dans le futur, on dira "éteint", c'est bat, non ?

- Mouais... Je crois qu'on gardera les bonnes habitudes, en tout cas moi, même si je peux porter mon téléphone un jour, je continuerai de raccrocher quand j'aurai fini ma conversation, il est pas né celui qui va me changer mes habitudes ! Et puis tu vois, ça me fait peur moi ces trucs-là... Je trouve qu'on vit une époque formidable, les gens sortent, s'amusent, parlent entre eux, tous les voisins se connaissent, se reçoivent, s'entraident, achètent des journaux pour connaître les nouvelles, les rues sont vivantes, les villes ont du caractère, et tu sais pourquoi ?

- Dis-moi tout...

- Parce que chez nous, on dort, on se lave, on bricole, on décore, on mange, on s'aime, mais pour apprendre, sur les autres comme sur soi, pour découvrir, pour comprendre, il faut sortir, il faut parler aux gens, les écouter, les vivre, c'est comme ça qu'on devient riche. Parce que l'information est dehors, la culture est dehors, elle est dans l'expérience de l'autre, l'amour est dans le jardin, l'aventure est dans la rue ! Et le jour où on aura tout chez nous, on ne sortira plus. Regarde déjà la télévision, elle vient d'arriver et elle a vidé la moitié des restaurants, des cinémas et les parties de carte ne se font plus que l'après-midi. Alors imagine quand tu pourras porter ton téléphone ! Et pourquoi pas des écrans que tu touches et qui te donnent toutes les informations que tu veux ! Imagine que tu commandes à manger, de l'électroménager ou même des vêtements sans sortir de chez toi !

- Mais c'est impossible, on serait comme dans une espèce de prison confortable, ça nous amuserait un temps mais on en sortirait vite...

- Justement pas ! C'est tout le problème du confort, c'est qu'il n'a pas de barreau mais qu'il enferme sévère ! Alors pose-moi vite ce téléphone avant de t'habituer et arrête de vouloir couper le fil qui nous retient à la vraie vie !

- Bon... Enfin c'est quand même pratique... Tu te rends compte que tu pourrais joindre n'importe qui où qu'il soit ?

- Mais c'est terrible ! Il n'y aura plus de mystère, jamais ! Et alors quoi ? On saura tout sur tout le monde ? On commandera un voyage en Australie avec son téléphone ? Et on ira en Australie aussi facilement qu'à Nantes ? Et on s'ennuiera parce qu'on aura déjà tout vu à la télé ? Et comme le monde entier aura la même technologie, il finira par avoir une culture uniforme, et toutes les capitales du monde deviendront le reflet de ce que les gens commandent sur leur téléphone ? Les mêmes magasins, les mêmes enseignes, les mêmes fringues, la même musique dans les ascenseurs ?

- Calme-toi Raoul, ça va, je t'appelle juste avec un téléphone portable, une petite coquetterie du patron, pour te demander de ramener du pain, ce n'est pas non plus la fin du monde...

- Si ! C'est la fin de MON monde ! Je ne veux plus qu'on m'impose une pensée unique sur un écran ni qu'on me coupe le moindre fil ! Je veux faire le tour du monde à vélo ! Je ne veux plus de pétrole ! Je veux que le goût de mes tomates soit le même pour mes petits-enfants ! Je veux qu'on se parle à table ! Je veux voir du Hitchcock sur grand écran en version originale ! Je veux écouter Miles Davis uniquement sur un disque sinon, dans cinquante ans, on n'en écoutera plus des disques ! Parce que si on a tout, tout perdra de la valeur ! Il faut garder le mystère ! Le rare est cher !

- Le rare est cher, le rare est cher... C'est pas une chanson de Michel Delpech ça ? Ou un département, je sais plus...

- Voilà... Tu vois mon amour, toi, tu es rare, tu es un mystère à toi toute seule, tu es toute ma richesse...

- Mon amour... Ce soir, tu te mets sur le dos, je m'occupe de tout...

- Ah non, ce soir, y'a le match.

- Le match ? Tu vas au stade avec Charles ?

- Heu... non... à la télé...



© Franck Pelé - Septembre 2011






Décapotable



- Simone, remets ta robe...

- Remets la capote...

- Mais enfin, si on se fait arrêter on peut risquer un attentat à la pudeur, remets ta robe !

- Mais non ! Quand tu ne mets pas la capote, je sens le soleil, et dès que je sens le soleil, j'ai envie de bronzer, c'est comme ça. Alors si tu veux que je remette ma robe, tu remets la capote.

- Mais pourquoi je la remettrais ? Il fait un temps splendide ! A quoi ça sert d'acheter une décapotable si c'est pour rouler capoté quand il fait un temps splendide ???

- Et à quoi ça sert de rouler enrobée si on a un corps splendide ?

- Mais ça n'a rien à voir ça ! Tu imagines si on a un accident ? Tu imagines dans quelle tenue on va te récupérer ?

- Justement ! Si je suis inconsciente, je veux au moins pouvoir exprimer ma gratitude au pompier qui va me secourir...

- Bon, Simone, mets au moins ta ceinture.

- J'ai déjà des bretelles...

- Simone, mets ta ceinture merde !

Raoul tente alors d'attraper la ceinture de Simone par surprise. Simone se débat, repousse le bras de Raoul, Raoul se penche encore un peu plus, tout en gardant un œil sur la route, mais au moment où il se concentre sur la ceinture qu'il doit saisir, une seconde suffit pour qu'il perde le contrôle de la voiture. Il rattrape in extremis sa sortie de route, mais ne peut éviter d'être déporté vers l'entrée d'une petit forêt de chênes. Dans sa course folle, près d'un champ, la capote est arrachée par le bras d'un épouvantail tout en fil de fer, et reste là, abandonnée sur le sol jonché des fruits de l'automne.

- Et ben voilà, comme ça, t'es tranquille Raoul...

- Mais c'est pas possiiiible !!! Mais Simone !!! Meeeerde !!! Ma bagnole !!! Tout ça parce que Madaaaame veut bronzer dès que Madaaaame sent le moindre rayon de soleil !

- Tu plaisantes ou quoi ? C'est quand même pas de ma faute si tu veux boucler ma ceinture de force tout en conduisant ! Ça n'a rien à voir avec le soleil ! Il est fou lui...

Un agent de police arrive sur les lieux :

- Qu'est-ce qui se passe ici ?

- C'est mon mari Monsieur l'agent, il a voulu m'attacher de force, alors je me suis débattue et il a perdu le contrôle.

- Qu'est-ce que vous faites dans cette tenue vous ? C'est votre mari aussi ?

- Ah non, ça c'est parce qu'il ne voulait pas mettre la capote.

- Pardon ?

- Oui, et comme il ne voulait pas la mettre, j'ai refusé d'être enrobée.

- Vous vouliez enrober votre femme sans son consentement ?

- C'était une décision pleine de bon sens non ? Je n'avais pas envie d'offrir l'intimité de ma femme au premier pompier venu !

- Mais attention Monsieur l'agent, je suis consciente que Raoul avait raison de vouloir me voir attachée hein, seulement, je n'aime pas trop les marques.

- Les marques ? Quelles marques ?

- Bah quand il retire la capote, c'est que ça tape vous savez... Mais je préfère quand il ne la met pas de toutes façons, la sensation sur la peau est meilleure.

- Mais vous en aviez une ?

- Une quoi ?

- Une capote

- Bien sûr ! Puisque je vous dis que je voulais la remettre et que mon mari ne voulait pas !

- Oui enfin là, il avait raison votre mari...

- Ah bon ? Et pourquoi donc ?

- Ça ne se fait pas vraiment de remettre une capote, ce n'est pas très hygiénique.

- Depuis quand ? Mon mari conduit très doucement et l'habitacle sent toujours très bon, même quand la capote est mise ! Mais c'est vrai que vous roulez souvent à plusieurs dans le même habitacle dans la police... Je comprends pourquoi les gens disent "ouh la, ça sent pas bon, voilà la police..."

- Bon, veuillez descendre du véhicule s'il vous plaît.

- Vous pouvez aller me chercher la capote alors ? Je suis pieds nus, si vous pouviez la mettre ici, par terre, je pourrais descendre sans me faire mal... Elle est près de l'épouvantail là-bas...

- Comment vous voulez que je retrouve une capote dans une forêt de chênes ? Allez, descendez maintenant, ne discutez pas.

- Oh dis donc Starsky, t'as qu'à interroger tous tes frères qui jonchent le sol ! Ce serait bien la première fois qu'un gland ne trouve pas une capote !

- Descendez du véhicule immédiatement !

Raoul :

- Profite bien des derniers rayons de soleil Simone, parce qu'à mon avis, il va y avoir un peu d'ombre dans les prochains jours...



© Franck Pelé - Septembre 2011