Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

samedi 11 octobre 2014

Théories



- J'ai une théorie sur les femmes qui ont une petite chaîne à la cheville...

- Ah oui ? J'ai peur de comprendre...

- Je suis sûr qu'il y en a de très bien hein... mais j'ai une théorie.

- Du genre ?

- Du genre quand je mets mes chevilles derrière mes oreilles ça met mon visage en valeur...

- Rrrrrrooo Raoul... C'est pas un peu caricatural ça ?

- Excuse-moi mais à chaque fois que tu entends parler de la vie privée d'une femme qui a une chaîne à la cheville, t'as l'impression qu'elle a mis une chaîne pour qu'on accroche ses clés pendant l'amour ! On dirait qu'elle met ça pour qu'en société on sache qu'elle adore se déchaîner dans l'intimité... Comme si elle faisait partie d'une secte !

- Donc si demain je mets une chaîne à ma cheville, je serai automatiquement une fille facile...

- Non, parce que c'est moi qui aurais la clé...

- Ah d'accord... Une chaîne et un boulet en un coup... Ou comment devenir esclave de la connerie avec un innocent petit bijou...

- Tu n'as pas de théories toi ?

- Ah si, plein ! J'ai une théorie sur les gens qui font pendre quelque chose à leur rétroviseur ou qui conduisent avec le bras gauche à l'extérieur de la portière, le bras ballant, souvent les mêmes d'ailleurs.

- J'ai une théorie sur celles qui veulent éteindre la lumière avant de faire l'amour

- ...sur ceux qui disent « n'importe comment » au début d'une phrase et ceux qui expriment un sous-entendu que tout le monde a compris avec une espèce de fierté supérieure à l'endroit d'un humour qui mettrait presque mal à l'aise

- ...ceux qui regardent les séries américaines en VF et qui parlent sans arrêt en franglais !

- J'ai une théorie sur celles qui ont les ongles tellement rongés qu'elles ont des boudins au bout des doigts...

- ...et celles qui ont la jupe tellement courte et le décolleté tellement bas qu'on les croirait habillées d'un rond de serviette !

- ...ceux qui mettent des t-shirts, qui font le même effet que s'ils avaient sur le front un néon clignotant avec l'inscription « t'as vu, je fais de la muscu » !

- ...ceux qui manifestent avec la CGT !

- J'ai une théorie sur celles qui ont toujours le même mouvement hyper précis et détaillé qui consiste à brasser du vent en remettant la mèche n°12 à sa place entre la 11 et la 13. Personne d’autre qu’elles ne peut voir le changement absolument phénoménal que leur œil analyse quand le nôtre voit exactement la même tête et la même coupe qu’avant ce fameux geste hyper précis et détaillé !

- ... et celles qui font style « je ne vois pas qu’on me mate » alors qu’elles démarrent leur programme « on me mate » à la seconde où on les mate

- ...ceux qui mettent leurs lunettes de soleil quand y’a pas de soleil, ceux qui écoutent Booba ou la Fouine, ceux qui écoutent leur autoradio à un niveau sonore qui permet à la ville d’à côté de savoir qu’ils arrivent bientôt

- J'ai une théorie sur celles qui te mettent leurs seins dans ton assiette et qui racontent outrées qu’elles ont affronté des regards un peu limite

- Mouais... et moi j'ai une théorie sur ceux qui adorent qu'elles mettent leurs seins dans leur assiette et qui ont une théorie sur leur comportement juste après...

- Ah je ne mange pas de ce pain-là Madame...

- Arrête, t'en laisses pas une miette... Tiens, j'en ai une autre qui me vient, celui qui a tout le rang vide devant le tien mais qui choisit de s’asseoir devant toi au cinéma

- Et celle qui sait que tu es impatient derrière elle et qui fait exprès de raconter sa vie à la caissière ou de chercher une pièce de cinq francs dans son porte-monnaie alors que ça plus de dix piges qu’on est passé à l’euro !

- ...celles qui regardent toutes les autres filles de la tête aux pieds et qui disent « j’ai horreur des gens superficiels »

- J'ai aussi une théorie sur celui qui vient s’intéresser à toi dans une soirée dans laquelle tu viens d’arriver avec une nana à tomber...

- Et qu'est-ce que tu vas en faire de toutes tes théories alors ?

- Je vais les garder pour moi, parce que je suis bien élevé et parce que je ne voudrais surtout pas qu’on me prenne pour ces mecs qui se la racontent et qui ont une théorie sur tout. De toute façon, j’ai une théorie sur les gens qui ont une théorie.




Franck Pelé - textes déposés SACD - octobre 2014

Sous le soleil exactement



- Que me vaut ce magnifique sourire ?

- Je viens de comprendre pourquoi je t'aime tant...

- Ah parce que jusqu'à maintenant tu m'aimais sans savoir pourquoi ? Quelle aventurière !

- Et pourquoi pas ? Ce serait possible non ? Aimer quelqu'un sans savoir pourquoi mais avec la certitude chevillée au corps et au cœur qu'on l'aime... Tu sais pourquoi tu m'aimes toi ?

- Evidemment ! Je connais les mille raisons qui font que je t'aime, je sais qu'il y en a d'autres mais je creuse à mon rythme...

- Je discutais avec ma sœur tout à l'heure, on faisait ce jeu où on doit résumer quelqu'un en un mot.

- Manque de confiance en soi.

- Quoi... c'est pour moi ça ?

- Non, c'est pour ta sœur. Bon c'est en cinq mots mais on va pas chipoter...

- Ah si, si, on chipote ! Il faut que ce soit le fruit d'une longue et profonde réflexion ! C'est exactement ce que j'ai fait pour toi.

- Je crains le pire...

- Tu ne devrais pas... Cette réflexion à donné naissance à un mot, un seul, validé par ce sourire....

- Je t'écoute religieusement...

- Précis.

- Précis ? Tu m'aimes parce que je suis précis ? Précis c'est à dire... Parce que je suis à l'heure ? Parce que je colle les vignettes pile poil dans leur cadre ?

- Arrête Raoul... Sois sérieux deux minutes, écoute-moi avec la même attention que celle que tu attends pour tes mots, tu peux me faire ce plaisir ?

- Pardon. Je t'écoute. Dis-moi qui je suis...

- Tu es incroyablement, formidablement précis. Tu es même l'homme le plus précis qu'il m'ait été donné de rencontrer. Tu es précis dans le choix de tes mots, dans le choix de tes silences, dans le timing de tes élans, tu es précis dans tes caresses...

- Tous les hommes sont précis dans leurs caresses non ?

- Oh non... Entre ceux qui ne pensent qu'à leur plaisir et ceux qui cultivent la légende qui veut qu'un homme ne sache pas faire deux choses en même temps, on a le temps de se demander dix fois ce qu'on fait là... ajoute ceux qui pensent qu'en appuyant n'importe comment sur n'importe quel bouton de la télécommande ils arriveront à allumer la télé et tu obtiens un pourcentage impressionnant de chercheurs d'or qui ne savent absolument pas comment en trouver !

- Et pourquoi j'en trouve selon toi ? Je n'ai rien de plus que les autres, c'est un piège dessiné par les heures victorieuses ça...

- Parce que tu as cette sensibilité qui comprend ce qui brille, tu sais exactement comment caresser un sourire parce que l'amour te sourit, parce que ton côté féminin donne une délicieuse élégance à tes gestes les plus masculins, tu as la précision d'un orfèvre. Que tu cisèles une nuit ou que tu racontes le jour, que tu épouses des lèvres ou que tu emportes une âme, c'est toujours exactement comme ce doit être fait pour l'autre. Voilà pourquoi je t'aime. Parce que tu as cette précision de l'autre.

- Je n'ai pas cette précision de l'autre, j'ai cette précision de toi. Et si tu la mesures si bien c'est parce que j'ai le même sourire que toi quand je te regarde, si j'ai cette précision dans ce que je veux offrir c'est parce que tu as cette précision dans ce que tu veux recevoir, dans ce que tu sais recevoir, dans ce que tu attends. Personne ne sait recevoir mes mots, mes caresses, mes silences, et même mes colères, aussi bien que toi. Peut-être que la caresse précise dont tu parlais tout à l'heure, si je l'avais pour une autre, je serais moi aussi un chercheur d'or qui ne trouve rien...

- J'admire la précision de ta fausse modestie, mais tu sais comme moi que tes mains ont une histoire déjà très riche...

- Le passé ça compte pas...

- Quand tu me dis que je suis belle je te crois, je ne crois ma beauté que dans ton regard, parce que je sais que ta sensibilité ne ment jamais, c'est elle qui a ce pouvoir unique de faire briller l'objet de ton frisson.

- Simone, je sais précisément ce qui brille dans tes yeux-là...

- On va se reposer un peu là-haut ?

- Je ne suis pas sûr de pouvoir dormir avec la télé allumée...




Franck Pelé - oct 2014 - textes déposés SACD

mercredi 8 octobre 2014

Un seul éclat vaut mieux que mille reflets



- Chéri, je pars faire des courses !

Raoul sort de son bureau pour répondre :
 
- D’accord ma… (Il marque un temps d’arrêt, comme subjugué) … beauté…

- Oui ?

- Je t’ai dit que je t’aimais aujourd’hui ?

- Pas aujourd’hui non. Mais tu peux en garder pour plus tard, tes "je t’aime" me font de l’effet plusieurs semaines d’affilée tu sais…

- Et pourquoi cette tenue de gala pour aller chez le boucher ?

- Arrête ta jalousie… Je veux être belle c’est tout, c’est la jalousie de tous les autres envers toi que je vais cultiver…

- Mais c’est dangereux ça, c’est un peu jouer avec le feu…

- Raoul, c’est la fin de l’été, il fait beau, on est samedi, il est 11h et je crois que ce n’est pas loin d’être mon moment préféré de la semaine. Surtout avec ce temps. Moi le samedi, j’ai l’impression que c’est un jour béni, le jour du plaisir, on sait qu’on a encore un jour pour se reposer, les gens ne travaillent pas, tout le monde se croise, c’est un peu comme une cour de récré en ville, il n’y a plus personne en classe, que des âmes libres qui flânent… Et j’ai envie de rendre hommage au charme de cette journée.

- Tu lui rends bien… Je t’aime Simone.

- Moi aussi chéri.

- Non mais Simone ! Vraiment… Je sais que les mots ne résonnent plus pareil à force de venir se heurter sur les mêmes murs, portés par le même vent. Je sais que l’écho monotone fatigue bien plus que le silence. Tu sais, hier, je regardais un documentaire sur cet acteur qui avait une peur inouïe de ne pas être aimé, d’être oublié. J’ai trouvé des similitudes avec moi bien sûr, mais j’ai aussi pensé à toi.

- Pourquoi ?

- Je me suis dit que je ne savais pas assez te dire ce qu’on dit après la disparition de quelqu’un…

- Et ben c’est gai…
 
- Non vraiment ! Si je te perdais demain, j’aurais pour quiconque voudrait m’entendre parler de toi les mots les plus entiers, les plus éternels, les plus exceptionnels pour qualifier celle qui m’aura fait l’honneur de m’offrir son amour et la plus belle place dans sa vie.

- Mon amour… Arrête sinon je vais me sentir obligée de mettre un survêtement pour te faire plaisir…

- Non, je serais fou de vouloir t’empêcher d’être belle… Tu le fais si bien, tu le fais comme personne…

- J’en veux bien un peu avant de partir de ces mots exceptionnels si tu en as à disposition…

- Je sais que je passe ma vie à te faire remarquer tes petites bêtises, tes mauvais choix, tes traits de caractères durs, égoïstes, jaloux parfois, je sais que je t’engueule plus facilement que je ne te dis l’amour que tu attends…

- On est tous pareil, moi non plus je ne vais pas laisser passer l’occasion de te souffler dans les bronches alors que tu mériterais souvent d’autres mots, mais tu les attends tellement parfois que je n’ai pas envie de te les donner…

- J’en étais sûr ! Tu sais que je les attends et tu fais exprès de ne pas me dire ce qui me ferait plaisir ? Mais t’es vraiment une manipulatrice, tu vois que j’ai raison quand je te dis ça !

- Oh non Raoul, continue sur la lancée tout à l’heure parce que là je sens comme un soupçon de vinaigre dans le parfum du bouquet…

- Voilà ! Donc moi je fais l’effort de te dire l’indicible et toi tu préfères ne pas me le dire plutôt que perdre la face devant la possibilité d’un compliment ou d’un mot généreux !

- Mais tu viens de dire la même chose, tu te fous de moi ? Mais quelle mauvaise foi !

- Mais pas du tout !

- Mais si ! Tu viens de dire qu’il faudrait que je sois morte pour me dire tout ce que je veux entendre ! Tu peux pas me le dire avant ? T’as peur que je sois heureuse ?

- Mais c’est terriblement injuste de balancer ça alors que je suis en train de faire la déclaration d’une vie !

- Tu me dis ça pour que je reste là ou pour que je mette un pantalon et un col roulé ! Tu as peur de l’effet de mon chapeau sur les hommes dans la rue !

- Mais c’est n’importe quoiiiii !!! Tiens, regarde si j’ai peur de ton chapeau !

Il enlève le chapeau de Simone d’un geste soudain et le met sur sa tête

- Raoul ! Mes cheveux ! Regarde ce que tu as fait à mes cheveux !!! Espèce de malade !!!

Elle le tape sur l’épaule, les bras, partout où elle peut tout en essayant de reprendre son chapeau. Commence une lutte savoureuse jusqu’à ce que Raoul trébuche en se prenant les pieds dans le tapis. Il tombe, sa tête heurte la table basse. Il est sur le dos, inanimé sur le sol.

- Raoul ? Arrête tes bêtises… Raoul !!!

Il ne bouge pas. Elle passe sa main dans ses cheveux.

- Raoul mon amour… Je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne et comme je n’aimerai jamais plus. Tu es maniaque, insaisissable, colérique, plein d’habitudes insupportables et de goûts étranges mais tu es l’homme le plus séduisant du monde. Ton regard sur moi est au-delà ce qu’une femme peut rêver pour avoir besoin de se sentir belle…

Il ouvre un œil, d’une façon franche qui ne laisse aucun doute sur le caractère factice de sa perte de conscience.

- Tu vois, toi aussi tu avais besoin de me voir disparaître pour me dire les plus jolis mots…

- Tu es vraiment ridicule avec mon chapeau…

- Tu savais que je t’écoutais ?

- Tu ne peux pas mourir à cause de moi… et ta respiration forte trahissait une certaine conscience…

- Tu sais de quoi j’ai envie là ?

- J’hésite entre faire une grille du mot mystérieux ou l’amour…

- J’ai envie de défaire l’amour surtout, puis de le refaire, pièce par pièce…

- Commençons par le salon alors…

- Joli double sens… Je peux garder ton chapeau ?

- Ah non !

- Attends… C’est moi qui te le mets…

Il enlève le chapeau et le remet délicatement sur la tête de Simone, légèrement en vrac. Il la regarde longuement, la perçant jusqu’à l’âme.

- Je n’avais pas fini tout à l’heure. Je disais… je sais que je passe ma vie à te faire remarquer tes petites bêtises, tes mauvais choix, tes traits de caractères durs, égoïstes, jaloux parfois, je sais que je t’engueule plus facilement que je ne te dis l’amour que tu attends, mais ne doute jamais une seconde de l’existence de tous ces mots qui ne sortent pas toujours. L’ego filtre parfois sans concession, il ne laisse passer que les miettes dorées et il retient les pépites qui feraient la richesse du cœur de l’autre. Je suis fou de laisser passer autant de jours sans te donner tout l’or que j’ai pour toi… Tu es le plus fabuleux trésor qu’un homme puisse trouver, et je sais tous les jours ma chance.

- Si quelqu’un d’autre m’avait trouvée, je n’aurais jamais brillé autant… Les femmes rêvent souvent de diamant parce qu’elles n’en ont jamais vu, ou parce qu’elles imaginent leur beauté réinventée avec un tel bijou. Moi je n’ai jamais rêvé de diamant, je vis avec. Et si on me voit belle dehors c’est parce que je porte en toutes circonstances l’éclat de ton amour.

Raoul remet doucement une mèche à l’intérieur du chapeau de Simone

- Le boucher va être fermé…

- On mangera autre chose… Je m’étais préparée pour tourner la tête d’une trentaine d’homme et rendre jalouses au moins quinze femme mais je veux bien t’offrir sur un plateau cette beauté qui te revient…

- Je suis désolé pour eux, mais il ne restera rien… ou peut-être le plateau. Ils pourront y regarder le visage de leur frustration lustré par ma faim de toi…
 


Franck Pelé - Textes déposés SACD - octobre 2014