Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 16 juin 2011

L'amante


- Tu savais qu'elle avait fiché tous ses ex ?

- Mais non... Apparemment, c'est une légende... C'est ce qu'elle a voulu faire croire à son mari un jour de crise de jalousie...

- Tu savais qu'elle s'appelait Simone ?

- Non... Elle m'avait dit qu'elle s'appelait Michelle... J'en avais même fait une chanson...

- Ah toi aussi elle t'a inspiré ?

- Pourquoi tu dis ça ?

- Moi elle m'avait dit qu'elle s'appelait Angie...




© Franck Pelé – Juin 2011

Simone en haut de la fiche


- Simone !!!

- Je suis au sous-sol !!!

Raoul descend les marches quatre à quatre.

- Qu'est-ce que tu fais, je te cherche partout ?

- Je cherche l'adresse d'un ami qui travaille dans la communication, il pourra certainement m'aider à trouver un bon support pour mon article.

- Un ami ? Quel ami ? Qu'est-ce que c'est que ce meuble ? Et toutes ces fiches ?

- Depuis que j'ai 17 ans, j'ai fait une fiche pour chacun de mes ex, au cas où...

- Au cas où quoi ? Au cas où tu as envie de relire tes vieux exploits ? Au cas où tu as envie de goûter à l'interdit ? Au cas où tu as envie d'une soirée sur-mesure avec le résultat d'une fine analyse parmi tous ces spécimen ?

- T'es un gros jaloux Raoul...

- Réponds-moi s'il te plaît !

- Tu me gonfles Raoul ! Ces fiches existent pour le cas où, comme aujourd'hui, j'ai besoin de quelqu'un dans mes relations qui me permette de sauter des étapes dans mon processus de recherche !

- Et ils ont en sauté combien des étapes dans leur processus de recherche eux ?

Raoul s'approche du tiroir et regarde avec plus d'attention.

- Tu as eu tout ça comme ex ??? Mais tu as vu la grosseur du tiroir ? Je crois que tu ne m'as pas tout raconté sur ton passé Simone ! Je me demande si je connais la femme que j'ai épousée...

- Ce serait trop long Raoul... Parce que tu vois, là, c'est uniquement le tiroir des prénoms qui commencent par P ...

Raoul ravale sa salive, les veines de ses tempes grossissent, les nerfs électrisent doucement tout son corps. Il maîtrise sa voix et lance, plein de mépris :

- Ok, salut Mata-Hari, moi je mets les voiles.

- Oh le petit chou, il croyait que je l'avais attendu toute ma jeunesse comme une sainte...

- Quoi ? Ma femme a couché avec 53 départements et je dois rester zen ???

- Ce sont les fiches clientèle de mon père triple buse ! Alors maintenant que tu as l'air aussi con qu'un ado en mobylette qui baisse la tête pour gagner de la vitesse, je te conseille d'aller cacher ta honte sous le saule pleureur au fond du jardin ! Et n'oublie pas de mettre un casque à pointe pour que je te reconnaisse ! Parce que je ne sais pas lequel des deux proposera les plus longues larmes !

- Mais Simone, je...

- Au revoir !

Raoul remonte, tout penaud. Pendant qu'il monte, il entend :

- Ceci dit, même si tu as largement exagéré au niveau des départements, je connais très bien la Dordogne...




© Franck Pelé – Juin 2011

Retour en Grâce


- Ah voilà ! Je vois le Rocher ! C'est Monaco Simone !

- Je suis tendue Paul si tu savais...

- Pourquoi ?

- C'est la première fois que je vais voir un prince régner...

- Ne t'inquiète pas, tu as tellement de grâce en toi qu'il va succomber au premier regard...

- Et s'il tombe amoureux de moi ?

- Mais il va tomber amoureux de toi ! Raide dingue le Raoul !

- Il s'appelle Raoul ? C'est son vrai nom ?

- Oui. Tu crois que le Prince Raoul de Monaco ça sonne élégant toi ? Toi, on t'appellera la Princesse Grâce ou je ne sais quel autre nom plein d'élégance mondaine, de toutes façons tu auras un nom d'emprunt. Tu auras des enfants, tu connaîtras le gratin, et tu feras rêver toutes les femmes du monde. Et si personne ne se doute jamais de la motivation de ce mariage, tu vivras très longtemps.

- Sinon ?

- Sinon, il faudra que tu fasses très attention aux virées en bateau ou en voiture avec des gens a priori de confiance ! Raoul sera persuadé que tu vas l'épouser par amour, pas parce que tu rêves d'être une vraie princesse !

- Tu as beaucoup trop d'imagination Paul... Et puis... Je ne sais pas pourquoi mais moi je sens que je vais l'aimer mon Prince. Sur les photos, à la télévision, son être dégage mille choses qui m'attirent... Et toi, que vas-tu faire plus tard ?

- Je vais rentrer en France. Il y a une place de chauffeur au Ritz, je vais postuler. Imagine qu'un jour ta vie devienne un enfer et que tu viennes te ressourcer à Paris. Ce serait un honneur d'être celui qui sortirait une princesse de son long tunnel. 




© Franck Pelé – Juin 2011

La laine photovoltaïque de l'intérieur


- Et maintenant on fait quoi ?

- On attend l'hiver Simone, ils l'ont annoncé très rigoureux.

- Oui d'accord m'enfin là j'ai quand même très chaud...

- Probablement le feu de cheminée...

- Raoul, c'est un feu de cheminée filmé, ça ne provoque aucune chaleur !

- Tout dépend comment c'est filmé. La mise en scène est si réaliste et l'image tellement nette qu'on peut aisément avoir des sueurs froides rien qu'en sentant l'atmosphère dans son dos. C'est fou la technique aujourd'hui... Et puis l'avantage est extraordinaire ! Pas de fumée, pas d'odeur, pas de bois à couper, à remettre, pas de cendres à vider, le pied.

- Elles ne sont pas froides du tout mes sueurs Raoul ! Je crève de chaud, on est en juin, et on attend ma sœur et son mari pour dîner en col roulé déroulé ! J'ai chaud Raoul ! Et ça n'a rien à voir avec ta cheminée virtuelle !Qu'est-ce qu'on va leur dire ? Qu'on attend l'hiver rigoureux ???

- On va leur dire qu'on est frileux, un peu, et écologistes surtout.

- Tu es frileux de la tête toi ?

- En gardant la tête et le haut du corps sous le pull, on conserve la chaleur accumulée toute la journée, et on peut dormir sans chauffage, on réalise une économie d'énergie incroyable.

- Mais il n'y a PAS de chauffage en juin dans la maison Raoul !

- C'est pour ça que je garde les jambes nues, tu as vu ?

- Non, je ne vois plus grand chose depuis trois heures...


Au même moment, Paulette et Charles arrivent dans le salon :


Paulette :


- Oh pardon, on a dû se tromper... Veuillez-nous excuser... Bonne soirée...

- Paulette, c'est nous...

- Simone ? Raoul ? Mais qu'est-ce que c'est que cette...

- Raoul se lance dans la laine photovoltaïque de l'intérieur...

- Hein ? Et à quoi ça sert ?

- A dormir sans chauffage la nuit !

- En juin ?

- Complique pas Paulette. Bon, vous avez fait bonne route ?

- Oui... Mais... Dis-moi Simone...Tu ne devais pas aller chez le coiffeur toute la matinée ?

- Si, c'est ce que j'ai fait. 150 euros de coiffeur... ça te plaît ?




© Franck Pelé – Juin 2011

Personne ne peut l'encadrer


- Comment tu trouves le tableau Raoul ?

- Hyper réaliste !

- Bon... Je suis prête pour demain...

- Demain ?

- J'ai rendez-vous avec un sénateur pour une place d'attachée parlementaire, mais il paraît qu'ils sont très machos dans ce milieu, ils ne peuvent pas encadrer les femmes, alors je m'entraîne à rentrer dans le cadre...

- A rentrer dans le cadre ? Avec tes bas et un porte-jarretelle ? Mais tu sors complètement du cadre Simone là !

- Il faut peut-être que je retire un bas...

- Pourquoi un bas et pas deux ?

- Parce qu'on m'a fait comprendre que si je retirais le bas, je pouvais avoir le poste...

- Quoi ??? Donne-moi le nom de ton sénateur...

- Raoul...

- Le nom de ton sénateur ! Et rappelle-moi où j'ai rangé la corde !

- La corde ? Qu'est-ce que tu vas faire avec une corde !

- Je vais lui présenter le radiateur de son bureau à ton sénateur, il a l'air chaud bouillant non ? Alors je vais faire en sorte qu'il se lie intimement avec une autre source de chaleur, il aura tellement de temps pour discuter avec lui qu'il va reconsidérer le poste d'attaché parlementaire !





© Franck Pelé – Juin 2011

Raison d'être


A la seconde où Simone posa les yeux sur son fils, elle comprit. Tout. Comme si elle naissait une seconde fois, l'expérience et le sens de la vie en plus. Elle qui avait tellement peur de renoncer à sa liberté, d'être une mère pas à la hauteur, elle qui pensait que la mère allait tuer la femme. Non... Jamais elle ne s'était autant sentie femme.

Un enfant, c'est comme retrouver tous ses rêves, tous ses espoirs, tout son amour dans un petit corps d'ange. C'est comme être le témoin de la pureté originelle. Simone savait que c'était le poids de cette mission, pleine de toutes les responsabilités du monde, qui se posait doucement sur ses épaules. Mais dans le regard de son fils dansait la vérité des évidences futures. Il sera aussi extraordinaire que peut l'être la promesse du fruit de l'amour de ses parents.

Cette innocence magnifique... Cette insouciance aussi légère que lourd est le regret de la perdre. Tout donner pour que cette innocence reste la plus cristalline possible, pour qu'elle dure.

Pendant que la sage-femme lui présentait sa raison de vivre, Simone regardait Raoul, près d'elle. Elle ne l'avait pas connu enfant son Raoul. Mais il lui suffisait d'observer son visage pour rattraper le temps perdu. Un enfant en regardait un autre. Une innocence faisait éclore des fleurs dans les yeux de son père.

Ils avaient choisi de l'appeler Maxence, en hommage au grand-père de Simone, être exquis qui lui avait appris la générosité et la beauté en toute chose.

- Il te restera un peu d'amour pour moi après tout ce que tu vas donner à ce bijou ?

- Raoul... En te regardant, je pensais la même chose...

- Regarde comme il est beau... Tout ce que je vais lui donner, c'est tout ce que je t'ai déjà donné, et tout ce que je te donnerai encore. Et si un jour, tu avais besoin de mon amour et que je n'étais pas là, souviens-toi que les yeux de ton fils en seront toujours pleins. Les yeux sont beaux parce qu'ils ont une belle couleur, une jolie forme, puis ils deviennent définitivement beaux à force de garder tout l'amour qu'on leur a donné.

- Merci Raoul...

Raoul se retourne vers Simone, la prend dans ses bras, et l'embrasse avec tant de tendresse qu'elle n'avait nul besoin d'entendre résonner son merci à lui. Les lèvres de son mari, ses bras, son cœur, ses mains, célébraient la magie que sa femme venait de lui offrir.




© Franck Pelé – Juin 2011