Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mardi 17 février 2015

Une inoubliable Saint Valentin



- Qu'est-ce que c'est que ça ??? Simone ? Simone !!!

Simone descend l'escalier.

- Quoi ? Pourquoi tu hurles comme ça ?

- C'est quoi ça ? J'ai cru qu'il y avait une morte sur la table du salon !!

- Oh... mais non c'est Caroline...

- Quoi "c'est Caroline" ?

- C'est ton cadeau. Enfin ton substitut.

- Mon cadeau de quoi ? Quel substitut ? Elle se substitue à quoi ?? à qui ???

- C'est ton cadeau de Saint Valentin. Je te présente celle qui va me remplacer.

- Bon Simone, tu me dis ce qui se passe ou je dois chercher les caméras ?

- Non, ce n'est pas une blague, je suis très sérieuse Raoul. J'ai pris une décision des plus sages pour la sérénité de notre couple : j'arrête le sexe.

- Pardon ?

- Je comprends que ça puisse être un peu violent à entendre comme ça pour toi, en rentrant du boulot, mais moi j'ai mûrement réfléchi cette décision. J'arrête le sexe et comme je sais que tu as quelques besoins en la matière, je t'ai offert Caroline. J'ai passé des heures dans le magasin avant de la choisir, j'espère qu'elle te plaira...

- Tu arrêtes le sexe ? Mais pourquoi ? Tu as toujours été satisfaite non ? Tu n'as plus envie de moi ? Tu as quelqu'un d'autre ? C'est quoi ce délire ???

- Voilà, c'est exactement pour ça que je veux arrêter. Le sexe régule tout le reste, s'il y en a, et que ça se passe bien, tout le monde pense que tout va bien alors que pas forcément, et s'il n'y en a pas, ou qu'il y en a moins, alors on se pose mille questions sur l'amour, l'envie, la fidélité, etc... Donc, je me suis dit que si on arrêtait le sexe, on serait tranquille, plus de prise de tête à savoir si l'autre a envie, si ses performances sont satisfaisantes, si je dois reprendre une douche parce que Monsieur a un appétit soudain, si je dois faire semblant de dormir quand tu as une envie pas synchronisée avec la mienne, si je dois travailler ma voix de tête avant l'orgasme idéal à entendre, bref, à partir de maintenant, que de l'amour non pollué par la testostérone ou la moindre hormone, et en cas de fièvre, hop, Caroline est là !

- Tu as bu... T'as déjeuné avec une conne...

- Pas du tout...  Et Caroline sera toujours là, quelle que soit l'heure, le jour, l'humeur, tu pourras mal lui parler, lui pincer ce que tu veux, lui mettre une fessée en passant après l'avoir plantée devant l'évier, lui tirer les cheveux en arrière pour lui crier ta joie après un but, tu pourras même ne pas lui parler du tout pendant tes élans, elle n'en aura rien à cirer, la Caro c'est une crème... comme on n'en fait plus !

- Tu as complètement craqué en fait, maintenant c'est sûr... Tu as quelqu'un, c'est ça ?

- Mais arrête avec ça ! Non je n'ai personne, j'ai toi et ça me va très bien ! J'ai adoré le sexe avec toi mais maintenant on a des âges où franchement on peut se faire plaisir autrement et surtout quand on veut et pas quand l'autre veut ! Les couples qui durent, ce sont ceux qui font chambre à part ET ceux qui se font plaisir quand ils en ont envie, sans être prisonniers d'un contrat stipulant que le bonheur de l'un doit dépendre de l'envie d'orgasme de l'autre !

- Et c'est un cadeau de Saint Valentin donc, pour m'exprimer ton amour...

- Mais oui, absolument ! Mille fois oui ! De vouloir nous protéger et protéger la qualité de tes envies si c'est pas de l'amour, je ne sais pas ce que c'est !

- Je rêve... et toi, c'est qui ton substitut ?

- Oh non, non, moi tu sais je suis très manuelle mais je crois vraiment que je vais m'abstenir quelques mois, comme un régime. Et plus si affinités. Je suis sûre que je vais aimer cette nouvelle vie, elle va nous apporter beaucoup de sérénité. Et d'autres perspectives sentimentales, tu verras. Et puis au pire y'aura toujours le primeur en bas, il est très bien.

- Tu vas te taper le primeur ?

- Mais non je parlais d'un régime bio... bref, ça me regarde. Chacun sa sexualité maintenant, assouvie avec l'objet de son désir, et nous, on partage tout ce qui nous lie depuis toujours, l'amour, la tendresse, les rires, la présence chaleureuse, la complicité psychologique... et même physique, on pourra toujours se survoler pour quelques caresses précises, mais plus de voiture dans le garage, fini, tu feras les niveaux avec Caroline.

- Et tu crois que je vais accepter sans rien dire et aller sagement dans ma chambre jouer avec ma poupée gonflable ?

- Elle n'est pas gonflable elle est en silicone, plus vraie que nature. C'est le top tu sais chéri ce que je t'ai pris, attention...

On sonne à la porte. Raoul regarde par la fenêtre :

- C'est ta mère ! (Simone se dirige vers la porte) Non, attends !!! N'ouvre pas maintenant ! Qu'est-ce qu'on fait de Caroline ???

- Oh non pas ma mère...  (Simone regarde partout autour d'elle) mets-la dans le piano à queue !

- Ta mère ?

- Non Caroline !

- Pourquoi dans le piano à queue ?

- Je ne sais pas, ça m'est venu naturellement... Dépêche-toi !!!

Raoul essaie tant bien que mal de replier la poupée sur elle-même et de la faire tenir dans l'habitacle du piano qu'il essaie de fermer.

- Mais j'ai du mal à refermer le piano !

- Bourre-la bien au fond !

Raoul se retourne, la mâchoire crispée et la peau rougie par l'effort autant que la colère sourde

- Tu le fais exprès là ?

- Oh pardon... ah non pas du tout promis... (Simone se pince les lèvres pour ne pas rire) en même temps c'est le mot idéal pour cette situation, je suis désolée du double sens... bon, alors, ça rentre pas ? Tiens ça me fait penser, à propos de double sens...

- Non ça va se voir ! Je ne peux pas fermer le piano complètement !

Odette, la mère de Simone, sonne encore et commence à frapper à la porte.

- Bon, prends-la dans tes bras !

- Quoi ?

- Prends-la dans tes bras ! Et pose sa tête sur ton épaule, comme si elle était triste ou fatiguée ou...

- Bourrée ? (regard noir de Raoul vers Simone)

- Voilà, très bien ! (Simone a du mal à retenir une crise de rire naissante) Mais surtout fais en sorte qu'elle tourne toujours le dos à ma mère, elle ne doit pas voir son visage !

- Ecoute si elle le voit tu lui expliqueras ta nouvelle lubie... Simone, s'il te plaît, évite de rire, c'est déjà assez insupportable comme ça...

Simone ouvre la porte

- Maman ! C'est gentil de passer ! Comment vas-tu ?

- Bonjour ma chérie... bah vous en avez mis du temps ! Je me demandais si... (elle tourne la tête et voit Raoul avec Caroline dans les bras) bonjour Raoul... oh pardon, je vous dérange peut-être ?

- Non ne t'inquiète pas, c'est une amie du travail de Raoul et elle n'est pas très bien...

- Oh bah oui, regardez, elle ne tient pas sur ses jambes la pauvre... Je peux vous aider mademoiselle ?

Raoul

- Non !!! Non merci Odette... ne vous inquiétez pas, je gère... Elle est un peu malade et là, si elle fait le moindre mouvement, j'ai peur qu'elle nous refasse la déco...

Odette à Simone, en chuchotant, un peu plus loin dans la cuisine ouverte sur le salon

- Dis donc ma chérie, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais... c'est Raoul qui t'a dit que c'était une amie de son travail ? Il fait quoi comme travail Raoul exactement ? Il est DJ dans un bar à putes ?

- Oh maman je t'en prie !

- Excuse-moi mais il faut bien appeler les choses par leur nom, regarde son look ! Elle n'a rien d'une collègue de travail, on dirait une poupée gonflable !

- Exactement Odette ! Et vous savez pourquoi elle ressemble à ce point à une poupée gonflable ?

Simone

- Non Raoul !

Il lance Caroline sur la table du salon

- Parce que C'EST une poupée gonflable !!!

- Non, elle n'est pas gonflable, elle est articulée et en silicone, presque réelle !

- Votre fille veut arrêter le sexe ! Et cette poupée, qui se prénomme Caroline, est mon cadeau de Saint Valentin ! C'est avec elle que je dois dorénavant envisager toute communion charnelle ! Si je puis dire...

Odette

- Mais enfin chérie, tu es folle ?

- Bon maman, c'est très profond, tu ne peux pas comprendre.

- De quoi parles-tu ? je peux tout comprendre tu sais... Il me semble qu'on a toujours été assez profond dans la famille...

- Du sujet ! C'est très psychologique, le sexe impose des comportements, induit des mensonges, produit des actes manqués, des envies pas toujours partagées, ça crée des incompréhensions, des tensions, des comparaisons malheureuses, bref, c'est peut-être très bon sur le moment mais sur le long terme, c'est la mort du couple quand on en a fait le tour !

- Mais s'il n'y en a plus, ce sera encore pire ! Tu crois que ton mari va se satisfaire de ta poupée jusqu'à la fin de ses jours ?

- Il pourra en changer, j'ai pris un forfait "4 en 10 ans + 1 offerte".

Odette

- Simone, je te défends souvent mais là, je pense que tu fais une grave erreur. Si j'avais dit une chose pareille à ton père...

Simone

- ...ça lui aurait peut-être évité d'aller voir de vraies poupées pour oublier son quotidien !

- ...

- Pardon maman... mais tu cherches aussi... c'est un sujet qui te dépasse... d'accord ? Dis-moi, tu vas au marché demain matin ?

- Oui, je pense oui...

- Tu peux me ramener des carottes ? Je vais faire un pot-au-feu demain soir.

Raoul

- Bah voyons, un pot-au-feu... et moi qui crevais de faim...pas de pot !!!

- Mais qu'est-ce que tu racontes Raoul, c'est pas la fin du monde non plus, arrête ! Je vais finir par penser que je suis assise sur la seule chose qui compte pour toi ! Je t'aime comme au premier jour ! Tu es l'homme de ma vie, et rien ne change à part ce petit régime sexuel, tu ne vas pas en faire tout un fromage non ? Et je n'ai jamais dit que c'était définitif ! De toute façon, tu ne vas pas me dire qu'en ce moment tu es à fond sur le pot-au-feu quand même ??

Odette

- Tu veux dire qu'il y a le pot mais pas toujours le feu ? (elle se tourne vers Raoul) Ah oui mais là Raoul si c'est ça, autant faire sa cuisine soi-même elle a raison...

Raoul

- Bon, Odette, ne vous essayez pas à la métaphore, je vous en supplie, je crois que nous devons avoir une explication de couple, c'est très gentil d'être passée mais là, on a besoin d'être seuls.

- Oui vas-y maman, à demain, bisous...

- Vous devriez écouter les conseils des anciens, c'est dans les vieux pots qu'on...

- Maman !!!

- Oui, oui... oh la la... j'y vais... enfin je veux bien y aller mais il me faudrait les clés de chez moi, c'est pour ça que je venais au départ...

Simone

- Han !!! Les clés...

Simone met la main devant sa bouche en regardant Raoul.

Raoul

- Quoi les clés... tu les as oubliées ?

- Ah non non, je sais parfaitement où elles sont...

- Où elles sont ?

- Dans Caroline...

- Pardon ???

- Je ne savais pas où les mettre et elle n'était pas facile à porter ! Je suis allée au magasin en vélo avec juste ma carte bancaire dans la poche et les clés me faisaient mal dans mon short moulant. L'entrecuisse de Caroline était le seul endroit qui représentait une cavité assez profonde pour que je puisse mettre les clés en lieu sûr si je transportais Caroline la tête en bas...

- Attends... Tu as traversé toute la ville avec ce truc à l'envers sous le bras ?

- Oui mais je tenais le guidon de l'autre main sans problème. Et puis elle était habillée hein, elle avait pas les fesses à l'air non plus...

- Tu as pris de la drogue...

Odette

- Bon, et on fait comment maintenant ?

Simone

- Bah on les reprend... Chéri, tu veux bien...

- Je veux bien quoi ???

- ...déshabiller Caroline s'il te plaît ?

- Tu te fous de moi là... Je vais me barrer de cette maison de fous...

- Raoul !!! Oublie le caractère sexuel de la chose d'accord, on la déshabille, tu l'ouvres un peu, tu récupères les clés et on n'en parle plus.

- Ah mais jamais de la vie ! Je veux bien la tenir en la prenant sous les bras mais c'est toi qui récupères les clés, je ne vais pas fouiller Caroline devant ta mère !

Odette

- J'en ai vu d'autres mon cher Raoul...

Simone

- Allez, plus vite ce sera fait, plus vite on pourra discuter...

Simone s'approche de Raoul, hagard, elle prend Caroline et l'allonge sur le dos sur la table du salon. Elle demande à Raoul de la tenir par les bras de l'autre côté de la table pendant qu'elle tire sur sa combinaison pour l'enlever. 

- Rrrroooo j'y arrive pas, c'est trop moulant sa combinaison... Tiens, Raoul, coince sa tête entre tes jambes pour pouvoir tirer plus fort parce que là c'est impossible, je n'ai pas assez de prise, elle glisse...

Raoul n'en croit pas ses yeux, il regarde Simone, Odette, qui lui sourit comme si tout était normal, et s'exécute.

Simone, alors qu'elle essaie d'entrer la main dans la poupée, appelle sa mère.

- C'est trop étroit... Maman, est-ce que tu peux venir ici s'il te plaît, j'ai lu une astuce dans la notice mais j'ai besoin de toi...

- J'arrive ma chérie, dis-moi...

- Est-ce que tu peux lui pincer doucement les seins s'il te plaît...

- Les deux en même temps ?

- Oui, en même temps, ça la fait s'ouvrir...

Raoul a donc passé une jambe par dessus le cou de Caroline pour bien maintenir sa tête entre ses cuisses, Odette est en train de pincer les seins de la poupée pendant que Simone entre enfin à l'intérieur. Le hasard faisant toujours bien les choses, c'est à ce moment précis que Paulette débarque à l'improviste chez sa sœur. Au moment où elle entre dans la maison, sans frapper comme à son habitude, elle tombe nez à nez avec cette scène surréaliste et entend Simone dire :

- Maman, pince-lui les seins plus fort parce que je pense qu'il va falloir que j'entre la main entièrement si tu veux rentrer chez toi... Ou alors essaie toi, tu as les avant-bras plus fins, et moi je pince.

Odette

- Mais tu es sûre qu'elle ne va pas parler si on lui fait quelque chose qui lui déclenche une réponse particulière ? Parce que là je serais mal à l'aise quand même...

- Oui, oui je suis sûre. C'est juste qu'elle est hyper profonde c'est dingue, je ne sais pas sur quoi ils se sont basés mais elle pourrait avoir des jumeaux dans la salle d'attente sans s'en rendre compte la Caro, j'aurais presque pu mettre mon vélo et rentrer à pied ! (Simone rit avec sa mère de sa propre blague devant Raoul qui est livide) Dis donc chéri, si t'as froid aux pieds devant la télé, y'a un truc à faire que t'aurais jamais pu faire avec moi ! Rrrrrooo arrête de faire cette tête franchement...

Paulette laisse alors tomber le plat qu'elle venait de rapporter, figée sur place, à peu près autant que les trois autres protagonistes qui se sont arrêtés net en voyant Paulette.

Simone

- Attends Paulette, ce n'est pas ce que tu crois, on va t'expliquer !

Odette, en train de remonter ses manches

- Oui ma chérie, elle n'est pas vivante, ne t'inquiète pas...

Paulette, tremblante, affolée

- Mais qu'est-ce que vous faites... ?

Raoul

- Ah mais c'est très facile à comprendre, on récupère les clés de ta mère dans le vagin d'une poupée en silicone que ta sœur m'a offert pour la Saint Valentin parce qu'elle ne veut plus de sexe dans notre couple. Mais elle m'aime toujours hein ! Caroline est d'ailleurs une magnifique preuve d'amour... Tu te rends compte de ma chance d'avoir une femme si ouverte... d'esprit ! Et toi, ça va ? Tu venais pour quoi exactement ?

- Je... non rien, je... je venais voir Simone parce que je me sentais seule aujourd'hui... à cause de cette fête des amoureux... je voulais un peu parler avec ma sœur... mais je vais y aller, c'est mieux...

- Mais non reste, ta sœur a le bras long en amour tu sais ! Elle en connaît un rayon... et elle trouve toujours la clé du problème. Tu n'as qu'à rester dormir Paulette... En plus tu pourras dormir avec Simone parce que moi je dors avec Caro, et vu l'éducation saine de ma femme, je n'imagine pas que nous puissions dormir à trois dans le même lit, même avec une amie en silicone... Non, reste, franchement, ça me ferait plaisir que tu parles à ta sœur... (Il se tourne vers Odette) Odette, je vous embrasse, je vais aller me reposer un peu, enfin si ma femme veut bien retirer sa main de ma nouvelle compagne...

Simone se met à sourire en retirant sa main d'un coup sec, et en brandissant les clés :

- Je les ai !!!

C'est alors que Caroline commence à hurler de plaisir dans toute la maison. Un programme d'orgasme sonore s'est déclenché.

Paulette 

- Pourquoi elle crie comme ça ???

Simone

- Je ne sais pas, j'ai dû toucher son point G en ressortant... Elles sont très sophistiquées ces poupées tu sais... Maman, donne-moi la notice qui est sur la table de la cuisine s'il te plaît... Vite, parce que là elle va ameuter le quartier ! On va croire que c'est moi !

Raoul

- Et ça t'ennuie qu'on puisse croire que tu prennes ton pied avec ton mari ?

Simone

- Raoul aide-nous au lieu de raconter n'importe quoi ! Tu ne sais pas comment on peut l'arrêter toi ?

- Ah non, c'est toi la spécialiste des poupées ! Moi je n'ai jamais eu besoin de notice avec ma femme ! Mais si elle fonctionne vraiment comme toi, essaie de lui parler de foot, de découvert à la banque ou dis-lui qu'elle a grossi, normalement elle devrait s'arrêter immédiatement. Et probablement se refermer automatiquement.

- Vous êtes tous pareil, vous êtes persuadés de connaître la notice de tout mais rien n'est monté comme il faut !

Raoul

- Allez, c'est bon pour moi... Salut les barges...

Raoul attrape son manteau, jette un regard noir à Simone, dit bonsoir, et quitte la maison en claquant la porte. Dehors, il croise le mari de Paulette qui s'avance vers la maison.

- Tiens salut Charles...

- Bonsoir Raoul, bah t'en fais une tête... tu t'en vas ? 

- Oui

- Vous faites quelque chose de spécial pour la Saint Valentin ?

- Ah plutôt oui... Simone m'a offert un voyage pour la Silicon Valley

- C'est vrai ? Oh vous allez adorer...

- Pas sûr, c'est un voyage pour un.

- Hein ?     Charles entend alors cette voix de femme qui hurle son plaisir.      
Mais... qu'est-ce qui se passe là-dedans ? C'est... c'est Simone qu'on entend là ? Mais pourquoi elle...

- Simone n'est pas seule.

- Tu plaisantes ??? Elle est avec qui ?

- Elle est avec sa mère et ta femme, mais je te conseille vivement de ne pas les déranger.




Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2015


dimanche 1 février 2015

L'heure des choix

 
 
 
 
- Qu’est-ce que vous faites là vous deux, tout le monde vous cherche depuis une heure !
- Simone veut me quitter…
- Pas du tout. C’est toi qui interprètes ça à ta sauce comme d’habitude…
- Tu ne m’as pas dit que si tu me quittais je serais plus heureux ?
- Bon, bah je vous laisse, quand vous aurez fini, on vous attend en bas.
- Ah oui, ça je te l’ai dit. Enfin pas tout à fait non, je t’ai raconté ce qu’une amie de Paulette avait dit à Paulette à propos de son mariage et j’ai trouvé ça très intelligent. J’ai hésité à te le dire parce que je savais que, comme d’habitude, ton orgueil battrait ton intelligence à plate couture mais je n’ai pas pu m’empêcher d’être optimiste. Et je te l’ai dit… Et j’ai été TRES optimiste !
- Comment veux-tu que j’interprète le fait que ma femme me dise que je serais plus heureux si elle me quittait ?
- Comme une preuve d’amour.
- Donc si tu me quittais tu me donnerais une preuve d’amour ?
- Oui.
- Et c’est impossible d’imaginer un bonheur simple comme une femme qui me donnerait une preuve d’amour en m’aimant tous les jours ? En vivant chacun de ces jours ensemble ?
- Ah si tu peux l’imaginer si… je parlais juste de quelque chose d’un petit peu plus profond que ton nombril.
- Plus profond que mon nombril ? Mais tu ne vas quand même pas me dire que je suis égoïste parce que j’ai envie que la femme de ma vie me prouve qu’elle m’aime en restant plutôt qu’en partant ?
- Non, mais je trouve insupportable l’idée que je puisse avoir l’honnêteté de penser que je pourrais être égoïste en restant et que cette honnêteté me soit reprochée et mal interprétée ! Il vaut mieux mentir et dire ce que l’autre veut entendre pour que l’amour soit sauf ! Sauf que l’amour dans ces cas-là, excuse-moi mais c’est une espèce de petit feu gentillet qu’on regarde en tricotant ou en lisant son journal !
- … de petit feu gentillet ?
- Oui, ça crépite de temps en temps, ça fait joli, ça réchauffe quand il fait froid, on pourrait même y allumer un cierge sans se brûler tellement sa danse est monotone. Et si tu ne remets pas de bûche, tu passes ta vie à souffler doucement sur les braises pour entretenir quelques flammes…
- Parce que je mets pas de bûche moi peut-être ?
- Mais là n’est pas le problème Raoul… Le problème n’est pas de mettre du bois ou d’avoir envie d’en mettre, le problème est dans ce que dit le feu.
- Je ne comprends pas.
- Excuse-moi mais notre feu n’a pas tout à fait l’énergie d’un feu d’artifice depuis quelques mois, tu ne crois pas ?
- Mais tous les couples du monde vivent ces moments de calme et ce n’est pas pour ça qu’ils explosent ! Un couple n’explose pas parce que la bûche n’a pas fait assez d’étincelles dans le foyer !
- Et ben moi j’aimerais bien que la bûche fasse des étincelles dans le mien !
- Mais c’est toi qui es toujours fatiguée !
- Pas toujours non, tu as aussi une petite collection d’excuses, mais c’est vrai que je suis souvent fatiguée en ce moment. Surtout quand tu veux allumer ce feu que je connais trop. Ce feu qui ne nous ressemble plus.
- Mais je devrais faire quoi ???
- Mais rien, justement ! Pourquoi toujours vouloir être coupable ? Ou victime ? Je sens bien que mon regard sur toi s’est usé, et pourtant je t’aime comme au premier jour ! Et quand je vois toutes ces femmes qui te regardent avec une flamme immense dans les yeux, je me dis que je n’ai pas le droit de te laisser te dessécher par ma faute, tu comprends ? Tu vas te dessécher avec moi, et moi je t’aime, et je n’ai pas le droit de t’enlever la possibilité d’être heureux comme tu le mérites avec une femme qui te rallumera la flamme comme je l’ai moi-même allumée. C’est mal de penser une chose pareille ? C’est mal d’oser la vérité ?
- Et tu crois que mon regard sur toi ne s’est jamais usé ? Tu crois que je n’ai jamais vu d’allumettes qui ne demandaient qu’à craquer ? Moi aussi je pourrais me dire que si je partais tu serais plus heureuse ! Surtout toi ! Avec cette saleté d’indépendance qui met tout le monde à distance quand ça te chante !
- Et pourquoi tu ne le fais pas ?
- Mais parce que je t’aime !
- Mais moi aussi je t’aime !
- Mais pas assez pour affronter le froid quand le feu est mort !
- Mais t’es insupportable je te dis que je t’aime, tu m’exaspères à la fin !
- Non c’est moi qui t’aime ! C’est toi qui es insupportable ! Je te déteste de ne pas faire l’effort de m’aimer comme tu avais promis de le faire !
- C’est moi qui te déteste de penser qu’on doit aimer juste pour tenir une promesse ! Y’a pas de garantie, pas de service après-vente dans l’amour ! Pourquoi ne pas accepter que les choses puissent avoir une belle fin sans demander la pendaison de la personne responsable des beaux débuts ? Pourquoi quand les choses ne vont plus comme l’un veut c’est l’autre qui doit forcément payer ? Pourquoi quand on ose un choix de vie faut-il se taper un tribunal des vannes lancées et des idées reçues ?
- Vas-y.
- Quoi vas-y ?
- Tu es libre de tes choix. Tu as raison. Je t’aime, plus que tout au monde, et je n’ai aucune raison de t’empêcher de faire ce que tu veux. J’ai le droit d’être triste, anéanti, seul, perdu, bouleversé, mais je n’ai pas le droit de te forcer à regarder notre petit feu gentillet… Je te laisse y aller.
- Raoul… Mon amour… Je n’ai jamais dit que je voulais partir, j’ai dit que si je partais, tu serais peut-être plus heureux.
- Tu n’as pas dit peut-être.
- Mais peu importe, j’ai dit « si je partais… » c’était du conditionnel, je n’ai jamais décidé une chose pareille.
- Simone, ne tourne pas autour du pot, si j’étais ton feu sacré tu n’aurais jamais été tentée par le moindre conditionnel. Mais là, avec tes si, tu m’as mis en bouteille. J’espère maintenant que quelqu’un trouvera le message quand je serai arrivé à bon port. Si j’y arrive…
- Raoul…
- Quel était le fin mot de l’histoire de l’amie de Paulette ?
- Paulette s’est posé la question de quitter Pierre, et elle a appelé cette amie pour lui demander conseil.
- Et ?
- … et bien elle lui a dit qu’elle avait trouvé les « pourquoi » et qu’elle devait maintenant réfléchir sur les « comment »
- et donc toi tu as réfléchi sur les « pourquoi tu devais me quitter » et tu en es arrivée à penser qu’il fallait réfléchir sur les « comment tu devais me quitter »…
- C’est un peu réducteur…
- Simone, tu vas sortir d’ici, te promener dans la rue, prendre l’air, le large, le temps, tu vas sonder les regards, scruter les horizons, semer au vent, gonfler les voiles, tu vas chercher du bois, abattre une forêt, mettre le feu au monde, et quand tu reviendras, dans trois heures, je serai là, je n’aurai pas bougé. Et tu me diras ton choix. Je le respecterai.
 
Simone partit sans un mot, comprenant que le seul choix qui ne lui était pas permis était celui de faire autrement. Quand elle revint trois heures plus tard, il était difficile de déterminer ce qui avait le plus marqué son visage, les traits profonds de sourires sereins ou les larmes à peine sèches qui faisaient briller ses joues. Elle trouva Raoul à la même place, le regard grave, presque résigné mais avec cette lueur d’espoir qui le rendait si différent.
- Je t’écoute…
- J’ai réfléchi.
- Sur quoi ?
- Sur les pourquoi et les comment.
- Et ?
- Et après chaque regard que j’ai croisé, je me suis demandé pourquoi je l’aimerais…
- Et ?
- Et j’ai compris comment je t’aimais.
- Et ?
- Et je suis revenue.
 
 
Franck Pelé – février 2014 – textes déposés SACD