Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

vendredi 18 juillet 2014

Le trait





- Depuis que tu as croisé cet homme tu n'es plus la même... Je ne sais pas ce qu'il y a dans ses yeux mais méfie-toi des apparences...

- Des apparences ? Mais ça fait des années que je vis avec les apparences !

- Que veux-tu dire par là ?

- Par exemple, je crois vivre depuis des années avec un homme qui m'aime mais en fait je vis avec un homme qui, apparemment, m'aime. Tu vois mieux ce que je veux dire là ?

- N'importe quoi... Voilà une preuve supplémentaire de ton inconscience... Tu te fais manipuler et tu ne vois rien. Il faudrait être vraiment décérébrée pour ne pas voir que ta rencontre idéalisée te monte à la tête...

- Voilà, c'est ça... Je suis décérébrée. Arrête avec cet amour débordant, c'est trop... Une seule personne me manipule et j'ai passé beaucoup trop de temps avec elle.

- Mais il te promet quoi avec ses yeux de biche et son sourire enchanteur ? Hein ? Ils ont tous les mêmes sourires au début ! Pleins de douceur et d'attention. Mais qui a toujours été là ?

- Je n'ai jamais croisé son regard. Je ne connais que ses mots. Les mots ne trompent jamais. En tout cas pour qui sait les lire. Alors que toi...

- Je ne t'ai jamais trompée !

- Tout dépend ce que tu entends par tromper. Tu dis que tu as toujours été là ? Mais tu as toujours été là pour que je te fasse briller ! Tu voulais une belle voiture, tu as eu une belle voiture, tu voulais une belle maison tu as eu une belle maison, et tu t'en es vanté. Tu voulais une belle femme, tu as eu une belle femme, enfin j'espère. Pour mieux t'en vanter encore. Quand tu me présentes, tu ne m'écoutes pas, tu te fous de ce que je pense dans une conversation, ce qui t'intéresse c'est l'empreinte que je laisse auprès de ceux qui t'entourent, en ton nom. Je suis un argument de plus dans l'affichage permanent de ta réussite. Je suis ta chose dans ton show off sans fin. Tu ne m'aimes pas, tu adores me posséder. Beaucoup de femmes aimeraient se sentir aussi précieuses qu'un diamant, moi je me sens comme un diamant qui sert à augmenter ta valeur !

- Tu es vraiment une ingrate... J'ai tout fait pour toi ! Et regarde ! Regarde-toi ! Je ne te reconnais plus !

- Mais tu as raison ! Moi non plus je ne me reconnais plus ! Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis de plus en plus floue dans l’image que tu me renvoies de moi ! Je ne sais plus qui je suis ! Tu m’effaces ! Tu me gommes ! Tu mélanges toutes mes nuances et tu les recraches dans un gros trait uniforme et sans vie ! Tes pinceaux sont usés, ou trop gros, je ne sais pas… Je ne sais plus. Mais je sais que je ne t’aime plus. J’ai longtemps aimé l’idée que je me faisais de toi mais aujourd’hui, même cette idée ne me séduit plus.

- Qui c’est ce connard… Qui c’est ???

- Ce connard ? Mais c’est toi mon pauvre ami !

- Ne joue pas sur les mots…

- Non, je ne joue jamais sur les mots. Je les respecte, ils transportent tout ce que tu n’écoutes plus depuis longtemps. M’as-tu jamais écoutée…

- Qui c’est Simone ?

- Il s’appelle Raoul.

- Déjà le prénom t’as tout compris…

- Qu’est-ce que tu peux être con… Y’a quand même des réveils plus violents que d’autres, et là, depuis dix minutes que je vide mon sac, en voyant la qualité de tes réactions, j’ai vraiment mal à la tête… Mais ma convalescence ce sera du miel, et ma renaissance sera divine.

- T’as qu’à l’épouser pendant que tu y es ! Vas-y ! Tu l’as jamais vu mais vas-y, va jusqu’au bout de tes gamineries ! Signe sans avoir vu le paquet !

- Tu sais, j’ai déjà signé en ayant vu le paquet, mais on n’est jamais à l’abri de faire la tronche au moment où il s’ouvre vraiment le paquet ! Je vais peut-être l’épouser oui, pourquoi pas. Je pourrais. Je suis tellement sûre de sa main.

- De sa main ?

- Oui, de cette main qui sait m’écrire autant qu’elle sait me dessiner. Je m’effaçais doucement, si j’avais continué avec toi, je serais devenue une espèce de forme abstraite, sans expression, presque sans vie, sans intérêt. Raoul me redessine, et son trait est magique. Je n’ai jamais été aussi moi qu’avec lui.

- Et toi ? Tu crois qu'il est magique ton trait sur moi ?

- Mon trait sur toi n’est peut-être pas magique, non... Mais il est définitif.





Franck Pelé – textes déposés – Juillet 2014