jeudi 28 novembre 2019

Les nouveaux sauvages



- Chérie, je n'arrive pas à légender cette photo viens m'aider !

- Oh Facebook !

- Pardon ?

- Non rien, ça me fait penser à Facebook ta photo... Officiellement c'est une jolie jungle où chaque animal a envie de raconter sa vie à tous les autres dans une formidable atmosphère de bienveillance mais en fait tout le monde se bouffe à la première posture un peu trop affirmée...

- C'est le léopard qui te fait penser à ça ?

- C'est un guépard Raoul...

- Tu es sûre ?

- Ah oui je suis sûre oui, mais forcément toi tu n'as connu que de la MILF à string léopard et aucune à string guépard donc tu ne sais pas faire la différence.

- Alors ça c'est totalement gratuit... Je n'ai connu aucune milf déjà, pour commencer, enfin à part toi je veux dire...

- Tu retires ça tout de suite !

- Ah tu vois ? Quand tu cherches c'est normal il ne faut pas s'offusquer, mais si on te cherche alors là c'est tout à fait inadmissible. Bon je retire. Quelle est la différence alors ? Les tâches sont plus grosses sur l'un que sur l'autre ?

- Non ce n'est pas tout à fait ça, c'est vrai qu'il y en a un qui est plus costaud, plus lourd que l'autre, le léopard est plus massif que le guépard qui lui est tout en muscles, très sec, comme un lévrier, un peu comme si je te comparais à mon frère.

- Et bien sûr je suis le plus lourd des deux...

- Raoul enfin, ne fais pas ta victime, on ne va pas non plus tout prendre comme une attaque personnelle, évidemment que tu es plus lourd que mon frère c'est une réalité.

- Remarque, plus sec que ton frère c'est compliqué, un saucisson peut-être, qui aurait séché douze ans au soleil...

- Gratuit...

- Pas plus que ta comparaison à deux balles Simone... Si je te dis que la lionne et la tigresse se ressemblent, un peu comme ta sœur et toi et que c'est toi la lionne parce qu'elle est plus lourde et plus touffue tu sautes de joie ?

- Moi je suis plus touffue que ma sœur ?

- Ah oui largement !

- Et comment tu sais ça ? Tu y connais quelque chose à la touffe de ma sœur ?? Tu as quelque chose à me dire Raoul ?

- Mais je parle de ta crinière chérie enfin !

- Quoi ma crinière ? Elle ne te plaît pas ma crinière ?

- Mais pourquoi dès qu'on fait un constat particulier il faut absolument que ce soit une critique, que ce soit contre quelqu'un ou contre quelque chose ???

- Et ben voilà, exactement comme Facebook c'est ce que je disais. Oui c'est ça, on ne peut plus rien dire, et on n'accepte plus rien de l'autre si ça ne va pas dans notre sens.

- Merci de le reconnaître !

- Oui c'est vrai pardon...

- Pincez-moi je rêve... tu as dit pardon immédiatement sans sortir quinze arguments gonflés de mauvaise foi ?

- Oui Raoul je sais ça va, j'ai dit pardon mais si tu commences à me titiller on peut y passer la nuit si tu préfères...

- Non non c'est bon... Bon donc c'est un guépard attaqué par des hyènes...

- Non des chiens sauvages... ce sont des "wild dogs" qui attaquent en meute...

- Et pourquoi tu me parles de Facebook sans arrêt, quelque chose t'a contrariée sur ce réseau ?

- Franchement ça devient un tribunal d'une violence inouïe, en fait quand les gens sont choqués ou simplement contrariés par ce qu'ils perçoivent comme de la violence ou juste une idée contraire à la leur, ils te font ton procès en te reprochant une position jugée malveillante avec une malveillance extrême ! C'est le royaume du faites ce que je dis mais pas ce que je fais...

- Ah oui je vois... moi aussi je me suis rendu compte de cette évolution...

- Tu crois que c'est une évolution ? C'est tellement faux-cul depuis toujours... Déjà il y a dix ans je me souviens de l'hypocrisie qui régnait... Quand Evelyne mettait une photo d'elle tout le monde commentait "trop belle", "magnifique", "superbe" ! Attends, je veux bien qu'on soit à l'époque de la bienveillance et du karma que l'univers te renvoie mais Evelyne elle a une tête de pilier de bar, elle a des poches sous les yeux tu pourrais y ranger ton gloss, elle a des cheveux on dirait de la laine de verre et un double menton plus épais qu'un triple cheese, alors superbe, magnifique, les gens qui disent ça, soit ils sont sur son testament, soit ils veulent lui emprunter du blé, soit ils font partie du Rotary Club des Faux-Culs de l'année ! Et vu ce qu'elle envoie à l'univers, elle ne devrait pas tarder à se prendre un frigo sur la tronche lors d'une innocente promenade en ville !

- Tu es dure là...

- Mais non je ne suis pas dure, ce n'est pas méchant, ce n'est pas contre elle, c'est la réalité ! Si je mets une photo de mon intestin grêle on va dire "superbe", "magnifique" ! J'exagère mais à peine...

- C'est vrai que si je dis que je me trouve moche ou vieux on va me dire "il faut s'aimer soi-même avant de pouvoir aimer les autres", et si je poste une photo de moi que je trouve pas mal, on va dire que je suis narcissique.

- Moi si je dis ce que je pense avec force et conviction, il y aura toujours un donneur de leçon ou un juge de paix foireux pour me dire ce qu'il faut penser, et le pire c'est que ces je-sais-tout te font la morale avec une agressivité qui tutoie la prétention, et si tu oses te défendre, donc juste répondre, on te sort le diptyque ego sur-dimensionné/narcissique, ah non je ne peux plus...

- C'est marrant juge de paix foireux... tu l'écris comment ?

- Quoi ?

- Non rien... et donc ? Pourquoi tu restes ?

- Mais comme tout le monde, pour dire ce que j'ai à dire ! Mais surtout pour partager, pour me nourrir, par curiosité, et puis on est tous pareil hein, c'est notre petit côté voyeur... On jure en claquant la porte mais on mate à travers toutes les fenêtres ouvertes, à l'affût de la faute, ou du truc intéressant... M'enfin surtout de la faute quand même. T'as l'impression de passer le code quand tu postes un truc, si y'a une erreur, t'as un jury composé de gens dont tu ne savais même pas qu'ils étaient là qui te disent "coupable" ! Et comme t'as pas passé le code, ils te refusent le permis de poster.

- Si tu vas voir J'accuse tu soutiens Polanski, si tu ne vas pas le voir tu es féministe extrémiste, si tu y vas juste pour le sujet du film, on dit qu'il ne faut pas dissocier l'homme de l'artiste, et les mêmes qui vocifèrent sur le cas Polanski lisent Céline ou vont à une expo Gauguin, si tu es juif tu te sens presque obligé de soutenir un film qui défend la mémoire d'une victime de l'antisémitisme, si tu n'es pas juif et que tu appelles au boycott certains te traiteront d'antisémite, si tu appelles une femme mademoiselle tu veux forcément la mettre à genoux, si tu es galant tu montres une forme de supériorité, si tu ne l'es pas tu es macho, si tu veux acheter un chien on te hurle dessus parce que tu n'adoptes pas, si tu en adoptes un on te dit quelle race il faut prendre et quel refuge a besoin de toi, si tu dis que tous les hommes ne sont pas violents on te chope par le statut et on te dépose sous la guillotine parce que ça sous-entend la négation de la femme battue, si tu dis que certaines femmes sont violentes, certaines femmes te regardent de haut, comme le faisaient ces hommes qui niaient l'évidence, ceux que ces mêmes femmes combattent aujourd'hui, donc oui, c'est vrai que c'est le siège social de l'ironie nauséabonde ces réseaux...

- Ce sont les nouveaux sauvages... Nous sommes les nouveaux sauvages...

- Par contre on peut toujours écouter Claude François et danser sur Alexandrie, Alexandra... alors que la moyenne d'âge de ses conquêtes était encore assez loin de la majorité... Artiste officiellement clean, fans officiellement innocents.

- Si tu manges de la viande, t'es une meurtrière, tu es LA responsable de la planète qui se barre en sucette, si tu mets une fessée à ton fils il faut aller voir un psy parce que tu le traumatises, tiens j'ai raconté ça à ma copine du Sénégal tu sais, elle m'a dit "mais vous les blancs vous êtes graves avec vos règles et vos petites séances d'auto-flagellation psycho machin truc, en Afrique, le gamin, il s'en prend une, et il est pas traumatisé je te promets, il file droit, et il prend pas d'anti-dépresseurs de sa vie !" Si tu te justifies de quoi que ce soit tu n'as pas le droit, si tu dragues t'es une fille de joie, si tu mets une photo de tes seins en photo de couverture on te traite de chienne

- T'as mis une photo de tes seins en photo de couverture ???

- Non c'est pour voir si tu dormais. Bref, mon Raoul, on ne sait plus communiquer. On a envie de tout et de rien, on veut donner et on ne sait plus recevoir, on veut recevoir et on ne sait plus donner, on veut aimer mais on veut tellement que l'autre nous aime à la perfection qu'on tapisse le chemin du bonheur de peaux de banane, ça consomme, ça zappe au premier accroc, les femmes ne veulent plus du sexe faible mais on va tellement vite qu'on a allègrement dépassé la parité et le sexe faible a changé de camp, les hommes se sentent castrés, ils prennent du viagra, ils fument ou ils boivent pour oublier tout ce qui les inhibe, ils n'osent plus mettre le moindre doigt dans l'engrenage de peur de freiner la révolution féminine, tu vois d'ailleurs, là normalement tu aurais dû répondre "moi j'aime bien freiner ta révolution chérie..." ou "ça dépend de l'engrenage..." mais tu n'oses plus...

- C'est vrai j'y ai pensé... Et c'est vrai qu'on en vient à réfléchir avant d'aller sur ce terrain... c'est moins spontané...

- Raoul, je t'ordonne, je te supplie, je te conjure de ne jamais renoncer à ton élan naturel à l'endroit de mon engrenage, si tu devais changer c'est toute ma machine qui en serait grippée.

- Tu ne m'as pas dit la différence entre guépard et léopard...

- Le guépard n'a pas de taches sur la tête, ou très peu, le léopard est couvert de taches, corps et tête.

- Tu en sais des choses mon amour...

- Raoul...

- Oui chérie...

- Tu veux bien mettre ta tenue de mécanicien ? J'ai besoin d'une petite révision je crois...

- Tu n'as pas peur que ça fasse un peu rustre issu du patriarcat et femme objet soumise ce tableau ?

- Tu vas voir si elle va être soumise la femme objet... Et puis on n'est pas obligé d'en parler sur Facebook...



Franck Pelé - Novembre 2019 - Textes déposés SACD

Photographie: Peter Haygarth

mardi 26 novembre 2019

L'ivresse de la chute



En bas de l'escalier, un homme regarde dans le vide, assis sur la première marche, sa tête posée sur ses mains, ses coudes sur ses cuisses, il n'a pas entendu cette femme arriver.

- Monsieur ? Tout va bien ?

- (silence)

- Monsieur ? (Elle lui pose la main sur l'épaule)

- Oui pardon ! Pardon je... j'étais ailleurs... Vous me disiez ?

- Je vous demandais si tout allait bien.

- Je ne sais pas... Je croyais que tout allait mieux mais après l'ivresse de la descente, la chute semble difficile... C'est.. c'est ma décision. Je l'assume.

- Quelle descente ? Quelle décision ?

- La décision de redescendre toute une vie à cheval sur la rampe... là je lève les yeux et je mesure le nombre de marches patiemment construites qui ont défilé... et je me dis que je n'aurai jamais la force d'en reconstruire un aussi long... J'aurais peut-être dû rester là-haut et faire semblant d'aimer, d'avoir du désir pour une femme devenue une autre à force d'être le buvard de toutes les influences les plus toxiques...

- Vous venez de quitter votre femme ?

- Oui. J'ai choisi l'honnêteté de lui dire que je ne l'aimais plus, que nos chemins ne se ressemblaient plus, il paraît que les hommes trompent et que les femmes ont le courage de quitter, j'ai voulu remonter les statistiques... Le prix à payer est très cher Madame. Je n'ai plus de mère, elle a choisi de défendre la pauvre petite victime parce qu'elle revit son divorce à travers le mien, je pensais qu'une mère devait être un soutien inconditionnel...

- Elle devrait oui. Envers et contre tout.

- Elle fait pourtant tout à l'envers et contre moi. Et ma femme a osé mentir, elle a voulu me faire passer pour quelqu'un de violent, vous imaginez ? Avec ce qu'on entend partout à ce sujet ? C'est abject...

- Ne restez pas comme ça... Et puis vous allez attraper la mort ici dans ce froid, allez prenez ma main.

- La mort... Et si on l'attrapait parce qu'on descend trop vite tout ce qu'on a monté ?

- Ne dites pas de bêtises... J'ai quitté un homme il y a six mois, j'étais avec lui depuis douze ans. Pendant douze ans j'étais sûre que c'était lui. Et je pense vraiment que pendant ces douze ans, c'était lui. Mais je suis une autre aujourd'hui, et lui est resté celui qui aurait dû changer. Je suis seule, je ne sais rien de l'avenir, j'ai un appartement trois fois plus petit que le précédent, je ne sais pas comment je vais payer mon loyer, mes parents ne me parlent plus, ils l'adoraient le gendre idéal... Moi aussi j'ai connu l'ivresse de la chute, on peut attraper froid oui, grelotter de peur devant le vide, mais croyez-moi, c'est la vie qu'on attrape, pas la mort.

- Mais regardez le nombre de marches, ces marches ciselées une par une, le temps qu'il a fallu pour que l'œuvre soit belle ! Ici, tomber à genoux pour demander sa main, ici l'annonce d'un enfant à venir, là le ventre rond, la poussette, les biberons, là un travail qui va avec la situation, là un voyage, et les vacances, chaque marche est une année de souvenirs, un projet réalisé, rêvé, et on redescend tout sans se retourner... Et puis on se retourne. Et on se dit qu'on aurait peut-être dû continuer de plaire à tout le monde et de...

- ... de s'oublier ? C'est ça ? Vous regrettez d'avoir quitté cette vie qui n'avait pas de place pour vous ? Cette vie où il fallait plaire à tout le monde, votre femme, votre mère et tous les autres ? Et peu importe si le cœur ne battait plus chez vous ? Non Monsieur ! Pardon mais non ! Vous savez ce qu'on va faire ?

- Non...

- Vous allez remonter cet escalier, vous allez le reprendre marche par marche en prenant le temps de repenser à chaque étape, vous aurez de la fierté pour ce que vous avez accompli, vous ne regretterez rien, vous arriverez au sommet gonflé à bloc, ravi du monde que vous avez construit. Puis vous lui direz au revoir, verbalisez cet au revoir, dites distinctement "au revoir", avec le sourire, des larmes si vous voulez, ajoutez "merci" si c'est mieux, enfourchez la rampe et descendez avec la certitude d'aller vers votre route, vers votre liberté d'être !

- Mais... qui êtes-vous Madame ?  Vous vivez ici ?

- Je vais revivre ici. Je m'appelle Simone.

- Enchanté Simone, Raoul... Vous allez revivre ici ? Parce que vous avez déjà vécu ici ?

- Non. Mais je sais maintenant pourquoi je suis là. Je suis rentrée par hasard par cette cour et je vous ai vu la tête dans les mains. En vous disant ma dernière phrase à l'instant, j'ai senti que chaque mot était évident, comme lorsqu'on sait... vous allez remonter votre temps, votre vie d'avant, et vous allez redescendre, si vite que vous effacerez tous les vents mauvais...

- Mais pour aller où ? Je l'ai fait une fois et le vertige est terrible passée l'ivresse !

- Cette fois je serai en bas. Pour vous attendre. Et je vous promets d'autres vertiges, des ivresses aux sourires indélébiles, remontez Raoul, je vous attends. Vous n'imaginez pas comme votre chute sera douce. Je suis ici. Et avec vous, je vais revivre. C'est précisément ici que je vais revivre...


Franck Pelé - Novembre 2019 - Textes déposés

vendredi 28 décembre 2018

Flamme je vous aime



- Pourquoi tu m'as choisi moi ?

- Parce qu'il n'y avait plus que toi...

- Merci, ça fait plaisir...

- Oooh mon amour, tu ne sais toujours pas quand je te titille après tout ce temps ?

- Je ne saurai jamais je crois... En fait on ne sait jamais sur quel degré tu danses, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon, et je crois que tu le fais exprès, tu joues un peu là-dessus, ça te permet de dire tes vérités en les habillant de couleurs vives ou légères... Parfois tu mets de l'ironie juste pour le plaisir c'est vrai, mais tu sais aussi être caustique en faisant vibrer des cordes attachées à de vrais problèmes... C'est alors à l'autre de savoir écouter ta musique, et de bien faire attention à privilégier l'oreille plutôt que la susceptibilité. C'est là que ton respect se gagne.

- Tu vois Raoul, c'est justement pour ça que je t'ai choisi toi. Parce qu'aucun autre ne sait me lire comme toi. Parce que tu me sais. Quand je te dis qu'il n'y avait plus que toi, c'est exactement le contraire d'un choix par défaut. Il n'y avait plus que toi à la fin, après tous ceux qui n'ont pas supporté la comparaison, le test de mon exigence, l'épreuve de la patience. En fait je ne t'ai pas choisi, à la fin, il n'en restait qu'un. Tu es un peu mon Highlander à moi...

- S'il devait n'en rester qu'un, je ne pouvais qu'être celui-là... J'aime beaucoup cette idée...

- Ceci dit tu n'as pas été convaincu tout de suite toi... Même si aucun macho, aucun séducteur bourré de pognon ou de connaissances haut-placées n'a résisté à ton authenticité et l'évidence que j'ai vue en toi, tu n'as pas pour autant été immédiatement certain d'être l'homme de ma vie.

- Parce que j'avais besoin de sentir que je l'étais pour toi. Moi j'étais bouleversé et rempli corps et âme de la certitude que tu étais la femme de ma vie. Mais donner tout l'amour du monde a une femme qui ne fait que s'en repaître pour mieux se gargariser de sa faculté à pouvoir faire fondre, j'avais déjà donné. Et quand tu donnes tout à ce genre de femme qui garde tout, tu finis avec un vide si grand qu'il n'y a plus rien pour accrocher quoi que ce soit de palpitant ou de bienveillant.

- Tu parles de cette femme du monde que tu pensais inaccessible et qui n'a jamais été embrassée aussi bien que par toi ?

- Cette phrase t'a marquée je vois...

- Quand l'homme de ta vie te raconte son passé et que dans ce passé il y a un baiser parfait, une alchimie de dingue, et que tu t'aperçois que la belle s'est essuyé les talons de sa lassitude sans un regard pour sa victime, et quand la victime c'est l'homme que tu attends depuis toujours et qu'il n'a forcément pas bien cicatrisé, oui tu t'en souviens... D'ailleurs, le jour où tu m'as raconté cette histoire, je me suis dit, il y a deux solutions. Soit il est cassé à l'intérieur et ne se relèvera jamais de cette déception et de cette chute, soit il s'en relèvera tellement fort que seule sa femme, la seule faite vraiment pour lui, pourra le convaincre que ce en quoi il croit existe toujours.

- Voilà. Voilà exactement qui répond à la question que tu n'as pas encore posée : "et moi, pourquoi tu m'as choisie ?"
Je ne t'ai pas choisie, tu t'es imposée sans en avoir la moindre prétention, tu as pris toute la place. Un caractère bien trempé certes mais tu avais tout, tout ce qu'on peut ressentir de quelqu'un dont on est fou sans en avoir fait étalage. Cette femme avant toi était...

- Etait quoi ?

- Je ne veux pas te faire mal en disant de belles choses d'elle... même si ces belles choses se dissolvent toutes dans la conclusion...

- Raoul... Je sais exactement qui est ce genre de femme. Fais-moi plaisir, raconte-moi ce qui fait que tu es l'homme de ma vie. Raconte-moi ce qu'elle a perdu, ce que j'ai gagné. Ce que nous avons gagné.

- Chérie... c'est fou que tu sois idéale à ce point... que tu réagisses comme tu aurais réagi si j'avais écrit ta réaction dans une histoire... Tu es moi...

- Tu es moi...

- Oui cette femme était inaccessible, de la haute comme disait ma grand-mère. Et surtout, sa beauté faisait d'elle une arme redoutable pour qui voulait la garder. C'est le genre de femme qui ne fera jamais mal si on la laisse passer sans lui accorder d'importance, mais si on veut la garder parce qu'on choisit d'être touché en plein cœur par ses élans spontanés, pleins d'amour définitif et de tous les possibles, alors là on creuse sa tombe amoureuse. Il n'y a rien de plus beau qu'une femme qui tombe amoureuse, mais une femme qui creuse la vôtre, il n'y a rien de pire.

- Mais tu ne l'as pas vue venir avec ses envies de brillant, d'être aimée tout le temps, d'être connue et reconnue ? C'est parce qu'elle était douce que tu n'as rien vu ? Et quand ses mots n'étaient jamais suivis d'actes qui leur donnaient tout leur sens, tu ne sentais rien venir ?

- Elle était douce comme aucune avant toi...

- Oui bon t'es pas obligé Raoul, je ne vais me pendre si tu me dis qu'elle était plus douce que moi...

- Non mais écoute, c'est quand même rare quand une femme te dit qu'elle a embrassé pas mal d'hommes dans sa vie mais que l'effet de ta bouche sur la sienne lui donne l'impression d'une perfection absolue ! Elle a même dit "j'ai l'impression de m'embrasser moi-même tellement c'est bon !"

- Et ça t'avait pas mis la puce à l'oreille ça...

- Mais non arrête ce n'était pas dans ce sens-là... C'était dans le sens "tout ce que tu fais j'aurais pu le faire, chacun de tes mouvements est un des miens"... On a vraiment vécu des moments très très forts, et puis un jour un homme l'a draguée, elle a aimé ça, elle me l'a dit, et est partie avec le même sourire que celui qu'elle avait en arrivant dans ma vie. Je me suis demandé comment on pouvait être aussi brutale avec des lèvres aussi douces. Comment on pouvait être aussi violente sans s'en rendre compte. Si tout se passait comme elle voulait, elle pouvait t'épouser dans l'heure, si tu la contrariais sur une seule chose, elle pouvait te maudire et t'effacer.

- Et tu aurais eu confiance combien de temps en une femme capable de tourner la page aussi vite qu'elle l'a marquée ?

- Mais c'est précisément là le problème ! Quand tu sais que tu as réussi à déclencher quelque chose de rare chez quelqu'un, quand tu entends une femme te dire que tu as inventé un baiser avec elle, quand tu as électrisé son corps juste en...

- Oui bon ça va ce détail là on n'est pas obligé...

- Oui pardon... bref, quand tu vois qu'une femme a toutes les raisons de pouvoir se dire qu'elle a tout pour être amoureuse comme jamais et qu'elle est capable de te rayer de sa vie parce qu'un autre épisode remet du piquant dans la sienne tu te dis, mais le jour où je donne vraiment tout, où je décide qu'après elle il n'y aura plus personne, et si ce jour-là, celle que j'attendais depuis toujours me fait ça, je fais quoi ?

- Quand tu m'as rencontrée, tu as décidé qu'après moi il n'y aurait plus personne ?

- Oui

- Moi aussi. Et s'il y avait eu la moindre chance pour que je sois une de ces femmes capables de te rayer aussi vite que je t'ai entouré tu ne crois pas que tu l'aurais senti et que tu n'aurais pas été si convaincu ?

- C'est vrai... Mais comment garder sa certitude après la chute d'un sommet..

- Ce qui doit arrive arrive Raoul. Et ce qui ne doit pas continuer s'arrête. Même si on a eu le sentiment du contraire au sommet d'une certitude. Toi tu es celui qui devait m'arriver. Tu es mon sommet. Ma ligne d'arrivée. Et si tu avais été un autre ne serait-ce que très légèrement modifié dans ce qui te fait, alors tu aurais pu être un de ceux qui m'auraient rayée de leur vie après que je fusse passée de mode. Mais là c'était impossible, tu étais parfaitement toi.

- Ah tu fusses encore toi ?

- Oui je fusse

- Tu sais que plus personne ne fusse, fusser tue dans ce siècle où les emojis sont plus importants que les lettres...

- Je t'aime Raoul, je suis désolé que tu aies eu un projet amoureux lacéré par une rapace ne palpitant vraiment que pour son image et son pouvoir de séduction, j'ai moi aussi rencontré ce genre d'homme qui se présente comme le sauveur de tes frissons alors qu'il les assassine, et je suis sûre que ces enfers là sont des passages obligés pour comprendre la rencontre d'une vie.

- Il aurait fallu m'enlever les yeux et le cœur pour que je fusse incapable de te reconnaître...

- Tiens toi aussi tu fusses...

- Je viens de reprendre oui... Je t'aime Simone. Pour mille raisons. Notamment celle qui concerne ta flamme. Celle que tu ne donnes que très rarement. Celle qui ne s'éteint jamais.



Franck Pelé - décembre 2018 - textes déposés SACD

jeudi 11 octobre 2018

L'amour n'existe pas




- Alors c'est arrivé ? Tu ne trouves vraiment plus la force de m'aimer ? Mais alors tous ces mots qui promettaient, qui étaient tellement sûrs, tous ces mots qui disaient l'impossible, qui l'affaiblissaient jusqu'à l'éteindre ?

- Je sais... Si tu crois que ça ne me tue pas de prendre conscience de la nature éphémère de ces mots... Et pas seulement de ces mots, de ce sentiment... de ce putain de sentiment ! Tu crois que je ne m'en veux pas ? Que je ne lui en veux pas à ce serpent ? De prendre la couleur de la peau douce et aimante pour mieux enrouler son venin autour de cette main qui était faite pour toi ? Avant de le cracher dans la gorge encore chaude de l'amour hurlé ?

- Dis-le moi... Dis-moi que tu ne m'aimes plus, j'ai besoin de l'entendre...

- Que je t'aime, que je ne t'aime plus... Il n'y a pas d'amour bordel ! Ça n'existe pas l'amour ! Il n'y a que des preuves d'amour ! C'est comme le bonheur, il dure le temps de le vivre sans savoir qui il est. Et puis dès qu'on prend conscience qu'il pourrait être ce bonheur après lequel on court depuis toujours, il s'enfuit. Il se dissout à la seconde où on le reconnaît, l'amour c'est pareil. Il y a la tendresse, le plaisir, le manque, la passion, mais l'amour, est-il vraiment aussi divin qu'on le prétend ? Et si Dieu n'existait pas ?

- Mais pourquoi tu m'écrivais que j'étais l'âme de ta vie hier encore ?

- Hier encore j'avais vingt ans ! Mais nous ne sommes tous que de putains d'égoïstes... Bien sûr que tout l'amour que je t'ai donné venait directement du cœur, évidemment qu'aucun homme ne m'a touchée à ce point, mais tu ne vois pas à quel point je suis imparfaite et à quel point tu l'es ? Tu sais bien qu'un mirage viendra toujours troubler la réalité ! Celle qu'on vit ou celle qui s'offre ! On a voulu te prendre à moi, cette inconstante qui ne voulait de l'amour que pour s'y prélasser sans payer, cette superficielle qui te promettait la lune alors qu'elle était incapable de t'apporter un croissant, moi j'étais sûre, j'ai écrit ton nom partout, du soir au matin et du matin au soir, et puis...

- Et puis le jour est venu où tu n'avais plus d'encre... Tu vois, je ne croyais pas à toutes ces conneries, l'amour dure trois ans, l'amour n'existe pas, l'herbe n'est pas plus verte ailleurs, la lassitude gagne toujours, parfois ex aequo avec la routine... Je n'y crois pas forcément davantage aujourd'hui, parce que je ne croyais qu'en toi, je n'avais pas la place de croire en autre chose, comme je n'avais pas la place d'aimer quelqu'un d'autre. Moi aussi je me suis lassé de te faire confiance Simone, moi aussi je me suis posé des questions sur ta constance, je me suis dit mille fois "et si elle me disait tous ces mots pour ne pas être celle qui mettrait fin à cette histoire exceptionnelle ?" Et à chaque fois il suffisait d'une note de ta voix pour que je sache. Je te sais et je te saurai toujours. Tu me disais la même chose. Tu m'as dit, le jour où tu as trouvé ce "je t'aime" sous l'oreiller, que jamais ton cœur ne t'avait dit avec autant de justesse ce sentiment si rare. La force avec laquelle tu m'as dit son éternité m'a convaincu que tu étais celle qui comprendrait tout de ce qu'il faut se donner pour rester tout en haut. Le genre à se battre deux vies s'il fallait se battre une seule pour y arriver. Alors quand je te sens lâcher, toi, celle dont la nature même l'interdit, je me dis que tu as raison, si toi tu lâches alors l'amour n'existe pas. Celui en lequel j'ai toujours cru, malgré son incapacité à durer dans tous les livres qui racontent son existence, ou dans toutes les histoires dont le monde a pu être témoin. Pars Simone, vis, mange, prie, aime comme disait l'autre. Je te retrouverai. Ou tu me retrouveras. Si tu te perds, je serai ton repère. Et si je ne te retrouve pas alors l'amour aura perdu.

Simone est partie. Elle a vécu. Longtemps, trop longtemps loin de Raoul pour que leur lien unique n'en soit pas abîmé. Et pourtant. Quelques saisons avant le crépuscule de sa vie palpitante, elle a compris qu'elle n'avait fait que remplir du vide avec des semblants de plein, avec des mains incertaines, des bouches menteuses, des peaux qui avaient plus la moiteur du profit et du vice que celle de la fièvre unique. Un jour elle a écrit à Raoul :

Je te sais. Je ne savais pas que je te savais à ce point. Je ne savais pas la vérité de ton amour à ce point. Oui j'avais envie d'autre chose, oui j'avais envie d'être adorée par tous les hommes rares du monde, oui je voulais être belle dans tous les yeux qui cherchent l'or, mais je n'ai jamais été aussi belle que dans tes yeux, quand tu étais en moi, mon visage dans tes mains, et que ton sourire dessinait exactement l'amour dont on rêve. J'ai vécu, peu importe si j'ai bien ou mal vécu, j'ai vécu. Et ce temps sans toi, s'il a semblé parfois souriant, aujourd'hui je sais qu'il n'a été que du sable triste, ceux dont on fait les dunes qui cachent l'horizon. Je ne viendrai pas te chercher, tu as forcément trouvé une âme qui a su lire la tienne, mais tu me manques. Samedi, j'irai m'asseoir sur la plage, à Biarritz, face au rocher. Et je cracherai au ciel, ce serpent, tout le venin dont il se gargarise à longueur de prières juste après l'avoir embrassé. Qu'il sache le goût laissé par l'absence de ta bouche.

Le samedi suivant, Simone était assise face au rocher, pas loin du casino à Biarritz. Le temps était indien, comme l'été qui se prolongeait follement. Raoul ne viendra pas, parce que l'amour comme on en rêve n'existe pas. Seul le timing qui l'empêche existe. Elle a regardé le ciel, a souri à chaque souvenir heureux d'elle et lui, elle a maudit ce ciel puis s'est retournée, balayant la ville du regard, personne n'avait d'égard pour sa solitude. Elle a alors eu un geste presque adolescent. Elle, l'élégance incarnée, a brandi son majeur comme on présenterait aux forces invisibles sa rage intérieure. Elle a marmonné quelque chose, disant en substance "je t'emmerde avec ton île des possibles...". Elle s'est levée, a essuyé une larme qu'elle aurait justifiée par un vent sec si elle avait été accompagnée, puis elle est repartie vers sa voiture. Au moment où elle a ouvert son sac pour chercher ses clés, des mains se sont posées sur ses yeux, et cette voix... Une voix qu'elle reconnaîtrait entre mille, la seule dont la musique se propage partout en elle :

- Mon avion a eu du retard... Si tu m'aimes un tout petit peu, est-ce que tu peux juste faire tomber tes clés... Je ne voudrais pas que le plaisir de ta voix soit éteint par un non assassin...

Simone a laissé tomber ses clés, son sac, sa tristesse et tous les regrets du monde et a soufflé un "mon amour..." salvateur avant d'étreindre son autre.

Ils savaient exactement comment appeler le sentiment qui a irradié partout quand ils se sont embrassés. Mais ils n'ont jamais dit son nom. Ils ont même fait semblant de ne pas voir qu'il était partout, en eux, autour d'eux, dans les yeux de ceux qui les regardaient s'aimer si joliment. Puis ils ont roulé, roulé, et se sont arrêtés à chaque village basque qui offrait un décor pour s'aimer. Sur une hauteur qui offrait un panorama unique, Raoul et Simone ne se lassaient pas de s'embrasser.

Juste avant que le soleil ne disparaisse derrière la montagne, il quitta sa bouche, la regarda dans les yeux et lui dit :

- C'est quand même fou d'arriver à dessiner à deux avec une telle précision un sentiment qui n'existe pas...

Les yeux de Simone étaient alors pleins de ce sourire qui ne peut être donné que par un cœur qui sait, et reçu par un autre qui a toujours su.

Franck Pelé - 11 octobre 2018

samedi 11 août 2018

Cendres parfumées



- Je rêve...

- Quoi ?

- Tu mates les seins des mannequins ? Ce sont des mannequins Raoul ! Aucune ne va te faire un clin d'oeil ou être flattée parce que tu lui reluques la poitrine ! C'est hallucinant à quel point vous êtes formatés pour repérer le moindre bout de viande qui vous excite. C'est la même chose avec la côte de boeuf remarque... sauf que ça m'ennuie beaucoup moins que tu couches avec une côte de boeuf.

- N'importe quoi...

- J'aurais même fini ma vie amoureuse avec toi si tu ne matais que la viande bovine... Quoique... quand je vois le paquet avec lequel tu m'as trompée, je me dis que même la viande bovine est dangereuse...

- Elle a un corps magnifique.

- Merci de me le rappeler. Je parlais de celle d'avant.

- Et le paquet avec lequel tu m'as trompé on en parle ? Le Père Dodu à côté c'est Stromae ! C'est hallucinant à quel point vous êtes formatées pour avoir un maximum d'indulgence avec vos fautes et un minimum avec les nôtres...

- Rien à voir. Il était vraiment gentil, sans aucune intention déplacée, on a bu un peu, ri beaucoup, nos bouches se sont retrouvées à quelques centimètres l'une de l'autre et voilà, c'est humain, il n'y avait rien de planifié. Toi, tu as cherché ! Tu as prémédité le meurtre de notre couple !

- Le meurtre de notre couple... Toujours dans la dentelle... Dans deux minutes tu vas me dire que tu n'as rien pu faire, qu'une force invisible t'a poussée à embrasser ce type et à me dire que tu l'aimais quelques jours plus tard ! Mais pourquoi cette objectivité ne peut exister que sur ton cas et pas sur le mien ?

- On va expliquer ça devant la juge, d'ailleurs active un peu parce qu'on va être en retard, l'audience est à 16 heures.

- Ça ne me dérange pas d'être en retard à notre divorce.

- T'étais déjà en retard à notre mariage... tu n'auras finalement jamais été à l'heure...

- Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Je n'étais pas du tout en retard à notre mariage !

- Si ! Moi j'étais à l'heure ! Toi tu n'y étais pas dans la tête ! Encore avec tes doutes à la noix !

- Mais pourquoi faut-il que tu généralises tout... que tu interprètes tout... que tu enfonces celui à qui tu demandes de se relever ? Tu étais la seule femme au monde devant laquelle je pouvais me mettre à genoux !

- Voilà, j'étais. Je ne suis plus.

- Mais laisse-moi finir ! Et si c'était à refaire je le referais mille fois. Mais pourquoi faut-il forcément un coupable à la fin d'une histoire ? Pourquoi faut-il blâmer un élan vers une autre femme, ou un autre homme, alors que cet élan est aussi naturel que celui qui nous a conduits l'un vers l'autre ?

- Mais aucun de nous n'était marié au moment de notre élan ! Quand tu t'engages il y a des limites à respecter ! Mais toi les limites tu t'en fous, tu mets ton Coyote. Heureusement que ça n'existe pas pour les écarts amoureux dis donc, ça n'aurait pas arrêté de sonner dans ta vie !

- Et allez... parce que toi ça n'aurait pas sonné au moment où t'as embrassé ton Royal Cheese... Allez stop, c'est impossible de s'en sortir... Tout ce que je te dis, si c'était ton meilleur ami qui te le disait tu le comprendrais, mais quand l'ego s'en mêle c'est fini... Aucune femme, et aucun homme non plus, n'est prête à accepter que le fait de tomber amoureux se désactive parce qu'on a signé un contrat. Mais toutes les femmes qui sont tombées amoureuses ailleurs pendant leur couple ont de bonnes raisons de l'expliquer. La femme a de bonnes raisons, l'homme est un salaud c'est comme ça... Le meurtre de notre couple... Heureusement qu'on nous apprend depuis l'enfance que dans un couple, les responsabilités de l'échec c'est toujours 50/50...

- Excuse-moi mais là c'est plutôt 80/20 non ?

- Et voilà. Merci. Plus de questions Votre Honneur.

- Garde tes petites blagues de tribunal pour tout à l'heure... Oui le meurtre de notre couple oui...

- Mais Simone notre couple c'est Charles Aznavour ! Il est toujours vivant mais tout le monde pense qu'il est mort depuis dix ans !

- Ah dix ans carrément... je pensais que ça faisait deux ou trois max... Allez c'est pas grave, on n'est plus à une claque près... Tu sais quoi ? Je crois que je vais rouler une pelle à la juge une fois qu'elle aura prononcé notre divorce.

- Moi pas.

- Même si elle a des gros seins ?

- Arrête. Je t'aime toujours. Je t'aimerai toujours. Le mariage ça peut tuer un couple, et puis je te l'ai dit, certaines histoires portent une fin en elles, certaines sont faites pour durer trois ans, dix ans, vingt ans, et d'autres pour durer toujours, même en cas de palpitations imprévues.

- A force d'en avoir c'est étonnant que tu n'arrives pas à les prévoir...

- Ne fais pas la blanche colombe Simone, tu caches probablement des souvenirs qui ne me concernent pas sous tes plumes innocentes... Et je persiste et signe, je ne suis pas du tout sûr que ce soit une bonne idée de divorcer.

- Moi je pense que si. Parce que j'en suis à espérer de devenir un mannequin dans une vitrine pour que tu regardes mes seins. Oui je sais, ils tombent, ils sont marqués, ils vieillissent, et je cause, je t'engueule, je passe ma vie à te dire pourquoi tu n'es pas comme je voudrais... je suis bien plus chiante qu'un mannequin de vitrine...

- Tu es ironique là ?

- Non. Même pas... Je crois qu'on arrive à un moment où il faut être honnête. Avec soi-même et avec l'autre. Et je n'ai pas envie de dire ça à un juge ou qui que ce soit qui ne sait rien de toutes nos années ensemble. Oui je t'aime comme une dingue. Malgré tout. Mais je sais bien que je suis insupportable, je sais bien que je passe mon temps à te soupçonner, à te surveiller, à chercher, à te dire comment tu dois être pour me rendre heureuse, je ne pense qu'à mon bonheur avec toi c'est vrai, le tien ne m'intéresse pas, surtout si je n'en suis pas à l'origine. C'est de la jalousie. Et de l'envie d'être toujours celle que tu regardes pour la première fois et qui te renverse. Tu n'es pas un salaud Raoul. Tu es un homme bien. Tu es juste beaucoup trop sensible à l'amour et à celles qui savent te donner ce qui te touche.

- Merde... Attends chérie... tu peux me redire exactement ça le temps que je déclenche le dictaphone pour être sûr que je ne rêve pas et que je puisse le réécouter plus tard ?

- Raoul... Je suis sérieuse...

- Moi aussi je t'aime comme un dingue. Je ne supporte plus beaucoup de choses chez toi, probablement trop pour que tu ne le sentes pas mais je sais mes responsabilités dans ta douleur. Si j'avais su t'aimer comme on aime une seule fois en restant constamment au sommet, tu aurais été heureuse...

- Même pas sûr...

- Si, j'en suis sûr. Tu te serais sentie forte et unique. Je n'ai pas su garder mon regard seulement sur toi. J'ai profité de tes erreurs pour m'autoriser les miennes au lieu de les pardonner et de t'aimer toujours plus fort. Je crois que nous sommes à une fin de nous oui, mais je me demande souvent si certaines fins ne sont pas temporaires. Rien ne remplace le poids de l'histoire du couple, et je n'ai pas envie que les enfants passent un dimanche sur deux avec Royal Cheese...

- Attends, tu peux redémarrer ton dictaphone et répéter là ? C'est moi qui voudrais enregistrer cette fois...

- Je pense chacun de ces mots.

- Je t'aime Raoul, je ne t'aime plus et je t'aime, tu comprends ?

- Moi aussi Simone. Je ne t'aime plus et je t'aime.

- Alors comment on fait ? On fait demi-tour ? Ou on divorce et on se remet ensemble sans le poids du mariage ? Ou tu te remaries avec ta bovine et tu la trompes avec moi ?

- Et toi tu te remaries avec Double Cheese ?

- Non, je crois que je vais prendre le temps de laisser bronzer la marque de l'alliance...

Dans la vitrine, un mannequin du deuxième rang parle à celle qui est au premier plan, celle que Raoul regardait :

- C'est compliqué d'avoir un coeur et une raison non ?

- Je me le dis tous les jours quand j'entends leurs histoires, et d'autres... Mais ils ne se rendent pas compte... Oui Simone, tes seins vieillissent et tombent, mais ils sont vivants, personne ne donnera jamais d'amour aux miens. Oui Raoul, comme ta femme, tu as aimé, sans jamais que ce soit une faute, vous avez créé des règles et vous en êtes parfois prisonniers. Mais dans cent ans vous n'existerez plus, alors aimez-vous, au début, à la fin, ici ou là, mais aimez-vous et respectez-vous. Même quand ça fait mal. Et ne vous salissez pas sous prétexte que l'un regarde moins l'autre ou regarde plus ailleurs. Moi, rien que dans ma vie de mannequin, j'aurais pu tomber mille fois amoureuse juste pour le regard qu'on posait sur moi. Et ça ne m'arrivera jamais. Je suis de bois.


Franck Pelé - août 2018 - textes déposés SACD

samedi 24 février 2018

Le sel des promesses



Une jeune femme est assise depuis de longues minutes sur le banc en bois blanc légèrement craquelé qui fait face à la statue au visage cassé. Immobile, vêtue d'une robe jaune et d'un long manteau noir, elle fixe les yeux de ce personnage. Il n'a plus qu'un oeil visible mais elle le regarde dans les yeux, dans ce qu'il est et dans ce qu'il a été. Elle a le visage grave, elle laisse un sourire dessiner un espoir, elle sait qu'il sera bref. Elle a déjà remis ses lunettes aux verres fumés pour entretenir la discrétion autour de cette larme qui perle sur sa pommette gauche. Sa mère vient la rejoindre, elle sait. C'est une optimiste sa mère. Elle a connu la douleur pourtant, la fin, le désespoir, le mur au bout de la route qui se présentait comme idéale. Mais elle a ce je ne sais quoi de joyeux dans l'âme qui rend la vie à tout ce qui essayait de ne plus y croire. En essuyant la larme qui s'était arrêtée sur la lèvre de sa fille, elle demande :

- Elle vient d'où cette larme... ?

- D'un désert sans soleil à l'intérieur de moi... De l'endroit le plus désabusé de mon être... De la cave la plus sombre du palais que tu m'as si souvent raconté...

- C'est la vie ce palais ?

- Oui...

- Tu vois quoi là ? Quand tu regardes cette statue ?

- Le temps qui passe est triste, mais rien n'est plus triste que le temps déjà passé. Le temps qui passe agit encore dans le vivant, mais là, je regarde cette statue et je vois tout ce qui n'est plus, je vois le modèle, mort il y a des siècles, qui n'existe plus pour personne ni dans la mémoire de personne... Je vois mon père... je vois mon grand-père... je vois ma tante... (elle se met à hurler) Mais pourquoi bordel ! Pourquoi ???

- Chhhhh... Arrête... Respire... Respire doucement...

- Je vois l'amour qui n'est plus, je vois même ce qui ne peut pas être ! Ou ce qui sera peut-être un jour mais à quoi bon ? Pourquoi commencer quoi que ce soit si tout finit ?

- Ton père est là, avec toi, avec nous... ta tante est là, dans ton coeur, dans tout ce que tu vis, elle est une énergie incroyable qui...

- Mais je m'en fous de l'énergie tu comprends ??? C'est comme quand on me dit que je vais les retrouver, plus tard, dans un monde spirituel, immatériel ou je ne sais quelle dimension dont les adeptes de la grande sérénité parlent comme s'ils y avaient été quinze fois ! Tu veux que je te dise maman ? Même si je les retrouve plus tard dans une forme différente, ça n'apaisera jamais ma peine de les avoir perdus ! Je me fous de retrouver mon grand-père dans une énergie particulière ou une force impalpable, je veux le retrouver avec son regard, sa voix, sa moustache, ses traits ! Je ne veux pas d'une de ses déclinaisons promises par le ciel, la foi ou la peur ! Ma tante, je veux la retrouver avec son rire, ses expressions, ses yeux à la couleur si unique, je me fous d'entendre une voix qui me dit c'est moi, tu comprends ? Et je sais très bien qu'il n'y aura aucune voix. Toutes les promesses sont sucrées et à la fin il ne reste que le sel du désert immaculé, une mer morte...

- Pourquoi ne pas profiter à fond de cette parenthèse si tu penses que c'est une parenthèse avec un début et une fin définitive ?

- Mais pourquoi ? Dans quel but ? Tous les gens que j'aime sont partis ! Et dans mon souvenir il y a déjà plein de morceaux qui s'effritent comme le visage de cette statue... Pourquoi on vit maman, dis-moi... Pourquoi ? C'est quoi le but ? Pourquoi le bonheur est si court ? Pourquoi on nous offre toutes les perspectives du bonheur terrestre avant de faire tomber les lourdes portes de la réalité sur nos élans ? C'est fou... à peine a-t-on la maturité nécessaire pour en profiter qu'on arrive déjà à l'âge où tout est usé, les corps comme les rêves !

- Mais tu as à peine quarante ans ! Arrête ! Tu peux vivre encore je ne sais combien...

- Je peux vivre encore quoi ? Vingt ans ? Trente ? Avec le manque des uns et les mensonges des autres ? Avec mes échecs et mes évidences orphelines ? Mais ça sert à quoi ? Dans cent ans je ne serai plus rien ! Même pas une statue au visage fracassé par ce putain de temps qui passe puisque je n'aurai été le modèle de personne ! Personne ne me sculpte à part le temps assassin ! Il grave mes rides dehors et mes peines dedans à coups de burin mécanique, insensible à mes cris qui hurlent en silence ! Pourquoi je suis là ? Pourquoi a-t-il fallu qu'on me permette de goûter à ce qu'il est insupportable d'abandonner pour l'éternité ? C'est une punition la vie c'est ça ? Qu'a-t-on pu faire de si terrible pour mériter un truc pareil ? La vie c'est un terrible malheur déguisé en une multitude de bonheurs !

- Mais arrête enfin Tessa ! Arrête !!! On ne sait pas ! On ne sait rien ! On n'est pas équipé intellectuellement pour avoir les réponses, sinon ce serait trop simple ! Il faut aimer ! Aime Tessa, aime !!! Aime dès que la vie te sourit ! Parce qu'elle fait souvent la gueule la vie d'accord, mais quand elle sourit, tout s'éclaire, et ça peut durer longtemps ! Je ne reverrai plus jamais ton père et si j'y pense, j'y reste, alors je n'y pense pas ! Raoul c'était ma moitié, mon autre, je l'aime, je l'âme, et non pas d'imparfait, c'est ma moitié, je suis à lui, mais des années de bonheur ici avec lui, ça vaut largement une éternité à redevenir ce qu'on était avant de naître à cette vie !

- Tu ne sais pas ce que tu étais avant...

- Justement ! Tu ne sais pas ! Ni avant ni après, alors profite au moins pendant !

- Mais on n'était rien, on n'existait pas, et puis bim, le big bang, la petite graine, la nature, l'existence, la culture, l'intelligence, l'amour, le sexe, les liens, les enfants, les rires, les larmes, la maladie, la tristesse, la trahison, la solitude, la renaissance, l'espoir, l'horizon, et la nuit, pour toujours la nuit ! Il y a une grande différence entre avant et après. Moi je me fous de savoir que je n'étais rien avant, mais je ne supporte pas l'idée de devoir m'abandonner définitivement après ! On se casse le cul à arriver à s'aimer, à se connaître, à évoluer dans ce putain de monde de malades et merci au revoir ? Mais pourquoi ? Et comme tous ces cons ne sont pas capables de donner plus d'importance à la terre qu'à l'argent la planète va exploser et on fait comment après avec ces conneries de réincarnation ou je ne sais quoi ? Après c'est fini et basta ! Merci d'être venue !

- Tu n'as pas d'amour dans ta vie ? Je veux dire un homme qui t'aime et que tu aimes ?

- L'amour... Qu'est-ce qui est mieux ? Vivre une histoire magique jusqu'à ce que l'un perde l'autre à jamais parce que la mort serait venue chercher sa proie sans prévenir ? Vivre une alchimie folle en laissant la routine décrocher les étoiles et nous laisser dans un vide abyssal ? Ne pas vivre une évidence pour ne pas l'abîmer ou crever doucement de ne pas la vivre parce qu'il y a des vents contraires ? Si tout finit maman, dis-moi... si tout finit... pourquoi faut-il vraiment commencer quelque chose... Pour le plaisir du début ? Tu vois, je n'ai peut-être pas encore quarante ans, mais ça y est, j'ai vécu mes débuts prometteurs et enchanteurs, je les connais tous, ils m'ont tous transportée, bouleversée, ils m'ont soufflé à l'oreille que la vie était belle, que tout allait être comme dans un film. Mais la vie n'est jamais un film, parce que le film on peut écrire son début, son milieu et soigner particulièrement sa fin. Les très rares qui ont eu la chance de connaître une fin heureuse, ou mieux encore, un bonheur sans fin, ne sont même plus là pour en parler tellement ça n'existe plus. Même lui avec sa gueule cassée, il a peut-être été heureux comme personne, et que reste-t-il de sa vie ?

- Ma chérie... Je pourrais te secouer là, te dire des mots durs pour te réveiller, être ironique en te disant "je te laisse avec ta corde et ta noirceur" mais ce n'est pas ce que tu veux entendre. Tu hurles tout ça comme on vomit sa déception mais tu crèves d'envie d'entendre que tu as tort, tu as juste mal de penser avoir raison sur la nature empoisonnée du cadeau de la vie. Ton père c'était... je ne pourrai jamais dire c'était... c'est mon évidence, mon amour absolu, le miroir de mon âme. On a connu la routine, on a connu l'abîme, la maladie, la perte d'amis, morts physiquement ou morts dans notre coeur, on a connu pas mal de descentes vertigineuses après tant d'exquises randonnées, mais on a tout affronté ensemble. Même nos fautes, même ce qui aurait pu nous séparer, on a tout regardé dans les yeux, ensemble, pour avancer. Oui dans cent ans ta Simone de mère ne sera plus rien, même pas une statue à la gueule cassée. Mais je suis convaincue que l'amour qu'on a construit, vécu, celui qu'on laisse en héritage ici, servira à quelque chose, à quelqu'un, je me fous de savoir à quoi, à un homme, une femme, un enfant, une forêt, un océan, une montagne, une énergie palpable ou impalpable, l'amour qu'on invente comme celui qu'on sublime ne peut pas ne pas être utile. Aime, Tessa, aime, tu as raison, c'est probablement une expérience dont tu ne connaîtras jamais vraiment les fruits de ton vivant, mais si les promesses de la vie sont salées, comme l'addition qu'elle présente en fin de parcours, aimer est un dessert, et à bien y réfléchir, on ne mange pas si souvent son dessert préféré.
Regarde-moi... Aime... Tu m'entends ? Aime fort... Fige ce sentiment dans l'histoire du monde, je suis sûre que le monde en fera quelque chose.


Franck Pelé - février 2018 - textes déposés SACD