mardi 14 juillet 2020

Sixties Covid & boules pour le chat


Simone descend du train, elle sait que dans quelques minutes elle va retrouver son amour, dans ce Paris délicieusement estival.

Il lui a dit qu’il l’attendait dans la petite rue sur le côté, sortie Mouchotte. La longueur du quai est déjà insupportable.

Elle ne sait pas que Raoul a déjà remonté tout le quai et l’attend, au détour d’un panneau publicitaire. Ils se voient, même avec un masque ils se reconnaîtraient entre mille, deux regards aussi intenses l’un pour l’autre ça n’arrive qu’une fois.

Ils s’étreignent, enfin, tout est tellement puissant, à la seconde où ils se retrouvent un extraordinaire sentiment d’idéal inonde les corps et les cœurs, c’est comme si toutes les parties incomplètes du monde se complétaient en même temps, comme s’ils inventaient un monde parfait à chaque fois qu’ils étaient ensemble.

Ils s’embrassent, le temps est suspendu à leurs lèvres, à leur flamme, l’amour d’une vie est démasqué, pas un seul virus n’oserait défier leur fièvre, quand on s’aime à une telle température, on est immunisé contre toute attaque extérieure.

Ils montent dans la dauphine bleu canard de Raoul. Il l’emmène pour la première fois dans son nouvel appartement dont il a refait la déco. À deux pas de la place de Catalogne.

Dans l’escalier qui essaie de tourbillonner aussi fort que la magie du couple qui l’emprunte, Simone palpite, elle oublie tous les soucis laissés en province, elle revit, Raoul lui, explose d’un bonheur auquel il a osé rêver quelques fois, sans jamais y croire vraiment.

Cet amour-là, c’est un peu comme si vous aviez la preuve que Dieu existe juste après votre mort. Ou même avant. C’est une croix dans une case qui n’est quasiment jamais cochée dans une vie. C’est un cadeau fait à ceux qui n’ont jamais cessé d’y croire, même après l’enfer de l’injustice, après les déceptions de l’injustesse.

Raoul donne la clé à Simone :

- à toi l’honneur chérie...

- Ooooh mais c’est ravissant ! J’adore !!

- Tu aimes ? J’adore la déco années 60... J’ai trouvé plein de choses d’époque.

- En même temps on est en 62...

- Oui pas faux... Tu veux un thé ?

- Un thé ? Non je veux un rhum arrangé... ou je vais peut-être t’arranger un peu avant de reprendre de l’énergie pour déranger les voisins...

- Les voisins sont partis depuis trois semaines avec la Covid... ils ont une maison à la campagne ils ont préféré travailler de là-bas...

- Ah ça y est ? Les parisiens se souviennent que c’est pas mal d’avoir un jardin et un horizon dégagé ? Bien les gens... La Covid ? On ne dit plus Le Covid chez vous ?

- Pas que chez nous, en fait après analyse la bonne formule c’est La Covid.

- Après analyse ?? T’imagines si après analyse alors que tu dis le contraire depuis des années on te dit « alors maintenant, et ce depuis la dernière analyse, on dit Le chaise, Le moutarde, La métro, Le bouche, Le baignoire » ? À part Jane Birkin ce serait invivable pour tout le monde !

- J’ai très envie de te prendre le bouche mon amour de ma vie...

- Je vais d’abord prendre le douche si tu veux bien mon bonheur florissant, parce que j’ai voyagé entre deux cousines du Gers dont j’aurais pas aimé être le masque...

- C’est comment dans le sud au niveau des distanciations sociales ? Et le professeur Raoult tu y crois toi ?

- Pfff... c’est n’importe quoi la politique de ce pays, on navigue à vue depuis le début. Ils viennent de nommer Pompidou Premier Ministre et on continue de faire n’importe quoi. Tu peux manger assis au restaurant sans masque mais si tu vas à la caisse ou aux toilettes tu mets ton masque ? Parce que si tu es assis le virus arrête de circuler ? C’est n’importe quoi... Aux toilettes encore, surtout si tu passes après les cousines du Gers je comprends que tu portes un masque, à oxygène ce serait mieux d’ailleurs, mais là c’est le flou artistique. Quant au professeur qui sait tout là, il a peut-être raison mais il est d’une arrogance qui annule toute envie d’y croire chez moi. Pourtant j’aurais adoré craquer pour le sauveur de l’humanité hein, Simone et Raoult ça claque, t’imagines les journaux ?

- Pourtant il a prouvé qu’il y avait moins de cas chez lui, il a répondu à la commission et a ridiculisé certains députés...

- Il a aussi été prouvé qu’il avait menti en commission, que ses chewing-gums à la chloroquine là ça pouvait aussi tuer certains patients et nombre de grands professeurs qui ne sont pas liés au lobby de big pharma ont hurlé à la dangerosité de ses propos. Qu’il se lave les cheveux déjà et peut-être que j’écouterai avec un peu plus d’ouverture...

- Moi j’aime bien Raoult, il tape dans la fourmilière, il se bat contre les puissants, il résiste, c’est une sorte d’Astérix.

- Plutôt Hystérix non ? Ou Panoramix croisé avec schtroumpf grognon ?

- Bon on s’en fout... tu vas prendre ton douche ? Parce que j’ai très envie de mon beauté de femme... Are you « on » right now ?

- I’m always « on » with you... mais en attendant j’aimerais que tu ailles acheter du pain.

- Acheter du pain ? Mais il est plus de minuit chérie !!!

- Et bien tu fais comme si tu pensais que c’était possible d’en trouver, tu vas tourner un bon quart d’heure et tu vas te souvenir que rien n’est ouvert à cette heure-là mais tu vas t’en souvenir seulement dans un quart d’heure.

- Ne me dis pas que c’est encore ton trip d’avoir besoin d’être seule au monde quand tu vas aux toilettes...

- Je ne PEUX pas aller aux toilettes s’il y a quelqu’un dans un périmètre de cinquante mètres autour de moi ! Tu ne veux pas être responsable d’une occlusion intestinale ? Alors va chercher du pain Raoul s’il te plaît !

- Mais je sais que tout est fermé c’est complètement idiot !

- Qu’est-ce qui est ouvert à Montparnasse à cette heure-ci ?

- Les sex-shops...

- Alors va m’acheter des boules de geisha.

- Des quoi ?

- Tu demandes à la caisse ils vont t’aider.

- C’est pour mettre dans le thé ?

- Dans la théière plutôt... allez Raoul s’il te plaît !

- Mais quand on vivra ensemble il faudra que je sorte à chaque fois que tu veux trôner ?

- Non je vais gérer sur la durée, je vais travailler sur moi mais là s’il te plaît va acheter un radiateur, graver un cœur sur un tronc, compter les étages de la tour, ce que tu veux mais sors au moins dix-sept fucking minutes !

Raoul est parti rue de la gaieté, il est entré dans un sex-shop, il ne se souvenait plus du nom, il a demandé des boules pour le chat, le personnel a explosé de rire, il est remonté, Simone était délicieusement fraîche, douchée, prête à accueillir l’homme qui la faisait grimper en haut de la tour comme personne, ils ont fait l’amour jusqu’à ne plus en pouvoir...

Puis quelques minutes après, Simone regarde Raoul et lui dit :

- j’adore faire l’amour avec toi, j’adore rire, jouir, voyager, rencontrer du monde avec toi, en fait j’adore tout faire avec toi...

- Sauf...

Et ils partirent dans un fou rire aussi beau que tout ce qui les lie.

Simone et Raoul étaient de ces couples rares, intemporels, de ceux qui sont faits l’un pour l’autre, sur-mesure, et ont la chance de se trouver. Elle avait un peur de ces femmes qui ont été là avant elle, il avait un peu peur de ces hommes qui auraient pu être là à sa place, mais ils savaient qu’ils étaient arrivés à un tel sommet...

On ne descend jamais du sommet de l’amour.

Ils en avaient fait la promesse, the pinky one, comme une alliance indestructible.

Un jour l’alliance sera réelle, et son éclat illuminera jusqu’aux montagnes les plus perdues.



Franck Pelé

lundi 6 avril 2020

Tomber les masques



- Vous savez que je suis tombé amoureuse de vous en vous lisant ? Vous devez me prendre pour une folle...

- Absolument pas. Parce que je suis moi aussi tombé amoureux de vous en vous lisant. Et puis j'ai entendu votre voix au téléphone. Je suis alors tombé éperdument amoureux de vous. À présent vous êtes ici, à mon bras, je ne vois que vos yeux, et ils me disent déjà tout de votre bouche.

- Pourquoi m'avoir demandé de mettre ce masque ? Et pourquoi en portez-vous un ?

- Parce qu'il nous faut nous protéger. Nous ne devons pas nous embrasser.

- Je n'embrasse pas au premier rendez-vous vous savez.

- Et vous prenez souvent le bras de votre premier rendez-vous ?

- Non... Jamais.

- Je vais vous raconter une histoire. Vous savez les hommes sont parfois durs, mais les femmes peuvent se révéler incroyablement dures. Elles peuvent tout vous donner, vous amener au plus haut point de votre sensibilité amoureuse et de votre capacité à faire confiance, et en une seconde tout vous reprendre. Parce qu'elles estimeront que ce sera la clé de leur équilibre à ce moment-là. Même si elles vous auront juré quelques heures plus tôt que c'était vous la clé.

- Vous n'aviez qu'à choisir une femme moins instable...

- Non ça n'a rien à voir avec l'instabilité. En fait peut-être un peu oui, parfois, mais vous avez surtout ce pouvoir de nous faire croire en un visage, en une voix, une douceur, un amour énorme, ce pouvoir de nous promettre la lune et de la décrocher quasiment devant nous, dont le coeur n'aura jamais été aussi battant. Puis de nous enterrer en deux phrases si ce que vous vivez ne vous arrange pas à un moment clé de votre réflexion. Les compliments se transforment alors en mots durs, presque insultants, et on ne sait plus qui a été travesti du compliment ou de l'insulte.

- C'est vrai. Oui c'est vrai. Nous avons cet égoïsme là. Peut-être parce que nous portons notre lutte en nous, peut-être parce que c'est notre force d'avoir ce pouvoir sur vous. Nous possédons ce pouvoir, en quelques tirades, avec une tonalité de voix, une intensité de regard et quelques mots choisis, de vous emporter. Et nous avons malheureusement celui de tout éteindre en quelques secondes, avec une froideur à glacer les plus grandes flammes. Nous savons trouver autant de raisons de tout éteindre que nous savions trouver mille raisons de vous laisser nous allumer toutes nos ampoules intérieures.

- Mais pourquoi vous autoriser un comportement si violent ?

- Je ne sais pas... L'amour est violent parfois. Il arrive si fort, de façon si imprévisible, si on n'y est pas préparée, si on n'a pas le place à ce moment-là, il prend quand même toute la place et alors tout peut exploser. On peut alors avoir l'indicible audace de sacrifier cet amour-là en l'habillant comme il ne le mérite pas pour le perdre et retrouver le déséquilibre d'avant. Ce déséquilibre avec lequel on avait l'habitude de vivre. Celui qu'on sait maîtriser. Un amour fou qui arrive sans prévenir c'est comme un camion sans frein qui descend les rues de San Francisco jusqu'en bas. On ne sait pas ce qu'il y aura en bas. On ne sait pas comment il va finir.

- Alors vous préférez étouffer cet amour et le précipiter dans un océan de douleur plutôt que de laisser la chance à l'exceptionnel ?

- Ce serait quoi l'exceptionnel ?

- LA rencontre. Ce serait laisser l'homme qui déclenche cet amour fou sauter dans ce camion et le maîtriser. À un point d'équilibre que vous ne soupçonnez pas.

- C'est exactement la raison pour laquelle je suis là aujourd'hui, près de vous, à votre bras. Je sais que vous êtes celui qui allez m'amener à ce point d'équilibre. Pourtant quand on vous voit, on ne jurerait pas de vos talents de pilote...

- L'habit ne fait pas le moine ma chère Simone, même si la légende vous dit adroite au volant... J'espère vous conduire aux quatre coins de notre monde exactement comme vous en rêvez, au rythme de votre ivresse.

- Je n'en doute pas une seule seconde. Et alors pourquoi ce masque vous ne m'avez pas dit ?

- Parce que la dernière fois que j'ai souri à une femme avec tout l'amour du monde, elle m'a dit "je suis folle de toi" puis elle m'a dit qu'elle rêvait que je l'emmène jusqu'à son rêve de robe blanche, puis elle a eu des mots magnifiques sur mon honnêteté, ma loyauté, ma générosité amoureuse, et quelques jours, quelques heures plus tard, je n'étais plus rien, le timing n'était plus bon, les chansons que je lui chantais n'étaient plus les plus beaux cadeaux d'amour du monde, j'étais imposteur, manipulateur, ou pire, elle disait on ne peut pas s'aimer sans se vivre, alors qu'elle jurait tout le contraire depuis des jours et des nuits, vous connaissez l'expression, quand on veut tuer son chien on dit qu'il a la rage.

- S'il y a bien un homme qui ne prend la place de personne c'est bien vous. Vous êtes à votre place et pas un seul ne saurait y rester. N'écoutez pas les impostures. Lisez les vraies postures. Vous pouvez tomber le masque Raoul, je sais bien que vous n'avez pas la rage, à part peut-être celle d'aimer comme aucun autre...

- Simone. Je vous aime. J'ai trop souffert de l'avoir dit et d'y avoir cru sans avoir jamais imaginé que le masque cachait autre chose que la bouche de ma vie. Comme je vous l'ai déjà écrit la semaine dernière, l'exceptionnel existe, j'en suis convaincu. Mais il faut deux volontés exceptionnelles pour qu'il dure. Vraiment. Si l'un des deux lâches prise, tout s'écroule. L'amour rare est un édifice qui demande une architecture comme on n'en fait plus, une formidable mécanique de précision. C'est d'ailleurs pour cette raison que les couples ne tiennent plus, on ne peut pousser les murs qu'à deux. Alors voilà, si vous êtes d'accord, je voudrais que pour la première fois de ma vie, la femme que j'aime le plus au monde tombe le masque devant moi. Et je voudrais être le premier témoin, à jamais, de la qualité de son sourire, de son bonheur d'être là, avec moi, de son éternité radieuse. Avoir la chance et le bonheur de voir que sous le masque c'est votre âme qui m'attend.

- Raoul, je vous préviens, je n'ai jamais été aussi sûre de vouloir le tomber ici, avec vous, devant vous, pour vous. Vous ne verrez rien d'autre que ce que vous sentez depuis la première seconde. Je ne vous ferai jamais faux bond, je resterai la même, mon amour sera constant, même si je vous volerai quelques fois dans les plumes, je ne suis pas de celles qui crient "j'ai tout de suite su" et qui disparaissent, ni de celles qui vous enterrent juste après avoir vous avoir dit quel trésor vous étiez, je serai la même, je ne déguise aucun mot, je les assume tous, ce que je suis est l'exact reflet de ce que je vous dis, de ce que je vous écris, je ne serai instable que si je me casse un talon. Mais je vous préviens, en enlevant ce masque, je prends le risque d'être contaminée par votre amour s'il est dangereux, alors soyez vous aussi fidèle à ce que vous me dites ressentir pour moi, sans jamais trahir votre intensité et la beauté de votre intérieur.

- Je vais tomber le masque Simone. Et je vais vous embrasser des heures. Des semaines. Puis des années. Sans jamais être immunisé contre ce virus dont je veux bien mourir un jour tellement je l'aurai embrassé à pleine bouche. Votre amour.

- Maintenant que je suis démasquée, comment me trouvez-vous ?

- Tellement belle. Belle comme une promesse tenue...


Franck Pelé

mercredi 26 février 2020

Une énigme à résoudre



Avant de rencontrer Raoul, Simone a vécu une histoire avec un homme qui a osé la trahir.

Si elle avait elle-même connu le sentiment interdit, celui qui fleurit à un moment où le cœur est censé être pris, elle n’avait jamais menti avec le cœur, elle avait tu les choses, mais les maquiller jusqu’à mentir effrontément, jamais.

Ce jour où tout a basculé, un jeudi pluvieux, elle était rentrée plus tôt d’un séminaire à Francfort.

En rentrant dans leur appartement, elle a remarqué une chemise qu’elle ne connaissait pas, une cravate qu’elle ne connaissait pas et une boîte, vide, portant la même marque que la cravate.

Elle s’est demandé si sentir une chemise était un réflexe féminin en la portant à son nez.

Elle a respiré profondément le col, l’intérieur des pans de la chemise, elle aurait juré qu’un parfum de femme flottait encore sur ce tissu qu’elle détestait déjà mais elle n’était sûre de rien.

Quand son homme est rentré, il s'appelait Pierre, elle n’a pas pu tenir bien longtemps après leur étreinte officiellement heureuse pour lui demander à qui appartenait cette chemise et d'où sortait cette cravate neuve.

Il lui a montré son visage le plus étonné devant cette question, lui a dit qu’il s’était effectivement fait un petit plaisir en s’achetant une chemise et une cravate et a tourné les talons pour aller prendre une douche.

Alors qu’il se prélassait sous l’eau chaude, Simone restée dans la chambre, a enlevé son haut, enfilé la chemise, noué la cravate, ajusté le tout puis en regardant le miroir, elle a senti qu’il y avait quelque chose d’anormal.

Alors qu’elle venait de dénouer la cravate et de retirer la chemise, en posant le tout sur le lit, soudain elle comprit. Ivre de colère silencieuse, elle a ravalé un océan de déception et a quitté la scène.

Quand Pierre est sorti de sa douche, Simone avait disparu, jamais il ne la reverrait.

Ce n’est pas une question de taille de chemise qui a fait comprendre à Simone qu’elle avait été trompée, Pierre était aussi fin qu’elle, mais un détail qu’elle avait d’abord remarqué sans vraiment y faire attention, en faisant un geste qu’on fait des milliers de fois dans une vie.

Puis en se regardant dans le miroir, qui reflétait toute la pièce, allez savoir si cette dernière précision est une diversion, elle a compris. En fixant son regard à un endroit, et en prenant conscience de ce geste familier qui avait eu soudain une douloureuse signification.

Franck Pelé – Février 2020

jeudi 28 novembre 2019

Les nouveaux sauvages



- Chérie, je n'arrive pas à légender cette photo viens m'aider !

- Oh Facebook !

- Pardon ?

- Non rien, ça me fait penser à Facebook ta photo... Officiellement c'est une jolie jungle où chaque animal a envie de raconter sa vie à tous les autres dans une formidable atmosphère de bienveillance mais en fait tout le monde se bouffe à la première posture un peu trop affirmée...

- C'est le léopard qui te fait penser à ça ?

- C'est un guépard Raoul...

- Tu es sûre ?

- Ah oui je suis sûre oui, mais forcément toi tu n'as connu que de la MILF à string léopard et aucune à string guépard donc tu ne sais pas faire la différence.

- Alors ça c'est totalement gratuit... Je n'ai connu aucune milf déjà, pour commencer, enfin à part toi je veux dire...

- Tu retires ça tout de suite !

- Ah tu vois ? Quand tu cherches c'est normal il ne faut pas s'offusquer, mais si on te cherche alors là c'est tout à fait inadmissible. Bon je retire. Quelle est la différence alors ? Les tâches sont plus grosses sur l'un que sur l'autre ?

- Non ce n'est pas tout à fait ça, c'est vrai qu'il y en a un qui est plus costaud, plus lourd que l'autre, le léopard est plus massif que le guépard qui lui est tout en muscles, très sec, comme un lévrier, un peu comme si je te comparais à mon frère.

- Et bien sûr je suis le plus lourd des deux...

- Raoul enfin, ne fais pas ta victime, on ne va pas non plus tout prendre comme une attaque personnelle, évidemment que tu es plus lourd que mon frère c'est une réalité.

- Remarque, plus sec que ton frère c'est compliqué, un saucisson peut-être, qui aurait séché douze ans au soleil...

- Gratuit...

- Pas plus que ta comparaison à deux balles Simone... Si je te dis que la lionne et la tigresse se ressemblent, un peu comme ta sœur et toi et que c'est toi la lionne parce qu'elle est plus lourde et plus touffue tu sautes de joie ?

- Moi je suis plus touffue que ma sœur ?

- Ah oui largement !

- Et comment tu sais ça ? Tu y connais quelque chose à la touffe de ma sœur ?? Tu as quelque chose à me dire Raoul ?

- Mais je parle de ta crinière chérie enfin !

- Quoi ma crinière ? Elle ne te plaît pas ma crinière ?

- Mais pourquoi dès qu'on fait un constat particulier il faut absolument que ce soit une critique, que ce soit contre quelqu'un ou contre quelque chose ???

- Et ben voilà, exactement comme Facebook c'est ce que je disais. Oui c'est ça, on ne peut plus rien dire, et on n'accepte plus rien de l'autre si ça ne va pas dans notre sens.

- Merci de le reconnaître !

- Oui c'est vrai pardon...

- Pincez-moi je rêve... tu as dit pardon immédiatement sans sortir quinze arguments gonflés de mauvaise foi ?

- Oui Raoul je sais ça va, j'ai dit pardon mais si tu commences à me titiller on peut y passer la nuit si tu préfères...

- Non non c'est bon... Bon donc c'est un guépard attaqué par des hyènes...

- Non des chiens sauvages... ce sont des "wild dogs" qui attaquent en meute...

- Et pourquoi tu me parles de Facebook sans arrêt, quelque chose t'a contrariée sur ce réseau ?

- Franchement ça devient un tribunal d'une violence inouïe, en fait quand les gens sont choqués ou simplement contrariés par ce qu'ils perçoivent comme de la violence ou juste une idée contraire à la leur, ils te font ton procès en te reprochant une position jugée malveillante avec une malveillance extrême ! C'est le royaume du faites ce que je dis mais pas ce que je fais...

- Ah oui je vois... moi aussi je me suis rendu compte de cette évolution...

- Tu crois que c'est une évolution ? C'est tellement faux-cul depuis toujours... Déjà il y a dix ans je me souviens de l'hypocrisie qui régnait... Quand Evelyne mettait une photo d'elle tout le monde commentait "trop belle", "magnifique", "superbe" ! Attends, je veux bien qu'on soit à l'époque de la bienveillance et du karma que l'univers te renvoie mais Evelyne elle a une tête de pilier de bar, elle a des poches sous les yeux tu pourrais y ranger ton gloss, elle a des cheveux on dirait de la laine de verre et un double menton plus épais qu'un triple cheese, alors superbe, magnifique, les gens qui disent ça, soit ils sont sur son testament, soit ils veulent lui emprunter du blé, soit ils font partie du Rotary Club des Faux-Culs de l'année ! Et vu ce qu'elle envoie à l'univers, elle ne devrait pas tarder à se prendre un frigo sur la tronche lors d'une innocente promenade en ville !

- Tu es dure là...

- Mais non je ne suis pas dure, ce n'est pas méchant, ce n'est pas contre elle, c'est la réalité ! Si je mets une photo de mon intestin grêle on va dire "superbe", "magnifique" ! J'exagère mais à peine...

- C'est vrai que si je dis que je me trouve moche ou vieux on va me dire "il faut s'aimer soi-même avant de pouvoir aimer les autres", et si je poste une photo de moi que je trouve pas mal, on va dire que je suis narcissique.

- Moi si je dis ce que je pense avec force et conviction, il y aura toujours un donneur de leçon ou un juge de paix foireux pour me dire ce qu'il faut penser, et le pire c'est que ces je-sais-tout te font la morale avec une agressivité qui tutoie la prétention, et si tu oses te défendre, donc juste répondre, on te sort le diptyque ego sur-dimensionné/narcissique, ah non je ne peux plus...

- C'est marrant juge de paix foireux... tu l'écris comment ?

- Quoi ?

- Non rien... et donc ? Pourquoi tu restes ?

- Mais comme tout le monde, pour dire ce que j'ai à dire ! Mais surtout pour partager, pour me nourrir, par curiosité, et puis on est tous pareil hein, c'est notre petit côté voyeur... On jure en claquant la porte mais on mate à travers toutes les fenêtres ouvertes, à l'affût de la faute, ou du truc intéressant... M'enfin surtout de la faute quand même. T'as l'impression de passer le code quand tu postes un truc, si y'a une erreur, t'as un jury composé de gens dont tu ne savais même pas qu'ils étaient là qui te disent "coupable" ! Et comme t'as pas passé le code, ils te refusent le permis de poster.

- Si tu vas voir J'accuse tu soutiens Polanski, si tu ne vas pas le voir tu es féministe extrémiste, si tu y vas juste pour le sujet du film, on dit qu'il ne faut pas dissocier l'homme de l'artiste, et les mêmes qui vocifèrent sur le cas Polanski lisent Céline ou vont à une expo Gauguin, si tu es juif tu te sens presque obligé de soutenir un film qui défend la mémoire d'une victime de l'antisémitisme, si tu n'es pas juif et que tu appelles au boycott certains te traiteront d'antisémite, si tu appelles une femme mademoiselle tu veux forcément la mettre à genoux, si tu es galant tu montres une forme de supériorité, si tu ne l'es pas tu es macho, si tu veux acheter un chien on te hurle dessus parce que tu n'adoptes pas, si tu en adoptes un on te dit quelle race il faut prendre et quel refuge a besoin de toi, si tu dis que tous les hommes ne sont pas violents on te chope par le statut et on te dépose sous la guillotine parce que ça sous-entend la négation de la femme battue, si tu dis que certaines femmes sont violentes, certaines femmes te regardent de haut, comme le faisaient ces hommes qui niaient l'évidence, ceux que ces mêmes femmes combattent aujourd'hui, donc oui, c'est vrai que c'est le siège social de l'ironie nauséabonde ces réseaux...

- Ce sont les nouveaux sauvages... Nous sommes les nouveaux sauvages...

- Par contre on peut toujours écouter Claude François et danser sur Alexandrie, Alexandra... alors que la moyenne d'âge de ses conquêtes était encore assez loin de la majorité... Artiste officiellement clean, fans officiellement innocents.

- Si tu manges de la viande, t'es une meurtrière, tu es LA responsable de la planète qui se barre en sucette, si tu mets une fessée à ton fils il faut aller voir un psy parce que tu le traumatises, tiens j'ai raconté ça à ma copine du Sénégal tu sais, elle m'a dit "mais vous les blancs vous êtes graves avec vos règles et vos petites séances d'auto-flagellation psycho machin truc, en Afrique, le gamin, il s'en prend une, et il est pas traumatisé je te promets, il file droit, et il prend pas d'anti-dépresseurs de sa vie !" Si tu te justifies de quoi que ce soit tu n'as pas le droit, si tu dragues t'es une fille de joie, si tu mets une photo de tes seins en photo de couverture on te traite de chienne

- T'as mis une photo de tes seins en photo de couverture ???

- Non c'est pour voir si tu dormais. Bref, mon Raoul, on ne sait plus communiquer. On a envie de tout et de rien, on veut donner et on ne sait plus recevoir, on veut recevoir et on ne sait plus donner, on veut aimer mais on veut tellement que l'autre nous aime à la perfection qu'on tapisse le chemin du bonheur de peaux de banane, ça consomme, ça zappe au premier accroc, les femmes ne veulent plus du sexe faible mais on va tellement vite qu'on a allègrement dépassé la parité et le sexe faible a changé de camp, les hommes se sentent castrés, ils prennent du viagra, ils fument ou ils boivent pour oublier tout ce qui les inhibe, ils n'osent plus mettre le moindre doigt dans l'engrenage de peur de freiner la révolution féminine, tu vois d'ailleurs, là normalement tu aurais dû répondre "moi j'aime bien freiner ta révolution chérie..." ou "ça dépend de l'engrenage..." mais tu n'oses plus...

- C'est vrai j'y ai pensé... Et c'est vrai qu'on en vient à réfléchir avant d'aller sur ce terrain... c'est moins spontané...

- Raoul, je t'ordonne, je te supplie, je te conjure de ne jamais renoncer à ton élan naturel à l'endroit de mon engrenage, si tu devais changer c'est toute ma machine qui en serait grippée.

- Tu ne m'as pas dit la différence entre guépard et léopard...

- Le guépard n'a pas de taches sur la tête, ou très peu, le léopard est couvert de taches, corps et tête.

- Tu en sais des choses mon amour...

- Raoul...

- Oui chérie...

- Tu veux bien mettre ta tenue de mécanicien ? J'ai besoin d'une petite révision je crois...

- Tu n'as pas peur que ça fasse un peu rustre issu du patriarcat et femme objet soumise ce tableau ?

- Tu vas voir si elle va être soumise la femme objet... Et puis on n'est pas obligé d'en parler sur Facebook...



Franck Pelé - Novembre 2019 - Textes déposés SACD

Photographie: Peter Haygarth

mardi 26 novembre 2019

L'ivresse de la chute



En bas de l'escalier, un homme regarde dans le vide, assis sur la première marche, sa tête posée sur ses mains, ses coudes sur ses cuisses, il n'a pas entendu cette femme arriver.

- Monsieur ? Tout va bien ?

- (silence)

- Monsieur ? (Elle lui pose la main sur l'épaule)

- Oui pardon ! Pardon je... j'étais ailleurs... Vous me disiez ?

- Je vous demandais si tout allait bien.

- Je ne sais pas... Je croyais que tout allait mieux mais après l'ivresse de la descente, la chute semble difficile... C'est.. c'est ma décision. Je l'assume.

- Quelle descente ? Quelle décision ?

- La décision de redescendre toute une vie à cheval sur la rampe... là je lève les yeux et je mesure le nombre de marches patiemment construites qui ont défilé... et je me dis que je n'aurai jamais la force d'en reconstruire un aussi long... J'aurais peut-être dû rester là-haut et faire semblant d'aimer, d'avoir du désir pour une femme devenue une autre à force d'être le buvard de toutes les influences les plus toxiques...

- Vous venez de quitter votre femme ?

- Oui. J'ai choisi l'honnêteté de lui dire que je ne l'aimais plus, que nos chemins ne se ressemblaient plus, il paraît que les hommes trompent et que les femmes ont le courage de quitter, j'ai voulu remonter les statistiques... Le prix à payer est très cher Madame. Je n'ai plus de mère, elle a choisi de défendre la pauvre petite victime parce qu'elle revit son divorce à travers le mien, je pensais qu'une mère devait être un soutien inconditionnel...

- Elle devrait oui. Envers et contre tout.

- Elle fait pourtant tout à l'envers et contre moi. Et ma femme a osé mentir, elle a voulu me faire passer pour quelqu'un de violent, vous imaginez ? Avec ce qu'on entend partout à ce sujet ? C'est abject...

- Ne restez pas comme ça... Et puis vous allez attraper la mort ici dans ce froid, allez prenez ma main.

- La mort... Et si on l'attrapait parce qu'on descend trop vite tout ce qu'on a monté ?

- Ne dites pas de bêtises... J'ai quitté un homme il y a six mois, j'étais avec lui depuis douze ans. Pendant douze ans j'étais sûre que c'était lui. Et je pense vraiment que pendant ces douze ans, c'était lui. Mais je suis une autre aujourd'hui, et lui est resté celui qui aurait dû changer. Je suis seule, je ne sais rien de l'avenir, j'ai un appartement trois fois plus petit que le précédent, je ne sais pas comment je vais payer mon loyer, mes parents ne me parlent plus, ils l'adoraient le gendre idéal... Moi aussi j'ai connu l'ivresse de la chute, on peut attraper froid oui, grelotter de peur devant le vide, mais croyez-moi, c'est la vie qu'on attrape, pas la mort.

- Mais regardez le nombre de marches, ces marches ciselées une par une, le temps qu'il a fallu pour que l'œuvre soit belle ! Ici, tomber à genoux pour demander sa main, ici l'annonce d'un enfant à venir, là le ventre rond, la poussette, les biberons, là un travail qui va avec la situation, là un voyage, et les vacances, chaque marche est une année de souvenirs, un projet réalisé, rêvé, et on redescend tout sans se retourner... Et puis on se retourne. Et on se dit qu'on aurait peut-être dû continuer de plaire à tout le monde et de...

- ... de s'oublier ? C'est ça ? Vous regrettez d'avoir quitté cette vie qui n'avait pas de place pour vous ? Cette vie où il fallait plaire à tout le monde, votre femme, votre mère et tous les autres ? Et peu importe si le cœur ne battait plus chez vous ? Non Monsieur ! Pardon mais non ! Vous savez ce qu'on va faire ?

- Non...

- Vous allez remonter cet escalier, vous allez le reprendre marche par marche en prenant le temps de repenser à chaque étape, vous aurez de la fierté pour ce que vous avez accompli, vous ne regretterez rien, vous arriverez au sommet gonflé à bloc, ravi du monde que vous avez construit. Puis vous lui direz au revoir, verbalisez cet au revoir, dites distinctement "au revoir", avec le sourire, des larmes si vous voulez, ajoutez "merci" si c'est mieux, enfourchez la rampe et descendez avec la certitude d'aller vers votre route, vers votre liberté d'être !

- Mais... qui êtes-vous Madame ?  Vous vivez ici ?

- Je vais revivre ici. Je m'appelle Simone.

- Enchanté Simone, Raoul... Vous allez revivre ici ? Parce que vous avez déjà vécu ici ?

- Non. Mais je sais maintenant pourquoi je suis là. Je suis rentrée par hasard par cette cour et je vous ai vu la tête dans les mains. En vous disant ma dernière phrase à l'instant, j'ai senti que chaque mot était évident, comme lorsqu'on sait... vous allez remonter votre temps, votre vie d'avant, et vous allez redescendre, si vite que vous effacerez tous les vents mauvais...

- Mais pour aller où ? Je l'ai fait une fois et le vertige est terrible passée l'ivresse !

- Cette fois je serai en bas. Pour vous attendre. Et je vous promets d'autres vertiges, des ivresses aux sourires indélébiles, remontez Raoul, je vous attends. Vous n'imaginez pas comme votre chute sera douce. Je suis ici. Et avec vous, je vais revivre. C'est précisément ici que je vais revivre...


Franck Pelé - Novembre 2019 - Textes déposés

vendredi 28 décembre 2018

Flamme je vous aime



- Pourquoi tu m'as choisi moi ?

- Parce qu'il n'y avait plus que toi...

- Merci, ça fait plaisir...

- Oooh mon amour, tu ne sais toujours pas quand je te titille après tout ce temps ?

- Je ne saurai jamais je crois... En fait on ne sait jamais sur quel degré tu danses, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon, et je crois que tu le fais exprès, tu joues un peu là-dessus, ça te permet de dire tes vérités en les habillant de couleurs vives ou légères... Parfois tu mets de l'ironie juste pour le plaisir c'est vrai, mais tu sais aussi être caustique en faisant vibrer des cordes attachées à de vrais problèmes... C'est alors à l'autre de savoir écouter ta musique, et de bien faire attention à privilégier l'oreille plutôt que la susceptibilité. C'est là que ton respect se gagne.

- Tu vois Raoul, c'est justement pour ça que je t'ai choisi toi. Parce qu'aucun autre ne sait me lire comme toi. Parce que tu me sais. Quand je te dis qu'il n'y avait plus que toi, c'est exactement le contraire d'un choix par défaut. Il n'y avait plus que toi à la fin, après tous ceux qui n'ont pas supporté la comparaison, le test de mon exigence, l'épreuve de la patience. En fait je ne t'ai pas choisi, à la fin, il n'en restait qu'un. Tu es un peu mon Highlander à moi...

- S'il devait n'en rester qu'un, je ne pouvais qu'être celui-là... J'aime beaucoup cette idée...

- Ceci dit tu n'as pas été convaincu tout de suite toi... Même si aucun macho, aucun séducteur bourré de pognon ou de connaissances haut-placées n'a résisté à ton authenticité et l'évidence que j'ai vue en toi, tu n'as pas pour autant été immédiatement certain d'être l'homme de ma vie.

- Parce que j'avais besoin de sentir que je l'étais pour toi. Moi j'étais bouleversé et rempli corps et âme de la certitude que tu étais la femme de ma vie. Mais donner tout l'amour du monde a une femme qui ne fait que s'en repaître pour mieux se gargariser de sa faculté à pouvoir faire fondre, j'avais déjà donné. Et quand tu donnes tout à ce genre de femme qui garde tout, tu finis avec un vide si grand qu'il n'y a plus rien pour accrocher quoi que ce soit de palpitant ou de bienveillant.

- Tu parles de cette femme du monde que tu pensais inaccessible et qui n'a jamais été embrassée aussi bien que par toi ?

- Cette phrase t'a marquée je vois...

- Quand l'homme de ta vie te raconte son passé et que dans ce passé il y a un baiser parfait, une alchimie de dingue, et que tu t'aperçois que la belle s'est essuyé les talons de sa lassitude sans un regard pour sa victime, et quand la victime c'est l'homme que tu attends depuis toujours et qu'il n'a forcément pas bien cicatrisé, oui tu t'en souviens... D'ailleurs, le jour où tu m'as raconté cette histoire, je me suis dit, il y a deux solutions. Soit il est cassé à l'intérieur et ne se relèvera jamais de cette déception et de cette chute, soit il s'en relèvera tellement fort que seule sa femme, la seule faite vraiment pour lui, pourra le convaincre que ce en quoi il croit existe toujours.

- Voilà. Voilà exactement qui répond à la question que tu n'as pas encore posée : "et moi, pourquoi tu m'as choisie ?"
Je ne t'ai pas choisie, tu t'es imposée sans en avoir la moindre prétention, tu as pris toute la place. Un caractère bien trempé certes mais tu avais tout, tout ce qu'on peut ressentir de quelqu'un dont on est fou sans en avoir fait étalage. Cette femme avant toi était...

- Etait quoi ?

- Je ne veux pas te faire mal en disant de belles choses d'elle... même si ces belles choses se dissolvent toutes dans la conclusion...

- Raoul... Je sais exactement qui est ce genre de femme. Fais-moi plaisir, raconte-moi ce qui fait que tu es l'homme de ma vie. Raconte-moi ce qu'elle a perdu, ce que j'ai gagné. Ce que nous avons gagné.

- Chérie... c'est fou que tu sois idéale à ce point... que tu réagisses comme tu aurais réagi si j'avais écrit ta réaction dans une histoire... Tu es moi...

- Tu es moi...

- Oui cette femme était inaccessible, de la haute comme disait ma grand-mère. Et surtout, sa beauté faisait d'elle une arme redoutable pour qui voulait la garder. C'est le genre de femme qui ne fera jamais mal si on la laisse passer sans lui accorder d'importance, mais si on veut la garder parce qu'on choisit d'être touché en plein cœur par ses élans spontanés, pleins d'amour définitif et de tous les possibles, alors là on creuse sa tombe amoureuse. Il n'y a rien de plus beau qu'une femme qui tombe amoureuse, mais une femme qui creuse la vôtre, il n'y a rien de pire.

- Mais tu ne l'as pas vue venir avec ses envies de brillant, d'être aimée tout le temps, d'être connue et reconnue ? C'est parce qu'elle était douce que tu n'as rien vu ? Et quand ses mots n'étaient jamais suivis d'actes qui leur donnaient tout leur sens, tu ne sentais rien venir ?

- Elle était douce comme aucune avant toi...

- Oui bon t'es pas obligé Raoul, je ne vais me pendre si tu me dis qu'elle était plus douce que moi...

- Non mais écoute, c'est quand même rare quand une femme te dit qu'elle a embrassé pas mal d'hommes dans sa vie mais que l'effet de ta bouche sur la sienne lui donne l'impression d'une perfection absolue ! Elle a même dit "j'ai l'impression de m'embrasser moi-même tellement c'est bon !"

- Et ça t'avait pas mis la puce à l'oreille ça...

- Mais non arrête ce n'était pas dans ce sens-là... C'était dans le sens "tout ce que tu fais j'aurais pu le faire, chacun de tes mouvements est un des miens"... On a vraiment vécu des moments très très forts, et puis un jour un homme l'a draguée, elle a aimé ça, elle me l'a dit, et est partie avec le même sourire que celui qu'elle avait en arrivant dans ma vie. Je me suis demandé comment on pouvait être aussi brutale avec des lèvres aussi douces. Comment on pouvait être aussi violente sans s'en rendre compte. Si tout se passait comme elle voulait, elle pouvait t'épouser dans l'heure, si tu la contrariais sur une seule chose, elle pouvait te maudire et t'effacer.

- Et tu aurais eu confiance combien de temps en une femme capable de tourner la page aussi vite qu'elle l'a marquée ?

- Mais c'est précisément là le problème ! Quand tu sais que tu as réussi à déclencher quelque chose de rare chez quelqu'un, quand tu entends une femme te dire que tu as inventé un baiser avec elle, quand tu as électrisé son corps juste en...

- Oui bon ça va ce détail là on n'est pas obligé...

- Oui pardon... bref, quand tu vois qu'une femme a toutes les raisons de pouvoir se dire qu'elle a tout pour être amoureuse comme jamais et qu'elle est capable de te rayer de sa vie parce qu'un autre épisode remet du piquant dans la sienne tu te dis, mais le jour où je donne vraiment tout, où je décide qu'après elle il n'y aura plus personne, et si ce jour-là, celle que j'attendais depuis toujours me fait ça, je fais quoi ?

- Quand tu m'as rencontrée, tu as décidé qu'après moi il n'y aurait plus personne ?

- Oui

- Moi aussi. Et s'il y avait eu la moindre chance pour que je sois une de ces femmes capables de te rayer aussi vite que je t'ai entouré tu ne crois pas que tu l'aurais senti et que tu n'aurais pas été si convaincu ?

- C'est vrai... Mais comment garder sa certitude après la chute d'un sommet..

- Ce qui doit arrive arrive Raoul. Et ce qui ne doit pas continuer s'arrête. Même si on a eu le sentiment du contraire au sommet d'une certitude. Toi tu es celui qui devait m'arriver. Tu es mon sommet. Ma ligne d'arrivée. Et si tu avais été un autre ne serait-ce que très légèrement modifié dans ce qui te fait, alors tu aurais pu être un de ceux qui m'auraient rayée de leur vie après que je fusse passée de mode. Mais là c'était impossible, tu étais parfaitement toi.

- Ah tu fusses encore toi ?

- Oui je fusse

- Tu sais que plus personne ne fusse, fusser tue dans ce siècle où les emojis sont plus importants que les lettres...

- Je t'aime Raoul, je suis désolé que tu aies eu un projet amoureux lacéré par une rapace ne palpitant vraiment que pour son image et son pouvoir de séduction, j'ai moi aussi rencontré ce genre d'homme qui se présente comme le sauveur de tes frissons alors qu'il les assassine, et je suis sûre que ces enfers là sont des passages obligés pour comprendre la rencontre d'une vie.

- Il aurait fallu m'enlever les yeux et le cœur pour que je fusse incapable de te reconnaître...

- Tiens toi aussi tu fusses...

- Je viens de reprendre oui... Je t'aime Simone. Pour mille raisons. Notamment celle qui concerne ta flamme. Celle que tu ne donnes que très rarement. Celle qui ne s'éteint jamais.



Franck Pelé - décembre 2018 - textes déposés SACD

jeudi 11 octobre 2018

L'amour n'existe pas




- Alors c'est arrivé ? Tu ne trouves vraiment plus la force de m'aimer ? Mais alors tous ces mots qui promettaient, qui étaient tellement sûrs, tous ces mots qui disaient l'impossible, qui l'affaiblissaient jusqu'à l'éteindre ?

- Je sais... Si tu crois que ça ne me tue pas de prendre conscience de la nature éphémère de ces mots... Et pas seulement de ces mots, de ce sentiment... de ce putain de sentiment ! Tu crois que je ne m'en veux pas ? Que je ne lui en veux pas à ce serpent ? De prendre la couleur de la peau douce et aimante pour mieux enrouler son venin autour de cette main qui était faite pour toi ? Avant de le cracher dans la gorge encore chaude de l'amour hurlé ?

- Dis-le moi... Dis-moi que tu ne m'aimes plus, j'ai besoin de l'entendre...

- Que je t'aime, que je ne t'aime plus... Il n'y a pas d'amour bordel ! Ça n'existe pas l'amour ! Il n'y a que des preuves d'amour ! C'est comme le bonheur, il dure le temps de le vivre sans savoir qui il est. Et puis dès qu'on prend conscience qu'il pourrait être ce bonheur après lequel on court depuis toujours, il s'enfuit. Il se dissout à la seconde où on le reconnaît, l'amour c'est pareil. Il y a la tendresse, le plaisir, le manque, la passion, mais l'amour, est-il vraiment aussi divin qu'on le prétend ? Et si Dieu n'existait pas ?

- Mais pourquoi tu m'écrivais que j'étais l'âme de ta vie hier encore ?

- Hier encore j'avais vingt ans ! Mais nous ne sommes tous que de putains d'égoïstes... Bien sûr que tout l'amour que je t'ai donné venait directement du cœur, évidemment qu'aucun homme ne m'a touchée à ce point, mais tu ne vois pas à quel point je suis imparfaite et à quel point tu l'es ? Tu sais bien qu'un mirage viendra toujours troubler la réalité ! Celle qu'on vit ou celle qui s'offre ! On a voulu te prendre à moi, cette inconstante qui ne voulait de l'amour que pour s'y prélasser sans payer, cette superficielle qui te promettait la lune alors qu'elle était incapable de t'apporter un croissant, moi j'étais sûre, j'ai écrit ton nom partout, du soir au matin et du matin au soir, et puis...

- Et puis le jour est venu où tu n'avais plus d'encre... Tu vois, je ne croyais pas à toutes ces conneries, l'amour dure trois ans, l'amour n'existe pas, l'herbe n'est pas plus verte ailleurs, la lassitude gagne toujours, parfois ex aequo avec la routine... Je n'y crois pas forcément davantage aujourd'hui, parce que je ne croyais qu'en toi, je n'avais pas la place de croire en autre chose, comme je n'avais pas la place d'aimer quelqu'un d'autre. Moi aussi je me suis lassé de te faire confiance Simone, moi aussi je me suis posé des questions sur ta constance, je me suis dit mille fois "et si elle me disait tous ces mots pour ne pas être celle qui mettrait fin à cette histoire exceptionnelle ?" Et à chaque fois il suffisait d'une note de ta voix pour que je sache. Je te sais et je te saurai toujours. Tu me disais la même chose. Tu m'as dit, le jour où tu as trouvé ce "je t'aime" sous l'oreiller, que jamais ton cœur ne t'avait dit avec autant de justesse ce sentiment si rare. La force avec laquelle tu m'as dit son éternité m'a convaincu que tu étais celle qui comprendrait tout de ce qu'il faut se donner pour rester tout en haut. Le genre à se battre deux vies s'il fallait se battre une seule pour y arriver. Alors quand je te sens lâcher, toi, celle dont la nature même l'interdit, je me dis que tu as raison, si toi tu lâches alors l'amour n'existe pas. Celui en lequel j'ai toujours cru, malgré son incapacité à durer dans tous les livres qui racontent son existence, ou dans toutes les histoires dont le monde a pu être témoin. Pars Simone, vis, mange, prie, aime comme disait l'autre. Je te retrouverai. Ou tu me retrouveras. Si tu te perds, je serai ton repère. Et si je ne te retrouve pas alors l'amour aura perdu.

Simone est partie. Elle a vécu. Longtemps, trop longtemps loin de Raoul pour que leur lien unique n'en soit pas abîmé. Et pourtant. Quelques saisons avant le crépuscule de sa vie palpitante, elle a compris qu'elle n'avait fait que remplir du vide avec des semblants de plein, avec des mains incertaines, des bouches menteuses, des peaux qui avaient plus la moiteur du profit et du vice que celle de la fièvre unique. Un jour elle a écrit à Raoul :

Je te sais. Je ne savais pas que je te savais à ce point. Je ne savais pas la vérité de ton amour à ce point. Oui j'avais envie d'autre chose, oui j'avais envie d'être adorée par tous les hommes rares du monde, oui je voulais être belle dans tous les yeux qui cherchent l'or, mais je n'ai jamais été aussi belle que dans tes yeux, quand tu étais en moi, mon visage dans tes mains, et que ton sourire dessinait exactement l'amour dont on rêve. J'ai vécu, peu importe si j'ai bien ou mal vécu, j'ai vécu. Et ce temps sans toi, s'il a semblé parfois souriant, aujourd'hui je sais qu'il n'a été que du sable triste, ceux dont on fait les dunes qui cachent l'horizon. Je ne viendrai pas te chercher, tu as forcément trouvé une âme qui a su lire la tienne, mais tu me manques. Samedi, j'irai m'asseoir sur la plage, à Biarritz, face au rocher. Et je cracherai au ciel, ce serpent, tout le venin dont il se gargarise à longueur de prières juste après l'avoir embrassé. Qu'il sache le goût laissé par l'absence de ta bouche.

Le samedi suivant, Simone était assise face au rocher, pas loin du casino à Biarritz. Le temps était indien, comme l'été qui se prolongeait follement. Raoul ne viendra pas, parce que l'amour comme on en rêve n'existe pas. Seul le timing qui l'empêche existe. Elle a regardé le ciel, a souri à chaque souvenir heureux d'elle et lui, elle a maudit ce ciel puis s'est retournée, balayant la ville du regard, personne n'avait d'égard pour sa solitude. Elle a alors eu un geste presque adolescent. Elle, l'élégance incarnée, a brandi son majeur comme on présenterait aux forces invisibles sa rage intérieure. Elle a marmonné quelque chose, disant en substance "je t'emmerde avec ton île des possibles...". Elle s'est levée, a essuyé une larme qu'elle aurait justifiée par un vent sec si elle avait été accompagnée, puis elle est repartie vers sa voiture. Au moment où elle a ouvert son sac pour chercher ses clés, des mains se sont posées sur ses yeux, et cette voix... Une voix qu'elle reconnaîtrait entre mille, la seule dont la musique se propage partout en elle :

- Mon avion a eu du retard... Si tu m'aimes un tout petit peu, est-ce que tu peux juste faire tomber tes clés... Je ne voudrais pas que le plaisir de ta voix soit éteint par un non assassin...

Simone a laissé tomber ses clés, son sac, sa tristesse et tous les regrets du monde et a soufflé un "mon amour..." salvateur avant d'étreindre son autre.

Ils savaient exactement comment appeler le sentiment qui a irradié partout quand ils se sont embrassés. Mais ils n'ont jamais dit son nom. Ils ont même fait semblant de ne pas voir qu'il était partout, en eux, autour d'eux, dans les yeux de ceux qui les regardaient s'aimer si joliment. Puis ils ont roulé, roulé, et se sont arrêtés à chaque village basque qui offrait un décor pour s'aimer. Sur une hauteur qui offrait un panorama unique, Raoul et Simone ne se lassaient pas de s'embrasser.

Juste avant que le soleil ne disparaisse derrière la montagne, il quitta sa bouche, la regarda dans les yeux et lui dit :

- C'est quand même fou d'arriver à dessiner à deux avec une telle précision un sentiment qui n'existe pas...

Les yeux de Simone étaient alors pleins de ce sourire qui ne peut être donné que par un cœur qui sait, et reçu par un autre qui a toujours su.

Franck Pelé - 11 octobre 2018