Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mardi 14 juillet 2015

Les mélodies silencieuses


Simone a dix-huit ans. Elle ne savait pas qu'une telle douceur était possible, qu'une flamme aussi aboutie pouvait projeter sur la toile de ses frissons, là, juste sous la peau, les ombres éternelles des bonheurs qui dansent. Elle l'embrassait et c'est comme si plus rien n'avait de sens, sauf son existence, son parfum, sa bouche. Son destin lié au sien. Elle aurait pu l'embrasser deux heures, neuf heures, une semaine, c'était une mélodie silencieuse que rien ne pouvait arrêter. Dans quelques années pourtant, les mêmes lèvres s'épouseront et d'autres ombres danseront. Le silence aura fini par régner, aucune mélodie ne sera invitée. Elle dérangerait le temps qui passe comme un train qui se satisferait d'arriver à l'heure. L'autre ne sera plus exceptionnel puisqu'on se sera habitué à sa présence, il fera partie du décor.

Simone deviendra dure, comme si elle avait décidé que la lente extinction de ses rêves était davantage la faute d'un autre plutôt que celle de l'implacable et vicieuse réalité. Elle entrera en guerre, contre les plus petites contrariétés, dont elle saura toujours nommer les coupables, elle se posera des limites qui n'avaient pas besoin d'être et en franchira d'autres, qui ressembleront étonnamment à celles qu'elle avait juré de ne jamais dépasser. Elle trouvera la paix, parce qu'elle aura souffert, menti, compris, pardonné, écouté. Parce qu'elle aura accepté la différence des autres, autant que celle séparant la femme qu'elle a été de la femme qu'elle sera, et la femme qu'elle aurait pu être de la femme qu'elle est devenue. Elle laisse la musique lui dicter son rythme. Elle connaît la musique. Elle sait maintenant l'apprécier. Parce qu'elle réserve toujours des moments suspendus, des harmonies parfaites, des partitions idéales.

La guerre est finie. Simone a déposé les larmes. Elle s'est rendue. A l'évidence. Elle ne cherche plus à compter les points. Quand on aime, on ne compte pas. Alors elle aime. Elle réapprend à aimer comme avant, l'autre, et elle-même. Elle se soumet à la tentation et se délivre du mal. Elle n'a pas vieilli. Elle a vécu. Elle n'a pas de rides, elle a juste gardé une trace du passage du temps, cet ami qui finalement lui voulait du bien. Simone a quarante-cinq ans. Elle ne savait pas qu'une telle douceur était possible, qu'une flamme aussi aboutie pouvait projeter les mêmes ombres éternelles des bonheurs qui dansent, là, comme avant, juste sous la peau, sur la toile de ses frissons. Elle l'embrassait et c'est comme si plus rien n'avait de sens, sauf son existence. Cette existence-là était plus belle encore. Parce que si l'âge de découvrir le sucre est le premier plaisir intense et inoubliable, l'âge de savoir l'apprécier à sa juste valeur après les années de sel est le plus beau sillon qui reste sur la souche.


Elle l'embrassait. Elle l'embrassait encore...




Franck Pelé - juillet 2015