Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

lundi 19 décembre 2016

Et la perfection s'invita au salon




Reconnaît-on le grand amour à sa façon de décliner la grandeur dans le moindre petit détail, à son talent pour convoquer l'extraordinaire là où on ne l'attend pas ? Si cette soirée d'automne avait dû répondre à cette question, plus personne ne l'aurait jamais posée tant l'évidence était gravée dans les cuirs de cette histoire.

Il est des âges qui ne permettent plus vraiment de croire encore au cadeau tombé du ciel, mais lorsque le ciel insiste à ce point pour réunir deux âmes, deux coeurs, deux histoires en une seule, profondément magique, subtilement cérébrale, délicieusement douce, extrêmement excitante, il n'est plus permis de douter de quoi que ce soit. A moins de tirer volontairement un trait sur l'existence du rêve.

Elle était belle à faire pâlir le jour mais elle avait peur qu'on la trouve trop pâle sous ces quelques artifices qui ne faisaient pourtant que sublimer ce qui rayonnait déjà. Lui avait cette justesse dans le regard et le geste qui disaient tout de la franchise du charme qu'on pouvait parfois lui reprocher. Ils étaient exactement les mêmes. On les accusait des mêmes maux, on les jalousait, on les enfermait dans des cases pour mettre des croix dessus mais ceux qui savaient les lire connaissaient la valeur inestimable de leur authenticité.

Là où ils semblaient laisser tout le monde entrer, ils laissaient seulement venir, jusqu'aux limites qu'ils imposaient. Parce que personne n'arrivait jamais à toucher le point rare qui attendait tellement d'être touché. On peut parfois montrer le chemin, on peut même offrir le point, mais sans une précision idyllique, point de salut. La fleur toujours se refermera, et seul le parfum donnera l'illusion de la cueillette comme un sourire offrirait le mirage d'un état séduit.

Certains couples se forment, d'autres se déforment ou se reforment. Et puis il y a les couples en fusion, ceux que le cinéma appelle les couples mythiques, ceux que le grand public ne connaîtra jamais alors qu'ils avaient de quoi écrire un formidable scénario. Ils formaient, elle et lui, un de ces couples qui font vibrer toutes les lettres, qui font jouir tous les chiffres. S'ils rentraient quelque part ensemble, il se passait quelque chose.

Ils entraient dans un restaurant en rêvant de pouvoir s'embrasser et l'étage était vide, comme préparé pour eux, dans un quartier pourtant tellement touristique. Ils s'installaient dans un autre qui ne vibrait pas pour l'un, l'autre le sentait, et ils partaient à la recherche de ce que la vie leur offrait de plus frissonnant. Si vous saviez comme la vie adorait les surprendre avec ce qu'elle avait de plus beau, de plus agréable, de plus vivant, comme pour les remercier d'être ce couple qui la rend belle.

Pour certains, ils n'avaient pas les plus beaux prénoms du monde, elle s'appelait Simone, lui Raoul, pour d'autres, ils rendaient irrésistible tout ce qu'ils approchaient. Leur histoire était interdite par les lois d'alors, quand on avait fait un choix avec inscription au registre, que l'église soit témoin ou pas, on ne badinait pas avec la cour. Il a tout fait pour ne pas céder à la tentation de lui faire, elle a tout fait pour résister à son envie qu'il lui fasse, mais on ne résiste pas à ce qui existe, à ce qui vit, à ce qui s'impose avec une force que personne ne peut expliquer, à moins d'avoir déjà vécu mille vies.

C'est en lisant un article de lui, dans une gazette très populaire à l'époque, qu'elle avait eu l'impression de lire exactement les mots qu'elle aurait choisis si elle avait dû écrire sur le même thème, elle lui a laissé un courrier à ce sujet, et en la lisant, il a su immédiatement que toutes les pièces de son puzzle se mettaient en place. Le monde alors n'allait plus jamais tourner de la même façon. Leurs mots s'unissaient dans une même évidence, leurs yeux, leurs mains, leurs élans, leurs lèvres, leurs rêves s'épousaient avec une constance que personne ne savait cultiver sur leurs terres pourtant fertiles.

C'est au coeur de cette soirée d'automne de l'année 1974 que la vie leur avait offert l'adresse de l'amour pur sur un plateau d'argent. Après avoir quitté ce restaurant qui avait pour lui le charme de ses couleurs mais la magie d'une station-service de montagne, Simone avait dit à Raoul qu'elle avait un rêve, aller dans ce grand restaurant dont les murs étaient recouverts de cuir et qui offraient de petits salons privés à l'étage. On pouvait y dîner à l'abri des regards et une petite sonnette permettait de commander ou d'appeler un serveur. Raoul lui dit que ces salons étaient réservés des mois à l'avance mais elle insista. A l'entrée du restaurant, on les faisait patienter.

Puis Justine est arrivée, une petite brune très douce et souriante, comme si elle savait déjà qu'elle allait leur ouvrir une autre porte du palais de leurs rêves. Elle s'avança vers eux et leur annonça avec ce regard qui vous fait comprendre que votre chance est presque indécente "vous avez de la chance, un salon vient de se libérer sur annulation il y a quelques minutes à peine..." Tout dans cette vie semblait programmé pour leur sourire à la condition qu'ils soient ensemble. Il l'aimait, il n'a pas attendu la patine du temps pour qu'il reconnaisse en cette rencontre le chef d'oeuvre d'une vie. Elle a longtemps douté de cette certitude, mais personne ne pouvait avoir cette constance sans être totalement habité par cette flamme aussi précieuse qu'un or introuvable.

Elle avait rééquilibré sa vie, elle ne voulait pas tromper qui que ce soit, faire du mal à qui que ce soit, lui avait aussi construit patiemment sa douceur de vivre, comme elle, il ne pouvait supporter l'idée d'être sale dans son contrat, ignoble dans son mensonge, comme ces tricheurs qu'il exècre. Mais n'était-ce pas un crime bien plus insupportable encore que de ne pas vivre le cadeau le plus idéal qui soit ? Alors que ses lèvres ne s'étaient offertes qu'avec une conviction laissant la place au doute, dans le froid des trottoirs qui rapprochaient les coeurs, la bouche qu'elle donna à Raoul à l'heure du secret était celle de la femme la plus amoureuse du monde.

Il ne savait pas encore tout ce qu'elle pouvait cacher ni tout ce qu'elle pouvait garder, mais il savait ce qu'elle était incapable de retenir, et c'était d'une beauté absolue. Elle n'aurait jamais dit je t'aime sans le jaillissement de ses certitudes profondes sur tous les murs de ses prisons. Il avait peur de ses élans éphémères, il se disait qu'elle s'offrait peut-être des projections d'idéal sur des fenêtres très courtes et qu'elle y croyait le temps du film. Il était sûr de l'aimer mais son intime conviction n'avait pas encore été éprouvée par ce qu'elle avait de plus divin à offrir, son amour, le vrai fond de son âme.

Quand elle l'a embrassé du bout des lèvres aux premières heures de cette nuit de légende, il s'est dit que tout ce qu'elle avait donné ne supporterait pas l'épreuve du temps, pensant son envie bien plus entière et plus définitive. Et puis Simone a lâché prise. N'écoutant rien d'autre que sa nature, son histoire, son coeur palpitant. Elle l'a dit, l'a dit encore, sans aucune peur de le répéter, avec ce sourire tellement lumineux qu'il aurait pu éclairer plusieurs capitales un hiver entier. Sous les bougies du salon qui leur offrait le délice de leur monde sans juge ni partie, ils s'embrassaient avec une formidable passion, et chacun ressentait avec une précision folle cette impression de goûter la perfection.

A chaque fois que leurs lèvres se fiançaient, c'était comme si le soleil se couchait exactement à l'endroit où le jour attendait de naître, c'était autant de pulsions évidentes, d'atterrissages soyeux, pulpeux, d'une exceptionnelle justesse, d'une inégalable douceur. Elle voulait tout ce qu'il donnait, il recevait tout ce qu'elle avait à offrir avec l'incrédulité de l'adulte qui était persuadé avoir été témoin de l'évaporation de l'insouciance et du fol espoir. Tout en lui était fait pour elle, tout en elle n'attendait que lui.


C'est sans doute cette nuit-là que Simone et Raoul ont mis pour la première fois, un pied au paradis.




Franck Pelé - décembre 2016 - textes déposés