lundi 6 avril 2020

Tomber les masques



- Vous savez que je suis tombé amoureuse de vous en vous lisant ? Vous devez me prendre pour une folle...

- Absolument pas. Parce que je suis moi aussi tombé amoureux de vous en vous lisant. Et puis j'ai entendu votre voix au téléphone. Je suis alors tombé éperdument amoureux de vous. À présent vous êtes ici, à mon bras, je ne vois que vos yeux, et ils me disent déjà tout de votre bouche.

- Pourquoi m'avoir demandé de mettre ce masque ? Et pourquoi en portez-vous un ?

- Parce qu'il nous faut nous protéger. Nous ne devons pas nous embrasser.

- Je n'embrasse pas au premier rendez-vous vous savez.

- Et vous prenez souvent le bras de votre premier rendez-vous ?

- Non... Jamais.

- Je vais vous raconter une histoire. Vous savez les hommes sont parfois durs, mais les femmes peuvent se révéler incroyablement dures. Elles peuvent tout vous donner, vous amener au plus haut point de votre sensibilité amoureuse et de votre capacité à faire confiance, et en une seconde tout vous reprendre. Parce qu'elles estimeront que ce sera la clé de leur équilibre à ce moment-là. Même si elles vous auront juré quelques heures plus tôt que c'était vous la clé.

- Vous n'aviez qu'à choisir une femme moins instable...

- Non ça n'a rien à voir avec l'instabilité. En fait peut-être un peu oui, parfois, mais vous avez surtout ce pouvoir de nous faire croire en un visage, en une voix, une douceur, un amour énorme, ce pouvoir de nous promettre la lune et de la décrocher quasiment devant nous, dont le coeur n'aura jamais été aussi battant. Puis de nous enterrer en deux phrases si ce que vous vivez ne vous arrange pas à un moment clé de votre réflexion. Les compliments se transforment alors en mots durs, presque insultants, et on ne sait plus qui a été travesti du compliment ou de l'insulte.

- C'est vrai. Oui c'est vrai. Nous avons cet égoïsme là. Peut-être parce que nous portons notre lutte en nous, peut-être parce que c'est notre force d'avoir ce pouvoir sur vous. Nous possédons ce pouvoir, en quelques tirades, avec une tonalité de voix, une intensité de regard et quelques mots choisis, de vous emporter. Et nous avons malheureusement celui de tout éteindre en quelques secondes, avec une froideur à glacer les plus grandes flammes. Nous savons trouver autant de raisons de tout éteindre que nous savions trouver mille raisons de vous laisser nous allumer toutes nos ampoules intérieures.

- Mais pourquoi vous autoriser un comportement si violent ?

- Je ne sais pas... L'amour est violent parfois. Il arrive si fort, de façon si imprévisible, si on n'y est pas préparée, si on n'a pas le place à ce moment-là, il prend quand même toute la place et alors tout peut exploser. On peut alors avoir l'indicible audace de sacrifier cet amour-là en l'habillant comme il ne le mérite pas pour le perdre et retrouver le déséquilibre d'avant. Ce déséquilibre avec lequel on avait l'habitude de vivre. Celui qu'on sait maîtriser. Un amour fou qui arrive sans prévenir c'est comme un camion sans frein qui descend les rues de San Francisco jusqu'en bas. On ne sait pas ce qu'il y aura en bas. On ne sait pas comment il va finir.

- Alors vous préférez étouffer cet amour et le précipiter dans un océan de douleur plutôt que de laisser la chance à l'exceptionnel ?

- Ce serait quoi l'exceptionnel ?

- LA rencontre. Ce serait laisser l'homme qui déclenche cet amour fou sauter dans ce camion et le maîtriser. À un point d'équilibre que vous ne soupçonnez pas.

- C'est exactement la raison pour laquelle je suis là aujourd'hui, près de vous, à votre bras. Je sais que vous êtes celui qui allez m'amener à ce point d'équilibre. Pourtant quand on vous voit, on ne jurerait pas de vos talents de pilote...

- L'habit ne fait pas le moine ma chère Simone, même si la légende vous dit adroite au volant... J'espère vous conduire aux quatre coins de notre monde exactement comme vous en rêvez, au rythme de votre ivresse.

- Je n'en doute pas une seule seconde. Et alors pourquoi ce masque vous ne m'avez pas dit ?

- Parce que la dernière fois que j'ai souri à une femme avec tout l'amour du monde, elle m'a dit "je suis folle de toi" puis elle m'a dit qu'elle rêvait que je l'emmène jusqu'à son rêve de robe blanche, puis elle a eu des mots magnifiques sur mon honnêteté, ma loyauté, ma générosité amoureuse, et quelques jours, quelques heures plus tard, je n'étais plus rien, le timing n'était plus bon, les chansons que je lui chantais n'étaient plus les plus beaux cadeaux d'amour du monde, j'étais imposteur, manipulateur, ou pire, elle disait on ne peut pas s'aimer sans se vivre, alors qu'elle jurait tout le contraire depuis des jours et des nuits, vous connaissez l'expression, quand on veut tuer son chien on dit qu'il a la rage.

- S'il y a bien un homme qui ne prend la place de personne c'est bien vous. Vous êtes à votre place et pas un seul ne saurait y rester. N'écoutez pas les impostures. Lisez les vraies postures. Vous pouvez tomber le masque Raoul, je sais bien que vous n'avez pas la rage, à part peut-être celle d'aimer comme aucun autre...

- Simone. Je vous aime. J'ai trop souffert de l'avoir dit et d'y avoir cru sans avoir jamais imaginé que le masque cachait autre chose que la bouche de ma vie. Comme je vous l'ai déjà écrit la semaine dernière, l'exceptionnel existe, j'en suis convaincu. Mais il faut deux volontés exceptionnelles pour qu'il dure. Vraiment. Si l'un des deux lâches prise, tout s'écroule. L'amour rare est un édifice qui demande une architecture comme on n'en fait plus, une formidable mécanique de précision. C'est d'ailleurs pour cette raison que les couples ne tiennent plus, on ne peut pousser les murs qu'à deux. Alors voilà, si vous êtes d'accord, je voudrais que pour la première fois de ma vie, la femme que j'aime le plus au monde tombe le masque devant moi. Et je voudrais être le premier témoin, à jamais, de la qualité de son sourire, de son bonheur d'être là, avec moi, de son éternité radieuse. Avoir la chance et le bonheur de voir que sous le masque c'est votre âme qui m'attend.

- Raoul, je vous préviens, je n'ai jamais été aussi sûre de vouloir le tomber ici, avec vous, devant vous, pour vous. Vous ne verrez rien d'autre que ce que vous sentez depuis la première seconde. Je ne vous ferai jamais faux bond, je resterai la même, mon amour sera constant, même si je vous volerai quelques fois dans les plumes, je ne suis pas de celles qui crient "j'ai tout de suite su" et qui disparaissent, ni de celles qui vous enterrent juste après avoir vous avoir dit quel trésor vous étiez, je serai la même, je ne déguise aucun mot, je les assume tous, ce que je suis est l'exact reflet de ce que je vous dis, de ce que je vous écris, je ne serai instable que si je me casse un talon. Mais je vous préviens, en enlevant ce masque, je prends le risque d'être contaminée par votre amour s'il est dangereux, alors soyez vous aussi fidèle à ce que vous me dites ressentir pour moi, sans jamais trahir votre intensité et la beauté de votre intérieur.

- Je vais tomber le masque Simone. Et je vais vous embrasser des heures. Des semaines. Puis des années. Sans jamais être immunisé contre ce virus dont je veux bien mourir un jour tellement je l'aurai embrassé à pleine bouche. Votre amour.

- Maintenant que je suis démasquée, comment me trouvez-vous ?

- Tellement belle. Belle comme une promesse tenue...


Franck Pelé

mercredi 26 février 2020

Une énigme à résoudre



Avant de rencontrer Raoul, Simone a vécu une histoire avec un homme qui a osé la trahir.

Si elle avait elle-même connu le sentiment interdit, celui qui fleurit à un moment où le cœur est censé être pris, elle n’avait jamais menti avec le cœur, elle avait tu les choses, mais les maquiller jusqu’à mentir effrontément, jamais.

Ce jour où tout a basculé, un jeudi pluvieux, elle était rentrée plus tôt d’un séminaire à Francfort.

En rentrant dans leur appartement, elle a remarqué une chemise qu’elle ne connaissait pas, une cravate qu’elle ne connaissait pas et une boîte, vide, portant la même marque que la cravate.

Elle s’est demandé si sentir une chemise était un réflexe féminin en la portant à son nez.

Elle a respiré profondément le col, l’intérieur des pans de la chemise, elle aurait juré qu’un parfum de femme flottait encore sur ce tissu qu’elle détestait déjà mais elle n’était sûre de rien.

Quand son homme est rentré, il s'appelait Pierre, elle n’a pas pu tenir bien longtemps après leur étreinte officiellement heureuse pour lui demander à qui appartenait cette chemise et d'où sortait cette cravate neuve.

Il lui a montré son visage le plus étonné devant cette question, lui a dit qu’il s’était effectivement fait un petit plaisir en s’achetant une chemise et une cravate et a tourné les talons pour aller prendre une douche.

Alors qu’il se prélassait sous l’eau chaude, Simone restée dans la chambre, a enlevé son haut, enfilé la chemise, noué la cravate, ajusté le tout puis en regardant le miroir, elle a senti qu’il y avait quelque chose d’anormal.

Alors qu’elle venait de dénouer la cravate et de retirer la chemise, en posant le tout sur le lit, soudain elle comprit. Ivre de colère silencieuse, elle a ravalé un océan de déception et a quitté la scène.

Quand Pierre est sorti de sa douche, Simone avait disparu, jamais il ne la reverrait.

Ce n’est pas une question de taille de chemise qui a fait comprendre à Simone qu’elle avait été trompée, Pierre était aussi fin qu’elle, mais un détail qu’elle avait d’abord remarqué sans vraiment y faire attention, en faisant un geste qu’on fait des milliers de fois dans une vie.

Puis en se regardant dans le miroir, qui reflétait toute la pièce, allez savoir si cette dernière précision est une diversion, elle a compris. En fixant son regard à un endroit, et en prenant conscience de ce geste familier qui avait eu soudain une douloureuse signification.

Franck Pelé – Février 2020