Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

dimanche 4 septembre 2016

L'aveu




- Ah Raoul, c'est toi... Il me semblait bien t'avoir entendu entrer mais avec le bruit de la douche je n'étais pas sûre... Je me demandais où tu étais... Tu veux bien me passer la serviette beige là s'il te plaît ? Et mon soutien-gorge.

- J'étais en bas, à côté de la cheminée, je lisais quelque chose sur le non-dit... Très intéressant... Faut-il tout dire ou pas...

- Et alors ? Quel est ton avis personnel sur la question... ?

- Le jour où on dit tout, je crois qu'on prend le risque de ne plus rien avoir.

- Tous les jours où tu ne dis rien, je me demande si tu as vraiment tout.

- Et si ça faisait mal de tout dire ?

- Mal à qui ?

- Aux autres... à moi...

- Si tu ne dis rien pour protéger les autres, tu te fais du mal à toi-même, parce que tu gardes quelque chose qui veut sortir, qui cogne fort, qui résonne et déséquilibre. Si tu dis tout, tu te libères mais tu prends le risque de déséquilibrer l'autre, de lui faire plus mal encore.

- Donc si tu ne dis pas aux autres ce que tu voudrais leur dire, tu mens, et si tu leur dis plus tard parce que l'honnêteté t'y invite, on pensera que tu as menti parce que tu as attendu. Donc l'honnêteté conduit à l'étiquette de malhonnête autant que la malhonnêteté... Pas facile comme constat.

- Les mensonges ont autant de couleurs et de déclinaisons que le verbe a de raisons de crier ou de se taire. Certains mensonges ont les mauvaises odeurs des poubelles de l'âme, d'autres sont les vernis essentiels des œuvres à sauver. Ou à protéger.

- Mais pourquoi ceux qui sont capables de tout dire ont aussi la chance de pouvoir tout entendre et la malchance de ne jamais tomber sur des gens comme eux à l'heure des vérités ?

- Ceux qui sont capables de tout dire ne sont pas forcément capables de tout entendre...

- Moi oui, mais toi par exemple je ne suis pas sûr, tu es un peu plus prisonnière de ta colère ou de ta susceptibilité.

- Bon arrête de tourner autour du pot Raoul... Tu as quelque chose à me dire ?

- Non je disais ça comme ça...

- Les choses qu'on dit comme ça, le monde entier sait qu'on ne les dit jamais comme ça. Je t'écoute.

- Ce n'est pas si simple...

- Lâcheté ?

- Mais pas du tout ! C'est tout le contraire. Il faut parfois du courage pour préférer la paix qui préserve l'unité du pays à la révolution qui lui redonnerait de l'élan à toutes ses composantes.

- Bon, merde, dis-moi !

- Et tu fais quoi du "N'avoue jamais" qui te tient tant à cœur ?

- Il me tient à cœur quand ce n'est pas moi qui ai besoin de savoir, dis-moi !

- Mais je sais exactement comment tu vas réagir ! Tu ne sauras jamais avoir le recul pour me comprendre comme tu comprendrais ton meilleur ami qui te dirait la même chose ! Tu vas m'insulter, tout prendre contre toi alors que rien n'est contre toi ! Je t'aime, parce que c'est arrivé comme ça de t'aimer, sans prévenir, et il n'y a aucune raison que ce phénomène ne se reproduise pas. Mais pour toi, ça ne peut pas arriver à un autre couple qu'au nôtre.

- J'en étais sûre... T'es amoureux d'une autre ? Tu me trompes ? Tu me mens ?

- Et voilà... Merci. Bingo. Personne mieux que toi ne pouvait incarner les raisons que j'avais de me taire...

- Parce que je devrais être heureuse ? Sauter au plafond ??? L'appeler et la féliciter ? C'est qui cette petite sal...

- Arrête !!! C'est fou cette réaction !! Voilà, tu vois ça c'est aussi malhonnête que ce que tu vois dans mon silence ! Parce que c'est ton ego, ton orgueil et ta jalousie qui parlent ! Alors que mon silence n'était là que pour te protéger, pas pour te cacher quoique ce soit ! J'adorerais t'en parler. Comme je t'en aurais parlé si tu avais été ma meilleure amie et comme tu aurais su le comprendre si j'avais été le tien !!!

- Mais je ne suis pas ta meilleure amie ! Je suis celle qui partage ta vie !

- Et alors ? Tu devrais justement être celle qui me connaît le mieux ! Je sais que ce n'est pas facile, je ne dis pas que ça l'est, je dis que savoir tout entendre c'est savoir écouter avec le cœur et la raison, sans colère ni possession. Quand tu as été amoureuse d'un autre moi j'ai su l'entendre, j'ai eu une légère ironie mais je savais bien que ce n'était pas contre moi !

- Je veux la voir.

- Et ça changera quoi ? Tu vas la frapper, lui tirer les cheveux, exploser sa voiture ?

- Pas du tout. Je veux savoir qui te rend amoureux. Et si je comprends en vous voyant, je te promets que j'accepterai et te respecterai toujours autant, au risque de t'aimer encore.

- C'est du bluff...

- Non

- Ça ne te ressemble tellement pas d'avoir ce recul...

- C'est vrai, tu as raison, ce serait malhonnête de mal juger une force qu'on a connue ensemble uniquement parce qu'elle ne me concerne pas, et je sais faire la différence entre ceux qui vont chasser l'avatar tiède de cette force et ceux qui sont vraiment emportés par elle. Tu as raison aussi sur le fait que j'ai moi-même connu cette situation. Et c'est vrai que tu ne m'as pas traînée dans la boue à ce moment-là.

- Deux fois "tu as raison" dans la même phrase... C'est le jour ou jamais pour te parler...

- Arrête...

- Je souris...

- Je sais... Elle s'appelle comment ?

- Tu es sûre ? C'est quand même un peu frais là...

- Écoute Raoul, je fais tout, comme toi, pour nous protéger de l'usure ou de la grisaille mais je suis lucide sur la qualité du frisson dans la maison depuis quelques saisons... Comment elle s'appelle ? Je la connais ?

- Elle a un prénom assez... étonnant... très classique, mais elle est une femme qui te plairait dans d'autres circonstances... Elle s'appelle Simone.

- Simone ? Mais elle a quel âge ?

- Mon âge...

- Elle a forcément du talent pour t'avoir séduit avec un prénom pareil... Ceci dit le tien est aussi d'un autre âge... Simone et Raoul... Merde... Pardon de ne pas aimer tout de suite la perspective mais ça sonne comme un couple mythique...

- Je peux lui dire qu'on arrête tout si ça t'est insupportable...

- Raoul... Tu as les yeux qui dansent quand tu en parles... Ça me rappelle des souvenirs... Quoique... Je ne me souviens pas les avoir vus danser autant... Et puis je ressens comme une libération... Merci d'avoir osé... En fait... Je crois que j'attendais qu'il m'arrive la même chose... Je t'aurais menti, je nous aurais menti et je me serais menti à moi-même si je t'avais insulté pour avoir osé me dire les choses comme elles étaient... C'est beau finalement de réussir sa sortie autant que son entrée pour un couple... Surtout le nôtre, il a été beau non ?

- Merci... De dire tous les mots que je te pensais incapable d'entendre...

- Va lui annoncer que tout reste fleuri, le passé et l'avenir, avant que je ne change d'avis...



Franck Pelé - septembre 2016 - Textes déposés SACD