Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

dimanche 26 août 2012

Musique de chambre




- Raoul viens voir !

- Quoi ?

- Je suis au deuxième, monte dans la chambre du haut !

Raoul monte les escaliers, les deux étages, et rejoint Simone dans la chambre sous les toits.

- Quoi chérie ?

- Je n'avais jamais vu ce tableau... C'est troublant... Il me parle incroyablement...

- C'est mon père.

- Ton père ?

- Oui, un de ses meilleurs amis lui a offert ce tableau pour ses trente ans.

- Il était pianiste lui aussi ?

- Oui...

- Et il jouait pour les femmes lui aussi ? demande-t-elle dans une moue ironique et complice.

- Comment... pourquoi lui AUSSI ? Et que veux-tu dire par "il jouait pour les femmes" ? Je ne joue pas que pour les femmes moi, je joue pour tout le monde.

- Arrête Raoul, quand tu joues dans une pièce un morceau dont tu sais qu'il pourrait séduire une femme tu joues pour toutes les femmes présentes, toutes celles qui te plaisent. Et comme elles adorent ça, tu ne peux pas t'en empêcher, tu joues, tu veux les hypnotiser avec ta mélodie du bonheur...

- Simone... Tu me fais une crise de jalousie là ? Ce que je te donne ce n'est pas assez c'est ça ? Ça veut dire quoi ton truc là ? Tu veux tout me prendre ? Que je te donne TOUS mes petits plaisirs personnels, même les secrets ? Et toi ? Tu ne fantasmes pas sur le pompier qui vend les calendriers le dernier samedi de novembre peut-être ? Chaque année c'est pareil, dès qu'il vient tu as mille raison d'ouvrir la porte, et tu t'habilles comme au printemps, ah ça on peut dire que question accueil, tu mets les formes ! Mais quand c'est ma mère ou le vieux d'à côté qui vient demander du sel t'as deux boulets d'une tonne à chaque cheville et ta couverture de grand-mère sur les épaules !

- Mais ne t'énerve pas ! Pourquoi ça te touche comme ça ? Je ne suis pas jalouse, je dis juste que tu joues pour toutes les femmes, comme ton père sur ce tableau. C'est une constatation, pas un reproche !

- Arrête... Je les connais tes constatations, pas à moi... On peut arrêter de faire semblant Simone un peu ? Au bout d'un moment ? On peut arrêter d'essayer de se piéger quand on se connait bien ? Quand je joue, je me sens vivre, lorsqu'une femme me demande la musique que je sais lui donner c'est comme si je touchais l'amour du doigt, comme si j'allais avoir la reconnaissance d'un cœur, que j'existais définitivement. Mais ça ne veut pas dire que je vais partir avec elle si elle reconnaît ma musique. Tu comprends ? Non mais c'est important Simone, tu comprends ça ?

- Oui.

- Si elle reconnaît ma musique, c'est que j'ai reconnu ses silences, que je savais comment les combler, et l'alchimie musicale est alors un fabuleux cadeau, un cadeau de la vie, et non un passeport pour partir avec elle. Sa reconnaissance est ma renaissance.

- La reconnaissance... Tu as vraiment dû en manquer pour avoir cette soif d'être toi aux yeux des autres...

- Sans doute oui.

- Mais sait-elle que tu joues uniquement pour elle ? Ne va-telle pas croire que tu peux jouer la même chose à d'autres ?

- Non. Jamais. Celle qui voudra voler la magie de cette musique, qui voudra la salir, ne pourra plus l'entendre, de personne, elle aura tué sa sensibilité. Non, celle pour qui je joue sait que je joue pour elle, et si elles sont plusieurs à écouter, elles savent que je joue pour chacune d'elles, je ne joue pas sans cœur, je ne manipule personne. Ce ne sont pas des victimes, ce sont des partitions qui ont besoin de notes.

- Et si un jour tu tombes sur une partition qui t'inspire plus que moi ?

- Ah voilà ! On y est ! C'est bien ce que je disais, tu es jalouse !

- Réponds Raoul.

- Et bien je serai inspiré. Je lui composerai la musique qu'elle attend depuis toujours, juste pour lui offrir, mais je ne la jouerai pas avec elle, puisque je ne joue ma musique la plus intime que pour toi.

- Ce n'est pas ce que tu viens de dire...

- Je n'ai pas parlé d'intime !

- Non mais tu as parlé de musique qu'elle attend depuis toujours, et si elle t'inspire plus que moi, c'est qu'elle est encore plus câline, douce et sensuelle que moi, alors ne me dis pas que ce qu'elle attend depuis toujours n'a rien à voir avec ta musique la plus intime !

- Bon, stop ! Je vais me mettre à poil, complètement !

- Là ? Maintenant ?

- C'est une image ! Tu m'emmerdes avec ta jalousie Simone, à toujours vouloir respirer tout mon air, je t'adore, je t'aime plus que tout mais je ne comprends pas pourquoi tu veux toujours tout compliquer, cherches des coupables, trouver des failles. Tu ne l'aimes pas la musique que je joue pour toi ?

- On ne m'a jamais joué quelque chose d'aussi beau, d'aussi précis, d'aussi... moi. Ce que j'attendais depuis toujours.

- Bon !

- ...mais je n'ai pas envie que tu la joues pour d'autres. C'est dangereux. Si tu tombes sur LA partition, et que tu n'as plus que le seul désir d'écrire pour elle, tu vas me quitter, ou je vais te tromper, ou l'inverse. A force de jouer des notes sucrées, elle va finir par devenir salée la note...

- Tu vas loin Simone...

- Je veux que tu joues toutes tes notes sucrées pour moi ! Je suis en hypoglycémie amoureuse Raoul !

- Simone. Voilà... J'ai peur de mourir, j'ai peur de l'éternité sans nous, je veux jouer, pour ne pas y penser, jouer pour vivre, parce quand je joue, c'est le seul moyen qui me permette d'aller aussi profondément dans les âmes, je ne les touche pas par plaisir manipulateur ou vanité narcissique, je les touche parce que je joue ma vérité, parce que ce sont mes tripes que je mets dans chaque note, parce que je ne triche pas Simone, jamais, même si tu crois entendre certains bémols, ce ne sont que des arrangements, pour que la musique reste tout le temps harmonieuse. Oui je joue pour des femmes, pour des hommes, en leur donnant tout, de la même façon, parce que je voudrais laisser une empreinte en chacun d'eux, comme pour donner de la légitimité à ma vie. Mais surtout, et c'est cela que la plupart des gens jaloux ou méfiants ne comprennent pas, là où ils voient de la vanité dans cette envie de laisser son empreinte partout, il n'y a que l'envie de rencontrer des gens qui prendront le même plaisir que moi à se nourrir de l'empreinte de l'autre. Tu comprends ça Simone ? Je joue pour l'autre, parce que je veux qu'il m'écoute comme j'ai écouté son âme, avec une attention absolument pointue, j'ai dansé sur son rythme, vibré sur ses cordes. Je veux qu'on prenne le temps de m'aimer comme je prends le temps d'aimer les gens pour qui je joue. Mais toi, tu es celle pour qui je joue encore après m'être levé, quand je quitte le piano. Je te joue des sourires, des lèvres gourmandes, je te joue des caresses, des interdits, des folies douces, je joue ta musique jusqu'à t'emporter dans les aigus, jusqu'à ce que tu tutoies le ciel sur un ton grave, cherchant un paradis dont l'existence enfin vérifiée te rassurera jusqu'au matin...

- Mais je le sais Raoul ! Je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai jamais plus ! Tu crois que je te prends pour qui ? Pour quoi ? Je les connais tes failles ! Je les connais tes trésors ! Bien sûr que moi aussi je lui joues de l'iris étoilé au pompier, de la fossette coquine, de la main qui remet sa mèche, mais j'avais juste peur que tu te lasses de jouer pour moi, c'est tout !

- Et toi, tu te lasses de m'écouter ?

- Non Raoul.

- Et tu es toujours jalouse ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que je sais que je suis la note finale, celle qui reste. Je suis ton écho. La dernière touche de ton piano. Tu ne peux pas monter plus haut. Après, c'est le vide.





Franck Pelé - En voiture Simone - Textes déposés - Août 2012

Photo Michael Marsicano



Règle n°14



" Règle n°14 :  Ne jamais réfléchir au moment où votre femme vous demande : "ça me va bien ça ? Comment tu me trouves ? J'ai grossi non ?"


Un jour, dans le grenier d'une maison que ses parents venaient d'acheter, un petit garçon a trouvé un vieux livre, tellement poussiéreux que le titre n'était plus lisible. Il a d'abord soufflé dessus, toussé un peu, puis a nettoyé la couverture avec sa manche. En jolies lettres d'or, ce titre : "Les vérités de Raoul". Il ouvre le livre et tombe sur une page au hasard :



Toujours donner la meilleure réponse possible. Sinon, on vous la donnera la meilleure réponse. Celle qu'un copain a su donner LUI ! Celle qu'une amie ou une mère a immédiatement lancée, ELLE ! Et on la comparera à la vôtre, votre réponse à vous, pourtant si sincère, vous pensiez aider, vous n'avez fait qu'exprimer un manque d'enthousiasme.

Et vous perdrez. Votre week-end d'abord. Quelques doux réveils ensuite. Et un peu de la confiance de votre femme. En elle, et en vous.

Votre femme ne grossit jamais. Vous oui, mais pas elle. Elle doit perdre un peu de poids mais elle seule a le droit de le penser.

Votre femme ne vieillit pas, si vous lui dites, c'est vous qui la faites vieillir !

Votre femme est toujours belle, et tout lui va, c'est fou...

Parce que si vous trouvez que quelque chose ne lui va pas, elle va immédiatement penser qu'elle a grossi, ou vieilli, ou qu'elle ne vous plaît plus.

Peut-être même va-t-elle fouiller dans le tiroir de votre bureau pour voir si vous n'êtes pas amoureux d'une plus jeune, plus mince, plus belle.

En fait, quand votre femme vous demande "ça me va bien ça ? Comment tu me trouves ? J'ai grossi non ?" elle veut simplement savoir si vous l'aimez.

Je t'aime. Voilà la meilleure réponse possible."





Le petit garçon referma le livre, et souriait comme s'il était sûr d'avoir trouvé un secret qu'il lui permettrait d'être grand plus vite que les autres. Il souriait depuis le titre, parce que lui aussi s'appelait Raoul. Et il pensait à l'amour, ce grand mot dont il ne connaissait rien mais dont il avait beaucoup entendu parler. Une espèce de Dieu, mais qui existerait vraiment. Parce que beaucoup l'ont rencontré. Et que ça change la vie apparemment... Le petit Raoul, gonflé de confiance, monta alors sur son petit tabouret, regarda par la fenêtre, et regardait la petite Simone, qui jouait en face, dans son jardin. Il se disait que plus tard, il l'aimerait. Et qu'il la trouverait toujours belle.




Franck Pelé - Août 2012

Le venin de l'amour




- Je t’aime Simone…

- Je te déteste Raoul !

- Je serai toujours là pour toi, tu es la femme de ma vie…

- Je ne serai plus là demain !

- Je veux passer ma vie avec toi

- Je ne veux plus de toi dans ma vie…

- Tu es belle comme le jour, laisse-moi te regarder… Viens là…

- Je ne peux plus te voir, chacun de tes traits me rappelle celui que je tire sur toi

- J’ai besoin de toi, de te voir chaque matin, comme un papillon sur mon épaule

- Je t’écraserai comme l’araignée du soir, espoir…

- Cette femme c’était rien, juste un jeu, qui a dérapé, tromper c’est aimer ailleurs, c’est cultiver une relation extraconjugale… Je n’ai jamais rien fait de la sorte, je n’aime que toi, souviens-toi de notre première communion charnelle, dans le salon, par terre, l’évidence de notre alchimie…

- Je te déférerai au Parquet !

- Je te préférais sur la moquette…

- Parce que tu crois que te rabaisser à coucher avec cette traînée me donne l’image d’un homme qui ne trompe pas ?

- Traînée, tu y vas un peu fort, elle est catholique quand même…

- Elle fait souvent visiter sa chapelle Sixtine la catholique non ?

- Tu aurais préféré que je ne te dise rien ? Il faut quand même un sacré courage pour avouer une chose pareille ! Je pensais que renoncer au « n’avoue jamais » aurait mérité un peu plus de pardon !

- Tu veux que je m’excuse peut-être ???

- Non ! Mais moi, j’ai peut-être visité la chapelle Sixtine mais je n’ai jamais prévu d’y emménager ! Et je ne lui ai jamais dit de mots d’amour !

- De quoi tu parles là ?

- Des lettres que j’ai trouvées dans une boîte à chaussures, au fond de ton dressing !

- Depuis quand tu fouilles mon dressing ?

- Depuis que je voulais prendre une paire de tes chaussures pour vérifier la taille et t’en offrir d’autres, c’était l’année dernière ! Et je n’ai rien dit, jamais ! Parce que je sais ton amour ! Mais ne change pas de sujet. « Je t’aime mon amour, je suis à toi, j’ai envie de toi jour et nuit, je brûle d’être ta chair… etc… » des lettres datées, une correspondance qui a duré plusieurs mois, presque un an, et encore tu n’as peut-être pas tout gardé ! Tu vois, c’est ça tromper !

- Mais ce ne sont que des mots ! Je ne l’ai vu que trois fois en un an !

- Donc si je glisse une fois dans la chapelle d’une catholique c’est tromper et c’est sans excuses possibles, mais toi, t’as allumé trois fois le cierge de Michel-Ange et c’est de la littérature ?

- Raoul… Je n’ai jamais aimé cet homme, c’était un fantasme, une bulle, tu n’étais jamais là… J’avais besoin d’amour, de cet amour que tu ne croyais plus utile de me dire, de m’écrire…

- Je te le donnais Simone, c’est toi qui ne le ressentais plus, trop habituée, trop gâtée ! Me reprocher de ne pas te donner ce que je te donnais bien mieux qu’un inconnu qui avait le seul avantage de ne pas avoir les yeux de la routine, c’est tromper ! C’est ne pas se battre pour cultiver une terre déjà bien fleurie ! Et depuis longtemps !

- Je veux être tous tes matins, tous tes soirs…

- Je t’écraserai comme une araignée du matin ! Chagrin…

- Je serai toujours là pour toi, tu es l’homme de ma vie Raoul…

- Ah oui ? Si je ne t’avais pas parlé de ces lettres, tu m’enterrais vivant ! J’étais la dernière des ordures ! Et j’aurais dû vivre avec cette image toute ma vie. Moi, l’odieux, le salaud, et toi, la victime dont j’aurai détruit le bonheur !

- J’ai été moins courageuse que toi… C’est tellement dangereux d’être honnête… le risque de ne pas être comprise… de tout perdre… pardonne-moi…

- Je te déteste Simone !

- Je t’aime Raoul…





Franck Pelé - 1er août 2012 - 0h39