Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

lundi 11 avril 2011

Quiproquo


- Allô les éditions de l'Avenir ?

- Oui, bonjour Madame.

- Bonjour, Simone à l'appareil. Je voulais savoir sous quelle forme vouliez-vous que je vous envoie mon manuscrit.

- Vous travaillez sous Mac ou PC ?

- Pardon ?

- Vous travaillez avec Word ? Sous Windows Vista ? Quel est votre système d'exploitation ?

- Heu... Remington...

Le deuxième téléphone sonne.

- Excusez-moi j'ai un double appel ! Oui allô ?

- Oui chérie c'est moi... Tu n'oublies pas de passer prendre le fraisier à la boulangerie avant de rentrer ?

- Oui d'accord, je te laisse, je suis en ligne, à tout à l'heure.

- Ça avance ton roman ?

- J'écris depuis ce matin, je t'avoue que je n'ai plus beaucoup de batterie...

- Ok, à ce soir.

Simone reprend son premier correspondant qui lui dit :

- Je vous ai entendue dire que vous n'aviez plus de batterie, vous travaillez en wi-fi ?

- Ah non, je ne supporte pas la musique quand j'écris, pas de hi-fi ni aucun autre bruit satellite.

- Bon... envoyez-moi votre manuscrit par mail, mais envoyez seulement les textes, avec les photos, ce sera trop lourd...

- Parce que 450 pages de texte c'est léger pour vous ? Et si on ajoute trente photos ça devient lourd ? Dites donc, je vous trouve un peu compliqué aux éditions de l'Avenir !

- Et n'oubliez pas de mettre le directeur des rédactions en copie cachée !

- D'accord, je lui mettrai sa copie dans un sac plastique sous ses thuyas, ça vous va comme cachette ? Espèce de malade !



© Franck Pelé – 2011

Longue vue


- Simone, où es-tu ?

- Je suis à la fenêtre, avec la longue vue...

- Et alors ? Tu as trouvé quelque chose de rare à observer ?

- Oui... très rare... une chose magnifique... qui fleurit sans qu'on s'en rende compte, qui parfume les sages d'une essence légère, avant de faner en même temps que naît la conscience de cette richesse perdue...

Raoul rejoint Simone sur le balcon :

- Qu'est-ce que cette chose si dramatiquement belle ?

- Mon enfance Raoul... Je regarde mon enfance...

- On dirait que ton enfance a senti que tu l'observais...

- Non. Elle ne peut pas me voir. Elle sent juste que la femme qu'elle va devenir n'est pas loin...

- Tu pleures Simone ?

- Balance-toi ma chérie... Retourne-toi, et balance-toi... longtemps... le temps n'existe pas... n'arrête jamais de croire que tout est possible, que tout sera beau, et que tu resteras la princesse de ton monde.


© Franck Pelé – 2011

Simone dans tous ses états


- Raoul... je viens de faire un rêve incroyable...

- Tu rêvais que tu étais Louis XIV...

- Mais... Comment tu le sais ???

- Ton corps garde souvent une empreinte de tes rêves les plus forts mon amour...

- Ah bon ? Et qu'est-ce qu'il a de spécial mon corps là ? Je ne porte aucun stigmate, si ?

- Tu rayonnes mon amour... Ma Reine... Vous êtes solaire... Laissez-moi vous faire la cour...

- Bon. Je vais aller me voir dans le miroir.

- Non ! Ne bouge pas ! Si tu bouges, tout aura disparu... Moi seul peux voir le spectacle de ta mégalomanie nocturne.

- Mais qu'est-ce que tu racontes Raoul ??? Je sais très bien qui je suis, j'ai juste rêvé que j'étais Louis XIV, point ! Et je veux savoir comment tu as deviné ! Je ne me prends pour personne d'autre !

- Pourquoi tu te mets dans cet état ?

- L'état, c'est moi !



© Franck Pelé – 2011

mardi 5 avril 2011

L'impossibilité d'une île


Raoul venait de jeter la lettre de Simone à la mer. Il la regardait dériver doucement, en essayant d'oublier ce qu'il venait de lire :

Mon chéri, maman m'a dit qu'elle t'avait emmené jusqu'à cette petite île déserte qu'elle avait acquis pour une bouchée de pain et que tu avais l'air ravi. Elle viendra me chercher demain à l'aéroport, puis nous prendrons le bateau pour te rejoindre. En attendant, j'ai pu t'écrire ce petit mot qu'elle a imprimé pour que tu puisses me lire, sous le soleil, à l'ombre de ton arbre. Veinard... J'espère que l'endroit est idyllique comme elle me l'a dit. Tu connais ma mère, elle exagère toujours un peu, mais une île déserte rien que pour nous, le cadeau est tout de même somptueux, non ? Tu vois qu'elle t'aime bien... A demain mon amour pour des vacances de rêve ! Fais le tour de l'île si tu as le temps, essaie de repérer les endroits les plus magiques, que nous puissions y pétiller ensemble... A demain.

P.S. : Essaie d'être au même endroit que celui où elle t'a laissé, qu'on puisse se retrouver facilement.

Je t'aime

Simone



© Franck Pelé – 2011

Demain, il fera beau...


- Tu viens Simone ?

- Attends, laisse-moi finir, c'est passionnant...

- De quoi ça parle ?

- C'est un livre d'Histoire, qui raconte tout le siècle dernier. C'est fou... Ils ont failli faire exploser le monde avec leur technique. Ils appelaient ça le progrès... Par exemple, le tremblement de terre japonais, il y a 90 ans, tu te souviens ?

- Celui d'avant la guerre ? Avec la catastrophe nucléaire qui a dévasté la moitié du continent ?

- Oui... et bien finalement, c'était bien cette petite centrale qui a transformé le Japon, une partie de la Chine, de la Russie et l'ouest des États-Unis en désert. Et absolument pas le réchauffement climatique.

- Et la guerre, ils nomment les vrais responsables ?

- Pas vraiment. Ils parlent de religion, de mauvaises interprétations, de prétention, d'ingérence... jusqu'à l'élection de Carla Strauss-Kahn, juste après l'assassinat de son mari. A partir du moment où elle a nommé Bernard-Henri Lévy à l'Intérieur, tout est parti en vrille...

- En quelle année ont-ils compris qu'il fallait revenir à des valeurs humbles, naturelles, collectives ?

- En 2077, dix ans après la fin de la guerre, avec la grande convention internationale. Quand on a remis un fil au bout du téléphone, qu'on a interdit les pesticides, la pollution sous toutes ses formes, quand on a baissé les prix et augmenté les ressources, quand on a sauvé les agriculteurs, quand on a relu les livres Saints et qu'on y a trouvé le même amour partout. Quand le respect est revenu, dans les cours d'école, dans les repas de famille, dans le regard des uns sur les autres.

- Quelqu'un de ta famille a connu cette époque ?

- Oui, mon arrière-arrière-grand-mère, elle s'appelait Simone, comme moi. Elle en a beaucoup parlé à ma grand-mère, qui se souvient de tout, et me raconte toute sa vie, depuis que je suis en âge de comprendre. J'aimerais beaucoup lui ressembler. Il paraît que c'est le cas.

- Elle était aussi belle que toi ?

- J'ai vu des photos d'elle à mon âge, elle était d'une beauté incroyable. La plus belle femme de son époque. Raoul, son mari, a participé à la révolution contre l'industrie et le patronat. C'est un peu grâce à lui si nous avons pu retrouver un air pur et un vélo comme ceux-là. Comme ceux qu'on fabriquait en leur temps. Le temps de l'artisanat et de la qualité.

- Simone, plus je te regarde, et plus je me dis que le temps de l'artisanat et de la qualité a de beaux jours devant lui...

- Il faut qu'on y aille, le soleil commence à se coucher.

- Je sais, il a cette lumière amoureuse qui transperce les fins tissus, qui révèle les trésors du quotidien. Simone... si il tire le rideau sur cette journée, j'aimerais ouvrir le tien sur une nuit qui promet, ici, à la belle étoile...

- Belle idée... Faisons corps avec la nature...

- Faisons corps tout court...



© Franck Pelé – 2011

Chercheur d'or


Raoul, chuchotant :

- Simone... viens voir...

- Quoi ?

- Vite... viens...

- Pourquoi tu chuchotes ?

- Regarde...

Simone allait crier quand Raoul lui mit immédiatement la main sur la bouche. Avec ses yeux, elle fit signe qu'elle allait être silencieuse. Elle continua en chuchotant :

- Mais... qu'est-ce que c'est Raoul ? Qui c'est ?

- C'est le héros d'une histoire qui cherche l'inspiration dans celle d'à côté...

- Mais... et son histoire à lui... elle n'a pas été écrite jusqu'au bout ?

- Si, mais comme dans toutes les histoires, quand le héros ne connaît que trop celle dans laquelle il vit, il veut en découvrir d'autres...

- Le problème, c'est qu'il dénature l'œuvre qui l'a fait héros...

- A croire que l'imperfection de l'homme nourrit la perfection de l'art.



© Franck Pelé – 2011

Le lapin maltais


- Simone ? C'est Paulette.

- Tu as une drôle de voix...

- Il m'est arrivé un truc de dingue sur le tournage.

- Quel tournage ? Celui que je t'ai refilé à cause de ma grossesse ? Il a déjà commencé ?

- Oui. On tourne "Le Faucon Maltais" avec Bogart. On tournait la scène où nous dansions ensemble et...

- Tu dansais avec Bogart ?? C'était ça le tournage que j'ai dû refuser ? Attends, je vais m'asseoir là... Raoul, y'm'f'rait Bogart, je lui arracherais sa chemise avec les dents !

- Très drôle... Sauf que là, c'est beaucoup, beaucoup moins drôle.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Il ne savait pas que tu avais dû décliner cette proposition de rôle, quand il est arrivé avec son grand sourire carnassier en m'appelant Simone, je n'ai pas pu lui dire qu'il se trompait...

- Oh la boulette...

- Non, on se ressemble quand même pas mal toutes les deux, et puis on dansait dans l'obscurité, donc, tout se passait parfaitement. Il m'a alors pris par la taille, puis il s'est collé contre ma poitrine. Enfin à l'endroit où aurait dû être ma poitrine si la nature avait été aussi généreuse avec moi qu'avec toi...

- Non...

- Si ! Je le sentais s'appuyer, chercher, deux fois, trois fois, puis il a crié "coupez !" et a demandé la lumière.

- Et ?

- Alors il a fixé son regard sur moi, mes yeux, puis mon corps, encore mes yeux et il m'a demandé : "Mais vous n'êtes pas Simone ! Pardonnez-moi mais je ne peux pas danser avec une femme qui n'a pas le charisme de Simone."

- C'est pas vrai... Ma pauvre chérie... Je suis désolée...

- Même là on me parle encore de ton charisme, et parce que je n'ai pas les mêmes arguments mammaires que ma sœur, je ne saurais être une actrice charismatique ? Une femme fatale ? Une perle séduisante ?

- Mais si Paulette, bien sûr que si... Je suis désolée que tout tombe à plat...

- Tu aurais pu choisir une autre formule... En tout cas, ton danseur de ces dames, je ne sais pas s'il est Maltais, mais c'est définitivement un vrai con !


© Franck Pelé – 2011