Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

lundi 26 septembre 2011

Simone téléphone maison




- Oui, chéri, c'est moi... Tu pourras prendre du pain en rentrant de chez Charles ?

- Bien sûr oui, mais... si tu es à la maison, pourquoi tu n'y vas pas, la boulangerie en face doit être encore ouverte, non ?

- Ah mais je ne suis pas à la maison, je suis encore à la plage ! Je t'appelle avec le portable du patron du restaurant.

- Le portable ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Oh écoute, c'est incroyable... C'est un téléphone mais qui n'a pas de fil, tu peux aller partout avec, c'est complètement fou. Et ça marche ! Je t'entends parfaitement bien là...

- Mais comment ça peut marcher ?

- Comme un talkie-walkie, avec les ondes ! C'est un peu gros mais je suis sûr que c'est l'avenir !

- Gros comment ? Tu peux le mettre dans ton sac à main ?

- Ah non, il faudrait plutôt mon vanity-case... Voire plus gros...

- Bon, je vais prendre du pain, d'accord... Mais raccroche parce que ça m'inquiète ton truc avec les ondes là...

- Mais non Raoul, arrête d'avoir peur de tout comme ça... Et puis tu vois, on ne pourra plus dire "raccroche" dans le futur, on dira "éteint", c'est bat, non ?

- Mouais... Je crois qu'on gardera les bonnes habitudes, en tout cas moi, même si je peux porter mon téléphone un jour, je continuerai de raccrocher quand j'aurai fini ma conversation, il est pas né celui qui va me changer mes habitudes ! Et puis tu vois, ça me fait peur moi ces trucs-là... Je trouve qu'on vit une époque formidable, les gens sortent, s'amusent, parlent entre eux, tous les voisins se connaissent, se reçoivent, s'entraident, achètent des journaux pour connaître les nouvelles, les rues sont vivantes, les villes ont du caractère, et tu sais pourquoi ?

- Dis-moi tout...

- Parce que chez nous, on dort, on se lave, on bricole, on décore, on mange, on s'aime, mais pour apprendre, sur les autres comme sur soi, pour découvrir, pour comprendre, il faut sortir, il faut parler aux gens, les écouter, les vivre, c'est comme ça qu'on devient riche. Parce que l'information est dehors, la culture est dehors, elle est dans l'expérience de l'autre, l'amour est dans le jardin, l'aventure est dans la rue ! Et le jour où on aura tout chez nous, on ne sortira plus. Regarde déjà la télévision, elle vient d'arriver et elle a vidé la moitié des restaurants, des cinémas et les parties de carte ne se font plus que l'après-midi. Alors imagine quand tu pourras porter ton téléphone ! Et pourquoi pas des écrans que tu touches et qui te donnent toutes les informations que tu veux ! Imagine que tu commandes à manger, de l'électroménager ou même des vêtements sans sortir de chez toi !

- Mais c'est impossible, on serait comme dans une espèce de prison confortable, ça nous amuserait un temps mais on en sortirait vite...

- Justement pas ! C'est tout le problème du confort, c'est qu'il n'a pas de barreau mais qu'il enferme sévère ! Alors pose-moi vite ce téléphone avant de t'habituer et arrête de vouloir couper le fil qui nous retient à la vraie vie !

- Bon... Enfin c'est quand même pratique... Tu te rends compte que tu pourrais joindre n'importe qui où qu'il soit ?

- Mais c'est terrible ! Il n'y aura plus de mystère, jamais ! Et alors quoi ? On saura tout sur tout le monde ? On commandera un voyage en Australie avec son téléphone ? Et on ira en Australie aussi facilement qu'à Nantes ? Et on s'ennuiera parce qu'on aura déjà tout vu à la télé ? Et comme le monde entier aura la même technologie, il finira par avoir une culture uniforme, et toutes les capitales du monde deviendront le reflet de ce que les gens commandent sur leur téléphone ? Les mêmes magasins, les mêmes enseignes, les mêmes fringues, la même musique dans les ascenseurs ?

- Calme-toi Raoul, ça va, je t'appelle juste avec un téléphone portable, une petite coquetterie du patron, pour te demander de ramener du pain, ce n'est pas non plus la fin du monde...

- Si ! C'est la fin de MON monde ! Je ne veux plus qu'on m'impose une pensée unique sur un écran ni qu'on me coupe le moindre fil ! Je veux faire le tour du monde à vélo ! Je ne veux plus de pétrole ! Je veux que le goût de mes tomates soit le même pour mes petits-enfants ! Je veux qu'on se parle à table ! Je veux voir du Hitchcock sur grand écran en version originale ! Je veux écouter Miles Davis uniquement sur un disque sinon, dans cinquante ans, on n'en écoutera plus des disques ! Parce que si on a tout, tout perdra de la valeur ! Il faut garder le mystère ! Le rare est cher !

- Le rare est cher, le rare est cher... C'est pas une chanson de Michel Delpech ça ? Ou un département, je sais plus...

- Voilà... Tu vois mon amour, toi, tu es rare, tu es un mystère à toi toute seule, tu es toute ma richesse...

- Mon amour... Ce soir, tu te mets sur le dos, je m'occupe de tout...

- Ah non, ce soir, y'a le match.

- Le match ? Tu vas au stade avec Charles ?

- Heu... non... à la télé...



© Franck Pelé - Septembre 2011






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