Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mercredi 7 septembre 2011

L'amour de haut en bas


- Paulette, j'ai quelque chose de très important à te dire...

- Que se passe-t-il Simone ?

- J'ai rencontré un homme... J'en suis tombé amoureuse immédiatement, une évidence aussi rare qu'une éclipse totale...

- Tu veux dire qu'il a complètement occulté ta lune ?

- Arrête, je suis sérieuse là...

- C'est arrivé quand ?

- Il y a quelques mois, ou semaines, je ne sais plus, je ne mesure plus le temps... Depuis que je le connais, une heure peut me paraître un mois, et vice-versa... Et puis j'ai l'impression de l'avoir toujours connu...

- Et lui, tu le sens amoureux comme tu l'es ?

- Paulette... Il vient de me demander de l'épouser !

- C'est pas vrai !!! Mais c'est magnifique Simone ! Félicitations ma chérie ! Tu l'attendais depuis tellement longtemps celui qui se mettrait à genoux pour te demander ta main !

- Oui, c'est extraordinaire... Comme lui... Il s'appelle Raoul...

- Je ne te sens pas heureuse au ton de ta voix... Tu doutes de quelque chose ?

- Oui. Du mariage.

- Mais enfin Simone, le mariage c'est ce qu'il y a de plus beau, c'est l'union de deux êtres, de deux amours, un contrat sentimental, c'est...

- Ce n'est pas ça qui me fait peur, c'est le côté "pierre philosophale" du mariage...

- Que veux-tu dire ?

- Tu vois par exemple, cette phrase "J'ai rencontré un homme". C'est une phrase magnifique, rencontrer quelqu'un et être émue par lui, séduite, charmée, c'est on ne peut plus naturel. Pourtant, dès que ton annulaire est bagué, l'or de cette phrase est transformé en plomb, la même phrase devient interdite, dangereuse, amorale. Si dans dix ans, je te dis "Paulette, j'ai rencontré un homme", tu me diras que tu ne me comprends plus, que j'ai changé, que je n'ai pas le droit. Alors que je serai exactement la même qu'aujourd'hui, où je te dis ces mêmes mots, sans doute même encore amoureuse de mon mari. C'est cela, j'ai peur que le mariage m'enferme dans un devoir et m'éloigne de ma liberté de ressentir...

- Et tu ressens quoi, là, tout de suite ?

- Je suis amoureuse... Je l'aimerai toute ma vie, je le sais...

- Simone, si je n'avais pas épousé Charles, j'aurais refusé mon destin, je serais peut-être libre d'aimer qui je veux mais aujourd'hui, je n'aurais rien construit, et surtout, j'aurais laissé Charles libre d'en aimer une autre !

- Parce que tu crois qu'il pourrait s'empêcher de tomber amoureux ?

- Mais bien sûr ! Parce qu'il m'aime ! Et parce que le bonheur demande des concessions, des freins, des limites !

- Tout ce que j'aime...

- Mais il n'y a pas que ça, le bonheur d'être deux c'est aussi celui de partager avec celui qu'on aime, qu'on a choisi, c'est deviner ce que l'autre pense, c'est vouloir lui rendre la vie plus belle ! Et Charles, il s'empêche aussi de se rendre disponible parce que je mets des bas, parce que je fais attention à mon corps, parce que je lui fais tout ce qu'il aime, j'arrive même à le surprendre ! Qu'est-ce qu'une autre lui apporterait de plus ?

- Tu mets des bas Paulette ?

- Oui... Et parfois, sous ma robe, je n'ai que mes bas... D'ailleurs, je crois que ce matin, à la terrasse du café, un automobiliste a eu la chance de sa vie quand il s'est arrêté au feu rouge au moment précis où j'ai décroisé mes jambes pour changer de position...

- Tu veux dire... Il a tout vu ?

- Étant donné qu'il est devenu plus rouge que le feu, je pense qu'il a imprimé le souvenir de sa vie dans sa mémoire oui...

- Et toi, qu'est-ce que tu as fait ?

- Je lui ai souri... Un très bel homme d'ailleurs...

- Tiens... tu lui as souri... Tu t'es donc rendue... disponible ?

- Ah oui mais non ! Là c'est pas pareil, moi j'ai confiance !

- En qui ?

- En moi pardi ! Quand je m'amuse, je sais où sont mes limites !

- Ah elle est belle la conseillère matrimoniale !

- Quoi ?

- Et s'il s'était garé, qu'il était venu t'offrir un verre en te disant qu'il avait cru lire sur tes lèvres que tu voulais mieux le connaître, tu lui sortais la Bible ?

- Non, je lui aurais dit que j'étais mariée et il aurait compris !

- D'accord... un peu comme un doigt comprendrait qu'un pot de confiture se ferme dès que le doigt s'avance vers lui alors que le pot passe son temps à s'ouvrir dès que le doigt passe dans le coin...

- Dis donc, tu sais ce qu'il te dit le pot de confiture ? Bon, et quand est-ce que tu ramènes ta fraise ?

- Oh, après une telle conversation, c'est très élégant ma chère sœur ! Écoute, je la ramènerai un de ces jours mais si on pouvait se voir chez toi plutôt qu'au café, je préfèrerais... A trois mois de mon mariage, ça m'ennuierait qu'on veuille me la cueillir, même si notre morale est à toute épreuve, tu sais bien qu'on a tendance à aimer les bas dans la famille...



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