Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 13 janvier 2011

Le pont des soupirs


- Steve ?

Avant de se retourner, Steve avait déjà reconnu cette voix. Il ressentait un mélange d'agacement et d'enthousiasme qui lui était très difficile à analyser. Il voulait répondre immédiatement, mais il dût prendre quelques secondes pour dénouer sa gorge. Certaines cordes vocales vous marquent tellement qu'elles peuvent vous étrangler d'émotion lorsqu'elles reviennent vibrer à vos oreilles...

- Qu'est-ce que tu fais ici Simone...

- Ah bah ça fait plaisir ! Je viens de faire le tour du monde avec Redford en avion, en hélicoptère et en voiture amphibie, j'ai survolé tous les océans du monde pour te retrouver, et c'est tout ce que tu trouves à m'offrir comme accueil ?

- Je suis parti au bout du monde pour t'oublier, figure-toi que tu n'as pas fait un bien énorme à ma carrière avec ton discours aux Oscars ! Et tu as introduit un sacré doute dans ma Faye !

- Je n'ai rien introduit dans aucune Faye, j'ai assez à m'occuper des miennes !

- Bon. Je t'écoute...

A ce moment précis où il accepta de l'écouter, il se retourna et se mit face à elle. Il avait oublié comme sa France était belle... Il se rappelait alors de tous ses détails, de ses plages, de ses dunes, de son goût, de son parfum... Mais il restait impassible dans le regard qu'il proposait.

- Ta mère cherche son petit gilet mauve partout. Elle veut absolument que tu lui rapportes. Au revoir Steve.

Et Simone de tourner les talons, énergiquement, marchant d'un pas lourd et ostensiblement énervé, laissant sur le pont l'empreinte sonore de sa contrariété. Steve la rattrape.

- Attends ! Simone !! C'est pour ça que tu as fait tout ce voyage ? Pour me dire que ma mère cherchait son gilet partout ?

Simone se retourne, les yeux dans les yeux :

- Dis donc, ça te réussit pas les uniformes de marin, tu deviens con comme une huître ! Evidemment que ce n'est pas pour te dire ça que j'ai écumé mes jours !

- Très belle expression...

- Merci, ça vient des Vian, leur fils, Boris, a une plume extraordinaire. Il paraît qu'il boit à la source du jardin depuis tout petit, et qu'il y puise toute son inspiration.

- J'ai entendu dire que l'eau des Vian était particulièrement pure, oui...

- Je suis venue jusqu'à toi pour m'excuser ! Je suis désolée pour ce discours, mais l'occasion était trop belle de tendre un miroir à la face de tous ces artifices, dans la salle et devant leur écran. Je n'ai pas pensé aux conséquences, et je te présente mes plus sincères excuses. Et je voulais aussi être certaine de ne pas t'aimer comme ton absence me le hurlait chaque jour un peu plus. Parce que j'aime Raoul, mon amour de ma vie, et qu'il m'était insupportable de le tromper, même par la seule pensée ! Tu peux comprendre ça ?

- Simone, les Oscars et ma dispute avec Faye ne sont pas les seules causes de mon départ... Je suis parti parce que depuis notre rencontre à l'hôtel, ta marque, en moi, est indélébile. Tu es une femme incroyable, qui pourrait résumer à elle seule toutes les qualités du genre, et je n'avais d'autre choix que la grande évasion.

- Steve, j'ai toujours été fidèle. Mais j'ai toujours été persuadée que l'amour était pluriel. Ce sentiment est trop naturel pour qu'un contrat, un engagement, aussi moral soit-il, puisse avoir raison de ses fleurs. Et celles qui ont éclos à ton soleil ne font pas partie de ma décoration domestique, ni même de mon jardin, elles sont sauvages, comme toi. Je ne t'épouserai jamais, je ne t'aimerai même jamais comme j'aime mon mari, et pourtant, en te disant je t'aime, en m'ouvrant comme cette rose que le poète disparu invite à cueillir sans attendre, je sais que je ne trompe pas l'amour, je l'honore. Je ne veux pas assouvir un désir, sexuel ou sensuel, un caprice, une gourmandise, non... Je veux simplement vivre un peu de cette magie, de cette alchimie que la vie propose si rarement.

- Tu as pris un bain avec Robert ?

- Jamais.

- Embrasse-moi...

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