Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 19 mai 2011

Réponse divine


Pour tout le monde, il ne faisait aucun doute que Simone était l’Élue. Le doute tentait bien de s'immiscer dans les certitudes de chacun, mais n'était-ce pas là une nouvelle tentative de déstabilisation de la foi ? Il suffisait de croire, et de se laisser porter. Exactement comme l'avait fait Simone, une semaine plus tôt.

Tout le village s'était réuni à l'église, pour la Messe dominicale. Le Père François avait organisé un petit jeu. Il avait demandé à chacun de répondre à la question :

"Dieu existe. Quelques minutes après votre mort, vous vous retrouvez devant Lui. Qu'aimeriez-vous L'entendre vous dire ?"

Chacun avait écrit sa réponse sur un bout de papier qui, après avoir été plié, se retrouvait mélangé aux autres dans le petit panier de la quête. Le Père François déplia chaque papillon, puis se mit à lire les réponses à haute voix. Il en lut plusieurs, avec une certaine décontraction, un sourire venant confirmer qu'il était content de l'impact de son petit jeu sur l'intérêt collectif, quand l'une des réponses fût à l'origine d'un étrange phénomène.

La réponse disait "Bonjour Simone. Asseyez-vous, je vais tout vous expliquer. Vous pourrez ensuite choisir l'âge que vous souhaitez avoir pendant ces trente prochaines années, vous aurez le droit d'en changer neuf fois, pour une semaine, au cours de ces trente ans. Histoire de cultiver votre mémoire physique. Il sera temps, ensuite, de retrouver tous ceux qui vous sont chers, ils vous attendent..."

L'écho de cette réponse dite à voix haute résonnait encore sur les piliers en pierre polie de l'église quand les orgues se mirent à jouer, sans personne aux commandes. Les vitraux scintillaient de mille feux. Ils dansaient ensemble avant de se retrouver dans un seul rai de lumière dont la course s'arrêtait sur la Croix majestueuse. La terre tremblait, le toit de l'église s'ouvrit en deux et une espèce de capsule vint se poser délicatement sur l'autel. Elle avait la taille d'un humain, elle pouvait assurément en contenir un.

Le calme est revenu. Tous les gens qui étaient partis en courant, ou s'étaient agenouillés entre les bancs, les mains sur la tête, s'avancent doucement vers la capsule. Des médecins, des infirmières et des policiers demandent de ne rien toucher. A l'intérieur, on aperçoit une enveloppe blanche sur laquelle est écrit ceci :

"Que celle qui a écrit ces mots s'allonge ici".

Le Père François se retourne vers la foule, là-bas, près de la porte, une belle femme avec un chapeau rouge et noir sort discrètement.

- Simone !

Elle s'arrête. Se retourne.

- Oui mon Père ?

- Vous devez répondre à cette invitation.

- Mais enfin, c'est insensé... Vous vous rendez compte ? Et si ça se passe mal ? Et si je meurs pendant ce voyage ?

- Je crois que ça ne changera rien à la beauté de la destination, elle semble écrite...

- Je peux y aller avec mon chapeau ?

- Je pense qu'il faut y aller en tenue d’Ève, Simone, ça me paraît d'une logique implacable... Cette infirmière va vous anesthésier, vous ne sentirez rien...

- Dis donc Papa Schultz, t'as pas trouvé autre chose pour me mater pendant mon sommeil ? Vous vous y êtes mis à plusieurs pour les effets spéciaux ? Dieu viendra me chercher en Personne, et puis mettre la tenue de celle qui a croqué la pomme et qui nous a enduit notre parcours avec de l'erreur, non merci, je préfère y aller comme je suis !

- Simone... Rien n'a été préparé, aucune intervention humaine ne se cache derrière ce signe miraculeux... Vous devez y aller.

- D'accord. Tous les hommes sortent, seuls les médecins restent, et les infirmières. Et puisque là-haut, je saurai tout, si j'apprends qu'un seul œil à voulu faire son glauque, qu'un seul regard m'a touchée de travers, et pire encore, qu'une seule aube s'est aventurée vers mon crépuscule, la sentence sera terrible ! Et inutile de vous dire que question piston, y'aura du lourd....

Les médecins et les infirmières restèrent sur place, le père François, tremblant dans son aube, ne put décroiser ses doigts, priant pour que chacun trouve son compte dans ce miracle divin. Simone se déshabilla lentement, puis s'allongea, confortablement, dans la capsule. On lui administra une légère anesthésie, puis le père François appuya sur ce gros bouton rouge, à l'extérieur de la capsule. La terre se mit à trembler, le toit s'ouvrit de plus belle, la capsule commença à vibrer, avant de décoller et de disparaître dans un panache de fumée.

Personne n'avait peur de l'issue de cet épisode incroyable. Simone était splendide, tellement belle qu'elle tutoyait le divin. Il est des beautés qui méritent parfois des réponses...

Soudain, Raoul pénétra dans l'église, très essoufflé :

- Vous avez vu cet engin qui vient de décoller ? On aurait dit qu'il partait du village, j'étais à la charcuterie avec ma belle-sœur, ça a fait un bruit du tonnerre !

Les gens se regardent, personne ne répond.

- Qu'est-ce qui se passe ici ?

Il cherche alors sa femme du regard. Il parcourt les rangs, il ne voit que têtes baissées ou regards gênés. Il lance :

- Simone ? Simone ??? Quelqu'un a vu ma femme ?

Le clochard à l'entrée de l'église balance alors sur un ton aussi certain que son haleine sentait le pastis :

- Ta femme elle vient de partir à poil dans une fusée spécialement envoyée par Dieu qui l'a invitée à dîner parce qu'Il a adoré sa réponse au jeu du Père François !



© Franck Pelé – 2011

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