dimanche 3 novembre 2013

Stade critique





- Paris a battu Lorient 4 - 0 ! Ils ont une grosse équipe cette année...

- Oui mon chéri...

- Tu t'en fous ?

- Mais pas du tout, je suis ravie pour Paris.

- Mouais... Par contre lire que Jenifer a changé de coupe ou que Vanessa Paradis a un nouveau mec, ça, ça te met dans tous tes états...

- Chacun son truc hein, toi tu t'emballes pour des millionnaires qui tapent dans un ballon, moi je m'emballe pour celles qui dépensent leur pognon.

- Aucun rapport, Vanessa Paradis n'a jamais été mariée à un footballeur.

- Parce que les actrices ont du goût mon amour. Tu imagines qu'une femme puisse être assez intéressée par l'argent pour vivre avec Franck Ribéry ?

- Tu connais Ribéry ? Joli ma louloute !

- Arrête avec "ma louloute", ça fait macho à mort...

- Et alors ? Tu n'aimes pas qu'un homme soit viril ? C'est nouveau ça... Tu viens de lire un article sur les bobos métro-sexuels c'est ça ?

- Ecoute Raoul, il faut que tu vives avec ton époque d'accord, et puis pour être un macho accepté par la gente féminine il faut avoir des arguments, tu n'es pas Steve McQueen non plus.

- Ca veut dire quoi ça ? Je croyais que je lui ressemblais ?

- Oui tu lui ressembles mais je ne suis pas sûre que Steve McQueen laissait traîner ses chaussettes partout, qu'il remettait son slip de la veille ou qu'il rotait sa bière devant un match pourri pendant que sa femme attirait son attention avec un jeu de jambes inutile au bout du canapé ! Ah je n'ai pas le jeu de jambes de Zlatan c'est sûr, désolée !

- Mon slip je ne le remets qu'au lever avant de prendre ma douche et seulement si je l'ai mis moins de huit heures ! Je ne vais pas en mettre un nouveau que je vais devoir mettre au sale deux heures après !!!

- Arrête, tu me fais rêver là...

- Et tu y étais toi dans la maison de Steve McQueen pendant son quotidien ? Et pourquoi le mec ne roterait pas devant un match pourri en dehors des personnages léchés qui ont fait sa gloire ??? Et toi, tu crois que tu fais rêver quand tu te fais vibrer le joufflu avec des symphonies bien chargées dont tu as le secret ? Et ton jeu de jambes, tu le fais juste quand TU as envie, mais quand c'est moi qui ai envie, je peux enchaîner passements de jambes, amortis de la poitrine et frappe en lunette, le stade reste impassible !

- Tu sais ce qu'il te dit le stade ? Il en a marre de n'être jamais plein ton stade ! Il résonne du vide de ton absence ! Y'a jamais personne dans ton stade ! Et c'est pas le spectacle que tu proposes de temps en temps qui va faire vibrer la foule ! Si tu continues à le laisser à l'abandon ton stade, tu sais ce qui va se passer ?

- Oui, rien de plus que d'habitude, l'herbe va méchamment pousser.

- Un nouvel actionnaire va se porter acquéreur et le club va retrouver son lustre d'antan !

- Il aura intérêt à le lustrer longtemps !! De toutes façons, c'est même pas sûr qu'il trouve le point de penalty...

- T'inquiète pas Raoul, j'ai des années d'expérience en simulation, il le trouvera le point de penalty...




Franck Pelé - novembre 2013 - Textes déposés à la SACD

vendredi 1 novembre 2013

Raoul (Un épisode-fleuve pour fêter le 500ème épisode).


 
En mai 2010, je créais les aventures de Simone, et ce blog "En voiture Simone". Un peu plus de trois ans plus tard, j'ai l'honneur de partager avec vous le 500ème épisode. Oui, 500 déjà... Pour fêter ce joli cap, j'ai mis Raoul à l'honneur dans un épisode-fleuve. Merci à tous d'être fidèles et aimants à l'endroit de ma plume et de ses héros, je nous souhaite d'en partager encore beaucoup, sous diverses formes.

Franck Pelé.
 
 
 



Raoul. Qui est cet homme qui a su emporter Simone comme aucun autre avant lui, comme aucun autre ne l’emportera jamais ? C’est le seul qui pouvait la bouleverser à ce point avec un mot, un regard, un sourire, un silence. Elle connaissait ses défauts, sa longue vie d’avant, son amour pour le beau, et les femmes sont belles. Mais elle savait lire sa vérité, son être tout entier, elle le sentait, le ressentait dans son cœur, au plus profond de son âme, sous les pierres de ses cimetières, sous la peau un peu moins lisse de ses cicatrices, sous le vernis de ses artifices.

Raoul a grandi dans une famille aimante, couvé par des regards fiers et protecteurs, mais il a toujours su que rien ne serait facile, qu’il faudrait trouver les plus belles clés pour ouvrir les plus belles portes. Il voulait faire le plus beau métier possible, voyager le plus loin possible, aimer le plus follement possible, la plus belle femme possible. Simone était impossible, et c’est pour ça qu’il l’a fait. Il a décidé qu’il pouvait séduire cette femme dont il aurait pu avoir peur tellement elle était belle parce qu’elle était son île, cette fameuse île qui met fin aux voyages et vous fait épouser le bonheur.

Raoul était en couple la première fois qu’il a rencontré Simone. C’était au restaurant, pour un jour de l’an entre amis. Elle était accompagnée d’un type qui allait aussi bien avec elle qu’un survêtement avec un nœud papillon. Il est des plans de table qu’on tire aussi bien que ceux sur la comète puisque le dernier de l’année 1954 avait placé Simone à la gauche de Raoul. Quand elle s’est approchée, il ne regardait pas, il parlait à sa compagne, assise à sa droite. Sentant que quelqu’un tirait la chaise pour s’installer, il s’est redressé, s’est tourné vers elle avec un sourire poli déjà préparé, s’est levé en disant bonjour et s’est présenté tout en levant les yeux vers les siens. C’est à cette seconde précise que le temps s’est arrêté pour les deux pièces d’un puzzle unique. Simone a tendu sa main droite à Raoul qui s’est incliné devant elle en la frôlant des lèvres, elle était douce sa main, incroyablement douce, dessinée avec grâce, elle devait savoir écrire la plus belle histoire jamais racontée.

Dans ses yeux, il a vu la fin des errances et le début du plus beau voyage de sa vie. Elle a vu exactement la même chose dans les siens. Il s’est passé quelque chose d’indéfinissable mais que chacun aurait pu expliquer ainsi : imaginez une liste de 152.403 points essentiels à assimiler par l’autre pour pouvoir être compris, lu, reconnu, aimé, protégé, emporté, bouleversé, fantasmé, séduit, introduisez cette liste dans une machine qui vous annoncera si quelqu’un correspond au profil recherché, vous aurez alors autant de chance de voir le voyant vert clignoter que de gagner au loto deux semaines de suite. Les présentations ont duré quelques secondes mais pour Simone et Raoul, ces secondes avaient duré des siècles. Après les mains tendues et les prénoms échangés, vinrent les sourires. Ce sont ces sourires qui étaient pleins de ce vert clignotant.


C’est Paulette, la sœur de Simone, qui organisait ce réveillon. Elle connaissait Raoul et sa compagne depuis qu’ils avaient partagé un appartement en Suisse avec des amis communs l’hiver précédent. Elle n’avait pas imaginé un tel plan de table par hasard, elle sentait que cet homme pouvait être la perle que cherchait désespérément sa sœur, même si ses yeux adoraient mourir dans la naissance des décolletés alentour. Sa compagne, France, elle la trouvait un peu mièvre mais elle avait l’énorme avantage d’avoir un frère qui tenait un restaurant dans lequel on pouvait organiser un réveillon. Raoul était plus avec elle pour le dessin de sa bouche que pour ce qui en sortait mais il avait horreur de la solitude. France était de ces femmes transitoires, elle était douce comme une musique d’attente dans un ascenseur, il était agréable de monter avec elle dans les étages mais la partition devenait vite ennuyeuse.

Simone n’était pas célibataire mais c’était tout comme. Elle ne savait pas être seule et avait le chic pour dire oui à des hommes plus perdus qu’elle. Il convient de préciser que ces hommes-là faisaient souvent le tampon entre de vraies histoires, celles qui font la peau mois lisse des cicatrices. Parce que  si elle ne savait pas dire non à la facilité qui répare, qui dorlote, qui apaise, elle était d’une extrême exigence dans ses goûts. Elle disait toujours que celui qui la ferait craquer n’était pas né. Et l’espèce d’olibrius mal léché qui l’accompagnait, un certain Edmond, semblait plutôt né pour faire briller le cou de Simone dans une ou deux grandes occasions. C’est au moment où le poisson est arrivé, un bar grillé, que Raoul s’est tourné vers sa voisine de gauche pour entamer une conversation qu’il rêvait déjà éternelle. Avant qu’il n’ait pu bouger les lèvres, Simone entrait dans le vif du sujet :


- Excusez-moi Monsieur mais j’ai absolument besoin de savoir si vous avez vu la même chose que moi.

- Oui.

- Vous savez de quoi je parle ?

- Oui.

- Et comment pouvez-vous en être si sûr ?

- J’en suis sûr à l’instant. Parce que vous me posez cette question. On dit souvent qu’à l’instant de mourir on voit sa vie défiler devant ses yeux. Moi je l’ai vue défiler dans les vôtres. Vous parliez de ce qui dansait dans nos yeux n’est-ce pas ?

- Pardonnez-moi, vous n’êtes pas seul.

- Je ne suis plus seul. Plus maintenant. Plus depuis votre regard.

- Mais cette femme à côté de vous ? Elle est très belle.

- Merci, vous m’excuserez de ne pouvoir vous rendre le compliment à l’endroit de la masse vivante qui habite le survêtement d’à côté…

Simone explose alors de rire en balançant une bouchée de bar grillé sur le nœud papillon de ce brave Edmond qui part se nettoyer aux toilettes pendant que sa chérie se confond en excuses. Après avoir expliqué à la table qu’elle avait avalé de travers, elle reprend :

- Ce n’est pas un survêtement c’est un pantalon en toile ! Bien. Vous avez connu beaucoup de femmes dans votre vie ?

- Oui.

- Comment faites-vous pour différencier une femme vraiment belle d’un petit canon aux formes parfaites ?

- Un petit canon comme vous dites a envie d’être belle, elle fait tout pour l’être, elle use et abuse de ses atouts. Une belle femme l’est immédiatement. Elle est vraiment belle parce qu’elle porte en elle, en son regard, en son sein, sur ses épaules, dans la chute d’une mèche ou de ses reins, l’élégance de toutes ses vies d’avant, le charme de tous ces moments où le temps s’est arrêté sur elle, parce que lui-même voulait en profiter. Vous êtes belle, Madame, parce que vous êtes tout cela, vous êtes la plus belle possible parce que vous répondez sans le moindre mot à tous les fantasmes, à toutes les natures, à tous les rêves de douceur et de raffinement. Vous êtes belle parce que vos yeux l’ont dit aux miens, vous préservant de toute prétention. Vous êtes belle parce que vous êtes mon île au milieu de l’océan. Vous êtes belle parce que, même aveugle, votre seule main dans la mienne me l’aurait hurlé.

- J’aurais envoyé balader n’importe quel autre homme qui m’aurait dit ces mots, à peu près sûre qu’ils étaient encore tièdes, tout juste sortis d’un plat servi à une autre. Mais aucun autre ne m’aurait dit ces mots. Et surtout, surtout, je sais à quel point vous les vivez, je le sens, je sens votre vérité et c’est là que vous m’emportez. Oui, une île au milieu de l’océan, c’est exactement cela. Je sais que vous aimez les femmes, je sais que vous êtes capables de dire mille mots de ce genre à une autre, mais pas ceux-là, pas comme ça.

- …

- A quoi pensez-vous ?

- Une femme vient d'arriver au bord de ma route, de celles qui vous font tourner la tête quand vous passez à sa hauteur, de celles qui vont font tourner la tête tout court, de celles qui vous font tourner, de celles qui vous font. Vous m'intriguez, vous m'attirez, vous m'intéressez, vous m'inspirez, vous êtes à votre place et moi à la mienne, différemment accompagnés, et je sens déjà le lien fleurir. Combien d’hommes ont ressenti et dit cela à une femme ? Probablement autant que de belles histoires ont vécu, de moins belles aussi. Ont-ils été tous aussi sûrs que je le suis à l’instant ? Aussi sûr d’être au milieu d’une histoire d'âmes qui se trouvent, se retrouvent, de chemins faits pour se croiser ? Avant vous, quelques minutes plus tôt, j’étais comme un aventurier sur un bateau, attendant de reconnaître l'horizon qui s’invitait, un bateau ivre ou solitaire, dérivant depuis longtemps. Et cette île qui s’affine et se précise au point d’éclater l’idée d’un mirage, une île tellement idéale qu'elle semble vous sourire.

- Vous avez tellement vécu… Reste-t-il de l’espace pour un nouvel étonnement ? Comment ne pas être blasé après tous ces mots, toutes ces peaux… ?

- Vous ne pensez pas cela, vous m’insulteriez. Vous me posez cette question pour vous protéger. Et pour me dire que vous connaissez ceux qui sont capables de ne plus être étonnés par l’amour.

- C’est vrai.

- Je vais quand même vous répondre. J’ai déjà été las oui. Mais pourquoi se lasse-t-on ? J’ai été las de trop de voyages identiques. Toujours les mêmes yeux vides, toujours les mêmes rêves et toujours les mêmes ports, de ceux qui ne vous donnent pas envie de vous arrêter.

- J’ai connu moi aussi des hommes au cœur vide, toujours les mêmes rêves, toujours les mêmes porcs. Mais nous ne parlons pas des mêmes… même s’ils ne vous donnent pas plus envie de vous arrêter que les vôtres.

- Je vois… Alors vous savez à quel point une route particulière qui s’ouvre à vous, un parfum nouveau, si agréable qu’il vous semble familier, une lumière faite pour la suivre, une mer d’huile pour glisser jusqu’au turquoise de desseins pacifiques après des années de guerre contre l’ennemi qui manipule, ment et se sourit à lui-même dans vos yeux, vous savez à quel point ces éléments vous réveillent, vous sortent de votre coma sentimental.

- Vous croyez donc encore en l’inexploré ? En l’inattendu ? Vous avez encore des valises pleines de certitudes prêtes à partir ?

- J'adorerais vous répondre pendant une nuit entière, sous les étoiles, au coin du feu, devant un soleil qui se couche. Et je peux vous dire que la richesse et la pertinence de ces questions ne font que confirmer la qualité de votre beauté. Quant à mes valises, elles sont un peu plus petites que celles qui gonflent sous les yeux d’Edmond, mais elles sont pleines de toutes mes vérités oui.

- Je ne vous permets pas ! Je ne vous parle pas des ballons de rugby que votre amie propose sous le nez de tous les botteurs en touche ! C’est de l’hélium dedans ? C’est dingue, on dirait qu’ils ont le téton pointé vers Saturne, prêtes à décoller les capsules !

- Simone, je veux finir cette année seul avec vous, et commencer l’autre de la même façon. Je veux que nous nous levions, que nous trouvions de jolies choses à dire pour nous faire pardonner, et je rêve que vous m’emmeniez où bon vous semble tant que je reste près de vous ces quarante prochaines années, minimum.

Simone se lève et s’adresse à son compagnon :

- Edmond, merci pour tout, j’ai vraiment apprécié ta compagnie ces derniers mois mais je dois m’en aller. Je t’avais dit que je ne te quitterais qu’à la condition d’avoir trouvé l’homme de ma vie, voilà, il est là, offert comme un cadeau, assis à côté de moi.

- Mais enfin…

- Edmond, je suis désolé mais vous ne pouvez rien y faire, ma chérie, j’ai moi aussi adoré ta compagnie mais l’ascenseur vient de s’ouvrir sur la plage de l’île de mes rêves, tu ne peux pas m’en vouloir, aimer l’autre c’est vouloir son bonheur non ? Edmond, vous aimez le cyclisme ? Faites le tour de France, elle a deux trois étapes de montagne à couper le souffle !

- Mais Raoul !!!


Heureux comme des adolescents découvrant la passion, Raoul et Simone quittèrent la table, et partirent en courant, main dans la main vers un bonheur absolu.


Dans la cuisine, derrière la baie vitrée, Paulette souriait.






Franck Pelé                          


(textes déposés à la SACD – novembre 2013)

 

 

 

dimanche 27 octobre 2013

Pump up the volume



- Avoir une voiture qui monte à 250 km/h et rouler à 110, ne jamais dépasser la 7ème graduation d'un potentiomètre réglant le volume sonore qui en comporte 50, vivre dans trois pièces d'une maison de douze pièces, mettre toujours les mêmes fringues et laver celles qui ont l'odeur du placard pour le cas improbable où on les mettrait plus tard, acheter vingt livres par an et en lire deux, avoir accès à cent radios et écouter toujours la même, avoir la possibilité de découvrir des perles du cinéma et continuer de céder à la facilité de la rediffusion ou du film facile, avoir plein d'amis et inviter toujours les mêmes, pouvoir aimer comme dans "La nuit des temps" et se contenter d'aimer pour que ça fasse joli dans le tableau... C'est triste non ?

- Pourquoi tu dis ça ? Tu ne vas pas me dire qu'il n'y a aucun sous-entendu là...

- Aime-moi, fort, mets le pied au plancher, mets du son, pleine puissance, monte sur la table, change d'angle, Ô Capitaine mon Capitaine, lâche les chevaux, donne-moi tout ! Pourquoi garder le reste ? Pour qui ? Pour quand ?

- On peut perdre des points à dépasser la limite Simone... En tout cas se mettre en danger.

- Tu as encore des dents ou tu n'es plus bon qu'à goûter le jus de pomme à la paille ? Mais croque-la, la pomme Raoul ! Dévore le fruit et ne laisse rien ! Tu n'auras jamais trop d'amour pour moi, ne t'inquiète pas, et si tu te fais flasher, fais un sourire, ce ne sera que moi immortalisant le jour où tu auras récupéré ton permis de séduire...




Franck Pelé - octobre 2013 - Textes déposés SACD

samedi 19 octobre 2013

Divorcée



Voilà. C'est fini. Elle a claqué cette porte une dernière fois, laissant derrière elle toutes les couleurs d'une vie de rêve, d'amour et de sourires, et toutes les larmes qui les ont délavées. Cent fois elle a pensé partir, et cent fois elle avait trouvé une raison de rester. Mais après avoir épuisé son cœur, son mari avait épuisé sa raison. Sans foi, difficile de croire à la vie éternelle. Dans le taxi qui l'emmenait tout droit vers l'incertitude, son regard s'arrête sur ce couple qui s'embrasse. Elle n'y croit pas à ce baiser. Elle sait que l'amour ne supporte pas la répétition des jours, c'est un sentiment nocturne qui a besoin de nuits, d'obscurité, de fleurir sous les paupières closes, dans les rêves profonds, dans les doux secrets et les espoirs les plus fous. Comme un papillon, il explose de couleurs somptueuses à la lumière du jour, avant de se perdre dans les herbes d'ailleurs, jamais plus vertes que celles de l'envol. Elle ne part pas parce qu'il l'a trompée. Et quand bien même, elle est une femme assez intelligente pour savoir la vraie trahison. Il avait bien cueilli une fleur ou deux comme elle s'était laissé cueillir le temps d'une parenthèse enchantée, hors du temps et des lois, mais il avait toujours eu cet amour indéfectible pour elle, rare, et cher. Unique.

Il avait toujours eu ce respect empreint d'admiration, l'élégance de ne pas tomber dans la mauvaise foi ni dans le moindre de ces pièges qui raccourcissent les histoires. Là est la vraie trahison. Ces barrières qu'on installe entre le vrai et le faux, celles qui protègent les couples de la facilité ou du jugement cynique, il les enjambait comme on fait sa gymnastique du matin. Plus rien ne brûle en lui, plus rien de chaleureux, des étincelles viennent bien crépiter parfois pour éclairer le bon vieux temps mais elles tombent immédiatement en cendres, faisant les mèches grises qu'il dénonce sans savoir souffler dessus. Elle part parce qu'elle n'en peut plus de trouver des excuses à l'absence de sa flamme. Parce qu'elle est usée d'attendre un train qui ne viendra plus. Parce qu'elle sait que si elle reste, elle sera comme une étoile qui regarde le ciel à travers une fenêtre condamnée. Il a bien essayé de lui promettre le ciel à nouveau, mais elle savait qu'il ne connaissait plus le chemin. Il était perdu. Comme elle. Il pensait que rester ensemble dans le noir serait rassurant. Mais il est des obscurités qui étouffent, qui glacent, qui figent et font vieillir. Elle va divorcer. Elle ne s'y résout pas. Elle arrive même à se trouver odieuse, coupable, dure avec celui qui l'aime tant, il lui a encore dit hier, une semaine après l'avoir prise de haut, ou pour une conne, elle ne sait plus vraiment.

Divorcée. Un adjectif qui pèse tellement lourd. Comme un échec qui clignote sur le front. On rencontre une femme célibataire, ou même mariée, elle est belle, elle est tous les sourires possibles, on rencontre une femme divorcée et c’est comme si on rencontrait une handicapée de l’amour. Elle a divorcé. Elle est divorcée. Elle ne sait donc plus aimer ? Elle ne sait pas rendre un homme heureux parce qu’une seule de ses histoires a échoué ? Pas de chance, c’était celle avec l’alliance. Tellement de femmes n’ont pas réussi dans leurs histoires d’amour en général, celles qui finissent mal. Parce qu’elles auraient trouvé un semblant d’équilibre et le statut de femme mariée qui va avec, elles seraient soudain plus honorables et mieux honorées que celles qui n’ont pas trouvé la lumière au bout du chemin choisi ? Non. Etre divorcée ne doit pas signifier porter un soleil noir sur le cœur, ce n’est pas un poids, ce n’est pas une maladie, ce n’est pas toxique. C’est juste le signe, presque indiscret, qu’un mariage a échoué. Echoué violemment sur des rochers ou en douceur après un magnifique voyage, échoué en baie des anges ou dans une mer déchaînée, échec au roi, à la reine, peu importe, plus rien ne brille, on est mat. Etre divorcée n'est pas une nature, c'est un écueil sur une route, un accident de parcours. Le voyage n'est pas fini pour autant.


Au moment où le taxi entre dans le tunnel, Simone pense que le sien va être long. Quand on referme la porte d'une vie, on ne peut se résoudre à accepter qu'il en existe peut-être une autre, on ne peut surtout pas croire qu'elle sera idéale. On n'a qu'une vie non ? Elle trouvera la réponse à cette question quelques mois plus tard. En croisant la route de cet homme fait pour elle, né pour elle. Au moment d'échanger leur premier regard, ils ont souri devant l'évidence. Emportés, bouleversés, heureux, certains. Il s'appelle Raoul. Oui, le corps n'a qu'une vie, mais le cœur en a plusieurs. Et c'est quand vous avez trouvé la dernière que vous touchez à l'éternité.




Franck Pelé - Octobre 2013 - Textes déposés à la SACD

samedi 28 septembre 2013

Et l'île devint possible.




Toutes ces nuits à rêver à des jours meilleurs, tous ces jours passés à la fenêtre de son calvaire. Avant de devenir une femme libre, Simone a connu la terre dure, celle qui s’assèche sous le joug des coups portés au sourire plus que sous la chaleur solaire. Il lui semble que le soleil n’a jamais baigné l’endroit où elle a tant espéré avant de partir. Elle était déjà belle, mais on ne lui disait p...as, alors elle était comme un Mozart sans piano, comme une princesse sans miroir, elle n’avait aucune idée de sa splendeur, du génie de sa musique intérieure. La possibilité d’une île. Elle se souvient de cette phrase, comme une prière, comme un hymne à l’envie d’y croire, une certitude qu’au bout de la route, juste après ce dernier virage qui ressemble à tous ceux d’avant, son horizon s’habillerait d’un océan de douceur. Le genre d’étendue sereine qui vous fait oublier toutes les pierres supportées, qui vous donne le pouvoir de reconstruire avec du sable un château indestructible. Sous les pavés, sa plage. Cette île s’est présentée à elle alors qu’elle n’y croyait plus. Cette île qu’elle imaginait lointaine d’un point de vue géographique autant que métaphorique, il suffisait de croire en sa légende pour qu’elle puisse y respirer la sienne. L’île de beauté. La Corse.

Quand elle est arrivée à l’aéroport d’Orly, essoufflée et les yeux encore las d’avoir regardé sa vie en face, elle ne savait pas où aller. Le hasard lui a fait choisir la Corse, d’autres auraient dit son destin. Dès qu’elle est arrivée, elle a su. En respirant ce parfum unique, mélange de maquis aux mille senteurs et de terres fruitées, d’air marin et d’indépendance épicée, elle a immédiatement reconnu son île. De possible, elle devenait vivante, exactement comme la beauté d’une fleur qui n’aurait jamais eu la lumière qu’elle méritait. Elle n’a pas voulu prendre de taxi. Elle a posé sa petite valise dans une consigne à l’aéroport, et elle a marché, marché, elle a respiré, souri, elle a pleuré aussi comme toutes ces âmes qui ont trouvé leur route ici. Voilà le secret de cette fabuleuse et luxuriante végétation qui pousse sur cette terre où il ne pleut pas, les larmes apaisantes des âmes incrédules qui l’ont trouvée, terre de naissance ou de renaissance. Cette île vous aime parce que vous l’aimez, et l’alchimie opère jusque dans les organes vitaux.

Installée à une terrasse de Zicavo, un petit village du sud de l’île dans lequel Simone a pris ses quartiers depuis plusieurs semaines, le vent chaud caresse ses cheveux que plus personne ne lui tire en lui hurlant des mots qu’on devait entendre dans les champs de coton. Elle n’est plus esclave de rien ni de personne. Elle pense à cet homme rencontrée la veille. Elle ne veut pas se tromper, elle a presque peur d’y penser, mais elle sait qu’elle a senti la même chose que le jour de son arrivée en Corse. Cette certitude d’être au bon endroit, sur le bon chemin, dans la bonne lumière. Il s’appelle Raoul. Quand elle a vu la profondeur de son regard sur elle, elle a su son amour sans faille. Quand elle a vu ses mains, elle a su qu’elles iraient dans ses cheveux en même temps que les mots qu’on devrait entendre dans les lits de coton.




Franck Pelé – Septembre 2013 – textes déposés SACD - Tous droits réservés.

samedi 21 septembre 2013

L'arme à l'œil




- Pourquoi doutes-tu de moi ? Tu es l'homme que j'attends.

- Je ne sais pas... un pressentiment... Ton discours amoureux me semble déjà écrit pour d'autres, comme un discours politique qui attend plusieurs votes... Et les hommes politiques trouvent toujours la confiance dans le vote... Tu pourrais être de ces femmes qui ont besoin de cette confiance pour vivre, qui ont besoin de plaire au pluriel..., jusqu'à s'oublier entre toutes celles qu'elles proposent.

- Non. Je ne suis pas de ces femmes. Je suis entière, valeureuse, amoureuse, droite, honnête, confiante, vivante, exclusive, attentionnée, naturelle, transparente, sensible, loyale, juste.

- Tu ornes pourtant tes lunettes d'un caractère assez agressif. Me laisserais-tu voir la vérité de ton regard ? Combien ont su te désarmer ?

- Beaucoup ont conduit à armer ce regard, de patience surtout. C'est ta seule existence qui m'a appris que j'avais assez attendu. Mais tu n'as pas confiance en moi.

- Non. Parce que tu ne me connais pas, tu ne sais rien de moi, j'aurais pu être n'importe qui, tu aurais décidé que j'étais celui-là. Pourquoi... Pour un mot ? Une pensée ? Un parfum ? Une conviction ?

- Oui. Une intime conviction. Tu sais ce qu'on appelle l'intime conviction ? C'est quand une âme complice partie un peu plus tôt sur le même chemin que toi vient te souffler que tu es dans la bonne direction.

- Comme une lumière divine quoi...

- Tu penses que je suis une illuminée n'est-ce pas ? Une folle ? Une croqueuse d'hommes et de diamants ? Une irresponsable qui boit l'égoïsme au biberon ? 

- Quand on offre son cœur à un inconnu, même avec une intime et divine conviction, tu peux comprendre que l'inconnu en question hésite à se faire connaître.

- Et si c'était moi ? Tu prends le risque de passer à côté de moi parce que tu ne me sens pas ? Le pari est énorme non ? C'est d'ailleurs assez proche d'une intime conviction ce qui te parle à l'intérieur...

- Alors une des deux âmes complices ment.

- Une âme ne ment jamais. Seule la conscience qui l'anime peut la salir. Peut-être avons-nous raison tous les deux. Toi de ne pas vouloir me croire aujourd'hui, moi de savoir que tu es mon autre.

- Une histoire qui commence par épuiser les doutes, les craintes, les méfiances, les artifices, ne peut que durer éternellement s'il ne reste que les sourires et la douceur, la confiance et les couleurs.

- Mon vrai prénom est Simone.

- Le mien est Raoul.

- Tiens donc... Vous vous protégez aussi finalement...

- Une balle perdue est vite arrivée...

- Vous me désarmez Raoul. Et vous êtes le seul.






 Franck Pelé - Septembre 2013 - Textes déposés

The King for the Queen



"Mon cher et divin roi, je n'aurai probablement aucune chance de m'extraire des milliers de lettres de la semaine sous lesquelles vous croulerez mais si ce devait être le cas, je veux vous dire toute mon admiration, ma sensibilité optimale et jouissive à votre charisme et votre voix si pleine d'amour et de caresses, ma capitulation devant votre regard et cette moue à donner envie de faire la moue ...toute la nuit, mon exaltation à vous écouter chanter, à vous regarder bouger, vivre, à en faire trop aussi, à faire votre numéro de crooner à deux balles alors que vous l'êtes parfaitement naturellement, à jouer l'homme à midinettes qui sait gérer la distance entre le désir qu'il suscite et ses envies profondes, ne souriez pas vous savez que j'ai raison, je sais vous lire, Elvis Aaron Presley, je ne vous ai jamais vu ni parlé mais je vous connais par cœur, j'en suis sûre, chacun de vos gestes me parle, accompagné de cette petite voix intérieure vous savez, celle de votre âme qui vous confirme l'évidence. Je m'appelle Simone, je vous embrasse, et si vous devez m'aimer un jour, aimez-moi tendrement, aimez-moi vraiment...

Simone



- Annulez mon concert de ce soir, je dois retourner à Paris.

- Mais Elvis...

- On annule ! On reviendra... Je veux rencontrer cette femme. Je DOIS rencontrer cette femme.

- Tu sais qu'il nous faudra vite un nouveau titre à succès pour compenser cette annulation, sinon ton image pourrait en pâtir !

- J'ai un nouveau titre. "Love me tender"... (Il chante) "Love me tender, love me true..."

- ça va marcher ça ?

- Je viens de lire les mots de la femme qui m'a inspiré cette chanson... ça va toucher les gens sur plusieurs générations... simplement parce que cette femme existe... Elle va donner un corps inoubliable à cette chanson, elle va l'habiller d'amour... Parce qu'elle sait aimer idéalement quand elle reconnaît la pureté du frisson... Elle vient de me l'écrire... On retourne à Paris, je n'écrirai "Love me tender" qu'après avoir vu les yeux de cette femme. Simone...

-Tu as l'air tout... bouleversé...

- Tu serais comment juste après avoir lu les mots de l'auteur de ta sensibilité toi ? Une femme a écrit la mienne. Et elle avait la plume de cette femme. Je ne veux rien d'autre que la rencontrer. Voir l'existence du rare, du sublime, de l'exceptionnel dans ses yeux.

- Je t'enregistre sous quel nom à l'hôtel à Paris.

- Je ne sais pas... Un prénom français, bien français, un peu original... qui fera peut-être un peu beauf dans quelques années sauf s'il est porté avec une classe, une élégance et une ironie délicieuses... Raoul ? Oui c'est bien Raoul...



Franck Pelé - En voiture Simone - Textes déposés SACD - Août 2013

Au diable les varices !





- Oui Simone, c’est Priscilla, on va au resto ce soir, ça te dit ?

- Chacun paie sa part ?

- On divisera le total par le nombre de participants, comme d'hab....

- Et tous ceux qui auront moins mangé et moins bu se feront enfler, comme d'hab...

- Put... mais qu'est-ce que t'es pingre...

- Pingre ? Je ne suis pas pingre, je ne suis juste pas blindée comme tous ces bobos à la noix qui ne savent même pas la valeur de ce qu'ils dépensent ! Toi par contre, claquer 60 euros pour une bouffe que tu vas catapulter trois heures plus tard sur la moquette grâce à la vodka offerte par ton grand ami aux cheveux cons, celui qui préside aussi bien le bout de table que l'association des "j'me la raconte" de France, ça ne te dérange pas ! Comme laisser 5 euros dans le pot commun pour mon anniversaire ne te dérange en rien ! Moi je suis pingre ? Ton fric ne te protège pas de ton avarice !

- Je vois pas le rapport avec les varices, j'ai une très belle peau, et je suis bien trop en forme pour avoir des varices... Excuse-moi mais je te rappelle qu'on n'a pas le même âge Simone... Déjà, ça se voit au prénom…

- L’Avarice, tête de gondole ! Les varices c’est quand t’as les veines qui pètent, l’avarice c’est la veine de la générosité qui saigne ! Et à mon avis, si on regardait dans ton crâne, on verrait une cartographie plus riche que le réseau ferré francilien autour de ton intelligence ! Mais qu’est-ce que tu peux être conne Priscilla ! Aussi conne que ton prénom ! Tu te rends compte que personne ne s’appelle Priscilla ? A part la copine de Caliméro dont le crâne d’œuf a dû séduire ta mère, personne ! Alors je t’explique, c'est justement quand t'as de l'argent qu'on peut voir la nature de ta générosité. Et toi, pas besoin de voir une expo sur ton œuvre pour comprendre le message, dans le moindre de tes comportements on voit le tableau ! Moi je suis pingre ? Mais t'es une artiste-pingre ! T'es même la plus grosse pingre du quartier ! T'es pingre en bâtiment Priscilla !




Franck Pelé – En voiture Simone – Textes déposés – Août 2013

Splash



- Allez, bats des pieds avec moi, on s'en va...

- Comment ça on s'en va ? On va où ?

- Je ne sais pas, loin, au large, vers l'horizon, une île, une autre côte......

- Mais je suis marié moi, je ne peux pas quitter la plage comme ça !

- Et ta femme, tu peux la quitter comme ça ?

- Non plus, non !

- Qu'est-ce que tu fous là alors ?

- Mais rien, je suis venu parler un peu avec toi et m'accrocher à ton matelas parce que j'étais fatigué.

- Tu te fous de moi ? Je le connais par cœur le coup du matelas, c'est moi qui l'ai inventé !

- Mais je te jure que ça n'a rien à voir avec le matelas !

- Tu me jures ? Mais t'es encore plus gonflé que lui mon pauvre ! C'est même étonnant de ne pas flotter quand on est gonflé à ce point !

- Mais pourquoi tu dis ça ?

- Je ne sais pas, je me fais des idées sûrement, tu m’as quand même demandé où j’habitais, si j’étais seule, ce que je pensais des parenthèses épicuriennes, tu m’as dit que tu t’ennuyais, que tu rêvais d’ailleurs, que tu pourrais partir loin avec moi, là, tout de suite, le tout en regardant mes seins tous les trois mots, je comprends que t’aies eu besoin de t’accrocher, tu dois être fatigué comme garçon !

- Bon, excuse-moi, on peut faire demi-tour maintenant ? Parce qu’on commence à être loin là…

- Et alors ? C’est pas ce que tu voulais ? Ah ça pour se la raconter grand voyageur y’a du monde hein, mais dès qu’il faut mettre un peu de poids dans le maillot de bain, y’a plus personne !

- On parle de quoi là ?

- De ton courage Robinson !

- Je ne m’appelle pas Robinson, je m’appelle Pierre.

- Oui bah dans deux jours tu t’appelleras Robinson si je ne fais pas demi-tour ! Alors maintenant tu vas arrêter de penser avec ta petite hélice, tu vas la remettre à l’eau et tu vas rentrer doucement sans faire de vagues retrouver ta petite famille, vu comme tu étais remonté en arrivant, j’imagine qu’il te reste assez d’énergie pour rentrer les mains derrière la tête !

- Et pourquoi on ne ferait pas un peu d’écume ensemble, là, maintenant ?

- Dis donc l’Apollon des mers du sud, tu t’es probablement déjà fait souffler dans les voiles par des sirènes qui t’ont vu arriver avec tes gros nabots ?

- On parle de quoi là ?

- De ton courage toujours.

- Heu… oui, c’est arrivé oui…

- Mais tu ne t’es jamais pris de râteau à moteur…

- De râteau à moteur ?

- Oui

- Ah non, ça ne me dit rien non.

- Bon, alors tu vas lâcher mon matelas, tu vas rentrer pendant que tu vois encore quelque chose à l’endroit de ta plage sinon je rentre avec toi et je dis à TOUT LE MONDE dans un rayon de dix kilomètres que tu as voulu coucher avec moi dans l’eau, que tu m’as caressé les seins en me racontant ton mariage mais que tu étais tellement diminué par le froid que tu t’es fait bouffer l’hélice par une raie qui pensait que c’était du plancton !

- Mais…

- Y’a pas de mais ! Dégage ! Vite ! Nage ! Mets en route ! Ventile ! Mousse !

Il décroche du matelas pendant que Simone continue de battre des pieds, s’éloignant déjà doucement.

- Mais reviens, je vais me noyer !

- Arrête de parler, nage ! Avec le râteau que tu viens de prendre, tu vas rentrer tout seul ! C’est l’avantage du râteau à moteur ! Et dépêche-toi sinon je rentre avec toi et je vais raconter à Raoul ta petite proposition.

- C’est qui Raoul ?

- Mon mari ! Et s’il apprend la moitié de ton petit numéro, il va te mettre la raie sur le côté et balancer le plancton aux oursins !



Franck Pelé - Juillet 2013 - Textes déposés à la SACD

Après le monde




- Simone, t'as entendu ?

- Quoi ?

- La fin du monde est pour novembre !...

- Novembre… de cette année ?

- Oui

- Oh non ! Non ! Ils auraient pu faire ça plus tard, mince ! Je voulais fêter Noël aux Antilles cette année et te faire la surprise !

- J’aurais adoré… Mais là, je ne peux pas te répondre qu'on fera ça une prochaine fois...

- Mais c'est sûr ?

- Ils l'ont dit sur BFM TV.

- Et sur iTélé ?

- Pareil. J'ai vérifié. Y'a que France Dimanche qui annonce ça en janvier.

- Et comment on va faire pour payer le reste de la maison ? Elle ne sera jamais à nous ! Putain mais c'est pas vrai, on s'emmerde à se taper des crédits et ils nous mettent la fin du monde en plein milieu, quelle bande de cons !

- Simone, tu es un peu vulgaire là...

- Je suis vulgaire ? Tu te fous de moi Raoul ? On arrête tout dans cinq mois, plus de son, plus d’image et je suis vulgaire ? J’aurai à peine fini mon régime et personne ne pourra en être témoin ! J’ai arrêté de fumer depuis dix ans pour vivre plus longtemps, et ça sert à quoi ? Hein ? Ça sert à quoi de faire des efforts pour vivre plus longtemps que tous ces cons qui s’en foutent si c’est pour claquer en même temps qu’eux ???

- Tu les faisais pour toi les efforts...

- J’aurais pu fumer, manger de la viande, des hamburgers, des trucs en sauce, fumer des pétards, m’en mettre plein le nez, me faire des tatouages, des piercings, avoir les cheveux de toutes les couleurs, conduire vite, boire du champagne tous les soirs, danser toutes les nuits, dormir un jour sur deux, arrêter mes études pour profiter de ma jeunesse, profiter de la vie quoi !!! Au lieu de ça, je me suis emmerdée à faire attention, à ce que je mange, à mon sommeil, à ma peau, à mes cheveux, à mes fringues, à mon comportement, à ma carrière, à mon image, à ma culture, et tout ça pour quoi ? Pour exploser en même temps que tous les paresseux de l’élégance ? Pour que la poussière de mon être se mélange à celle de ces gras du genou ? De ces anorexiques de l’esprit ??? Merci la fin du monde ! Merci le gouvernement !

- On ne peut rien y faire Simone, c’est comme ça, tout a une fin…

- Et toi, ça te fait rien ?

- Bah si, j’avais envie de me mettre au piano à la retraite et de découvrir la Patagonie. Et puis toutes ces Coupes du Monde qu’on va rater… Remarque, on ne les aurait peut-être pas jouées, vu le niveau depuis que Zizou est parti…

- Zizou va mourir en novembre... Tu te rends compte ? Bradley Cooper, Ryan Gosling, Vincent Cassel, Romain Duris, Laurent Delahousse, pffuiiiit ! Plus personne ! Mais c’est un drame !

- Pense à Justin Bieber, Paris Hilton, le mec de Gangnam style… ça passera mieux…

- Et mes parents ? Mes parents ! Je ne vais plus voir mes parents…

- Et moi ma mère.

- Ah oui, on ne va plus voir ta mère tiens…

- Ca veut dire quoi ça ?

- Rien, c’est triste.

- Tu es sûre que c’est triste ? Non parce que t’avais l’air d’avoir un ton moins angoissé d’un seul coup, presque serein…

- Arrête Raoul, tu sais très bien que je ne passerais pas mes vacances avec ta mère…

- Oui d’accord mais de là à souhaiter sa mort, y’a quand même une nuance.

- Je ne souhaite pas sa mort, je n’ai juste pas été traumatisée à l’idée que le monde disparaisse avec elle, excuse-moi d’être franche ! Je ne l’ai jamais supportée, voilà !

- Ah c’est le moment du solde de tout compte, là ? Bon, alors puisque c’est « franchise time », je trouve que ton père se la raconte comme personne ! Alain Delon à côté c’est l’Abbé Pierre !

- Si mon père se la raconte, ta mère c’est l’auteur !

- Ma mère elle ne sait pas tout sur tout et elle ne siffle pas une demi-bouteille de whisky par jour !

- Ah non, ta mère elle ne sait rien sur rien mais elle est persuadée qu’elle sait tout ! Et elle est pie ascendant serpent alors niveau sifflage ça joue tête de série !

- On dit sifflement Madame-je-sais-tout !

- Attends je regarde dans le dictionnaire… « Sifflage : Râle laryngo-trachéal des chevaux et des ânes malades. » Voilà, j’avais raison, pour ta mère, on dit sifflage.

- Et tu ne veux pas regarder à « prétentieux imbuvable jamais content » ? Ils ont dû choisir la photo de ton père, bien plus parlante que n’importe quel texte !

Soudain, un grondement énorme fait vibrer toute la maison. Simone saute dans les bras de Raoul :

- C’était quoi ça ?

- Je ne sais pas…

- Ils ont bien dit novembre ou c’est ta mère qui t’a dit ça ? Elle l’a peut-être inventé pour que je te quitte…

- Tu ne veux pas appeler ton père pour repousser l’échéance d’un petit siècle ? S’il y en a un qui peut sauver le monde, c’est bien lui… Tu lui as repassé sa petite cape rouge ?

- Tu sais bien que je ne suis qu’une femme moderne qui ne sait même pas repasser…

- Arrête, elle ne le pense pas, tu le sais très bien…

- Non, je ne le sais pas très bien non… Je crois même plutôt qu’elle le pense jusqu’au plus profond de ses napperons à dentelle.

- Tu me quitterais si c’était la fin du monde ?

- Raoul, si la fin du monde est en novembre, je t’aimerai encore en décembre.

- Ma chérie… Notre amour sera l’étoile la plus visible des mondes d’après…



Franck Pelé - juin 2013 - textes déposés SACD

lundi 17 juin 2013

Le fruit défendu




En ce 15 juin 1967, il faisait une chaleur étouffante à Paris. Simone avait vingt-cinq ans, cinq de plus que sa sœur, Paulette, une belle blonde un peu naïve et très sensible, à moins que ce ne soit l'inverse. C'est au moment d'aller cherch...er un verre d'eau dans la cuisine que Simone vit sa sœur pleurer discrètement dans le salon.

- Qu'est-ce qui se passe ma bichette ?

- Rien...

- Arrête... Dis-moi...

- C'est ce morceau de Procol Harum... Il veut dire beaucoup pour moi depuis le week-end dernier. Et en l'écoutant, j'ai craqué...

- Une histoire de cœur c'est ça ? Raconte-moi...

- Non, je n'ose pas. Et puis tu vas te fâcher...

- Pourquoi veux-tu que je me fâche ? Paulette enfin... Dis-moi... Un flirt qui a mal fini ? Tu n'as pas osé embrasser un garçon et il est parti plus tôt que prévu ?

- Non... Je l'ai embrassé... En fait, on a fait plus que ça... On a fait l'amour.

- Hein ??? Paulette !!! Tu t'es fait sauter le bouchon et tu ne me dis ça que maintenant ???

- Tu vois tu te fâches...

- Mais non ! Mais non chérie... Mais je suis surprise ! Et ravie ! Oh ma petite sœur...

- Pourquoi "sauter le bouchon" ?

- C'est une expression de Raoul, un truc qu'il m'a dit pendant un de ses séminaires chez Ruinart, une métaphore un peu mousseuse je te l'accorde mais parfois on pétille tellement...

- Et ça veut dire quoi ?

- Et bien que... ton copain est entré dans tes 22... qu'il a aplati dans ton en-but... tu connais un peu le rugby ?

- Non.

- Bref, et alors ? C'était comment ?

- Il me promettait depuis des semaines que si on le faisait, je serais la femme de sa vie... Et on l'a fait... Sur cette musique...

- Et ?

- Hier matin je suis allée au marché des Abbesses avec Constance, et on l'a vu, avec ses copains, il me montrait du doigt et il m'imitait en train de crier, puis il mettait des mains au fesses des filles qui étaient autour de lui...

- Bon, bah lui il va manger chaud d'abord, puis avec une paille pendant quelques mois...

- Non Simone, laisse-le.

- Comme tu veux. Mais si tu veux que je lui dégonfle l'idée qu'il se fait de lui et qu'il donne aux autre, je te promets qu'après ça il n'aura plus que les photos de "Jours de France" pour s'exciter !

- Je suis dégoûtée... C'est ça l'amour alors ? Les hommes ?

- Tout est question de choix ma chérie. Tu as deux styles d'homme, et si tu veux que ton système d'exploitation soit optimisé pour avoir du bonheur à haut débit, il te faut absolument éviter le Mac.

- C'est quoi le Mac ?

- Le Mac, le proxo, le macho, le bourrin, le cowboy, le connard supérieur, le petit chefaillon, le donneur de leçon, celui qui pense être au-dessus des femmes parce qu'il a une mèche entre les cuisses au lieu de l'avoir joliment balayée sur le front. Comme nous, les femmes, qui préférons exprimer l'élégance dans la vérité de l'allure plutôt que dans l'artifice de pompes bicolores ou d'un gros portefeuille plein de cette virilité qu'ils n'ont même pas en magasin !

- C'est à dire ?

- Ils sont incapables de l'exprimer avec leur corps ! Je ne parle même pas de leur cœur, c'est à se demander s'ils n'ont pas à la place un triste petit muscle à la palpitation monotone qui ne sert qu'à alimenter en sang les veines de leur vanité. Le problème du Mac c'est qu'il se croit capable de faire exploser de plaisir n'importe quelle femme alors qu'il ne sait que faire exploser son ego. D'ailleurs, là aussi il est précoce en général. Il n'a même pas commencé à séduire son auditoire qu'il l'a déjà éclaboussé de tout son "moi".

- Mais alors que dois-je faire ? Comment reconnaître le bon ?

- Tu le sens tout de suite dès qu'il s'allonge sur toi et qu'il te regarde dans les yeux.

- Il fermait les yeux... Il ne m'a jamais regardée... Il ne pensait qu'à gémir et il voulait que je lui dise que j'adorais ce qu'il faisait...

- Voilà. Bah là tu es sous Mac.

- Et toi alors, c'est quoi ton système d'exploitation ?

- Moi je tourne sous PC.

- PC ?

- Prince Charmant. C'est un peu vieille France, mais c'est une valeur sûre qui sait exploiter à fond toutes mes ressources. Bien sûr il a des défauts, il rame un peu au démarrage, il faut même parfois le redémarrer, mais sous airs de Mac qu'il aime parfois se donner pour être au goût du jour et ne pas trop se faire distancer par ses concurrents, c'est un vrai gentil. Il répond parfaitement à mes attentes. Tu vois, moi, si j'écoute le titre sur lequel j'ai entonné mon hymne à la joie pour la première fois, mon disque dure... Autant que mes sourires... Quand je suis sous Raoul, je suis connectée à mon idéal, à mon destin de femme, à la vérité de mes sens.

- Tu as de la chance...

- N'oublie jamais Paulette, toujours sous PC ! Il s'appliquera toujours à être performant et à te rendre heureuse. Moi j'adore les applications de Raoul, et si parfois la routine le guette, je lui fais une petite mise à jour, il adore ça. Et il repart pour un tour.

- Mais comment être sûre de ne pas tomber sur un Mac ?

- C'est très facile de reconnaître un Mac. Il ne pense qu'à sa pomme.




Franck Pelé - Juin 2013 - textes déposés en ligne à la SACD.

Le rouge est mis




- Oh regarde ces feuilles Simone...

- Et bien ?

- Tu ne vois pas ?
...
(Raoul ouvre le sac à main de Simone, il travaille avec elle et essaie de la séduire depuis des mois. Il sort son rouge à lèvres, se retourne, s'agenouille près des feuilles et en habille deux du plus sémillant vermillon) - Et là tu vois ?

- Joli Raoul... Jolie trouvaille…

- La nature nous embrasse tous les jours et nous ne le voyons pas. Il faut qu’on se maquille pour attirer l’attention, sinon même les belles plantes ne se reconnaissent pas entre elles…

- Pardon ?

- Vous êtes passée devant ces feuilles sans artifices, et vous ne les avez pas vues. Elles existent seulement depuis qu’elles ont ce caractère qui les différencie des autres feuilles. Dommage que je sois un homme, si j’avais pu, j’aurais mis depuis longtemps du rouge à mes lèvres moi aussi, pour que vous me remarquiez.

- Vous me draguez Raoul ?

- Vous plaisantez Simone ?

- Non, pardonnez-moi mais…

- Mais quoi ? Je ne suis pas assez bien pour vous c’est ça ?

- Mais enfin, qu’est-ce qui vous prend ?

- Je vous bouffe des yeux depuis des mois, depuis la première seconde où je vous ai vue, je vous imagine les chevilles sur mes épaules, assise sur la photocopieuse, amoureuse transie en secret, je vous imagine épouse, mère, indissociable de moi, quand vous vous penchez j’hésite au sujet des courbes auxquelles je donnerais le titre de chef d’œuvre divin, la naissance de vos seins est la raison de vivre la plus évidente que je connaisse, la chute de vos reins précipite, j’en suis sûr, tous ceux qui en sont témoins dans un océan de béatitude et d’amour pur, le dessin de vos jambes traduit la sensualité de l’art, la musique de votre voix pleine de ce sourire à tomber devrait être jouée à tous les cœurs malades, je transpire tellement d’amour pour vous que j’ai parfois l’impression qu’une enseigne « Je crève d’amour pour Simone » clignote sur mon front, et vous, dont tout le monde connaît la qualité de psychologie, vous faites l’étonnée ?? Donc vous me prenez pour un con ! Je ne suis pas assez bien pour vous et vous ne savez pas comme me le dire !

- Raoul, calmez-vous ! Je n’ai jamais pensé à quoi que ce soit avec vous parce que…

- …parce que Madame est trop jolie pour moi ! Parce qu’elle est certaine de pouvoir taper dans le classieux et l’élégant à faire mourir de jalousie ses copines bourgeoises et rêveuses ! Parce qu’elle pense qu’elle ne pourra prendre son pied qu’avec un apollon de couverture alors que ce genre de mec ne fera que se regarder pendant que vous croirez qu’il vous donne quelque chose ! Vous ne serez qu’un miroir idéal ! Et bien ne te gêne, va te frotter aux tablettes de chocolat pendant que je vais manger les miennes en oubliant à quel point je saurais te rendre heureuse ! Mais tu t’en fous toi, tu te crois tellement belle et au-dessus des autres ! Madaaaaame la duchesse de mes genoux ! Mais moi je suis plus beau que toi moi ! Je ne te le fais pas sentir par respect et humilité, mais je suis largement plus beau que toi ! Je n’ai pas besoin de rouge à lèvres ou de décolleté pour endurcir l’incertain ! Je fais plaisir naturellement ! Je suis une nature qui embrasse et on le voit immédiatement si on se donne la peine de regarder ! Quand je regarde une femme, je sais si je lui plais, toi tu ne sais pas, la preuve ! Je te regarde depuis des mois et tu t’étonnes de me plaire alors que je me tue à te plaire ! Tu ne me mérites pas !

- Dis donc Alain Delon, tu me fais signe quand tu as fini avec ta tirade de capricieux là ? Tu réagis exactement comme l’Apollon que tu aurais été sans aucun doute si tu avais pris la peine de sculpter un peu ton corps plutôt que les pierres impolies que tu balances dans le jardin de tes fantasmes ! Quand on fait le difficile, il faut avoir les moyens ! Peut-être qu’à 30 ans, tu pouvais légitimement penser que tu étais irrésistible mais depuis, y’a de l’eau qu’est passée sous les cons ! Le problème quand on a été pas mal à un moment de sa vie, c’est qu’on vieillit sans remettre en question ce charme qu’on croit gravé dans le marbre et dans l’éternité des regards sur vous. Tu n’es plus le jeune loup, tu es son père !

- Donc je ne suis pas assez bien pour toi, c’est ce que je viens de dire ! Et bien sache que beaucoup de femmes aimeraient être à ta place ! Je sais que si je disais la moitié de ce que je viens de t’avouer à certaines, elles seraient heureuses à vie !

- Et pourquoi, tu ne leur dis pas ? Elles ne sont pas assez bien pour toi ?

- Heu… non… pas du tout. Elles ne me bouleversent pas, c’est tout, il m’arrive d’être charmé, attiré, entraîné, porté par un moment, une éclipse, un chemin qui s’ouvre… mais toi, tu me bouleverses ! Tu m’emportes à chaque fois ! Ta présence c’est comme un électrochoc sur ma poitrine ! Tu me fais vivre les choses en multipliant leur beauté, leur douceur, leur caractère. Avant toi, j’étais dans le coma.

- Tu vois Raoul, c’est exactement ce que je t’aurais répondu si tu m’avais demandé pourquoi je n’ai pas d’Apollon à mon bras, certains me charment, m’attirent, sont comme des chemins aventuriers, mais ils ne me bouleversent pas. Jamais. Je suis très difficile. Personne ne m’a jamais bouleversée. Jusqu’à toi.

- Mais… pardon ???

- Oui, jusqu’à toi, à l’instant. C’est vrai. Je ne t’avais pas vu. Mais ce n’est pas parce que tu n’avais aucune raison d’attirer mon regard, c’est parce que tu n’avais pas exprimé toute cette beauté en toi, tu n’avais pas encore été beau pour moi. On travaille ensemble, je ne me rendais pas disponible pour le discours amoureux, ni même son comportement. J’ai d’abord été surprise par tes mots tout à l’heure, puis au moment d’être en colère, de te faire ravaler ton verbe, j’ai vu à quel point ils étaient rares, et beaux. Et je t’ai vu aussi beau, aussi rare. Et tu m’as emportée.

- …

- Faut-il que je mette du rouge à mes lèvres pour que tu les distingues mieux ?

- Non, il faut que tu mettes les miennes, pour que je distingue Dieu…





Franck Pelé – Mai 2013 – textes déposés SACD

jeudi 2 mai 2013

La confiance en soi





Ne pas avoir confiance en soi traduit une faiblesse. Mais finalement, en y réfléchissant bien, c'est peut-être l'inverse... Et si c'était une force ? Et si c'était l'expression de la victoire du moi sur le moi-même ? Quelqu'un qui se connaî...t assez, qui est assez lucide sur sa personne pour ne pas se faire confiance ? Ne pas avoir confiance en soi, ce serait donc un mélange de schizophrénie et de grande sagesse.




- Pourquoi tu n'y vas pas ?

- Je ne sais pas chéri...

- Tu n'as pas confiance en toi Simone ?

- Oui, je crois que c'est ça...

- C'est beau... Tu te connais bien...

- Pourquoi tu dis ça Raoul, tu n'as pas confiance en moi ?

- Comment veux-tu que j'aie confiance en toi si tu n'as toi-même pas confiance en toi ?

- Mais moi je n'ai pas confiance en moi parce que je me connais !

- Mais moi aussi je te connais !

- Oui mais tu ne me connais pas comme je me connais...

- Ah... Et c'est quoi la différence majeure ?

- Je peux te faire confiance ?

- Bien sûr

- Ah bon ? Mais alors toi tu as confiance en toi, même si tu sais que tu ne peux pas te faire confiance ?

- Si je ne me fais pas confiance, ce n'est pas comme ça que je vais avoir confiance en moi...

- Moi, quand je ne me fais pas confiance, c'est parce que je ne me mens pas.

- Alors quand tu as confiance en toi, ça veut dire que tu te mens ?

- Peut-être... C'est peut-être ça le secret de la volonté. Et des forces qui écrivent les destins. Se connaître assez pour ne pas se faire confiance quand on sait que son côté obscur pourrait nous emmener sur un mauvais chemin.

- Et s'aimer assez pour se faire confiance et ne pas écouter la raison qui, parfois, sécurise un chemin en écrasant les fleurs.

- Je t'aime Raoul... Mon étoile... J'aurai toujours confiance en toi. Parce que je sais que tu seras sans concessions avec toi-même. Et c'est justement parce que tu te demandes si tu triches avec toi-même à chacun de tes actes que je sais que tu ne triches jamais.

- Tu crois que je t'ai trompée ?

- Non. Je suis juste sûre que je ne me suis pas trompée. Tu es le seul qui pouvais me séduire. Parce que tu as la même exigence avec toi-même qu'avec tout être que tu rencontres. En me choisissant, tu m'as fait le plus beau compliment du monde. Avant de me dire un seul mot.

- Il n'y a qu'avec toi que j'ai vraiment confiance en moi. Parce que tu es la seule qui m'aime aussi bien, avec la même constance, que je sois confiant ou pas. Tu es la seule qui m'autorise à m'aimer sans que je m'en veuille.

- Ne t'en veux jamais de me rendre heureuse. Tu me trahirais davantage en te trahissant toi-même.




Franck Pelé - avril 2013 - textes déposés SACD

Highlander





- Alors, ça te plaît ?

- Moui, c'est joli...

- T'es pas contente...

... - Mais si c'est vraiment joli...

- Simone je te connais, arrête, tu n'es pas contente, je le vois bien...

- Bah disons que je m'attendais à autre chose quand tu m'as dit que tu avais loué une maison sur la Côte pour le week-end...

- T'es jamais contente, c'est un truc de dingue ! Elle arrête à quelle heure d'être exigeante Madaaaaame Simone Langlois ??

- D'être exigeante ? Non mais tu te fous de moi Highlander ? Et le pain, tu vas le fabriquer avec tes mains ? Si je veux un gilet tu vas raser un mouton ? Si je veux m'acheter un magazine j'appelle Europe Assistance ? Et pour aller me baigner je descends 300 mètres en rappel ? Une maison sur la Côte c'est une maison sur la Côte ! Tout le monde aurait compris comme moi ! "Chérie, je t'ai fait une surprise j'ai loué une maison sur la Côte" ça veut dire j'ai loué une belle petite maison sur la Côte d'Azur ! Ou Biarritz, Le Cap Ferret, Biscarosse, Seignosse, Oléron, La Baule, Deauville, si tu veux, mais pas dans le nord de l’Écosse !

- Elle est pas belle cette petite maison peut-être ???

- Si elle est très belle, mais elle n'est pas sur la Côte !

- Ah bon ? Et elle est où ? Sur l'A13 ?

- Elle est en haut d'une falaise Raoul, si moi je suis exigeante toi tu es le roi de la mauvaise foi !

- Mais je rêve là... Je t'emmène en week-end surprise dans une petite maison au bout du monde et tu me fais une scène ???

- Je ne te fais pas une scène, tu me poses la question, j'ai essayé de ne pas te dire le fond de ma pensée, tu l'as senti, je n'allais pas te mentir, si ?

- Bah si, j'aurais préféré !

- Menteur...

- Pardon ?

- Menteur oui ! Si j'avais fait semblant, tu me l'aurais reproché pendant mille ans ! Elle est pas au bout du monde ta maison, elle est au bout de l'Europe, et au bout côté froid !

- Pardon si tu n'es pas contente du bout que je te propose !

- Arrête Raoul si tu cherches tu vas trouver !

- Be my guest...

- J'aime bien aller au bout de tout ce que tu veux mais j'ai besoin d'avoir chaud ! Et ta petite maison dans la prairie où même Charles Ingalls se serait gelé les miches avec sa grosse chemise à carreaux, excuse-moi mais elle ne me donne que des sueurs froides ! Voilà, et je ne développerai pas mais tu me proposes souvent des instants fraîcheur en ce moment !

- Ah d'accord. Pardon si je suis fatigué hein, moi aussi j'avais besoin d'air pur, de voyage, de te retrouver, j'avais prévu plein de choses, tu peux t'asseoir dessus !

- Si c'est aussi excitant que ta maison sur la Côte, je préfère rester debout...

- Mais c'est magnifique ici ! Regarde autour de toi !!

- Oui, c'est magnifique ! Mais c'est magnifique 17 minutes, parce que justement, à part regarder autour de soi, y'a pas grand chose à faire ! Et moi, je veux bien faire deux trois rotations de rêveuse à 360 degrés, mais ça me fait pas un week-end de trois jours, pardon d'être exigeante !

- J'avais même invité Ryan Gosling et Daniel Craig pour un dîner en tenue traditionnelle dimanche soir...

- En tenue traditionnelle... Tu veux dire... en kilt ?

- Oui, ce sont des amis du gars à qui j'ai loué la maison, ils ont chacun une résidence dans la région.

- Tu vois, je ne connaissais pas l’Écosse, c'est froid, mais c'est vraiment magnifique quand tu prends le temps d'apprécier...

- Aaaaah ça me fait plaisir ma chérie... Enfin tu vois le bon côté des choses...

- C'est toi qui avais raison, il faut savoir regarder les choses en face, et sous plusieurs angles.

Deux jours de mots croisés, Scrabble et Pictionnary plus tard, Simone demande à Raoul :

- Tu as prévu quelque chose pour dîner Raoul ?

- Du saumon et des pommes de terre.

- Encore ?

- De toutes façons tout est fermé on est dimanche.

- C'est vrai que si tout était ouvert ça nous changeait la vie...

- Il est très bon ce saumon, c'est du saumon écossais.

- Encore heureux, manquerait plus qu'il soit polonais ! Mais c'est un peu juste pour recevoir non ?

- Recevoir...

- Nos invités.

- Oh excuse-moi j'ai oublié de te le dire, ils ne peuvent pas venir, ils ont annulé ce matin.

Simone déglutit difficilement :

- Comment tu le sais ???

- Ryan m'a envoyé un sms.

- Sur ton portable ?

- Oui.

- Celui qui n'a pas le forfait international donc.

- Heu... non mais... attends je vais t'expliquer !

Simone devient rouge écarlate, elle tremble de partout, de fines gouttes de sueur perlent sur son front, elle se retourne, avance jusqu'à la cheminée et décroche le grand sabre qui trône au-dessus.

- Qu'est-ce que tu fais chérie ?

- Il ne doit en rester qu'un.




Franck Pelé - mars 2013- textes déposés SACD

mercredi 20 mars 2013

Les mots pour le dire



Les mots et expressions : vas-y, t'as vu, tu vois, carrément, grave, yo, tranquille, en fait, genre, qu'est-ce qu'y a, style, meuf, cool, LOL et MDR viennent d'être interdits d'utilisation. Toute une génération est aphone.



- Non, pas iPhone Kevin, aphone... ça veut dire que plus aucun son ne sort de ta bouche.

- Bah avec l'iPhone aussi plus aucun son ne sort de ma bouche.

- Pas faux Kevin, pas faux... Tu apportes de l'eau à mon moulin...

- Quel moulin ? T'as un moulin toi ? Chan-mé ! Et on a le droit à beau gosse ?

- Pas toi Kevin non...

- C'est nul de nous empêcher de parler.

- Mais vous savez qu'il existe des milliers d'autres mots ? Ce n'est pas parce qu'on vous empêche de dire quinze mots ou expressions que la langue française est morte. Tu veux que je te prête mon dictionnaire ?

- Quoi, le truc à Robert là ? Ah non merci, un bouquin déjà ça me saoule alors écrit par un gros Robert, j'imagine le carnage, au secours, parle à ma main...

- Non là c'est le Petit Robert, il t'apprendra 60.000 mots de la langue française, c'est à dire 59.483 mots nouveaux.

- Je croyais que j'en connaissais que 15 ?

- Oh non... Tu en utilises 15, mais tu en connais 517.

- Mortel ! 517 ? Je suis grave cultivé en fait !

- Tu connais "cultivé" ? 518.

- ça va, on n'est pas des ignares non plus...

- Quand je lis vos SMS, parfois j'en doute...

- Qu'est-ce qu'ils ont nos SMS ?

- Comment tu écrirais "qu'est-ce qu'ils ont nos SMS" en SMS ?

- Keskyzon nos sms

- Merci...

- Mais attends, on sait bien que ça s'écrit pas comme ça, c'est pour aller plus vite c'est tout !

- Mais arrêtez de vouloir aller plus vite sa mère l'impatiente en short !!!

- Hein ?

- Pourquoi Molière a traversé les siècles à ton avis ? Pourquoi tous les amoureux des mots expriment des idées qui touchent, qui émeuvent, qui bouleversent ? Parce qu'ils ont pris le temps de choisir les mots, de jouer avec eux, de les aimer ! Il n'y a rien de plus excitant que de trouver le mot juste, celui qui va avec ton idée ! C'est quand même dommage d'avoir 517 mots pour exprimer des milliers idées non ???

- 518

- Tu comprends ce que je te dis Kevin ? C'est très important...

- C'est quoi "émeuvent" ?

- C'est le verbe "émouvoir" à la troisième personne du pluriel à l'indicatif présent.

- Ah... qui mettent le poil quoi...

- Voilà... enfin le duvet chez toi...

- Bon, je vais faire un effort, promis. Tu fais quoi à manger ?

- Une tajine d'agneau.

- Y'aura des nuggets ?

- Je t'appelle quand c'est prêt.


Kevin prend son téléphone portable et vérifie ses messages. Sa copine lui demande ce qu'il fait. Il répond :

"je sui ché Simone, la daronne de Max, vas-y elle m'a soulé avec son dictionaire, genre on sé pa parlé ! Ils sont relous les yeuv sérieux... Keske tu fé ? C ki le mec ki t'a maté soir ce ? J'm pas son regard, il m'a mis le seum ! G envi 2 te manger la bouche... Tu te laves les dents et tu viens ? Tu sais que je conai 518 mots ? Sa te change de Paulo ça hein ? allé, à toute grosse, je te kiffe."






Franck Pelé - Mars 013 - textes déposés.

samedi 16 mars 2013

Chaque visage est un voyage



Ce chemin est celui sur lequel un jeune homme m'a emmenée pour la première fois, je n'avais jamais vu de si belles fleurs, je découvrais les couleurs, les couleurs du monde et celles de mon âme profonde. Je pensais ce chemin sans fin, j'étais sûre qu'il ne pourrait y en avoir d'autre. Jusqu'à la croisée des destins, des regards.

Sur cette route, j'ai aimé, à en crever, j'ai autant souffert de le perdre que j'ai été ravie de le quitter, en me retournant, un peu plus loin, beaucoup plus tard.

Celle-là a été un torrent de cris et d'écume, cette autre m'a appris à goûter le sel de mes larmes et à y trouver le moyen de relever mes illusions et le goût de recommencer.

Dans cette sombre impasse, j'ai trouvé une sortie imprévue, malgré le panneau qui interdisait toute possibilité d'en sortir sans faire demi-tour. Il ne faut jamais croire les interdits, ni ceux qui vous disent ce qu'il faut faire.

Oh... Ce chemin... Sur ce chemin, j'ai retrouvé le sable de mon enfance, l'odeur des pins, le plaisir de vivre sans le moindre frein à ma course, c'est en le remontant que j'ai rencontré un homme qui était venu s'y perdre, pour lui aussi se retrouver. Nous avons eu deux enfants.

Cette longue route, sinueuse comme un serpent, je l'ai prise tous les jours, pendant des années, une vie. J'y a été heureuse, épanouie, intouchable. Puis, à la sortie d'un virage, j'ai pris la trahison en pleine gueule. Défigurée pensais-je... Non, je n'avais perdu que le sourire, seul le temps sait le dessiner à nouveau. J'ai marché longtemps, dans toutes ces petites artères qui n'avaient jamais assez de sang pour réchauffer le mien. Quand vous marchez longtemps, vous rencontrez toujours quelqu'un qui est parti depuis aussi longtemps que vous.

Cette route était somptueuse, une route de campagne, baignée de soleil, des senteurs qui font les histoires, il m'a regardée longtemps, plus il me regardait sans rien dire, plus les mots cognaient dans mon cœur. J'entendais les siens. On ne s'est rien dit, on a souri, pendant des heures, on a écouté les mots de l'autre qui ne sortaient pas, c'est la plus belle conversation que j'ai eue avec un homme.

Ces petites rues sont devenues de belles avenues avec le temps, elles ont grandi en même temps que mes enfants, elles se sont construites, elles sont devenues prêtes pour le grand monde. Je les ai longtemps accompagnés dans ces petites rues. Puis j'ai senti le moment où ils allaient me lâcher la main, attirés par les lumières qui dansaient, là-bas, tout au bout, là où ils devinent mieux que vous ce qui les attend.

J'avais rendez-vous dans cette vieille ruelle en pierre, probablement pour y rester, et attendre la poussière. Quand le soleil a dessiné les ombres, j'ai fermé les yeux, j'ai pensé à tous ces chemins, tous ces sentiers qui ne sont battus que le temps d'un passage, les âmes passent, les chemins restent. J'ai ouvert les yeux, je suis rentrée, j'ai marché lentement vers la salle de bains et me suis approchée du miroir. J'ai vu mon visage, et toutes ces histoires. Au moment où le doute aurait pu m'envahir, j'ai senti ses mains sur mes épaules, ses lèvres dans mon cou, j'ai entendu la caresse de sa voix me dire qu'on peut toujours regretter la jeunesse des visages qui n'ont encore rien connu, et quand il m'a dit que jamais je n'aurais été aussi belle sans tous mes voyages, j'ai su que j'étais arrivée. Les araignées du passé resteront dans les toiles. La poussière de mes vieux jours sera faite d'étoiles.




Il n'y a pas de rides. Il n'y a que des chemins. Notre visage est un voyage.




Franck Pelé - Mars 2013 - Textes déposés à la SACD.

Habemus Papam


- Habemus Papam ?

- Heu non... habemus problemum extractum...

- Merdum

- Alea jacta est...

- ça veut dire quoi ça ?

- ça veut dire "je te le fais pas dire", littéralement "Voilà c'est ça qu'il faut jacter"

- T'es bon en Latin Raoul...

- Bah je suis né là-bas faut dire...

- Ah oui, forcément... Bon habemus courses à faire cum Paulettam. Tu viens avec nous ?

- Non merci, Veni, Vidi, Vinci.

- Kezacum ?

- ça veut dire, je suis venu, j'ai vidé une bouteille et je suis bien garé.

- Bon, je t'embrasse pas, j'ai horreur des langues mortes. A ce soir !

- Tu fais quoi pour le dessert ?

- Habemus Popom !

- C'est quoi ça Popom ?

- Un crumble.




Franck Pelé - Mars 2013 - textes déposés SACD

Ne jamais laisser traîner sa Josette



- Simone !

- ...

- Simooooone !!!

- Quoi ??

- Tu viens ? On va faire un tennis avec Josette !

- Non merci, vas-y tout seul, j'ai mieux à faire !

- Ne me dis pas que tu es jalouse ?

- Ah mais pas du tout, elle a une jupe à ras le court central mais ça c'est son problème, moi je ne m'occupe que d'élégance !

- Voilà, tu es jalouse !

- Écoute Raoul, je te dis que je me fous complètement de cette fille, si tu veux mettre une Josette de tennis en costume c'est toi qui vois, mais ne viens pas te plaindre si tout le monde te dit que ça ne va pas ensemble ! Je te le dis une dernière fois, cette fille je m'en fous ! Comme de ma dernière Josette...

Josette sort de la voiture, rouge de colère :

- Tu sais ce qu'elle te dit la Josette de tennis ???

- Ooooh elle a mis son petit gilet... Une Josette de laine... Tu sais que ce n'est pas très bon d'être trop couverte en haut et pratiquement sans rien en bas... Tu vas t'enrhumer la ligne de fond... Tu fais service-volée Josette ? Une espèce de Josette montante ?

- Si je monte, je vais te la montrer la qualité de ma volée !

- Rrrrrrooooo.... monte Josette... monte, j'en rêve...

Raoul :

- Arrête chérie, c'est ridicule !

- Mais c'est qu'il la défend le grand malade de la raquette ! Tu me prends pour une idiote Raoul ? Tu crois que je ne te vois pas avec tes grands airs de ne pas y toucher ? Et toi la ramasseuse de balles, tu penses être la première Josette qu'il enfile ?

- Simone !!! Tu es d'une vulgarité inacceptable !!! Il n'y a absolument rien entre Josette et moi !

- Il en a essayé des paires ma pauvre, des grosses Josette, des Josette sales, et même des Josette dépareillées ! Et à la fin, il te laissera tomber... comme une vieille Josette !

- Simone, tu es jalouse, aigrie, tu n'en peux plus parce que tu ne le fais plus rêver, tu ne sais même plus à quoi ressemble sa raquette !

- Oh si, ça fait des mois que je lui conseille de changer son cordage d'ailleurs, il envoie les balles de moins en moins loin... Attends, je reviens...

Simone réapparaît au balcon avec un fusil de chasse à la main.

Raoul :

- Mais... qu'est-ce que tu fais chérie ???

- Elle a trente secondes pour dégager, elle remonte dans sa voiture et elle disparaît définitivement. Si elle fait un pas vers l'immeuble ou vers toi, je fais un gros trou dans ta Josette... Et une Josette trouée, vous savez comme moi à quel point ça fait mauvais genre...

Josette pique un sprint jusqu'à sa voiture et démarre en trombe.

- Mais pourquoi tu as raconté toutes ces histoires abracadabrantes ??? Je n'ai jamais fait que jouer au tennis avec cette fille ! Et c'était la première Josette que je rencontrais !

- C'est pour ton bien Raoul. On commence toujours avec une première Josette, on en prend soin, on la range... et puis après on la laisse traîner, et c'est le début du quotidien qui use...




Franck Pelé - Mars 2013 - textes déposés SACD

Le marteau et les faux-cils



- Ne me regardez pas comme ça s'il vous plaît... C'est insupportable, je craque complètement...

- Je ne peux pas faire autrement, je vous regarde, et je tombe amoureuse... Et j'adore cet état...

- Oh non, pas amoureuse... C'est là que je craque complètement... Il ne faut pas tomber amoureuse Madame, vous comprenez ? Je suis déjà bouleversé par votre beauté, et je ne connais rien de plus fondant qu'une femme amoureuse, alors vous... amoureuse de moi... Je pourrais mourir de plaisir...

- Venez mourir dans mes bras...

- Madame, je vous supplie de vous reprendre.

- Je vous supplie de me prendre. Je veux être à vous. Toute ma vie. C'est vous, je le sais, je le sens. Une femme ne se trompe jamais sur ces choses-là.

- Vos yeux sont tellement...

- ... pleins de vous. Si vous m'aimez comme je vous aime, vous serez le plus heureux des hommes... Embrassez-moi... S'il vous plaît... Je veux goûter votre âme... Je n'ai jamais fait ça avec personne, je ne suis pas facile à séduire, mais vous... vous n'avez rien à faire... Il vous suffit d'être vous-même, et vous m'emportez...


Au moment où il pose ses lèvres sur les siennes, c'est un big bang, une explosion alchimique, de l'amour comme s'il en pleuvait, des rayons de bonheur qui irradient tout son corps, la sensation d'avoir trouvé son île, sa couleur, son paradis...

...mais c'est aussi le moment où, en sentant les lèvres de sa femme dans la réalité, il sort de son rêve. La violence de la réalité le pousse à hurler en repoussant presque inconsciemment sa femme à sa place dans le lit conjugal :

- Aaaaaaaaaah !!!!!

- Chéri ! Chéri !!! Tout va bien !!! ça va... ça va... Tu rêvais...

- Quel cauchemar...

- Raconte-moi...

- J'étais avec Marie-George Buffet, elle m'avait attaché à la cave et voulait profiter de moi...

- Mon pauvre chou... Tu sais que je t'embrasse depuis dix minutes là ?

- Ah bon ?

- Tu avais une telle envie Raoul... Une telle ferveur... Tu ne m'as pas embrassée comme ça depuis des années... Alors soit elle était méchamment gaulée ta Marie-George, soit t'es en train de devenir communiste... mais ce qui est sûr, c'est que t'es en train de me prendre pour une conne !

- Mais ma doudoune... ?

- Remarque, je dois être honnête, quand on fait l'amour, il m'arrive très souvent de penser à un autre...

- A qui ?

- Robert Hue.






Franck Pelé - Mars 2013 - Textes déposés SACD

Les hommes rêvent des femmes. Et les femmes rêvent d'elles-mêmes, rêvées par des hommes.




- Tu sais de quoi rêvent les hommes Raoul ?

- Des femmes.

- Et à quoi rêvent les femmes ?

- Pourquoi tu ne dis plus "de quoi" ?

- De quoi tu parles ?

- Quoi de quoi je parle ? Bah je parle de ton "de quoi" Simone. De quoi tu veux que je parle ?

- Quoi mon "de quoi ?" Quel "de quoi" ?

- Bah tu me demandes "de quoi rêvent les hommes" et après tu me demandes "à quoi rêvent les femmes" ! Pourquoi tu ne me demandes pas "de quoi rêvent les femmes" ?

- Parce que les hommes, vous rêvez de jours meilleurs alors que nous, les femmes, nous rêvons à des jours meilleurs... tu comprends ?

- Pas vraiment non.

- Vous rêvez de jolies choses, vous les imaginez précisément, nous, nous rêvons à de jolies choses, sans vraiment leur donner corps, sans chercher à les imaginer. Tout est dans la poésie, la romance, l'imprévisible, la nuance... Vous croyez rêver plus nettement que nous, mais votre précision de mâle réduit considérablement votre rêve. 
Une femme, quand elle rêve, c'est justement en laissant fleurir le sentiment, la sensation, le frisson, tout ce qui enveloppe la précision du trait. Une précision qu'elle atteint avec une magie indescriptible, la précision unique de ce qui la bouleverse.

- Alors c'est ça la réponse ? Les hommes rêvent des femmes et les femmes rêvent à des idéaux masculins ?

- Non, tu n'y es pas encore.

- Je pars pourtant de ta logique.

- C'est pour cela que vous ne connaissez rien aux femmes, tout n'est pas si basique mon chéri...

- Alors vous rêvez de quoi ? Vous rêvez à quoi ?

- Les hommes rêvent des femmes. Et les femmes rêvent d'elles-mêmes, rêvées par des hommes...

- Mais c'est très égoïste !

- Non, c'est féminin. Vous, vous voulez rêvez quand nous, nous voulons être rêvées. C'est précisément ce qui nous fait rêver.

- Mais moi je rêve de toi Simone, tu es donc une femme rêvée !

- C'est pour ça que je t'aime Raoul, parce que je suis rêvée par toi.

- Et pourquoi un homme n'aurait-il pas le droit d'avoir la même sensibilité ? Moi aussi je veux être rêvé par toi.

- Mais je rêve de toi Raoul, encore et toujours.

- Ah ! Donc tu rêves DE moi !

- C'est mon côté mec ça...

- Rrrroo... La mauvaise foi incarnée... J'ai démonté ton argumentation, reconnais-le.

- Arrête de vouloir avoir raison sinon je vais finir par rêver d'ailleurs. Tu n'as rien démonté du tout si ce n'est l'élégance que tu avais dans ton écoute jusqu'à maintenant. Quand je t'ai posé la question "de quoi rêvent les hommes", tu m'as dit "des femmes", pas "d'être rêvé par une femme".

- Mais tu n'avais qu'à me demander "A quoi rêvent les hommes", ta question était orientée !

- Bon... Raoul, si je t'avais demandé "à quoi rêvent les hommes", tu m'aurais répondu "des femmes", pareil ! Parce que c'est comme ça, ce n'est pas une question de préposition mais de nature ! Pour vous, peu importe comment est introduite la préposée au rêve, ce qui compte c'est le complément d'objet, direct !

- Embrasse-moi...

- Même pas en rêve !

- T'énerve pas non plus.

- Si ! Tu te crois toujours attaqué quand je parle des hommes !

- Bah j'en suis un en même temps...

- Mais tu n'es pas TOUS les hommes Raoul !

- Tu es bien toutes les femmes toi...

- Ça c'est toi qui le dis, pas moi !

- Parce que c'est vrai ! Tu es toutes les femmes du monde en une seule. Une femme de rêve...

- Non, je ne suis pas une femme de rêve Raoul, je suis une femme rêvée. Et c'est toute la différence entre les femmes dont la plupart des hommes rêvent et les femmes auxquelles on rêve... La femme de rêve elle est fausse, elle déçoit, vieillit, manipule, ment, elle ondule comme une vague superficielle, elle pourrait accepter de te voir perdre ton éclat pour briller plus encore... Une femme rêvée ne ment jamais. Parce qu'on ne lui ment jamais. Quand une femme est rêvée, c'est l'âme du rêveur qui parle, le cœur amoureux, la raison est endormie, le calcul, les artifices aussi... Les hommes rêvent des femmes Raoul, et les femmes rêvent d'elles-mêmes, rêvées par des hommes...

- Des hommes comme moi ?

- Oui...






Franck Pelé - Février 2013 - Textes déposés à la SACD - 75009 Paris.

Mariage pour tous



- On va être en retard Raoul, dépêche-toi !

- Qu'est-ce qui peut se passer si on est en retard ?

- On sera trop grands !

- Et on peut pas s'aimer quand on est grand ?

- Je crois que si mais les petits ça divorce jamais, c'est un signe non ?

- Mais on va où Simone là ?

- On va en France.

- Mais c'est super loin la France !

- Quand on aime on ne compte pas Raoul ! Accélère !

- Mais pourquoi on va en France ?

- Parce que là-bas, ils ont autorisé le mariage pour tous !

- Même pour les enfants ?

- Oui, j'ai lu que c'était pour donner les mêmes droits à tous les enfants !

- Génial...




Franck Pelé - 14 février 2013 - Textes déposés