vendredi 18 juillet 2014

Le trait





- Depuis que tu as croisé cet homme tu n'es plus la même... Je ne sais pas ce qu'il y a dans ses yeux mais méfie-toi des apparences...

- Des apparences ? Mais ça fait des années que je vis avec les apparences !

- Que veux-tu dire par là ?

- Par exemple, je crois vivre depuis des années avec un homme qui m'aime mais en fait je vis avec un homme qui, apparemment, m'aime. Tu vois mieux ce que je veux dire là ?

- N'importe quoi... Voilà une preuve supplémentaire de ton inconscience... Tu te fais manipuler et tu ne vois rien. Il faudrait être vraiment décérébrée pour ne pas voir que ta rencontre idéalisée te monte à la tête...

- Voilà, c'est ça... Je suis décérébrée. Arrête avec cet amour débordant, c'est trop... Une seule personne me manipule et j'ai passé beaucoup trop de temps avec elle.

- Mais il te promet quoi avec ses yeux de biche et son sourire enchanteur ? Hein ? Ils ont tous les mêmes sourires au début ! Pleins de douceur et d'attention. Mais qui a toujours été là ?

- Je n'ai jamais croisé son regard. Je ne connais que ses mots. Les mots ne trompent jamais. En tout cas pour qui sait les lire. Alors que toi...

- Je ne t'ai jamais trompée !

- Tout dépend ce que tu entends par tromper. Tu dis que tu as toujours été là ? Mais tu as toujours été là pour que je te fasse briller ! Tu voulais une belle voiture, tu as eu une belle voiture, tu voulais une belle maison tu as eu une belle maison, et tu t'en es vanté. Tu voulais une belle femme, tu as eu une belle femme, enfin j'espère. Pour mieux t'en vanter encore. Quand tu me présentes, tu ne m'écoutes pas, tu te fous de ce que je pense dans une conversation, ce qui t'intéresse c'est l'empreinte que je laisse auprès de ceux qui t'entourent, en ton nom. Je suis un argument de plus dans l'affichage permanent de ta réussite. Je suis ta chose dans ton show off sans fin. Tu ne m'aimes pas, tu adores me posséder. Beaucoup de femmes aimeraient se sentir aussi précieuses qu'un diamant, moi je me sens comme un diamant qui sert à augmenter ta valeur !

- Tu es vraiment une ingrate... J'ai tout fait pour toi ! Et regarde ! Regarde-toi ! Je ne te reconnais plus !

- Mais tu as raison ! Moi non plus je ne me reconnais plus ! Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis de plus en plus floue dans l’image que tu me renvoies de moi ! Je ne sais plus qui je suis ! Tu m’effaces ! Tu me gommes ! Tu mélanges toutes mes nuances et tu les recraches dans un gros trait uniforme et sans vie ! Tes pinceaux sont usés, ou trop gros, je ne sais pas… Je ne sais plus. Mais je sais que je ne t’aime plus. J’ai longtemps aimé l’idée que je me faisais de toi mais aujourd’hui, même cette idée ne me séduit plus.

- Qui c’est ce connard… Qui c’est ???

- Ce connard ? Mais c’est toi mon pauvre ami !

- Ne joue pas sur les mots…

- Non, je ne joue jamais sur les mots. Je les respecte, ils transportent tout ce que tu n’écoutes plus depuis longtemps. M’as-tu jamais écoutée…

- Qui c’est Simone ?

- Il s’appelle Raoul.

- Déjà le prénom t’as tout compris…

- Qu’est-ce que tu peux être con… Y’a quand même des réveils plus violents que d’autres, et là, depuis dix minutes que je vide mon sac, en voyant la qualité de tes réactions, j’ai vraiment mal à la tête… Mais ma convalescence ce sera du miel, et ma renaissance sera divine.

- T’as qu’à l’épouser pendant que tu y es ! Vas-y ! Tu l’as jamais vu mais vas-y, va jusqu’au bout de tes gamineries ! Signe sans avoir vu le paquet !

- Tu sais, j’ai déjà signé en ayant vu le paquet, mais on n’est jamais à l’abri de faire la tronche au moment où il s’ouvre vraiment le paquet ! Je vais peut-être l’épouser oui, pourquoi pas. Je pourrais. Je suis tellement sûre de sa main.

- De sa main ?

- Oui, de cette main qui sait m’écrire autant qu’elle sait me dessiner. Je m’effaçais doucement, si j’avais continué avec toi, je serais devenue une espèce de forme abstraite, sans expression, presque sans vie, sans intérêt. Raoul me redessine, et son trait est magique. Je n’ai jamais été aussi moi qu’avec lui.

- Et toi ? Tu crois qu'il est magique ton trait sur moi ?

- Mon trait sur toi n’est peut-être pas magique, non... Mais il est définitif.





Franck Pelé – textes déposés – Juillet 2014

  

lundi 30 juin 2014

Un seul être vous manque




- C'est bizarre je n'entends pas un bruit... Tu permets que j'ouvre le rideau ?

- Bien sûr... Mais arrête de stresser Simone, on est quand même en avance là...

- Je ne stresse pas, j'ai besoin de l'énergie du public... Il sent moyen ce rideau dis donc... ça ne se lave jamais un rideau ?...


 Elle ouvre à peine le rideau, assez pour apercevoir la salle sans être vue


 - Alors ? Ils sont combien ?

- Ils sont un.

- Pardon ?

- Ils sont un ! Il y a UN homme dans la salle, au quatrième rang. Tout le reste est vide !

- C'est pas beaucoup pour une première... Tu es sûre que c'est ce soir ?

- Tu te fous de moi Pierre ? Evidemment que je suis sûre !

- Qu'est-ce qu'on fait ? On annule ?

- Oui, on annule.

- Et l'homme dans la salle ?

- Je vais aller lui parler.


 Simone ouvre le rideau et s'avance sur scène sous les applaudissements de l'homme absolument seul à l'orchestre. Le vide du théâtre autour de lui renforce une résonnance aussi étrange que particulière.


- Je suis désolé Monsieur mais je ne vais pas pouvoir jouer ce soir.

- Oh non... Mais pourquoi, vous êtes souffrante ?

- Non, non... je vais très bien. C'est juste que... vous êtes seul et la salle devait être pleine. Je ne comprends pas...

- C'est moi qui ne comprends pas... Vous jouez en fonction de l'assistance ? Vous donnez votre talent au pro rata du nombre d'entrées ? Une comédienne peut donc devenir une espèce de contrôleur de gestion ?

- Je ne vous permets pas Monsieur. Vous ne me connaissez pas, vous ne pouvez pas me juger comme ça.

- Si je me permets Madame ! Parce que vous venez de donner une énorme indication sur votre nature, si je ne vous connaissais pas jusqu'à maintenant, j'aurais une bonne raison de ne pas avoir envie de vous connaître. Vous devez donner autant de vous qu'on soit un ou mille, qu'on soit dans un petit festival de province ou à l'Opéra ! Si vous agissez de la sorte, c'est que vous vous aimez plus que vous n'aimez l'autre, que ce soit votre public ou tout être qui vous aimerait !

- Vous vous prenez pour qui Monsieur-de-la-morale ? Vous avez du mal à comprendre que pour une première, c'est normal de s'attendre à une salle pleine ? ça vous défrise de sortir de vos pompes funèbres pour vous mettre dans les miennes et de prendre conscience que ça ressemble plus à une dernière qu'à une première ?

- Pourtant, jouer devant une seule âme ce doit être une première non ?

- Oh putain, un drôle...

- Madame, ne gâchez pas votre élégance et votre sensualité avec une colère qui habille très mal les mots...

- Je fais ce que je veux avec mes cheveux ! Prenez ma place puisque vous êtes si fort ! Vous verrez comme c'est formidable de jouer devant une seule personne dans un théâtre aussi grand !

- D'accord mais vous prenez ma place.

- Très bien. Et si je vous trouve mauvais, je siffle, si je pense que vous ne donnez pas assez, je crie, je hue.

- Faites-vous plaisir.

L'homme se lève et rejoint la scène que Simone quitte sans un regard pour celui qu'elle aurait presque envie de gifler. Elle prend place dans le même fauteuil que son détracteur et le regarde en croisant les bras, l'œil noir.

- Allez Molière, balance ta prose.

- Je ne vais pas être long. Je vous demanderai juste de ne pas m'interrompre. Simone, je vous connais depuis... toujours je crois. Tout en vous me parle, m'appelle, m'inspire. En fait la situation de ce soir me séduisait énormément parce que j'ai toujours eu l'impression que votre jeu était pour moi. Mieux encore, que votre être tout entier m’était destiné. Je voulais savoir comment vous réagiriez si vous deviez jouer pour moi seul. Et je m'attendais à tout sauf à ça, l'annulation pure et simple du spectacle de vous-même parce qu'il n'y avait pas assez de monde pour faire briller votre ego. Ma présence, même au milieu du vide, surtout au milieu du vide, aurait dû être respectée, remerciée, reconnue. Vous auriez dû vous servir de votre colère et de votre déception pour jouer comme jamais auparavant, pour moi qui représentais les gens qui vous aiment. Vous avez préféré ignorer l'élan de quelqu'un venu jusqu'à vous, parce qu’il était bien trop seul pour mériter votre attention, votre don de vous-même, votre envie d’émouvoir. 

(Simone sent que sa colère se transforme en culpabilité, en une lucidité du cœur allumée par le cœur d'un autre)

Rassurez-vous Simone, les gens qui vous aiment seront nombreux dès demain, tous les soirs, prêts à vous applaudir à tout rompre. J’ai acheté toutes les places ce soir, parce que je voulais être seul avec vous, un rêve absolu. Si je ne pouvais le vivre, j’en aurais eu le goût. C’est avec un goût amer que je vais vous laisser la scène et quitter votre horizon, vous étiez la femme de ma vie, la plus belle, la plus extraordinaire femme possible, et j’ai l’impression détestable que vous venez de la faire voler en éclats. Reprenez votre lumière Simone, je vous laisse siffler, huer ou même ignorer celui dont vous avez éclairé les nuits comme les jours, et vous savez ce qui est fou ? Je vous trouve profondément belle et émouvante jusque dans votre noirceur, dans ces vernis qui vous emprisonnent. 

(Les traits de Simone se figent, elle déglutit difficilement)

Je vous aime Simone, et j’aurais adoré que l’écho de mes applaudissements vous transperce le cœur à la fin de votre pièce, jouée pour moi, pendant deux heures votre regard dans le mien, créant un lien dont on ne connaîtra jamais le fruit. Je ne savais pas que la qualité de l’attention se mesurait à la quantité des attentifs. Je m’appelle Raoul, je vous salue, je vous souhaite le meilleur, et je vous en prie, laissez-moi partir en silence…

Simone avait les yeux embués, la bouchée entrouverte, comme choquée de l’intérieur, elle était sonnée, hébétée. Le lendemain, la salle était pleine, sauf un fauteuil, vide, au quatrième rang. Elle a joué pour ce fauteuil vide ce soir-là. Elle a été extraordinaire. Elle ne jouait pas, elle était. 

La salle était debout, acclamant une femme amoureuse d’un homme absent. Il sera son manque tous les soirs. Et chaque matin entre eux. Pendant trois semaines, ce fauteuil restera vide, renversant un peu plus un cœur déjà chaviré. Elle lui avait écrit, dix fois, trente fois, après avoir retrouvé son nom grâce à la billetterie. 

 Le soir de la dernière, elle n’avait pas envie de jouer, elle n’avait plus envie. Les gens la réclamaient, tapant des mains, certains tapaient des pieds. Elle jeta un œil dans le public à travers l’ouverture du rideau, et son visage se figea. 

Il était là, debout devant le fauteuil vide, son fauteuil, il était à sa place. Il applaudissait aussi fort qu’il souriait, ému dans chacun de ses traits. Simone sentit une énergie formidable monter en elle, de celles qui font les performances inoubliables. 

Jamais le rideau n’avait senti aussi bon.




 Franck Pelé – textes déposés – juin 2014

mardi 17 juin 2014

Le jour où elle a marché sur l'eau

 
 

Mon chemin était fait de cailloux semés dans une autre vie, d'ornières creusées par les orages et le poids de consciences obscures, certains endroits étaient secs et toujours éclairés d'une lumière sereine, d'autres gardaient l'eau du ciel dans de petites nappes brillantes et grises, consentant à offrir le reflet des nuages résistant à tous les optimismes. J'avais aimé une fois, il y a longtemps.
On ne m'y reprendrait plus.

J'avais connu le frisson, reconnu l'écusson de cette armée de sentiments fleuris, j'avais déposé les armes et m'étais constitué prisonnier avec un plaisir immense. Cet amour avait en lui de splendides couleurs, elles auraient gardé tout leur éclat dans la conjugaison de deux cœurs généreux, mais l'égoïsme et la jalousie finissent toujours par délaver les teintes d'origine. Celle que je pensais choisie par mon cœur avant que ma raison me rappelle le goût de son pouvoir castrateur avait mis beaucoup d'azur dans mon horizon, ses bleus à l'âme avaient fini par noircir mon ciel, les vents dépressionnaires finissent toujours par coucher les tiges les plus fières. Et le printemps ne revient pas jamais aussi vite que celui qui se proclame saison nouvelle.

J'avais été dramatiquement droit et furieusement libre, ou le contraire, mais elle était de ces moitiés qui vous bouffent en entier si vous la laissez multiplier les tentatives de vous soustraire à votre propre nature. Et l'addition était déjà très salée au moment de calculer l'intérêt de ma relation. Je n'étais pas de ceux qui renvoyaient le buffet en cuisine parce que mes goûts avaient changé aussi vite que mes envies. Je savais qu'elle continuerait d'être un dessert idéal pour un autre gourmand, mais je n'avais plus faim d'elle. Ce qui ne m'inquiétait plus, il fallait accepter que l'amour comme les choses de la vie ne soit pas une science exacte dont la qualité se calcule la durée.

Je n'avais plus faim d'amour non plus, et là était ma plus profonde inquiétude. Pourquoi je ne vibrais plus ? Etais-je mort avant de l'être tellement l'idée de toute fin me rongeait de l'intérieur ? J'avais pourtant conscience que toute capitulation face à l'inéluctable ruinerait les années qui devraient être les plus belles, les plus mûres, les plus savoureuses. Il n'y avait plus de frissons au plus profond de moi, plus d'espoir ni la moindre trace de cette insouciance légère qui avait tant fait pour mon être. Ma vie ressemblait à cette flaque, à ce miroir d'eau, alternant des reflets sombres et lumineux, calme, comme après une tempête, comme avant une évaporation qu'on ne sentirait pas venir.

Et puis elle est arrivée. D'un pas décidé et plein de grâce, elle a éclaboussé mon existence de toute sa classe, de toute sa certitude que j'existais pour elle. Elle s'appelait Simone.

Elle est mon chemin, ma lumière, elle est une pluie de réponses sur mes doutes les plus secs, elle a fait pousser les plus belles fleurs du monde partout dans mon désert, elle est mon jardin, mon sanctuaire. Je n'avais jamais aimé avant. J'avais essayé.




 Franck Pelé - textes déposés - juin 2014


mercredi 4 juin 2014

Renaissance




Elle était là, assise en terrasse, sa valise à ses pieds. Elle avait pris sa décision pendant la nuit. En rangeant ses affaires, doucement, sans haine ni regrets, elle associait un souvenir à chaque vêtement. Cette bretelle qui était tombée sous l'effet conjugué du fruit et de la passion, cette autre qui avait été remise d'un geste aussi sec que son jardin avant les larmes. Et cette jupe qu'elle aurait fendue elle-même si sa coupe avait été différente, le jour où son regard la faisait déjà nue.


Elle ne savait pas vraiment si elle devait habiller cette histoire des mots les plus profonds, il lui semble qu'elle avait été amoureuse, mais l'absence de certitude était probablement la preuve du contraire. Elle ne quittait pas un homme. Elle quittait le temps qui entourait sa vie et cet homme en faisait partie. Elle avait fait son temps. Elle en avait pris du bon, elle en avait perdu aussi. Et plus le temps passait, plus elle sentait qu'elle le perdait. Elle ne le vivait plus. Elle le subissait. Les grains du sablier n'étaient plus aussi fluides dans leur inexorable chute, ils grippaient la mécanique, la machine n'avançait plus vraiment. Ou pas dans le bon sens. Il lui reprochera forcément sa fuite. Ce qui justifiera la suite.


Elle ne partait pas parce qu'elle n'aimait plus, elle partait parce qu'elle voulait aimer. Pas comme le hasard en force le trait, mais comme la vie décide de faire vibrer l'intense. Le hasard fait bien les choses quand il fait s'épouser des destins évidemment jumeaux, il est plus vicieux quand il propose une rencontre que l'habitude cimente. Le ciment de l'habitude s'effrite toujours. Celui de l'évidence érige des histoires qui durent, des histoires aussi belles que celles qui sont lues en secret.


Le regard de Simone se perdait dans le vague jusqu'à ce qu'elle sente un regard sur elle. Elle ne tournait pas la tête, mais elle sentait que cet homme, à la dernière table à gauche sur la terrasse, posait un regard particulier sur elle. Il faut être une femme pour sentir ce regard-là. Pour sentir qu'il ressemble aux regards qui insistent alors qu'il a toute la retenue de celui qui invite, pour sentir qu'il violerait presque votre décolleté alors qu'il vous habille de votre plus belle peau. Ce regard qui vous fait belle comme vous ne l'êtes jamais autant dans celui d'un autre, c'est une éclipse, c'est un solstice, c'est un big bang.


Quand Simone a enfin tourné la tête, elle n'a pu voir que la fin du mouvement de tête de l'homme qui cessait de la regarder à l'instant. Il se replongeait dans les mots qu'il écrivait, pensif, semblant chercher une inspiration parfaite, idéale. Simone insistait jusqu'à ce qu'il ose la regarder à nouveau, cette fois dans les yeux. Quand son regard a croisé le sien, rien ne s'est apparemment passé. Rien qui puisse se voir. Mais dans la dimension de leur rencontre, on aurait pu entendre les coeurs exploser, les illusions perdues s'entrechoquer, on aurait pu entendre tous les verres se briser sous l'effet de l'onde de choc. Et la moindre ampoule exploser pour que l'obscurité règne, comme un hommage à la lumière rare d'un moment unique, magnifiant l'éclat d'un couple qui éclairera jusqu'aux mondes de demain.


A partir de ce moment précis, Raoul vivra continuellement dans une inspiration divine. Et Simone aimera comme la vie décide parfois de faire vibrer l'intense, comme une preuve de l'exceptionnel possible sur les longs chemins de traverse.





Franck Pelé - textes déposés SACD - Juin 2014 (photo : Gibrat)

mercredi 14 mai 2014

Trésors cachés






- Allô ? Chéri ? Il faudrait que tu viennes voir, j'ai trouvé un trésor incroyable derrière une des cloisons qu'on veut abattre.

- Qu'est-ce que c'est ? Des tableaux ? Des bijoux ?

- Non, une bibliothèque entière.

- Une bibliothèque ?

- Oui. En plâtre.

- Une bibliothèque en plâtre ? Tu as trouvé une bibliothèque en plâtre derrière la cloison...  mais... pleine ?

- Oui, pleine de livres en plâtre.

- Mais c'est quoi l'intérêt ?

- Découvrir un secret...

- Oui mais un secret en plâtre.

- Tu ne sais pas rêver Raoul...

- Tu as essayé de casser les livres ?

- Heu... non...

- Vas-y.

- Mais non elle est magnifique cette bibliothèque, c'est de l'art !

- Casse un livre ou deux.



Pam ! Pam ! Pam !



- Raoul, ils sont pleins de pièces d'or !

- Tu vois ? Tu ne sais pas chercher Simone...

- Mais comment diable aurais-je pu savoir qu'il fallait ouvrir les livres pour trouver un trésor ?

- Je ne sais peut-être pas rêver mais je sais où se cache la richesse des choses... D'ailleurs, je n'aurais jamais vu le diamant en toi si je m'étais arrêté à ton regard plâtreux le soir de notre rencontre... Mais j'ai voulu casser cette cloison que tu mettais entre nous... Pourquoi l'avoir mise d'ailleurs ? Tu ne me trouvais pas séduisant ?

- Oh si, mais toi aussi apparemment tu te trouvais séduisant. Et je m'étais juré que tu ne m'approcherais pas.

- Parce que toi tu ne te trouvais pas séduisante peut-être ? Tu mettais des obstacles mais dès que tu regardais un homme, tu l'invitais à faire tomber le mur ! Heureusement, tu as su voir le seul qui était capable de la caresser ta cloison, jusqu'à ce qu'elle cède et s'ouvre sur mon paradis...

- Oui bon je vais te laisser Raoul parce que je sens que tu vas avoir la métaphore entre BTP et France Dimanche et j'ai des trésors qui m'attendent...

- Simone, t'es gentille, tu me laisses un peu de lecture !

- C'est bien la première fois que tu t'intéresses aux livres...

- Quand ils sont pleins de surprises et qu'ils permettent de toucher le rêve du doigt, je suis un passionné de la richesse littéraire, une sorte de chercheur d'art...




Franck Pelé - textes déposés - Mai 2014

dimanche 4 mai 2014

Bonnes soeurs



- Viens Simone, elle est trop bonne !

- C'est une vanne là ?

- Mais non, elle est vraiment bonne, viens ! Et puis on est en 1978, et en 78, aucune femme n'est bonne donc la vanne n'existe pas encore, d'ailleurs même le mot "vanne" on ne comprendra vraiment ce que c'est que dans vingt ans......

- T'es bourrée Paulette ?

- Mais non je suis voyante !

- Non je parle de ton maillot là... enfin ton costume de mer... C'est quoi cet accoutrement ? Tu sors d'un casting ?

- Pas du tout mais je trouve qu'on ne vit pas assez les choses avec originalité et générosité dans le style.

- Et ta générosité c'est voulu qu'elle déborde ? Tu comptes attirer tous les pères qui bronzent au Club Mickey ? Parce que là pour le coup t'as raison, t'es medium, mais quand on met du XL dans du Medium y'a pas besoin d'être voyante pour savoir ce qui va se passer dans les minutes qui vont suivre !

- Parce que toi avec ton petit deux-pièces qui suggère tout ce que tu as en magasin, tu te crois moins aguicheuse ?

- Oui, justement ! Je n'aguiche pas, je suggère ! Et encore, pour ceux qui ont du goût, et une certaine imagination ! Toi tu es dans le mélo sans arrêt, quand tu embrasses on se croirait dans un roman-photo, quand tu te brûles on dirait un poilu qui a pris un obus dans une tranchée !

- Tu dis ça pour mon épilation ?

- Et quand tu te baignes, tu te mets carrément en costume de diva, de princesse de série Z, avec de grands gestes démesurés. Tu n'es qu'emphase ! Tu veux prévenir la plage que tu te baignes c'est ça ? Il faut que tout le monde s'arrête de vivre parce que Paulette fait trempette ?

- Je ne suis qu'en phase ? En phase avec quoi ? Avec qui ? Finis tes phrases au moins Madame j'ai tout compris ! Je fais de grands gestes parce que j'ai beaucoup d'envergure, MOI ! Parce que la graaaande Simone elle ne fait pas de grands gestes elle, et son deux-pièces il n'invite pas du tout à faire connaissance, et quand tu fais des arcs de cercle dans le sable avec tes pieds, tu n'ouvres pas du tout l'angle de tes cuisses autant que celui des imaginations alentour !

- Mais encore une fois, je suggère quand toi tu exagères ! Toi on sent que tu peux faire rentrer du monde dans ton deux-pièces, et comme tu adores que tout le monde voit ce que tu prépares à manger, t'as abattu toutes les cloisons ! A l'américaine ! Tu vois le moustachu là-bas avec son regard moulant et son maillot lubrique ? Il t'appelle le deux-pièces cuisine ! Et si tu continues à mettre tout le menu sur l'ardoise, va y avoir du monde dans l'entrée !

- Mais t'es odieuse !

- Non je suis voyante !




 Franck Pelé - textes déposés - Mai 2014

dimanche 13 avril 2014

Le silence du vide



- Qu'est-ce que tu fais là Raoul ?

- Je contemple ma vie... Je m'installe en son cœur... Et je me pose des questions...

- Comme quoi par exemple ?

- Je me demande si c'est moi qui ai fait partir tous ces gens qui aimaient venir me voir, si ils se sont lassés, si ils ont arrêté de m'aimer comme tellement l'ont fait. Ont-ils seulement commencé...

- Arrête... Tu sais bien que...

- Je ne sais qu'une chose. La faculté qu'ont les gens de croire eux-mêmes en ce qu'ils veulent faire croire, cette auto persuasion qui les protège de toute remise en question et qui arrange leur confort égocentré. Je sais à quel point ceux qui savent lâcher prise sont rares, ces âmes qui te suivent sur ton chemin, ou jamais loin, sans vouloir t'en détourner ou t'expliquer que le leur est meilleur... Je sais aussi, et surtout, la faiblesse du don chez ceux qui reprochent.

- Tu as raison. J'ai payé aussi pour voir. J'ai compris que les conseilleurs, non contents de ne pas être les payeurs, ne sont même pas des conseilleurs.

- Clair.

- Tu n'as fait partir personne Raoul. Les gens ont juste vieilli, ne sont pas restés ou ont oublié...

- Oublié ? Mais pourquoi ? Comment ? Comment peut-on oublier qu'on a aimé ? Comment peut-on arriver à exprimer la rareté d'une flamme qui a vécu et à ne plus en avoir le moindre souvenir ?

- Parce qu'on a mal aimé.

- Mais pourquoi aime-t-on mal bordel ???

- Tu n'as jamais mal aimé toi ?

- Si, j'ai même probablement commencé par moi. Et d'autres l'ont fait avant moi.

- C'est à dire ?

- Comment peux-tu expliquer que ceux qui t'ont fait te connaissent aussi mal ?

- Tu parles de tes parents ?

- Je parle de tous ceux qui te font. Parents, amis, amants.

- Tu connais ma vie sur ce point Raoul, tu sais à quel point ma mère n'a jamais su voir le bon en moi, ni même le beau. Elle avait tellement de distance... Comme celle qui existe entre un juge et un coupable. J'ai toujours l'impression d'être coupable avec ma mère. Je ne pouvais pas être fille, je pouvais difficilement être mère, je ne serais que la projection de sa propre rancœur à l'endroit de tout ce qui la contrarie, du temps qui passe, de ses modèles dont je suis irrémédiablement lointaine. Moi c'est ma mère qui vidait la salle de ma vie, sans arrêt, si une seule personne venait s'asseoir, séduite, elle trouvait immédiatement une dizaine d'arguments pour lui prouver mon imperfection, sans même s'en rendre compte. Et elle me parlait de paranoïa, la mienne évidemment, me reprochait cent défauts tout en caressant dans le sens du poil les mille de son nouveau mari.

- Et ton père ?

- Il n'était pas mieux. Mais au moins il écoutait. Il parlait. Ma mère n'a jamais su écouter sans penser qu'on lui chiffonnait ses qualités et son sacro-saint bien-être, sa susceptibilité et son amour-propre étaient tels que le moindre mot contraire à ce qui l'arrangeait déclenchait sa fuite.

- C'est fou... Je ne connaissais pas toute cette histoire... Ce côté de toi... Viens t'asseoir.

- Dans ta vie ou pour contempler ce qu'il en reste ?

- Viens me dire ce qu'il reste quand tu la regardes d'ici.

- Je n'ai pas besoin de m'asseoir pour savoir que s'il y avait un million de personnes autour de toi, là, tout de suite, je ne verrais que toi. Tu me feras souffrir, sans doute, mais personne ne me fera sentir aussi bien, aussi précisément ce qu'est l'amour comme je l'entends.

- J'ai toujours pensé qu'aucune âme jumelle aussi sensible à cette idée de précision ne pouvait exister...

- Toutes ces chaises comme autant d'angles possibles pour apprécier ta vie sous un angle différent...

- Et toujours, quelle que soit la scène, où que soit son trône, la reine qui me fait roi.

- Le vide te fait-il moins peur ?

- Depuis qu'il est plein de toi, j'adore le silence. Il ne m'agresse plus. Il m'enveloppe. Il me protège.

- Je t'aimais avant même de te rencontrer. C'est la raison pour laquelle tu aurais pu passer ta vie à attendre dans des salles vides. C'est la raison pour laquelle tu étais là sans trop savoir pourquoi. A ruminer tes peurs. Tu m'attendais.

- Comment peux-tu en être si sûre ?

- Je l'ai su en te voyant. On reconnaît toujours quelqu'un qui vous attend.





 Franck Pelé - textes déposés - avril 2014

jeudi 27 mars 2014

Le temps long



Raoul lisait son journal comme tous les matins, sur le banc du parc juste en face de chez lui. Quand un jeune couple vint s'asseoir près de lui, il n'y prêta pas d'attention particulière. Leurs premiers mots échangés dans un ton plutôt complice éveillèrent à peine sa curiosité. C'est un moment particulier de leur conversation qui retint son attention.


- Je te promets que je me ferai pardonner... On se fera un restaurant à mon retour. D'accord ?

- C'est pas tout à fait la même chose un restaurant à ton retour. C'est la deuxième fois que tu n'es pas là pour mon anniversaire, et tu seras là pour des amis qui ne s'en souviendront pas dans dix ans. Moi je me souviendrai que tu n'étais pas là pour mes 34 ans.

- Ce ne sont pas des amis ce sont des investisseurs. Et l'essentiel est d'être là pour tes 35 ans non ? Tu ne préfères pas ?

- Non, je ne préfère pas non ! J'aimerais fêter avec toi tout ce qui doit se fêter, et toi tu préfères fêter des signatures de contrat !

- Oui et bien ces signatures de contrat que tu abordes avec dédain ce sont celles qui te permettent de t'habiller comme tu aimes !

- Je préfèrerais que tu me déshabilles comme j'aime ! Mais tu ne me regardes plus ! Je suis comme un tableau que tu as accroché avec fierté que tu ne regardes plus ! C'est à peine si tu fais la poussière de temps en temps !

- Parlons-en du tableau ! Ce serait pas mal qu'il garde ses couleurs vives le tableau ! Parce qu'elles ont tendance à passer avec le temps ! Tu es terne !

- Mais parce que c'est toi qui allonges mon temps ! C'est la seule chose que tu sais allonger avec une régularité déconcertante ! Je ne trouve pas le temps long, c'est toi qui l'inventes ! Aime-moi et nous n'aurons jamais assez d'heures pour remplir une journée de bonheur ! Aime-moi ! Tu comprends ça ?

- Mais toi aussi aime-moi ! Tu ne peux pas attendre que tout vienne à point pour satisfaire tes manques au moment exact de tes caprices ! C'est un tout ! Tu te rends compte de ton exigence ? Et comment ce sera quand on sera vieux ?

- Et bien justement ! Ce sera comme ça ! Alors puisque tu es si difficile, profite du moment où je peux te plaire ! Parce que si tu prends autant de distance avec mon enveloppe trentenaire, Dieu sait où tu seras quand ma peau sera aussi froissée qu'une boule de papier qu'on défait après des années de repli sur elle-même !

Raoul regardait en direction du couple depuis quelques minutes déjà. Il prit alors la parole :

- Pardonnez-moi jeunes gens de m'introduire dans votre conversation ainsi mais je veux absolument vous offrir quelques réponses à vos questions hurlantes...

- Je... je vous en prie... Nous avons un peu crié c'est vrai, excusez-nous...

- J'étais à votre place il n'y a pas si longtemps. Le couple que je formais avec ma femme ressemblait au vôtre. Vous savez, les lendemains sont parfois beaucoup plus proches que ce qu'il n'y paraît. Je vais prendre un exemple qui vous semblera sans doute étonnant mais il a le mérite de bien définir ce que je veux vous dire. Pensez à tout ce que vous gardez pour plus tard. Les livres qu'on achète pour les lire plus tard, les films qu'on regardera plus tard, les voyages qu'on voudrait faire un jour, cette vaisselle qu'on sort pour les moments particuliers qui n'arrivent jamais, quand ce temps-là arrive, il est souvent trop tard. Ma femme s'appelait Simone. Il est arrivé qu'on oublie de s'aimer, qu'on se lasse de s'aimer, qu'on installe la paresse sur le trône de notre quotidien et qu'on cède à son influence totalitaire. Le roi paresseux est vicieux, il vous fait toujours croire que c'est l'autre qui ne fait rien, qui prend ses distances, qui dépose les armes fleuries du combat que mérite l'amour, le couple. Vous profitez alors de ces arguments déformants pour nourrir votre propre abandon. Et vous allongez le temps, c'est vrai, vous l'allongez ensemble, vous l'étirez jusqu'à ce qu'il casse. Sa rupture vous donne un élan nouveau, dans un sens opposé, avec une vitesse grisante qui change la perception des choses. Mais juste après le mur d'arrivée, au moment de vous relever, peut-être des années plus tard, vous vous souviendrez de ces temps bénis de la jeunesse qui n'avaient besoin que de votre légèreté. Pas du poids de vos angoisses. Levez-vous tous les matins comme si c'était votre dernier jour ensemble. Vivez chaque jour comme s'il devait être l'écrin de l'héritage que vous vouliez laisser à l'autre. Aimez-vous, sur une peau lisse ou froissée, peu importe. Quand une lettre rencontre un regard qui sait la lire, elle n'a pas besoin d'enveloppe, elle ira loin. Et on la lira longtemps. Même après la fin du regard. Vous ne pouvez pas savoir comme son regard me manque...

- Merci Monsieur...



Franck Pelé - textes déposés SACD - Mars 2014

jeudi 13 mars 2014

Les diamants sont éternels




- Oui chérie...

- Raoul, je suis rentrée un peu plus tôt et je voulais te dire que j'avais envie de passer du temps avec toi...

- J'adorerais moi aussi mais je travaille là...

- Quel film ?

- Les diamants sont éternels. Et on commence à peine une scène qui devrait être assez longue.

- Joli titre... C'est quoi ce bruit d'eau ?

- Je suis dans une baignoire.

- Avec de l'eau ?

- Evidemment avec de l'eau pas avec du lait. Remarque ça aurait fait le même bruit...

- Et tu es nu ?

- Simone, quand tu prends un bain tu mets un tailleur ?

- Non mais je veux dire complètement nu ?

- Bien sûr que non, j'ai un maillot de bain.

- Que tu as acheté ?

- Non on me l'a fait.

- Qui "on" ?

- La costumière.

- Du "sur-mesure" ?

- Toujours oui. Je représente l'élégance british je ne vais pas m'habiller en Tex.

- Et pourquoi pas puisque personne ne le verra à l'image ton maillot ? Ah ! Grillé le british !

- Mais parce que même entre les prises je me dois de rester élégant ! On ne reste pas dans la peau du personnage par intermittence !

- Et avec combien de femmes tu tournes ? Enfin tu tournes... façon de parler...

- Arrête cette ironie... Ce sont des actrices, elles sont deux, Jill et Lana.

- Je penserai à toi quand je vais enfiler mon petit gilet en laine tiens...

- Simone, arrête merde !

- Bah alors James, qu'est-ce que c'est que ce langage ?

- C'est quoi cette jalousie de province ???

- Cette jalousie de province ? Et toi ? C'est quoi ce comportement de veau de ville ?

- Mais c'est toi qui fait du théâtre là !

- Non, non, veau comme un veau, V.E.A.U.   Et pourquoi elle doit durer longtemps cette scène de bain ?

- Parce qu'elle va nécessiter plusieurs prises et qu'on enchaîne avec trois scènes dans la chambre.

- Bah tiens... Et là aussi y'aura plusieurs prises évidemment... Tu me prends pour une truffe Raoul ? Moi quand j'ai envie que tu rentres dans la peau de mon personnage, c'est une seule prise, à chaque fois ! Et j'ai même pas dit moteur que t'as déjà clapé !

- Quoi j'ai déjà clapé ?

- Le clap de fin !

- Mais tu dérailles complètement ma pauvre chérie, tu me dis toi-même que tu adore tout, la mise en scène, les décors, le scénario, l'interprétation, la production ! Le montage ! Alors tu mens ?

- Tu mens quand tu joues ?

- Bah non, j'incarne.

- Et bien moi pareil, j'incarne. Donc oui, j'adore tout le film quand je joue la fille qui adore tout le film. Même les effets spéciaux. Mais là, je joue la fille qui a un peu de mal à accepter que son mec passe la journée à se taper un gilet en laine...

- Jill et Lana... Et je ne me les "tape" pas, je joue la comédie avec eux.

- ...voilà si tu veux... je joue donc la fille qui a un peu de mal à accepter que son mec passe la journée à jouer la comédie avec Jill et Lana pendant qu'elle attend chez elle bien sagement qu'il ait fini avec ses fantasmes... Tout en espérant qu'il lui restera un peu de désir pour elle après avoir tout donné à ses copines de jeu !

- Mais c'est mon métier bordel ! Je joue la comédie, je suis acteur ! (Il tape dans l'eau de colère et s'en met partout, éclaboussant toute la pièce et l'accessoiriste) Qu'est-ce qui te prend ? Tu as toujours compris qui j'étais, ce que je faisais, tu as toujours su compartimenter comme je sais le faire, c'est quoi ton problème ???

- Et ben là j'ai plus envie de compartimenter ! J'ai envie d'être toute seule dans le train ! Avec toi qui conduis ! Et qui m'emmène vers le bonheur !!! T'en as qu'un, un diamant Raoul ! Un seul ! Et il ne tient qu'à toi qu'il soit éternel ! Alors soit tu rentres tout de suite soit je débarque sur le plateau et je m'occupe de tes copines à un point que tu n'imagines pas ! Je peux te dire que ça va être très compliqué pour elles d'être raccord pour les scènes qui vont suivre ! A moins qu'on rajoute une tigresse en furie dans le scénar ! Et ta costumière, si je la croise c'est moi qui lui fais le maillot !

- Mais je ne peux pas abandonner le tournage d'un James Bond parce que tu fais un caprice !!!

- Raoul, je te préviens, si tu n'es pas là dans une heure, je te dirai non à tout ! Notre couple ce sera James Bond contre Docteur No ! Ce sera zéro zéro sexe !!!




Franck Pelé - textes déposés SACD - mars 2014

vendredi 14 février 2014

Lovely day



- Je t'aime ma chérie... Tu es belle comme le jour... J'ai une chance formidable de t'avoir...

- Ah on est déjà le 14 ?

- Quoi on est déjà le 14 ? Comme si je ne te disais ça qu'à la Saint Valentin...

- Bah écoute mon amour, tu me le dis de temps en temps mais rarement comme ça... On sent qu'il y a une motivation spéciale là, on dirait un petit garçon qui fait une surprise à sa mère parce que sa maîtresse lui a dit comment il fallait faire la veille...

- Sauf que je ne suis pas un petit garçon et qu'on n'a pas parlé de toi avec ma maîtresse la veille ! Si j'avais su, je serais parti bosser sans te réveiller tiens... Au moins j'aurais pas été contrarié...

- Oh il est contrarié mon bébé... Viens là... Allez viens... Mais si, tu as bien fait... Et puis si tu étais parti sans rien me dire, tu sais bien que je t'aurais appelé au bureau pour te pourrir et je t'aurais fait la tête toute la soirée et toutes celles de la semaine sans faute...

- Tu vois que c'est bien cette journée, on tombe un peu les masques, on se dit tout... Tu n'aurais jamais avoué tout ça un autre jour qu'aujourd'hui...

- On tombe les masques ou on les met ? Pourquoi on se dit des belles choses une fois par an si c'est le jour où on tombe les masques ? On joue à ne plus rien cultiver toute l'année sous prétexte que tout est acquis ? Tu ne crois pas que c'est toute l'année qu'il faudrait tomber les masques ?

- Je ne suis pas sûr non. On est dans le vrai toute l'année. Quand tu fais la vaisselle avec l'éponge des lavabos et des chaussures, ça me gonfle, quand tu casses quelque chose tous les trois jours parce que tu ne fais jamais attention à ce que tu fais, ça me gonfle, quand tu me jettes mes journaux que je n'ai pas encore lus ou que tu effaces mes enregistrements parce que tu ne comprends rien aux télécommandes alors que je t'ai expliqué mille fois, ça me surgonfle ! Quand les assurances auto nous coûtent un bras et une jambe parce que tu conduis n'importe comment, je suis au bord de l'explosion, quand dès que j'ai envie de toi tu es trop fatiguée et que je dois le comprendre alors que si c'est moi qui ne suis pas disposé quand tu as envie, ça veut dire que je ne te regarde plus, que je t'aime plus, que j'ai envie de la voisine, etc... j'explose ! Et dans ces cas-là, je n'ai pas de masque, et je n'ai pas envie de te séduire ou de te dire les mots les plus romantiques qui soient Simone... Et pourtant je t'aime profondément.

- C'est vrai... Tu as raison... C'est vrai que quand tu laisses tes chaussettes et tes caleçons un peu partout dans la maison, je te les ferais bien bouffer en salade... Quand tu te mets dans ton fauteuil au moment où il faut ranger la cuisine, je t'aime à peu près autant qu'un fonctionnaire de la préfecture qui baisse son rideau juste quand c'est mon tour après deux heures d'attente... Quand tu me fais une scène parce que j'ai souri à mon voisin de droite au dîner alors que tu as fais une thèse sur les seins de sa femme toute la soirée, j'ai des envies de procès. Quand tu t'arrêtes juste avant mon orgasme pour me demander si j'aime ce que tu fais, j'ai envie de t'emplâtrer la tronche dans ton écran plat ! Et dans ces cas-là, c'est vrai, je n'ai pas de masque non plus, et je n'ai pas du tout envie de te séduire Raoul. Et pourtant je t'aime profondément.

- On est donc bien dépendant de cette journée de l'amour...

- On est con hein...

- A ce point, ça mériterait presque une consultation...

- C'est vrai que tu m'aimes profondément ?

- C'est bien simple, de toutes celles que j'ai connues, il y en a au moins... sept qui resteront gravées pour toujours. Et tu es dedans.

- Tu plaisantes là ?

- Quoi ? C'est bien sept... Attends, tu sais que j'ai connu beaucoup de femmes dans ma vie alors être dans les sept c'est quand même une méchante preuve d'amour !

- Raoul, je crois que t'as raison, il va falloir qu'on consulte. Parce que je ne m'explique pas pourquoi j'ai quitté tous les hommes qui m'ont donné du plaisir ni pourquoi j'ai gardé le seul qui me le gâche avec une constance qui frise la rigueur professionnelle !

- Mais je plaisante mon trésor...

- Ne me touche pas ! On va redistribuer les richesses en fonction du mérite... T'as intérêt à t'acquitter d'un maximum d'amendes honorables si tu ne veux pas que le trésor devienne public ! Et si j'étais toi, je la jouerais pleine d'humilité et d'attention parce que j'ai toujours refusé aux contribuables intéressés de revenir vers moi mais si tu bouges UNE oreille, je peux te dire qu'il va y avoir une explosion des impôts sur le revenu !

- Pardon... Tu es l'amour de ma vie... j'y vais... bonne journée ma chérie... Je t'aime. Bonne fête...

- Oui c'est ça bonne fête.

Raoul met sa veste, son manteau, son chapeau, ouvre la porte de la porte de la chambre, sort et referme doucement derrière lui. Puis il ouvre la porte à nouveau et dit à Simone :

- Et puis franchement tu es dans les trois, sûr.

Simone saisit alors le vase sur sa table de chevet et le balance avec vigueur en direction de Raoul qui l'évite de justesse en fermant promptement la porte et en hurlant :

- Faudrait que je revoie les deux autres pour voir comment elles ont vieilli mais je suis sûr que tu peux jouer l'or ! Bonne journée mon amour !

Dix minutes plus tard, Simone appelle sa sœur au téléphone pour lui raconter l'anecdote, c'est à un certain moment de la conversation qu'elle a compris que l'exercice du couple était des plus délicats :

- Tu te souviens de Jean-Pierre ? Il était beau comme un Dieu... Je me demande comment il est aujourd'hui... Et Gérard... alors lui il m'a inventé le huitième ciel... A bien y réfléchir, je pense que Raoul est dans les trois... Tu crois qu'il va bien le prendre si je lui dis ? C'est vrai que c'est quand même flatteur d'être dans les trois...

- C'est fou qu'on ne puisse s'empêcher de prendre du recul sur certaines idées ou certains mots alors qu'on a exactement les mêmes... Tu vois Simone, si Raoul embrassait une autre femme, tu le comprendrais, et s'il était ton meilleur ami, tu lui dirais à quel point il a raison, mais en étant sa femme, tu trouveras mille arguments pour lui expliquer pourquoi son comportement est incompréhensible et digne du plus grand des salopards...

- Je sais. Et si j'embrassais un homme, mon meilleur ami me comprendrait, mon mari me salirait pendant des siècles... C'est fou comme le couple est de mauvaise foi...

- Un peu comme cette Saint Valentin...

- Tu sais quoi Paulette ? A partir de cette année, on fait le contraire. Je vais lui dire des mots doux tous les jours, il va me dire les siens tous les jours, et le 14 février, on vide nos sacs, on se pourrit jusqu'à l'os, je le laisse me mettre une fessée et lui il me laisse l'appeler Brad quand j'ai l'extase sur le palier, j'invite sa mère pour la recadrer et lui pourra se lâcher sur mes parents, je me gare au frein à main avec sa bagnole et il pourra s'acheter un disque dur plutôt que m'acheter une bague ! On va s'aimer violent ! On va s'aimer costaud ! On va ouvrir les vannes, lâcher les chiens, je vais a-do-rer la Saint Valentin !




Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2014

mercredi 12 février 2014

Tailleur pour dame


 
 
- Je peux savoir ce que vous faites exactement ?

- J'essaie de mesurer votre beauté.

- Alors là bon courage...

- Serait-ce là un conseil plein de vanité ?

- Comment osez-vous penser une chose pareille ? Pas du tout, c'est un conseil plein d'amour et de lucidité.

- Plein d'amour ? Vous m'aimez Simone ?

- Pardonnez-moi de vous décevoir... Je parlais de l'amour exceptionnel que j'ai pour le seul qui sache mesurer ma beauté.

- Et comment s'appelle ce génie ?

- Raoul.

- Alors Raoul a réussi... Mais comment a-t-il fait pour réussir ce qu'aucun homme n'avait réussi avant lui ?

- Il m'a écoutée, il a pesé mes mots, mon regard, mes pour et mes contre, il a sondé mes silences, mes non-dits, il a voyagé entre mes lignes, en apnée, jusqu'au plus profond de mon âme. Il a pris le temps de détailler chacune de mes couleurs et de les mélanger entre elles, puis aux siennes, il a compris mes vides, mes pleins, il a gravi mes sommets, il a ravi mes courbes, il a joué toutes les notes de ma voix, il sait les chanter, leur offrir le plus bel écho qui soit. Il a estimé toutes les distances entre mes doutes et mes certitudes, il a rapproché toutes mes zones d'ombre de la lumière, il a déchiffré toutes mes équations, résolu toutes mes énigmes. Voilà comment il a mesuré ma beauté. En la révélant.

- C'est là tout le génie de l'amour, comme de la beauté... Se laisser mesurer pour exister... Et surtout trouver son autre, qui saura prendre les mesures qui s'imposent. Quelle chance vous avez tous les deux...

- Ne cherchez pas à mesurer ce qui plaît à vos yeux, écoutez ce qui vous pousse à vous dépasser, suivez l'instinct qui vous emporte, voyagez sans réfléchir, laissez-vous porter par ce qui est écrit pour vous, jusqu'à la conscience du bonheur d'être arrivé. Vous mesurerez alors tout le chemin parcouru...
 
 
 
Franck Pelé - textes déposés - février 2014

mardi 11 février 2014

L'éternité du violon


- Mon Père... Je viens vous avouer quelque chose...

- Confessez-vous mon enfant...

- Non, seuls ceux qui croient se confessent, moi je viens avouer que je ne crois pas en Dieu.

- Pourquoi ne croyez-vous pas ?

- C'est de la connerie tout ça... C'est juste pour donner un peu d'espoir à l'humanité, pour éviter le chaos avant le vide éternel... Il n'y a personne. Que dalle !

- Chuuuut... Je respecte toutes vos idées mais soyez claire, douce, et respectueuse de l'endroit, même si vous ne croyez pas en Celui qui vous y accueille...

- Pardon... Il n' y a personne. On meurt, on crame ou on pourrit sous une pierre, bref, fin de l'histoire. La pluralité des religions discrédite la religion en général. Les livres comme la Bible, ce sont des bouquins écrits par des hommes parmi les plus grands manipulateurs de conscience de l'Histoire, non, il n'y a personne... Sinon ma mère serait encore en vie, après toute sa dévotion, sa foi inébranlable... Si Dieu existait, il n'y aurait pas de guerres, pas d'injustice. Non... On n'était rien avant la vie, on ne sera rien après la mort. Vous imaginez le bordel au Paradis depuis le temps ?

- S'il vous plaît...

- Le bazar pardon... On est du gaz, de l'énergie, de la physique, de la chimie, un heureux hasard a provoqué la vie mais après le show, c'est tout le monde au vestiaire, lumière éteinte. Et ça dure un moment... Je vais y aller parce que je vais pleurer là...

- Restez là...

- Non mais vous vous rendez compte ??? On n'existe plus jamais ??? Jamais !!! On s'emmerde à se faire belle, à s'accepter, à faire des efforts, on apprend à aimer, à faire des enfants, à les élever, à comprendre la vie, à supporter ses vices, à jouir de ses plaisirs, à vieillir sereinement, et quand on commence à maîtriser son jeu c'est la fin de l'histoire ? Non mais c'est horrible ! Et ne me parlez pas de la réincarnation hein... Je n'en ai rien à cirer de tout recommencer dans la peau d'une autre si je ne me souviens pas de tout ce que j'ai appris, et surtout de qui j'étais avant. Et encore, là, je parle de la peau d'une autre... Si je reviens en tant que tortue des Galápagos, faudra être costaud pour m'expliquer les avantages...

- Vous voulez bien m'écouter maintenant ?

- Vous allez me faire acte 2 scène III, merci, c'est bon...

- Non. Je ne suis pas un Père comme les autres. Je ne croyais en rien, comme vous. J'ai connu de belles histoires d'amour, j'ai surtout aimé une femme comme aucune autre, la mienne. Elle était toute ma vie. Je pensais l'avoir perdue à jamais quand elle est morte il y a cinq ans, déjà. Et puis un soir, alors que j'assistais à un concert, j'ai compris qu'il y avait quelque chose bien au-delà de la vie, j'ai compris la magie qui nous enveloppait en regardant un violon.

- Un violon ?

- Je regardais toute la partie des cordes de l'orchestre, les violoncelles, les contrebasses, les violons... Et en réfléchissant sur la magie du violon, j'ai compris qu'il n'y avait pas de hasard. A l'origine est le verbe, nous devons chercher les accords. J'écoutais la pureté de la musique jouée par le violoniste et je me disais que c'était le fruit d'une quête absolue. Le violon devait exister. Pourquoi a--il cette forme et pas une autre ? Pourquoi faut-il un archet et pas autre chose ? Pourquoi valider ces notes ? Les trouver justes ou non ? Aurait-on pu passer à côté du violon ? Je suis sûr que non. Le violon existe parce qu'il a été écrit, ou pensé, soufflé. Il n'est pas le fruit du hasard.

- Pourquoi ?

- Le hasard l'aurait moins bien réussi. Le violon ce soir-là, n'a pas eu de sanglots longs, il n'a eu que des sourires caressants, il a joué l'hymne à l'espoir, j'ai fêté avec lui la naissance de ma foi. Je me fous de savoir ce qui est écrit dans les livres, comment ou en qui il faut croire, Dieu c'est ce violon, cette musique, cette évolution divine qui offre les plus beaux frissons quand on en caresse les cordes avec confiance et maîtrise, avec amour et générosité. Le violon ce n'est pas une idée de génie qui trouve sa place dans les siècles parce qu'elle est géniale, l'idée de cet instrument voyage par delà les temps parce qu'elle est divine. Ne cherchez pas à trouver des réponses à vos questions, nous ne sommes pas équipés intellectuellement pour trouver des réponses qui remettraient en cause le principe même de la foi. La foi est un pari. Je n'ai pas fait celui d'un livre Saint. J'ai fait celui du violon, comme d'autres ont fait le pari d'un coucher de soleil, d'un sourire d'enfant ou de la beauté des étoiles pour expliquer l'irrationnel. Quand le violoniste a joué, quand sa musique m'a emporté jusqu'aux origines du monde, j'ai vu ma femme danser. Depuis je viens ici, pour dire aux gens comme vous qu'après le silence, il y aura de la musique.

- Merci mon Père...

- Appelez-moi Raoul.




 Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2014

vendredi 7 février 2014

Mon manège à moi c'est toi



- Simone !

- Quoi ?

- J'ai un problème !!

- Quoi ???

- Je ne me souviens plus de la fin de la chorégraphie !

- Hein ? Mais on l'a répétée cent fois ! Tu me lèves les jambes d'un coup sec, tu me saisis à la taille quand je t'attrape aux hanches et tu me poses à l'endroit en me faisant basculer !

- Ah non j'y arriverai jamais... J'ai plus de forces... Je te lâche... t'es prête ?

- Mais t'es malade ? Je vais me fracasser sur un mur ou sur des gens !

- Si c'est un mur j'ai de l'aspirine, si c'est des gens tu feras peut-être une belle rencontre ? Qui sait... Tu es devenue trop lourde pour moi là...

- Trop lourde ? Raoul, si tu me lâches, ne rate pas ton coup, je te le conseille ! Parce que dès que j'atterris, c'est toi qui décolles ! Et t'auras quelques dents à déclarer à la douane !

- J'en peux plus...

- Remarque, je suis peut-être lourde mais toi t'es plutôt léger pour m'envoyer en l'air, pour une fois que je plane, je ne devrais pas me plaindre !

- Je vais te lâcher...

- Sur ta mère ! Lâche-moi sur ta mère ! Je vais soigner ma sortie comme ça ! Je vais lui faire une tronche de tatami !

- Qu'est-ce qu'elle t'a fait cette pauvre femme ?

- Mais rien ! Rien justement ! Elle n'a aucune émotion sur rien à part son petit garçon de 49 ans ! Regarde ! Tu ne trouves pas qu'elle a une tête de tatami en puissance ? Ca n'a aucune émotion un tatami, comme ta mère ! Vas-y bonhomme, donne-moi de l'élan, ça va swinguer dans les jupons de la reine !
 


 Franck Pelé - textes déposés - Février 2014

Psychose

 
 

 
- Raoul !!! Qu'est-ce que t'as fait !!!
 
- Quoi... J'ai laissé un peu de poils dans la baignoire ? Je n'ai pas remis le shampooing exactement à sa place ? J'ai déréglé le pommeau de douche de quelques millimètres ? Tu me gonfles avec ta psychose du propre et du détail Simone...
 
- Mais Raoul, qu'est-ce que tu as mis dans mon gel de douche intime ???
 
- J'ai mis du colorant bleu... Pour que tu vois la vie avec un peu plus de légèreté...
 
- De légèreté ? Mais c'est du colorant indélébile ! Tu as mis le colorant des maquettes du petit et c'est du colorant permanent !!!
 
- Quoi ?
 
 
 
 
- Regarde la tronche de ma toison ! On dirait la Schtroumpfette !!! Je vais être obligée de m'épiler complètement comme les femmes du futur !!! C'est de l'entretien Raoul ça ! C'est pas un fouillis hasardeux comme celui qui sert de nid à ta fierté ! Regarde-moi ça ! J'ai l'impression d'être un échantillon Mondial Moquette !
 
 
 


- Je suis désolé...

- T'es désolé ??? Est-ce que je touche à ta touffe moi ? Est-ce que je touche à ta touffe Raoul quand tu me gonfles avec tes psychoses ???

- En même temps ça change... C'est bleu électrique.

- Pardon ??? Ca change ??? Raoul, demain matin je te jure que tu te réveilles avec le flamand aussi rose que son environnement ! Fais tes adieux au lugubre, au petit matin t'auras le buisson ardent et le machisme en bandoulière ! Passe-moi ma serviette !

- Et avec du dissolvant, ça ne partirait pas ?

- Passe-moi ma serviette !!!





Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2014




Invisible



L'homme invisible rentre chez lui, dans un trois-pièces avec terrasse qu'il partage avec sa femme, invisible elle aussi depuis une surexposition à des rayons gamma lors d'un séminaire sur les particules extraordinaires. Comme d'habitude, Raoul pose ses clés sur la console dans l'entrée et jette son manteau sur le fauteuil. Il entend alors la voix de Simone :

- Oh !!! Doucement là !

- Oh pardon... Je ne t'avais pas vue...

- Très drôle.

- Bon ça va comment je peux savoir aussi ? Je ne vais pas tâter tous les endroits de l'appar...t à chaque fois que je rentre pour voir si tu es là !

- Ouvre les yeux, ça ne marche pas nous deux.

- Pourquoi tu dis ça ? On est fait l'un pour l'autre plus que n'importe qui !

- Mais c'est ingérable ! C'est une relation de confiance impossible ! Je ne peux même pas me confier à ma meilleure amie au téléphone parce que je me demande si tu es là. Je sais que tu me le dirais mais avec le cynisme ambiant, tout est possible...

- Oui enfin quand tu lui as raconté que tu faisais tes courses à poil pour profiter de cette folle liberté permise par l'absence de regards sur toi tu t'es quand même pas mal confiée...

- L'enfoiré... J'en étais sûre... C'est bon je me tire...

- Rrrrooo... arrête un peu, je plaisante, ça va... C'est la seule conversation que j'ai entendue et c'était complètement par hasard, je te jure.

- Non, ça ne sert à rien Raoul. De toute façon, on ne se voit jamais...

- Peut-être mais l'avantage c'est que tu ne me diras jamais que je ne te regarde plus comme avant...

- Moi j'ai envie de voir ta tête, tes artifices, ton image, ta moue, tes grimaces, tes larmes, ton sourire, ton regard, tu comprends ? J'en ai marre de tout sentir, de tout ressentir, j'en ai marre de ton être, je veux ton paraître, je veux l'expression de toi, je veux te voir merde ! T'es comme un rêve qui me parle et je ne te vois jamais, je ne me réveille jamais, j'aime une voix, une présence mais je ne sais pas à quoi tu ressembles !

- Je ressemble exactement à l'idée que tu te fais de moi.

- C'est marrant... J'ai l'impression d'avoir déjà vécu cette scène... Tes mots à l'instant, le ton de ta voix, tout ça...

- On appelle ça le "déjà-vu" je crois... Et j'avais un visage dans cette scène ?

- Oui...

- Tu vois qu'on peut tout voir.

- Peut-être que j'ai fait disparaître ton image dans ma réalité... Pour mieux te garder... Tu vois ce que je veux dire ?

- Je vois juste que tu voulais partir il y a deux minutes parce qu'on ne se voyait jamais... T'es chiante Simone...

- Oui mais je ne vieillis jamais... Tu me quitterais si tu me voyais vieillir ?

- Pour une plus jeune qui ne pourrait voir sa beauté se refléter dans mes yeux ? Pour une visible qui ne ferait que se montrer pendant que je me tuerais à lui démontrer que je serais toujours là pour elle même si elle ne me sent pas ? C'est très improbable.

- J'aurais préféré impossible...

- Te regarder est impossible. C'est pour ça que je t'aime, c'est pour ça que je veux te garder. Tu es mon absente omniprésente. Tu es la beauté du vide. La magie du mystère. Tu es la voix du silence. Tu es les contours de mes rêves. Tu n'existes pas à mes yeux, et si tu n'existais pas, mes yeux ne verraient plus rien. Tu es nulle part et tu es partout. Je ne te vois pas, je ne te verrai jamais, mais je pourrais te dessiner les yeux fermés...

- Embrasse-moi...

- Où es-tu ?

- Comme d'habitude, là où tu ne m'attends pas...



Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2014

La moitié d'un autre




En entrant dans la pièce, je n’ai vu que son sourire. Dans une foule de détails, d’informations, de gens, je n’ai vu que le sourire de cette femme que je ne connaissais pas. C’était un dîner d’anniversaire, plusieurs tables étaient dressées au milieu d’un grand loft loué pour l’occasion. On fêtait les quarante ans d’un ami d’enfance, je le retrouvais quinze ans après notre dernière rencontre. Il avait pris un peu d’épaisseur comme une souche s’épanouit sous les sillons dessinés par le temps, mais je voyais toujours le pote de lycée avec son sac US et son keffieh de rebelle qui écoutait Michel Delpech et Enigma. Le plan de table était un très bon plan. C’est ce qu’il se serait dit à ma place. Moi je me suis dit qu’il n’y avait pas de hasard. J’ai surtout pensé que j’allais devoir livrer un rude combat à la raison.

J’étais à la table de son frère, que je connaissais un peu. En face de lui, à ma droite, se tient celle qui se présente comme sa moitié. C’est profond de parler de moitié, ça vous pose un engagement, une certitude. Ils étaient ensemble depuis trois petites années, et elle se disait moitié. Au bout de combien de temps avait-elle conclu à un tel amour deux-pièces ? Pourquoi serait-elle la moitié d’un autre et pas la mienne ? Pourquoi ne saurais-je avoir confiance en l’évidence de notre accord profond en moins de trois minutes ? En me parlant de moitié, ses yeux en demandaient une autre. J’aurais pu éviter d’interpréter ce regard dans le sens des hypothèses les plus heureuses mais elle était tellement plus belle dans mes yeux que dans ceux de son mari. Elle le voyait, elle le sentait, j’en étais intimement convaincu. Nous engageons la conversation et son sourire défait toutes mes tentatives de distance, elle est belle à tomber, à se relever, à partir. Je voudrais remonter le temps jusqu’à son mariage, juste avant qu’elle dise oui, la regarder sans un mot, avec un sourire qui dit tout, sentir son monde raisonnable s’effondrer autour de nous pendant qu’elle m’embrasse et partir en courant en l’entraînant par la main comme Dustin dans « Le Lauréat ». Mais oser détruire les châteaux de cartes et rebattre le jeu d’une vie que seul le hasard a écrit, ça n’arrive que dans les films. Je sens son décolleté qui m’invite à y plonger, je sais ses jambes délicieuses qui sauraient dessiner toutes les courbes de ma croissance, mais je reste sage, je ne donne aucune information, je n’exprime qu’une esquisse de l’expression de ma déstabilisation, comme on voudrait attirer l’attention sur un bouleversement intérieur tout en jurant que tout va bien. Comment cette femme peut-elle être promise à un autre ? Tout d’elle est fait pour moi, elle est pour moi, elle est moi. Elle et moi. Entendez-vous la force de la formule ? Elle et moi. On a tous connu cette impression d’entendre parfaitement tout ce que l’autre ne dit pas, comme cette impression de se dire qu’on se fait des films et finalement, quand par bonheur le couple se forme, l’autre confirme la bonne lecture des signaux envoyés. Et on se sent aussi fort qu’un faiseur de destin.

J’ai eu la chance de connaître de belles histoires dans ma vie, je ne me suis jamais marié mais je me suis engagé à chaque promesse, à chaque regard. J’ai rarement été séduit au point de perdre mes moyens. Quand ça m’arrive, quand je rencontre mon idéal féminin, quand je fais face à la beauté qui me bouleverse, qui m’emporte et me laisse groggy à quelques mètres de mon corps encore en place, assis devant ses yeux, je me sens désarmé. Lamentablement impuissant. Même si cette femme était seule, libre, même si elle me disait son amour, je n’oserais croire que je suis pour elle. Je n’oserais croire qu’elle pourrait ne jamais se lasser de moi, alors que j’ai souvent eu la prétention d’oublier que je pouvais en lasser d’autres qui me plaisaient moins. J’autoriserai le type le plus fade à croire qu’il est plus légitime que moi pour épicer la vie de ma princesse. Mon corps resterait sage devant tout l’or du monde alors qu’il crèverait d’envie de le faire tinter, briller, de faire hurler sa richesse. Je n’oserais ériger le moindre désir devant une femme pour qui je ne voudrais offrir que la perfection. Jamais je ne pourrais prendre le risque d’être celui qui pourrait la décevoir, la trahir, la lasser, la laisser, seule, avec ses regrets de m’avoir choisi, un jour où j’aurais été fort. Je voudrais lui bander les yeux pour être sûr qu’elle ressente ce que je veux lui donner, pour pouvoir la regarder sans qu’elle me juge, je voudrais prendre le temps de sa peau, du pouvoir gigantesque de son charme absolu, je voudrais être le seul homme possible, le seul qu’elle sache capable de combler son cœur, son corps, son âme.

Nous avons parlé de tout et de rien, puisque nous ne pouvions parler de notre amour certain, nous avons parlé de toutes les histoires incertaines qui ont façonné nos cœurs d’aujourd’hui, nos certitudes et nos doutes. A chaque sourire, à chaque connexion alchimique je voulais lui prendre la main, l’embrasser dans le cou, lui souffler mon amour au creux de l’oreille. A chaque minute qui passait, la frustration de savoir que ma moitié était la moitié d’un autre rendait cette soirée insupportable. Plus tard, bien plus tard, longtemps après avoir dansé, après avoir senti l’extase de mes mains sur sa taille, longtemps après avoir aperçu son mari terrassé par l’alcool sur une banquette aussi molle que lui, je suis allé dans la chambre chercher mon manteau. Elle était allongée sur le lit, les yeux fermés et le cœur grand ouvert. Je me suis mis à genoux, je l’ai regardée cent ans, sans bouger, puis j’ai posé ma tête sur sa cuisse, rien de plus. Je l'ai sentie se redresser un peu, en prenant soin de laisser ma tête à sa place. Je ne sais plus si j’ai eu envie de pleurer avant qu’elle passe sa main dans mes cheveux ou juste après, je ne sais plus si cette larme était heureuse ou la signature d’un regret immortel. Je sais juste que j’ai rencontré ma moitié ce soir-là, nous nous le sommes dit à demi-mots, et depuis, depuis que je me suis relevé sans un bruit, sans un mot, depuis que je suis parti après avoir délicatement reposé sa main sur sa jambe orpheline, le vide reste entier.

Elle s'appelait Simone.



Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2014

vendredi 17 janvier 2014

Tout et son contraire




- Quel genre de femme êtes-vous Simone ?

- Comment me voyez-vous Raoul ?

- Je me trompe peut-être mais… je vous vois exactement comme je suis.

- Intéressez-moi. Qui êtes-vous sous le chapeau, sous le manteau, après la peau ?

- Je suis tout et son contraire Madame.

- Vous ne pouviez pas mieux me définir.

- Vous ne pouvez être une contradiction vivante davantage que je ne le suis.

- Celui qui sera plus contrarié que moi n’est pas encore né…

- Je ne supporte pas la vulgarité chez une femme mais si elle sait la distiller intelligemment dans des mots osés ou suggestifs, ma dualité est ravie.

- Je suis très élégante, et aussi humaine que généreuse, c’est comme une marque de fabrique, mais je peux hurler au premier connard venu à quel point son existence est inutile tout en jetant à sa misérable qualité d’écoute les mots les plus fleuris…

- Je peux vous promettre l’éternité de mon amour et demeurer insaisissable à vos yeux.

- Je peux sembler insaisissable et être touchée au cœur comme aucune autre par celui qui m’offrira son éternité. Pas celle qu’il me promettra, je n’y prêterai même pas attention, mais celle que je lirai dans ses yeux.

- Je suis très maniaque, j’ai mille habitudes, je ne supporte pas la paresse intellectuelle ou physique, et je peux être aussi bordélique dans mon antre que dans ma rigueur professionnelle.

- Tout doit être à sa place mais le premier qui m’oblige à ranger pourrait mettre du temps à recoller les morceaux.

- Je n’aimerai aucune autre femme comme je vous aimerai. Mais je regarderai toujours le décolleté de la voisine quand elle se penchera.

- Je ne vous trahirai jamais, mais j’aurai probablement dîné avec le voisin avant que vous n’esquissiez le geste de déboutonner sa femme.

- Je suis foncièrement honnête mais j’ai déjà volé quelqu’un qui n’est pas dans le besoin.

- J’ai déjà eu un grand appartement à Paris, mais la seule chose que j’aimais chez l’homme qui le partageait avec moi, c’est qu’il payait les impôts fonciers.

- Je peux dire oui et penser non.

- Quand je dis non, je rêve de ce qui se serait passé si j’avais dit oui.

- Je suis incapable de choisir et je déteste les gens versatiles et instables.

- Je conduis vite et je klaxonne sur les chauffards quand je marche dans la rue.

- Je suis romantique et j’adore qu’une femme ose tout.

- Je suis très sensuelle mais celui qui ne sait pas ouvrir toutes mes portes n’a aucune chance de trouver l’ivresse.

- J’ai une mentalité de gauche mais je vote à droite. Et quand j’ai une mentalité de droite, je vote au centre.

- Je dors à droite et je vis rive gauche, mais si on essaie de me baiser en partant au petit matin sans tenir ses promesses, le type pourra me déposer tout l’or du monde pour me convaincre d’accepter son bulletin, il n’est pas près de mettre les pieds dans mon isoloir.

- J’adore l’idée du mariage comme engagement ultime et je suis certain qu’il tue la liberté et le désir.

- Il est hors de question que j’aliène ma vie à un seul homme, surtout si la routine fait vieillir ses jolis mots encore plus vite que ses tempes. Mais si je vous aime, vous devrez m’épouser pour m’emporter là où personne ne viendra nous chercher, tout en haut de notre amour. Je déteste les symboles mais celui-là est magnifique.

- Simone, j’ai envie de vous embrasser et je sais qu’il ne faut pas.

- Je suis mariée et je déteste la trahison. Mais ce serait me trahir que de vous ignorer.

- Je devrais me raisonner et mon cœur vous appelle.

- Je devrai vous oublier et je ne penserai qu’à vous.

- J’ai envie de vous comme un homme et comme une femme.

- C’est étrange moi aussi… Vous voudriez me pincer légèrement le sein pendant que nos bouches se racontent tout ce que nous ne nous sommes pas dit et en même temps vous crevez d’envie de suggérer vos caresses en frôlant leur destination… Vous voulez me provoquer, me maîtriser autant que me protéger et m’aimer comme une sainte… C’est que vous vouliez dire ?

- Exactement… Et vous, vous voulez m’insulter et refuser de croire en mes mots, vous voulez me gifler d’avoir osé vous toucher, d’avoir osé penser à vos lèvres alors qu’elles ne peuvent être partagées… et vous ne pouvez réprimer cette envie de me tirer légèrement les cheveux pour avoir une prise sur ma tête aussi puissante et certaine que votre envie de vous abandonner à moi, pour pouvoir la poser avec autorité sur la naissance de vos seins, m’invitant avec vigueur à écouter l’incroyable rythme de votre cœur qui explose…

- Un homme fin et mal élevé, le plus généreux de tous et le plus égoïste, le plus vrai et le plus calculateur, le plus désirable et le plus insupportable…

- Une femme élégante qui sait la beauté débraillée, la mieux éduquée de toutes et la plus piquante, la plus sincère et la plus menteuse, la plus parfaite et la plus imparfaite…

- Vous êtes mon idéal, celui que je ne veux pas…

- Je suis né pour vous, c’est écrit, et je ne crois pas au destin…

- Vous aviez raison, je suis exactement comme vous.

- Je ne sais pas si vous pourrez m’aimer toute une vie. Vous en croyez-vous capable ?

- Je vais vous dire non, je vais vous dire de ne plus me rappeler, de ne plus m’écrire, je vais vous dire que je ne suis pas la femme que vous croyez. Et vous savez pourquoi ?

- Dites-moi.

- Parce que vous êtes le seul à savoir que je suis tout le contraire de ce que je viens de vous dire…

- Adieu Simone.      Je vous appelle demain.





Franck Pelé – textes déposés SACD – Janvier 2014