Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 27 mars 2014

Le temps long



Raoul lisait son journal comme tous les matins, sur le banc du parc juste en face de chez lui. Quand un jeune couple vint s'asseoir près de lui, il n'y prêta pas d'attention particulière. Leurs premiers mots échangés dans un ton plutôt complice éveillèrent à peine sa curiosité. C'est un moment particulier de leur conversation qui retint son attention.


- Je te promets que je me ferai pardonner... On se fera un restaurant à mon retour. D'accord ?

- C'est pas tout à fait la même chose un restaurant à ton retour. C'est la deuxième fois que tu n'es pas là pour mon anniversaire, et tu seras là pour des amis qui ne s'en souviendront pas dans dix ans. Moi je me souviendrai que tu n'étais pas là pour mes 34 ans.

- Ce ne sont pas des amis ce sont des investisseurs. Et l'essentiel est d'être là pour tes 35 ans non ? Tu ne préfères pas ?

- Non, je ne préfère pas non ! J'aimerais fêter avec toi tout ce qui doit se fêter, et toi tu préfères fêter des signatures de contrat !

- Oui et bien ces signatures de contrat que tu abordes avec dédain ce sont celles qui te permettent de t'habiller comme tu aimes !

- Je préfèrerais que tu me déshabilles comme j'aime ! Mais tu ne me regardes plus ! Je suis comme un tableau que tu as accroché avec fierté que tu ne regardes plus ! C'est à peine si tu fais la poussière de temps en temps !

- Parlons-en du tableau ! Ce serait pas mal qu'il garde ses couleurs vives le tableau ! Parce qu'elles ont tendance à passer avec le temps ! Tu es terne !

- Mais parce que c'est toi qui allonges mon temps ! C'est la seule chose que tu sais allonger avec une régularité déconcertante ! Je ne trouve pas le temps long, c'est toi qui l'inventes ! Aime-moi et nous n'aurons jamais assez d'heures pour remplir une journée de bonheur ! Aime-moi ! Tu comprends ça ?

- Mais toi aussi aime-moi ! Tu ne peux pas attendre que tout vienne à point pour satisfaire tes manques au moment exact de tes caprices ! C'est un tout ! Tu te rends compte de ton exigence ? Et comment ce sera quand on sera vieux ?

- Et bien justement ! Ce sera comme ça ! Alors puisque tu es si difficile, profite du moment où je peux te plaire ! Parce que si tu prends autant de distance avec mon enveloppe trentenaire, Dieu sait où tu seras quand ma peau sera aussi froissée qu'une boule de papier qu'on défait après des années de repli sur elle-même !

Raoul regardait en direction du couple depuis quelques minutes déjà. Il prit alors la parole :

- Pardonnez-moi jeunes gens de m'introduire dans votre conversation ainsi mais je veux absolument vous offrir quelques réponses à vos questions hurlantes...

- Je... je vous en prie... Nous avons un peu crié c'est vrai, excusez-nous...

- J'étais à votre place il n'y a pas si longtemps. Le couple que je formais avec ma femme ressemblait au vôtre. Vous savez, les lendemains sont parfois beaucoup plus proches que ce qu'il n'y paraît. Je vais prendre un exemple qui vous semblera sans doute étonnant mais il a le mérite de bien définir ce que je veux vous dire. Pensez à tout ce que vous gardez pour plus tard. Les livres qu'on achète pour les lire plus tard, les films qu'on regardera plus tard, les voyages qu'on voudrait faire un jour, cette vaisselle qu'on sort pour les moments particuliers qui n'arrivent jamais, quand ce temps-là arrive, il est souvent trop tard. Ma femme s'appelait Simone. Il est arrivé qu'on oublie de s'aimer, qu'on se lasse de s'aimer, qu'on installe la paresse sur le trône de notre quotidien et qu'on cède à son influence totalitaire. Le roi paresseux est vicieux, il vous fait toujours croire que c'est l'autre qui ne fait rien, qui prend ses distances, qui dépose les armes fleuries du combat que mérite l'amour, le couple. Vous profitez alors de ces arguments déformants pour nourrir votre propre abandon. Et vous allongez le temps, c'est vrai, vous l'allongez ensemble, vous l'étirez jusqu'à ce qu'il casse. Sa rupture vous donne un élan nouveau, dans un sens opposé, avec une vitesse grisante qui change la perception des choses. Mais juste après le mur d'arrivée, au moment de vous relever, peut-être des années plus tard, vous vous souviendrez de ces temps bénis de la jeunesse qui n'avaient besoin que de votre légèreté. Pas du poids de vos angoisses. Levez-vous tous les matins comme si c'était votre dernier jour ensemble. Vivez chaque jour comme s'il devait être l'écrin de l'héritage que vous vouliez laisser à l'autre. Aimez-vous, sur une peau lisse ou froissée, peu importe. Quand une lettre rencontre un regard qui sait la lire, elle n'a pas besoin d'enveloppe, elle ira loin. Et on la lira longtemps. Même après la fin du regard. Vous ne pouvez pas savoir comme son regard me manque...

- Merci Monsieur...



Franck Pelé - textes déposés SACD - Mars 2014

3 commentaires:

  1. Merci Franck, pour ces mots , ces lignes, qui sont autant de fraicheur qu'une rosée matinale sur les plus belles fleurs du jardin.......
    www.lamarmottebleue.fr

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  2. Et comme toujours, un message à méditer au coeur d'une scène de la vie de tous les jours, car c'est bien de ça dont il s'agit. La vie.

    Merci Franck.

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  3. Pourquoi n'ai-je pas eu de Raoul assis sur "le banc de ma vie de couple" pour exprimer ces mots d'une telle évidence qu'elle échappe trop souvent ??? Merci Franck ...en les lisant je sais que malgré tout ça existe !!! ..."l'amour rend aveugle" prend ici un sens tout différent !!!

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