Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mardi 17 juin 2014

Le jour où elle a marché sur l'eau

 
 

Mon chemin était fait de cailloux semés dans une autre vie, d'ornières creusées par les orages et le poids de consciences obscures, certains endroits étaient secs et toujours éclairés d'une lumière sereine, d'autres gardaient l'eau du ciel dans de petites nappes brillantes et grises, consentant à offrir le reflet des nuages résistant à tous les optimismes. J'avais aimé une fois, il y a longtemps.
On ne m'y reprendrait plus.

J'avais connu le frisson, reconnu l'écusson de cette armée de sentiments fleuris, j'avais déposé les armes et m'étais constitué prisonnier avec un plaisir immense. Cet amour avait en lui de splendides couleurs, elles auraient gardé tout leur éclat dans la conjugaison de deux cœurs généreux, mais l'égoïsme et la jalousie finissent toujours par délaver les teintes d'origine. Celle que je pensais choisie par mon cœur avant que ma raison me rappelle le goût de son pouvoir castrateur avait mis beaucoup d'azur dans mon horizon, ses bleus à l'âme avaient fini par noircir mon ciel, les vents dépressionnaires finissent toujours par coucher les tiges les plus fières. Et le printemps ne revient pas jamais aussi vite que celui qui se proclame saison nouvelle.

J'avais été dramatiquement droit et furieusement libre, ou le contraire, mais elle était de ces moitiés qui vous bouffent en entier si vous la laissez multiplier les tentatives de vous soustraire à votre propre nature. Et l'addition était déjà très salée au moment de calculer l'intérêt de ma relation. Je n'étais pas de ceux qui renvoyaient le buffet en cuisine parce que mes goûts avaient changé aussi vite que mes envies. Je savais qu'elle continuerait d'être un dessert idéal pour un autre gourmand, mais je n'avais plus faim d'elle. Ce qui ne m'inquiétait plus, il fallait accepter que l'amour comme les choses de la vie ne soit pas une science exacte dont la qualité se calcule la durée.

Je n'avais plus faim d'amour non plus, et là était ma plus profonde inquiétude. Pourquoi je ne vibrais plus ? Etais-je mort avant de l'être tellement l'idée de toute fin me rongeait de l'intérieur ? J'avais pourtant conscience que toute capitulation face à l'inéluctable ruinerait les années qui devraient être les plus belles, les plus mûres, les plus savoureuses. Il n'y avait plus de frissons au plus profond de moi, plus d'espoir ni la moindre trace de cette insouciance légère qui avait tant fait pour mon être. Ma vie ressemblait à cette flaque, à ce miroir d'eau, alternant des reflets sombres et lumineux, calme, comme après une tempête, comme avant une évaporation qu'on ne sentirait pas venir.

Et puis elle est arrivée. D'un pas décidé et plein de grâce, elle a éclaboussé mon existence de toute sa classe, de toute sa certitude que j'existais pour elle. Elle s'appelait Simone.

Elle est mon chemin, ma lumière, elle est une pluie de réponses sur mes doutes les plus secs, elle a fait pousser les plus belles fleurs du monde partout dans mon désert, elle est mon jardin, mon sanctuaire. Je n'avais jamais aimé avant. J'avais essayé.




 Franck Pelé - textes déposés - juin 2014


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