Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

vendredi 7 février 2014

La moitié d'un autre




En entrant dans la pièce, je n’ai vu que son sourire. Dans une foule de détails, d’informations, de gens, je n’ai vu que le sourire de cette femme que je ne connaissais pas. C’était un dîner d’anniversaire, plusieurs tables étaient dressées au milieu d’un grand loft loué pour l’occasion. On fêtait les quarante ans d’un ami d’enfance, je le retrouvais quinze ans après notre dernière rencontre. Il avait pris un peu d’épaisseur comme une souche s’épanouit sous les sillons dessinés par le temps, mais je voyais toujours le pote de lycée avec son sac US et son keffieh de rebelle qui écoutait Michel Delpech et Enigma. Le plan de table était un très bon plan. C’est ce qu’il se serait dit à ma place. Moi je me suis dit qu’il n’y avait pas de hasard. J’ai surtout pensé que j’allais devoir livrer un rude combat à la raison.

J’étais à la table de son frère, que je connaissais un peu. En face de lui, à ma droite, se tient celle qui se présente comme sa moitié. C’est profond de parler de moitié, ça vous pose un engagement, une certitude. Ils étaient ensemble depuis trois petites années, et elle se disait moitié. Au bout de combien de temps avait-elle conclu à un tel amour deux-pièces ? Pourquoi serait-elle la moitié d’un autre et pas la mienne ? Pourquoi ne saurais-je avoir confiance en l’évidence de notre accord profond en moins de trois minutes ? En me parlant de moitié, ses yeux en demandaient une autre. J’aurais pu éviter d’interpréter ce regard dans le sens des hypothèses les plus heureuses mais elle était tellement plus belle dans mes yeux que dans ceux de son mari. Elle le voyait, elle le sentait, j’en étais intimement convaincu. Nous engageons la conversation et son sourire défait toutes mes tentatives de distance, elle est belle à tomber, à se relever, à partir. Je voudrais remonter le temps jusqu’à son mariage, juste avant qu’elle dise oui, la regarder sans un mot, avec un sourire qui dit tout, sentir son monde raisonnable s’effondrer autour de nous pendant qu’elle m’embrasse et partir en courant en l’entraînant par la main comme Dustin dans « Le Lauréat ». Mais oser détruire les châteaux de cartes et rebattre le jeu d’une vie que seul le hasard a écrit, ça n’arrive que dans les films. Je sens son décolleté qui m’invite à y plonger, je sais ses jambes délicieuses qui sauraient dessiner toutes les courbes de ma croissance, mais je reste sage, je ne donne aucune information, je n’exprime qu’une esquisse de l’expression de ma déstabilisation, comme on voudrait attirer l’attention sur un bouleversement intérieur tout en jurant que tout va bien. Comment cette femme peut-elle être promise à un autre ? Tout d’elle est fait pour moi, elle est pour moi, elle est moi. Elle et moi. Entendez-vous la force de la formule ? Elle et moi. On a tous connu cette impression d’entendre parfaitement tout ce que l’autre ne dit pas, comme cette impression de se dire qu’on se fait des films et finalement, quand par bonheur le couple se forme, l’autre confirme la bonne lecture des signaux envoyés. Et on se sent aussi fort qu’un faiseur de destin.

J’ai eu la chance de connaître de belles histoires dans ma vie, je ne me suis jamais marié mais je me suis engagé à chaque promesse, à chaque regard. J’ai rarement été séduit au point de perdre mes moyens. Quand ça m’arrive, quand je rencontre mon idéal féminin, quand je fais face à la beauté qui me bouleverse, qui m’emporte et me laisse groggy à quelques mètres de mon corps encore en place, assis devant ses yeux, je me sens désarmé. Lamentablement impuissant. Même si cette femme était seule, libre, même si elle me disait son amour, je n’oserais croire que je suis pour elle. Je n’oserais croire qu’elle pourrait ne jamais se lasser de moi, alors que j’ai souvent eu la prétention d’oublier que je pouvais en lasser d’autres qui me plaisaient moins. J’autoriserai le type le plus fade à croire qu’il est plus légitime que moi pour épicer la vie de ma princesse. Mon corps resterait sage devant tout l’or du monde alors qu’il crèverait d’envie de le faire tinter, briller, de faire hurler sa richesse. Je n’oserais ériger le moindre désir devant une femme pour qui je ne voudrais offrir que la perfection. Jamais je ne pourrais prendre le risque d’être celui qui pourrait la décevoir, la trahir, la lasser, la laisser, seule, avec ses regrets de m’avoir choisi, un jour où j’aurais été fort. Je voudrais lui bander les yeux pour être sûr qu’elle ressente ce que je veux lui donner, pour pouvoir la regarder sans qu’elle me juge, je voudrais prendre le temps de sa peau, du pouvoir gigantesque de son charme absolu, je voudrais être le seul homme possible, le seul qu’elle sache capable de combler son cœur, son corps, son âme.

Nous avons parlé de tout et de rien, puisque nous ne pouvions parler de notre amour certain, nous avons parlé de toutes les histoires incertaines qui ont façonné nos cœurs d’aujourd’hui, nos certitudes et nos doutes. A chaque sourire, à chaque connexion alchimique je voulais lui prendre la main, l’embrasser dans le cou, lui souffler mon amour au creux de l’oreille. A chaque minute qui passait, la frustration de savoir que ma moitié était la moitié d’un autre rendait cette soirée insupportable. Plus tard, bien plus tard, longtemps après avoir dansé, après avoir senti l’extase de mes mains sur sa taille, longtemps après avoir aperçu son mari terrassé par l’alcool sur une banquette aussi molle que lui, je suis allé dans la chambre chercher mon manteau. Elle était allongée sur le lit, les yeux fermés et le cœur grand ouvert. Je me suis mis à genoux, je l’ai regardée cent ans, sans bouger, puis j’ai posé ma tête sur sa cuisse, rien de plus. Je l'ai sentie se redresser un peu, en prenant soin de laisser ma tête à sa place. Je ne sais plus si j’ai eu envie de pleurer avant qu’elle passe sa main dans mes cheveux ou juste après, je ne sais plus si cette larme était heureuse ou la signature d’un regret immortel. Je sais juste que j’ai rencontré ma moitié ce soir-là, nous nous le sommes dit à demi-mots, et depuis, depuis que je me suis relevé sans un bruit, sans un mot, depuis que je suis parti après avoir délicatement reposé sa main sur sa jambe orpheline, le vide reste entier.

Elle s'appelait Simone.



Franck Pelé - textes déposés SACD - février 2014

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