Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

vendredi 30 décembre 2011

Le goût des autres



Raoul emmène Simone pour la première fois chez Maurice, son grand-oncle, et sa femme Sylviane. Après avoir sonné plusieurs fois, personne ne répond. Ils attendent leur retour.

- Ils arrivent à quelle heure ? C'est un peu long là, non ?

- On a vingt minutes d'avance Simone, tu n'as qu'à en profiter pour te refaire une beauté, regarde les vitres des voitures, de véritables miroirs...

- On a sept minutes d'avance, pas vingt ! Et puis quand tu reçois, c'est bien d'être là quand les gens arrivent, y'a un minimum quand même. Et il n'y a rien à refaire dans ma beauté. Peut-être cette mèche là... et encore...

- Ils ont dû partir deux minutes faire une course. Tu vas nous faire ton numéro de jamais contente pour le repas de Noël ou c'est une impression ?

- J'ai faim Raoul ! J'ai la dalle ! Tu peux comprendre ça ?

- Oh ça va, c'est pas la faim dans le monde non plus...

- On dit la fin du monde.

- Pardon chère patronne des érudites ! Et le premier degré tu connais ? Où t'es trop gelée pour monter en température ? Je sais qu'on dit la fin du monde ! J'aime bien jouer avec les expressions, tu veux un mot d'excuse ? Dans notre famille, on joue toujours avec les expressions, on leur donne un autre sens, mais c'est volontaire alors je te préviens, ne va pas corriger tout le monde sinon tu vas passer pour une rabat-joie !

- Raoul, tu vas me parler sur un autre ton sinon tu vas rejoindre les deux derniers qui m'ont parlé comme tu viens de le faire, et ils sont pas beaux à voir.

- Tiens donc. Et que leur est-il arrivé à ses braves gens ?

- Ils sont borgnes.

- Et on peut les voir quelque part ?

- Au royaume des aveugles.

- Et pourquoi devrais-je rejoindre tes deux amis ?

- Parce qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont trois ! Et il se trouve que tu as parfaitement le profil depuis cinq minutes. Humour mon chéri, humour...

- Alors là, je m'incline. Tiens, je crois que c'est eux !

Maurice se gare au bout de la rue, aide sa femme à descendre, et tout en pressant le pas, commence à crier :

- Excusez-nous ! Nous étions partis chercher Lydie à la gare, notre cousine de Charente, mais elle a raté son train, du coup, nous avons attendu pratiquement une heure pour rien... Ajoutez la circulation... bref. Vous devez avoir une faim de loup mes pauvres enfants !

Simone :

- C'est pas la faim dans le monde non plus...

Maurice :

- On dit la fin du monde très chère...

- Ah excusez-moi mais c'est exactement ce que je disais à votre petit-neveu il y a un instant. Puis il a ajouté que vous étiez très joueurs avec les expressions françaises dans la famille, alors j'ai voulu entrer dans le cercle en beauté. C'est raté...

- Oh pardonnez-moi Simone ! La faim dans le monde ! Bien sûr, vous avez raison, ce n'est pas non plus la faim dans le monde d'attendre un peu plus que prévu... Vous êtes ravissante. Allez, entrez, Sylviane va nous servir l'apéritif, je retournerai à la gare en début d'après-midi.

- Je suis quand même très curieuse de vos petits calembours là... Faites-moi plaisir, partagez vos trouvailles.

- Simone, ne lance pas Maurice là-dessus, il peut tenir une nuit entière.

- Et bien par exemple, chez nous, pour quelque chose de très compliqué on dit "autant chercher une aiguille dans une botte deux fois". Parce que c'est forcément encore plus compliqué qu'une seule. Quelque chose qui coûte cher, on dit que ça coûte les vieux de la fête, parce que les vieux, dans une fête, sont toujours les plus lourdement armés, en bijoux, billets, fringues... et alcool !

- Très amusant Maurice. Mais vous n'avez rien d'autre à faire ?

- Heu... non.

- Continuez. J'ai la folie des glandeurs...

- Saviez-vous par exemple que le naufrage du Titanic avait donné naissance à une expression qui signifie aujourd'hui "j'ai envie de vomir" ?

- C'est fou... Non, je ne savais pas.

- Et bien le Capitaine du Titanic, en plein naufrage, voyant l'horreur qui se dessinait, a commencé à avoir des nausées, lui qui avait plus de trente ans de mer sans mal de mer ! Son fidèle moussaillon lui demande ce qu'il a et vous savez ce qu'il répond ?

- Faites-moi rêver...

- J'ai les gens du fond qui baignent !

- Vous me faites rêver Maurice ! Encore !

Raoul souffle alors à l'oreille de Simone :

- Doucement quand même chérie... Si tu te paies sa tronche, il va finir par le sentir...

- Mais non, il adore ça... Et puis il vient de vider sa troisième coupe de champagne, il ne pourra bientôt plus sentir grand chose...

- J'en ai une autre Simone ! Par exemple, quand vous êtes trop agressive, toutes griffes dehors, chez nous, on dit qu'il faut savoir arrondir les ongles. Et encore une autre ! Vous savez que votre mari, avant de vous épouser, a connu beaucoup de jeunes femmes...

Raoul :

- Oui, bon Tonton, ça va maintenant, on peut passer à autre chose là, ça va...

- Mais non Raoul, attends ! Je suis très intéressée... Beaucoup de jeunes femmes donc... Et ?

- Et elles sont toutes venues ici, elles dormaient ici, elles mangeaient ici. Elles adoraient notre table.

- Et ?

- Et bien je me souviens de chacune sans exception ! Je les connaissais toutes sur le goût des doigts !

Un grand silence s'installe. Une espèce de froid polaire, seulement réchauffé par le rire gras de Maurice. Sylviane recrachait son bretzel quand Simone enchaîna :

- Non mais ça va pas bien là ?

- Quoi ?

Maurice comprend alors avec effroi le double sens :

- Oh mais non ! Je parlais seulement de leurs goûts culinaires ! Et puis c'était pour le plaisir du jeu de mots, de l'expression !

- Tu crois pas que tu pousses le bouffon un peu loin Maurice là ?

- Simone, arrête.

- Quoi arrête ? Ne me cherche pas Raoul, parce que toi aussi tu vas me connaître sur le goût des doigts ! Mais pas pour les mêmes raisons !

Maurice se balance alors en arrière sur sa chaise, met ses bras derrière sa tête, et laisse apparaître deux énormes auréoles de sueur sous ses bras :

- Simone, je ne voulais pas vous blesser... Vous n'allez quand même pas croire que je manque d'élégance... C'était un jeu !

- Je vais vous présenter le garagiste de ma belle-mère, je suis sûr que vous allez parfaitement vous entendre, vous aurez de profonds arômes crochus !

- Simone, tu vas trop loin.

- Pourquoi Raoul ? Tu ne veux pas qu'on parle du temps où tu courais deux lèvres à la fois ?

- Simone, ça suffit !

- Maurice, je vous sers une septième coupe ? Vous serez tellement beurré que vous allez dormir comme une masse jusqu'à demain midi ! Vous allez inventer une nouvelle expression : faire la masse gratinée !!!

- Simone arrête !!!

- Oh ça va Raoul, ça casse pas trois pattes à un connard non plus, tu n'aimes plus jouer avec les mots ? Je croyais que c'était votre truc !

Simone finit sa coupe d'un trait, se lève, se sert directement dans le plat pour finir le fraisier, envoie le reste du gigot sur le tapis après avoir sifflé le chien et lance, juste avant de claquer la porte :

- ...et ne vous compliquez pas la journée jusqu'au bout, c'est pas la peine d'aller chercher Lydie à quatorze heures...



Franck Pelé - décembre 2011

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