Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

lundi 11 juillet 2011

Et l'aigle devint proie


Simone avait décroché le premier rôle féminin de la dernière pièce de Tennessee Williams, "Doux oiseau de la jeunesse". Sa mère avait assisté à toutes les répétitions de sa fille. En ce jour de juillet 1959, comme à son habitude, Odette fait la belle en racontant aux quelques admirateurs présents son glorieux passé d'actrice. Admirateurs... disons plutôt à tous les journalistes, techniciens ou producteurs qu'elle prenait un malin plaisir à inonder de sa science de la paillette et de la scène. Dans le seul but de les faire luire d'admiration, à un point tel qu'elle pouvait presque se pâmer devant la réflexion de son propre effet sur ces fronts qui ne semblaient pas en mesure de réfléchir autre chose. Un plaisir presque aussi grand que celui qu'elle prenait à détourner les projecteurs pourtant braqués, enfin, sur sa fille.

Simone venait de terminer une longue tirade par des larmes parfaitement maîtrisées, donnant une formidable épaisseur à sa prestation. C'est alors qu'elle entendit sa mère dire à son parterre de buvards :

- Vous voyez, là, c'était pas mal, mais elle peut faire mieux. De toutes façons, elle ne sera pas contente, et elle se contentera du minimum. Je ne sais pas si elle est faite pour ça, je lui ai pourtant tout appris. Si vous m'aviez vue pleurer sur la scène d'Avignon... Vilar était bouche bée... Si il y avait eu un Oscar des larmes, j'étais sans concurrence !

- Bon Maman, merci d'être venue... J'ai du travail, va raconter ta vie au café avec tes amis, invite-les à regarder tes albums photo, fais ce que tu veux mais de l'air...

- Mais enfin Simone, je...

- De l'air !!! Tu m'as tout appris donc tu n'as plus besoin d'être là ! Au revoir ! On s'appelle...

- Pffff... et voilà, c'est encore de ma faute ! Tu vis mal la pression et c'est encore moi qui prends !

- Je vis très bien la pression, mais la tienne, tu as raison, je n'ai qu'une idée en tête, la mettre en bière. Allez, pfuiiit ! Je t'enverrai un faire-part, ouste ! On dégage ! On s'en va !

- Tu ne m'aimes pas, tu n'aimes personne Simone !

A cet instant précis qu'elle allait suspendre un long moment, Simone s'avance droit dans les yeux de sa mère. Elle prend un ton si puissant, si vrai, si sincère, qu'on pouvait entendre les fronts se plisser. Elle regarde celle qui lui a donné la vie, et lui crache ses mots, comme pour lui rendre.

- ça c'est vrai ! Je n'aime personne. Parce que tu ne m'as jamais appris l'amour. Je ne sais pas aimer. Je me demande même si je sais être aimée. Parce que tu ne connais pas ce sentiment, tu ne connais même pas le sens du mot. De l'amour, tu n'en as jamais eu que pour toi, pour ta vie, tes rêves, tes idéaux. Tu en as eu aussi pour les autres, surtout ceux qui savaient te le rendre, ou te rendre belle. Tu as été jalouse de moi, jamais protectrice. Je n'ai jamais été à la hauteur de ton idéal de femme, forcément, il aurait fallu que je sois toi, avec vingt ans de moins !

- Simone !

- On dit souvent que l'amour d'une mère doit être inconditionnel, contrairement à celui du père, qui se mérite. Avec toi, j'ai passé ma vie à essayer de mériter ton amour. Mais finalement, cruel paradoxe, c'est en jouant "Doux oiseau de la jeunesse" que j'ai enfin ouvert les yeux sur l'aigreur et l'indifférence qui dansent dans les yeux de l'aigle maternel. Tu sens que tu perds tes plus belles plumes alors tu veux t'approprier les miennes, après les avoir critiquées pendant des années. Mais tu ne pourrais pas voler avec mes plumes ma chère mère, elles sont trop légères pour une légende comme toi... Tu sais, depuis trois ans on loue mes performances, mon expression, mon talent. Une seule s'accroche encore à m'habiller de ce minimum qu'elle aimerait ne jamais me voir dépasser. Par goût de la défaite sans doute. De la mienne j'entends. Parce que le minimum, ça oui, je te l'accorde, c'est toi qui me l'a appris.

- Non mais vous entendez ? Simone, comment peux-tu dire autant d'horreurs ! Quelle égoïste tu fais ! Je t'ai tout appris, j'ai changé tes couches, mouché ton nez !

- Tu ne m'as rien appris d'autre que le désamour. Et aujourd'hui, pardon, mais je prends la lumière, et je la garde. Parce que c'est moi qu'elle éclaire, c'est moi qu'elle suit ce soir, et qu'elle va suivre pendant ces dizaines de représentations où tu ne seras pas ! Ce soir, c'est moi qui te mouche. Et c'est étrange, c'est moi qui respire mieux...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire