Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 20 octobre 2011

United Colors


Simone et Raoul achevaient leur voyage aux États-Unis. En cet automne 1954, ils avaient décidé de visiter le Mississippi avant de rentrer à New-York pour prendre le bateau du retour. Le fleuve était magnifique, les champs de coton à perte de vue ne résonnaient pas encore du blues de ceux qui y travaillaient mais ils calfeutraient des vérités terribles, invisibles pour l'esthète de passage. Sur le bord de cette route poussiéreuse, Simone remettait son foulard sur ses cheveux pour les protéger des nuages soulevés par le passage des voitures. Le bus arrivait enfin.

Raoul laisse Simone monter avant lui, tout en l'aidant à grimper sur la première marche, si haute qu'elle aurait dû être deuxième. Elle s'adresse au chauffeur, un jeune blond hautain, mâchant du chewing-gum avec des mouvements de mâchoire si grands qu'il semblait vous insulter avant même d'avoir commencé à parler :

- Bonjour Monsieur, deux billets s'il vous plaît. Excusez-moi mais serait-il possible de nous asseoir au dernier rang du bus ?

- Ah non ma petite dame. C'est réservé aux nègres.

- Pardon ?

- Vous savez pas lire ? Regardez le panneau "Colored", vous ne pouvez pas vous asseoir après ce panneau, et puis de toutes façons vous serez bien mieux avec nous, ça sent meilleur...

- Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Vous parquez les gens de couleur ici ?

- On ne les parque pas, on ne se mélange pas, c'est tout. Chacun à sa place. Et la leur, c'est à l'arrière du bus. Alors, vous montez ou pas ? Parce que je ne vais pas passer deux heures à vous attendre.

Simone prend ses billets, croise le regard de Raoul en train de fusiller celui du chauffeur, dont le sourire narquois achève de motiver ses nerfs. Ils vont prendre place au fond, à côté d'un couple de noirs, très étonné de voir ces blancs à côté d'eux, ils prennent même un peu peur. Simone les rassure en leur souriant :

- Depuis quand on vous traite comme ça ?

- Oh... depuis longtemps Madame...

- Mais de quel droit peut-on décréter de telles différences à cause d'une couleur de peau ?

- C'est comme ça Madame, ici, il faut être blanc pour être respecté. Si vous êtes noir, vous êtes moins important que leur chien. Encore moins important que le coton qu'on ramasse pour eux. On est des animaux, des animaux qui parlent. Ça ne semble même pas les étonner...

- Si on pouvait voir la couleur de l'âme, certains auraient un avenir des plus sombres...

C'est alors que le chauffeur se lève, avance jusqu'au fond du bus et lance au couple français :

- Ici, c'est pour les nègres, je vous l'ai déjà dit, alors vous obéissez ou vous descendez immédiatement !

Simone :

- Dis donc espèce de petit con morveux, qui es-tu pour te croire au-dessus de ces gens qui ont le même sang que toi dans leurs veines ?

- Quelqu'un qui sait lire, qui a une éducation et qui est blanc comme neige ! Quelqu'un qui sait réfléchir et discuter, qui sait faire autre chose que courir vite et chanter au lieu de travailler !

- Ah parce que tu sais lire toi ? Et tu sais réfléchir ? Heureusement dis donc, qu'est-ce que ce serait sinon ! Ces gens ont les mêmes droits que toi, ils souffrent bien plus que toi pour mériter un petit peu de confort dans cette vie difficile !

- C'est pas de ma faute si la vie ne veut pas d'eux, la classe supérieure c'est pour les blancs, c'est comme ça !

- Mais quel connard ! C'est pas la vie qui ne veut pas d'eux, c'est toi, et tous ceux qui pensent comme toi ! Ton âme est bien plus noire que leur peau, et la différence c'est qu'eux n'ont pas décidé de la couleur de leur peau ! Alors que toi, tu as tout fait pour refuser de voir les belles choses, tu as repeint ton intérieur en noir, en noir foncé, et tu vis depuis tellement longtemps sans la lumière de l'intelligence que tu ne vois plus rien ! Petit con ! Tu es aussi malléable que ton chewing-gum ! Si demain on te dit que Dieu est noir, tu brûles toutes les églises de ton pays avec tes copains supérieurs ?

- Oh elle va se calmer la bourgeoise là ? Allez, vous descendez maintenant, allez, allez ! Et vite !

Raoul décoche alors une droite au menton du blanc bec qui fait voler le chewing-gum jusqu'au pare-brise quinze mètres plus loin. Il enchaîne une série de gifles en demandant des excuses jusqu'à ce que le chauffeur s'exécute :

- Pardon ! Pardon !!!

Simone :

- Calme-toi Raoul, tu vas lui donner raison à cette ordure...

Raoul, au chauffeur :

- Ecoute-moi attentivement espèce de malade mental, tu vas retourner à ton volant, nous on va rester ici avec nos amis, et si tu bronches une seule fois, je vais te montrer qui c'est Raoul. Parce que j'ai encore jamais ventilé à l'américaine mais quelque chose me dit qu'avec toi je pourrais battre des records !

- D'accord, d'accord...

Le chauffeur reprend sa place, il regarde son visage dans le rétroviseur et dit dans un souffle :

- Pffff.... regardez-moi ça, j'ai plein de bleus partout maintenant !

Raoul quitte alors sa place, arrache le panneau "Colored" et vient l'encastrer entre la machine à composter et le tableau de bord du chauffeur, l'enfermant ainsi dans son petit espace clos :

- Voilà, comme ça les gens seront prévenus et personne ne viendra t'emmerder ! En même temps, tu ne devrais pas avoir grand monde, tu sais ce que c'est, les blancs ont tellement peur des couleurs, se faire conduire par un bleu, ça doit être aussi flippant que s'asseoir près d'un noir !


Franck Pelé - Octobre 2011

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