Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 20 octobre 2011

La rencontre



Je m'appelle Raoul, j'ai vingt-cinq ans. Depuis maintenant six mois, j'écris à la plus belle femme du monde, à celle qui sera la mienne, j'en suis sûr, même si je ne l'ai encore jamais vue. Elle s'appelle Simone. C'est en appelant sa sœur, Paulette, la compagne de mon ami Charles, que sa route a croisé la mienne pour la première fois.

A la première note de sa voix, j'avais l'impression d'avoir l'oreille de Mozart et de reconnaître la musique la plus absolue, la plus élégante, la plus sensuelle qui soit. Le silence qui a succédé à son "allô" dessinait un sourire sur ma bouche qu'elle pouvait entendre, et à mon tour, j'entendais le sien, complice et déjà séduit. Je cherchais mes mots, je demandais si c'était Paulette, elle me répondait "non, c'est Simone, sa sœur" et moi j'entendais "non, c'est Simone, ton cœur". Les silences faisaient un bruit étourdissant. Comme une tempête sur mon chemin calme. A partir de ce moment, j'ai appelé chaque semaine, à cette heure précise, pour parler à Charles, et toujours Simone décrochait, avec ce même sourire délicieux dans la voix.

Puis j'ai décidé de lui écrire. Dès les premiers mots échangés, l'évidence parfumait notre couple. Tout ce qu'elle m'écrivait me parlait, me rassurait, m'envoûtait, tout ce que je lui écrivais la ravissait, l'enflammait, la bouleversait. Elle me disait que j'étais sa justesse. Qu'il n'y avait rien de plus important que la justesse. Dans les mots, dans les notes, dans le goût qu'on porte aux choses et aux gens. Je lui disais qu'elle était mon rêve de femme, une étoile élégante qui ne brillait que pour moi, une magie sensuelle aussi solaire qu'un jour d'été, à l'heure où les ombres sont aussi courtes que les jupes.

Elle m'a envoyé une photo d'elle. Je ne l'avais jamais vue, et pourtant, en regardant son visage pour la première fois, j'avais l'impression de la connaître depuis des siècles. Avant même que quelqu'un définisse le sentiment amoureux. Elle avait une classe folle. Une beauté majeure. Je lui avais envoyé une photo de moi. Elle m'avait trouvé beau. Elle m'avait dit que mes traits ressemblaient aux courbes de mes lettres. Pendant six mois, pas une seule de mes respirations n'a été orpheline du souffle qui nous portait.

Cet après-midi, je vais enfin la rencontrer. Paulette et Charles partent à la campagne toute la journée. Elle a aménagé un petit salon au grenier, qui laisse filtrer quelques rayons de soleil et dans lequel on peut écouter de la musique. Je suis mort de peur. Nous connaissons tout de l'autre, ses mots, ses sentiments profonds, ses secrets, mais nous ne connaissons pas l'autre. L'alchimie physique est-elle forcément aussi évidente que l'alchimie littéraire ? L'idéal qui se vit sous une plume n'est-il pas beaucoup plus facile à vivre que l'oiseau rare déplumé par le cynisme du quotidien ? Je vais me trouver face à elle. Faudra-t-il que je l'embrasse à pleine bouche dès que son sourire m'y invitera ? Et si mon envie traduisait mal son sourire ? Et si elle était déçue ? Et si au contraire j'étais trop pudique dans mon élan ? Devrai-je la déshabiller si son corps me le demande ? Oui, d'accord mais imaginons qu'elle décide d'écouter sa raison plutôt que son corps, elle m'en voudrait peut-être de ne l'avoir pas suivie dans son bémol... Et si, à l'exact moment de notre rencontre physique, au croisement de nos regards impatients, si impatients, et tellement attisés par six mois d'évidence amoureuse, elle ne ressent rien ? Si je sens qu'elle est déçue, pas forcément par moi, mais par le fait que la réalité de notre rencontre n'arrive pas à la cheville de la magie de nos échanges, alors quoi, je mets un 33 tours et on joue aux petits chevaux ? Et si je ressens cette déception moi-même ? Comment pourrais-je lui dire ? Lui dire serait criminel, ne pas lui dire serait un acte terroriste. Non, je ne vais pas y aller dans ce grenier, je vais me cacher, rester dans l'ombre.

J'ai eu besoin de trois fois plus de temps que d'habitude pour mettre ma clé dans la serrure et fermer ma porte à double tour. J'étais tendu comme jamais. Je crois même que je tremblais. J'ai marché jusqu'à cette grande maison en pierre, j'ai regardé la sonnette. Je savais qu'en appuyant sur le bouton, je sonnais à la porte de la femme de ma vie. Ou je sonnais le glas de mes rêves. Elle m'a ouvert. Elle m'a souri comme si elle savait. Comme si elle avait vécu absolument tous les orages qui avaient trempé mes certitudes depuis trois jours. Elle ne nous a pas laissé le temps de réfléchir, ni d'être mal à l'aise. Elle m'a pris la main, je l'ai suivie dans cet escalier pas beaucoup plus raide que mon système nerveux, sa main était douce, comme si je l'avais écrite, ses doigts étaient de fée, et moi j'étais défait...

Elle a à peine ouvert les volets, pour tamiser la lumière, elle a mis du jazz, elle s'est retournée, s'est approchée, puis elle m'a regardé. Longuement, avec ce sourire qui me disait tant. Elle n'avait jamais douté. Elle a avancé ses lèvres, j'ai eu le temps de les voir s'entrouvrir avant d'être plongé dans un bonheur absolument indescriptible. C'est pour ce moment que j'avais vécu, c'est pour elle que j'étais né. Et je venais de naître une seconde fois. A partir de ses lèvres, j'allais être un homme amoureux. Plus qu'aucun autre. Mieux qu'aucun autre. Quand elle a pris ma main pour la poser sur son sein, une de ses bretelle était déjà tombée, comme si la matière elle aussi voulait participer à l'abandon de toute limite, à la conquête de l'espace et du temps. C'était le début du Big Bang, la naissance de notre voie lactée...


Franck Pelé - Octobre 2011

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