Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mercredi 8 janvier 2014

Poker menteur



- Détends-toi chérie, on dirait que tu poses pour la photo là... Arrête de croire que le monde entier te regarde tout le temps...

- Continue Raoul, continue de m'envoyer des fleurs... Remarque, aussi nauséabondes soient-elles, elles seront toujours plus agréables que ce pauvre hortensia en pot avec lequel tu pensais m'adoucir...

- Tu n'es JAMAIS contente. C'est complètement fou. Si j'étais venu les mains vides, tu m'aurais dit "un gentleman serait venu avec des fleurs", là je viens avec des fleurs, et évidemment ce n'est pas la bonne.

- Mais évidemment que ce n'est pas la bonne ! C'est pour ma grand-mère ça ! Ou pour ta mère à la rigueur, mais ce n'est pas pour moi ! T'avais qu'à venir avec des jeunes pousses d'épinard aussi ! J'aurais adoré le geste. Et la symbolique. Quelque chose comme "j'ai envie de redonner des forces à notre couple"...

- Tu vas me faire une crise sur combien de mois exactement pour une pauvre partie de poker ?

- La pauvre partie de poker devait se jouer entre amis, entre hommes, et pas forcément le soir où je t'attendais au restaurant pour un dîner prévu depuis six semaines !

- Oui, bon, j'ai oublié ! Ca ne t'arrive jamais d'oublier ? Quand je te demande de sortir les poubelles UNE FOIS dans le trimestre, ou que je te demande de me repasser une chemise pour un rendez-vous urgent et que je te retrouve endormie dessus la tronche dans Cosmopolitan, tu es irréprochable ?

- Et pourquoi ce serait un truc de femme de repasser une chemise, tu ne peux pas le faire toi ? Ah non, c'est vrai, tu es occupé à miser tes jetons sur les seins de ta voisine.

- Et pourquoi ce serait un truc d'homme de sortir les poubelles ?

- Mais parce que C'EST un truc d'homme ça !

- Oh la mauvaise foi... Mais attends... Juste une chose là... Qu'est-ce que tu viens de dire juste avant ?

- Quand ?

- Là, à l'instant...

- Sur les seins de la voisine ? Tu veux qu'on en parle ?

- Oui, je veux bien qu'on en parle oui ! On a fait poker classique ! Il se trouve que Paul avait invité une cousine très joueuse et une de ses amies, et on a juste agrandi exceptionnellement le cercle.

- Bien sûr. Vous avez agrandi le cercle... Et comment se fait-il que vous ayez aussi agrandi les règles ? J'ai eu vent d'un strip-poker par ton cher ami Paul ! Ah ça pour être joueuse elle est joueuse Bécassine !

- Mais quel con celui-là ! Tu ne comprends pas qu'il essaie de nous monter l'un contre l'autre pour nous séparer et mieux te séduire ?

- Oui, bien sûr... En attendant, il aurait aussi essayé d'inviter sa cousine à vous monter l'un contre l'autre... c'était pour mieux te séduire tu crois ? Tu as d'autres maîtresses Raoul ?

- Ah ça y est, les grands mots... Tu abats ta carte maîtresse maintenant tu es sûre ?

- Je crois oui, même si elle n'est pas gagnante à coup sûr, elle fera flipper ta petite paire, qu'elle bouffera de toute façon.

- Parce que tu crois que tu vas l'emporter avec ta petite combinaison là ?

- La plus petite couleur dans un regard suffirait à te faire parier tout ton cœur sur la nappe à carreaux d'une garçonnière minable...

- Imagine que la femme qui m'emporte soit bien plus élégante qu'un deux-pièces cuisine, imagine... une suite royale.

- Tu tousses bien trop souvent pour avoir le souffle qui te permette d'aller jusqu'à une suite royale mon pauvre chou...

- Je tousse bien trop souvent ?

- Oui, comme tous ces petits joueurs qui s'arrêtent aux courbes et aux statistiques quand il faut tout jouer sur un regard et une évidence. Ils toussent tous, probablement une quinte de touffe, et ils s'étouffent. Pendant ce temps-là, les suites royales se font refaire la déco par des architectes qui savent choisir les fleurs...

- Attends, de quoi on parle là Simone ?

- Mais de la vie Raoul, de la vie ! Après tout tu as raison, Dieu distribue les cartes au début mais ne les rebat jamais. L'amour est le seul jeu où on ne rebat pas les cartes, normal que certains se lassent ou se plaignent d'avoir un mauvais jeu. Moi-même j'ai peut-être longtemps cru avoir un jeu imbattable et je me rends compte aujourd'hui des failles de cette main... Et peut-être qu'avec mon caractère full sentimental, je suis trop sensible et ne peux m'empêcher de répondre à l'appel du jeu. J'ai été patiente avec toi, grâce à toi, et je t'en remercie. Sans patience, il est rare de quitter la table en vainqueur. Finalement, tu es le seul que je connaisse qui ait eu la meilleure main possible du premier coup. Dommage que tu l'aies si mal jouée...

- Dis donc au niveau des chevilles c'est bon ? Tu n'as pas peur de l'œdème non, ça va ? C'est quoi ton cinéma avec ton architecte là ? Tu veux me faire croire que t'as un amant, c'est ça ? Mais où t'as appris à jouer ma pauvre Simone, à Auxerre ? Parce que c'est du bluff bourguignon ça, ça ne prend pas avec moi !

- Tu as une maîtresse ou pas Raoul ?

- Mais non je n'ai pas de maîtresse !

- Pourquoi ?

- Quoi pourquoi ?

- Sois honnête. Pourquoi ?

- Mais parce que ! Parce qu'il n'y a pas mon modèle.

- C'est quoi ton modèle ?

- Mon idéal serait une maîtresse fidèle, donc forcément, c'est compliqué.

- C'est tout à fait possible, j'ai bien un amant responsable moi.

- Pardon ?

- Et oui je sais, un flush royal à ce moment de la partie c'est comme une chasse d'eau en or à débit surpuissant... Ce qui est savoureux c'est que dans ce tourbillon qui va nettoyer ma vie, il y aura, en plus d'un petit joueur avec sa petite paire, une cousine vulgaire avec à peu près la même, et un hortensia en pot. Aaaaah c'est bon... All in !



Franck Pelé - textes déposés SACD - Janvier 2014

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