Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mardi 5 mai 2015

Le balcon



Raoul vivait dans cet appartement parisien depuis l'été précédent. En ces premiers jours de saison douce, il attendait l'éclosion d'une fleur particulière. Elle ne pousse pas cette fleur, elle surgit, elle vit, elle respire, elle parfume quiconque est témoin de sa présence. On peut la voir sur un balcon, là-bas, juste en face. Il l'avait vue pour la première fois l'année dernière, dans les derniers jours de l'été. Il regardait par la fenêtre, entre curieux et rêveur, et elle est apparue. Il avait alors ouvert sa fenêtre pour s'accouder à la balustrade et fumer une cigarette, feignant de l'avoir vue. Mais à l'instant où il avait levé les yeux pour la voir d'un peu plus près, elle était rentrée chez elle. Et les trois fois suivantes, ce fût le même scénario, à chaque fois qu'elle sortait il ouvrait la fenêtre pour fumer, et à chaque fois elle rentrait.

Aujourd'hui c'était samedi, un des premiers du mois de mai, il ne l'avait pas vue de l'hiver. Quand elle est sortie, il n'a pas ouvert sa fenêtre, il est resté debout, derrière la vitre, et il l'a regardée, emporté par un plaisir silencieux qui aurait pu être frère avec celui qu'on ressent au moment de retrouver le soleil. Il était subjugué par sa beauté, par son charisme, par elle. Elle a vu qu'il la regardait, elle n'a pas esquivé cette attention particulière, elle l'a fixé à son tour, sans bouger, sans sourire, comme pour demander la raison de cette insistance. Il a souri. Pas elle. Ou à peine, comme un réflexe poli qu'elle aurait retenu si elle avait pu. Il est allé dans son salon, a ouvert un tiroir dans le meuble près de la porte, a pris une feuille blanche et à écrit au marqueur noir "Pourquoi vous ne souriez pas ?". Il s'est approché de la fenêtre, l'a ouverte et a présenté ses mots à sa voisine d'en face. Elle a failli sourire mais est restée en maîtrise. Elle est rentrée chez elle. Il a refermé sa fenêtre, a posé sa feuille, puis a commencé à casser des œufs pour son omelette aux lardons du samedi. Il jetait un œil régulièrement en face. Puis il s'est arrêté de respirer, elle était là, sur le balcon, avec une feuille entre les mains, on pouvait lire "Pourquoi devrais-je sourire ?". Elle fait alors glisser une feuille par-dessus celle de devant qui disait "Pourquoi me regardez-vous ?" S'engage alors un dialogue écrit entre eux :

- "Je vous regarde parce que la lumière attire toujours"

- "Est-ce que vous pouvez parler plus fort ?" (toujours par voie écrite avec de grosses lettres sur une feuille blanche, plusieurs feuilles se succédant s'il le faut)

Il repart dans le salon, ajoute trois points d'exclamation, et réapparaît avec sa pancarte :

- "Je vous regarde parce que la lumière attire toujours !!!"

Elle plisse les yeux, c'est difficile de lire à cette distance, elle rentre chez elle et revient avec une paire de jumelles. Elle lit. Elle sourit. Elle rentre à nouveau, écrit sur une feuille et brandit un "merci" écrit en grosses lettres. Il plisse les yeux, faisant mine d'avoir mal lu, rentre chez lui, revient aussi avec des jumelles, il les met sur son nez et regarde attentivement le panneau qu'elle lui tend. Très attentivement. En voyant les jumelles bouger de haut en bas, elle comprend qu'il la regarde. L'angle de l'inclinaison indique clairement qu'il regarde ses jambes, ses courbes sont idéales, fondantes, il remonte sur son visage qui cette fois est complètement fermé. Elle prend une feuille, écrit nerveusement, et lui montre un "J'arrive" avec autorité. Il pose les jumelles, la regarde quitter le balcon, assez incrédule, il regarde dans la rue, attend quelques secondes, et elle apparaît, d'un pas plus que décidé. Elle s'arrête au milieu de la rue et lui crie :

- C'est où ?

- Troisième droite, au 42, la porte marron devant vous.

- Votre nom ?

- Il n'y a qu'un appartement au troisième à droite...

Elle entre dans l'immeuble. Il se dirige vers l'entrée, il entend ses pas dans l'escaliers, ses chaussures claquent chaque marche avec un élan vrament décidé. Elle frappe à la porte de Raoul. Il ouvre, avec un sourire hésitant, il ouvre la bouche pour dire bonjour, il n'a pas le temps :

- Je ne vous dérange pas là avec vos jumelles ? Vous voulez que je remonte ma jupe pour vous faire un avis précis ? Mais peut-être que vous connaissez déjà tout ce qu'elle cache depuis votre perchoir... vous m'épiez la nuit ? (elle hausse le ton) Est-ce que vous m'avez déjà observée avec vos jumelles pendant que j'étais chez moi ???

- Vous ne voulez pas entrer pour qu'on en parle ? On sera mieux... et puis il y a des voisins ici...

- Non ! Que vos voisins sachent qui vous êtes !

- Arrêtez enfin... c'est vous qui avez commencé avec les jumelles, j'ai trouvé le jeu amusant et vous m'avez fait penser que j'en avais aussi, je les ai prises pour vous faire sourire, comme pour insister sur mon étonnement à l'endroit de votre merci...

- C'est étonnant que je dise merci ???

- Un peu oui... C'était votre premier mot gentil...

- Je rentre mais deux minutes. Parce que j'ai froid.

- Je m'appelle Raoul, enchanté.

Il lui tend la main, elle l'ignore superbement en rentrant directement dans le salon. Au moment où il allait l'inviter à s'asseoir, elle a déjà pris place autour de la table. Il la rejoint, s'assoit à son tour, et au même moment elle se lève, et se dirige vers la fenêtre.

- Alors c'est ici votre poste de garde...

- Mais pas du tout... Vous ne regardez jamais dans la rue vous ?

- Si, ça m'arrive, mais je ne harcèle personne !

- Je vous harcèle maintenant ? Bon, je crois que vous n'êtes pas très objective là... Ou alors prisonnière d'une mauvaise expérience qui me fait passer pour ce que je ne suis pas...

- Ecoutez-moi bien RAOUL, les petits voyeurs comme vous ne m'intéressent pas, les concierges d'immeuble en général ils sont tout en bas, c'est pour ça que j'aime prendre de la hauteur, je vous ai trouvé sympathique au début de cet échange écrit, ça me rassurait un peu par rapport à l'idée que je me faisais de ce voisin mateur, mais quand j'ai vu que vous me dévisagiez avec vos jumelles, déculottiez serait plus juste, je peux vous dire que vous avez eu de la chance de ne pas avoir été à portée de pot !

- Ecoutez-moi bien madame qui ne daigne même pas se présenter ! Je vous regarde parce que vous êtes ce qu'il y a de plus lumineux, élégant, ravissant à des kilomètres à la ronde ! Vous éclairez tout le gris de cette rue à chaque fois que vous apparaissez ! La première fois que nos regards se sont croisés je vous ai souri, vous n'avez même pas répondu ! Et à chaque fois que j'ouvrais ma fenêtre, vous refermiez la vôtre ! C'est interdit d'être séduit par vous ? On doit tourner la tête et se réfugier dans la cave quand vous sortez prendre l'air ? Vous aimez prendre de la hauteur au point de vous croire supérieure à tout et à tout le monde ? Oui j'ai baissé mes jumelles, pas pour contenter une nature perverse mais pour regarder le tableau dans son ensemble, je n'ai pas pu m'en empêcher. Je voulais voir vos jambes, vos chaussures, comment vous les portiez, si vous aviez des bas, ce que disaient vos courbes de vous, je voulais voir votre bouche plutôt que la deviner, je voulais être sûr de la couleur de vos cheveux, presque sentir la douceur de votre peau. Ce qui est un poil plus élégant que cette intention déculottée que vous avez imposée sans discussion !

Il se lève, la prend par la main et la ramène vers la porte. Il ouvre la porte et sur sa lancée :

- ...mais je dois mettre fin à cette entrevue parce que j'ai peur que vous ne finissiez par m'accuser d'espionnage de vos traits si je devais céder à la tentation de m'y perdre plus de dix secondes. Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin, essayez de ne pas trop exprimer votre contrariété sur le bois des marches de ma défaite, vous serez bien aimable... J'aurais rêvé que vous puissiez les monter un jour, sûre de votre succès, que j'aurais confirmé d'un regard, d'une main dans vos cheveux, d'un sourire vainqueur, mais j'ai compris que vous étiez la seule à pouvoir décider de ce qui vous rend belle, à décider des heures d'ouverture au public pendant lesquelles tout regard sur votre beauté est autorisé. Je vous trouve moins belle à présent, dormez tranquille.

Il claque la porte. Il n'entend pas un bruit pendant quelques secondes, puis des pas, lents, expressifs, presque interrogatifs, dans cet escalier devenu une métaphore beaucoup plus longue à descendre que le bois dont elle se chauffait avait été facile à monter.

Elle ne s'est pas montrée de la semaine sur le balcon. Même les jours ensoleillés. Pas l'ombre d'une fleur. Pris de remords, Raoul est allé glisser une lettre dans sa boîte. Mais ne connaissant pas son nom, il l'a laissée dans la boîte de la concierge, avec sur l'enveloppe "à la jeune femme brune du troisième". Il lui a écrit ces mots :

"Chère inconnue, je dois partir pour quelques jours dans le sud de la France, je veux vous présenter mes excuses pour la façon dont j'ai exprimé ma colère, vous vous étiez tellement trompée sur moi. J'aimerais qu'à mon retour nous dînions ensemble, je pars au moins deux semaines, je vous laisse mon adresse pour que vous puissiez me répondre avant mon retour à Paris. Si vous ne me répondez pas, je resterai probablement plus longtemps. Peut-être toujours. La vue ici est magnifique et elle ne me fait aucun procès d'intention. Merci."


Tous les matins, dans son petit village varois, il ouvre sa boîte aux lettres, avec un petit pincement au cœur, et il ne trouve rien. Rien de ce qui ressemble à ce qu'il attend. Il se demande si elle a aimé sa lettre, peut-être a-t-elle été encore plus contrariée, peut-être a-t-elle été touchée ? Ce jeudi-là, au moment de prendre son courrier, il ne s'attendait vraiment pas à cette enveloppe d'un bleu particulier, le cachet était parisien, l'adresse écrite avec élégance, c'était elle. Il ouvre l'enveloppe, le cœur battant, il déplie la lettre pliée en trois. Une seule phrase. Début de déception. Il la lit : "Bonjour Raoul, je ne viendrai pas chez vous. Mais vous saurez bientôt comment je m'appelle." Déception totale. Elle avait mal pris l'ironie légère de son voisin dans sa lettre d'excuses. Il fait une boule de papier avec la lettre et la lance dans la poubelle du jardin comme on voudrait mettre un panier. Raté... Il souffle, rentre la tête un peu basse, sourit en pensant qu'il avait été une fois de plus optimiste quant à la nature des âmes qu'il aime, puis remonte dans son appartement avec une vue imprenable sur la mer et les pins, sans trop de vis-à-vis, un havre de paix. Il se prépare un café, ouvre sa fenêtre, s'accoude à la balustrade de son balcon et regarde la mer, sa tasse à la main.

Soudain, la porte-fenêtre du balcon de l'appartement d'en face, légèrement sur la gauche, s'ouvre. Une femme apparaît. Il se redresse, n'en croit pas ses yeux. C'est elle... Elle a une feuille blanche dans la main droite, elle s'avance vers le bout de sa terrasse, face à Raoul et elle brandit sa feuille sur laquelle on peut lire "Simone".

Puis elle parle, sans crier, le silence permet une écoute idéale :

- Je vous avais promis que vous sauriez comment je m'appelle... Et je vous avais dit que je ne viendrais pas chez vous... alors j'ai pris un petit chez moi. Pour le dîner, vu le temps, on peut manger sur le balcon non ?



Franck Pelé - textes déposés SACD - mai 2015

(Photo André Kertesz - Paris 12 juillet 1975)

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