Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 14 mai 2015

Blue Hotel



- Bonjour, je…

- Bonjour, allez, on y va là s’il vous plaît parce que j’ai un déjeuner avec mon producteur dans deux heures à l’autre bout de la ville et il me reste encore trois types comme vous à voir alors vingt minutes pas plus, d’accord ?

- Mais je…

- Ne me dites pas que vous n’êtes pas prêt ? Vous avez préparé vos questions n’est-ce pas ? Des questions un peu plus fines que vos prédécesseurs j’espère parce qu’on ne peut pas dire qu’ils ont révolutionné l’art de l’interview…

- Elles sont prêtes oui… Vous répondrez à tout ? Peut-on jouer la carte de la transparence ?

- Tant que vous restez respectueux je n’ai peur de rien.

- Très bien, allons-y… Simone, vous parliez tout à l’heure des trois types comme moi que vous deviez encore voir, à propos de type, quel est votre type d’homme ? J’imagine qu’il est assez éloigné de ces types qui vous font perdre votre temps… ?

- Mais non… attendez… bon c’est en off ce que je vais vous dire d’accord ?

- D’accord

- Excusez-moi pour cette généralité, je ne voulais pas vous blesser mais mettez-vous à ma place, avant vous j’ai eu trois pseudo-journalistes, deux concierges qui ne pensaient qu’à savoir avec qui je dormais à l’hôtel pendant le festival et un lourdingue qui cherchait mon regard pour me sourire comme un séducteur de salle de bains. Personne ne m’a parlé de cinéma ou de choses intéressantes alors que la vie propose quand même autre chose que des potins superficiels non ? On peut creuser un peu ou personne n’en est capable ?

- C’est quoi un séducteur de salle de bains ?

- Un type qui se regarde dans le miroir et qui se sourit en pensant qu’il est irrésistible.

- Très bien, on y retourne ? J’ai très envie de creuser avec vous et le temps presse.

- Allons-y. Merci.

- Vous êtes ici pour un rôle de femme qui semble avoir été écrit pour vous.

- C’est ce que je me suis dit quand je l’ai lu, un rôle comme ça, ça passe rarement plusieurs fois dans une carrière. J’ai adoré la justesse de ce que j’ai lu, cet auteur a une sensibilité particulière, je suis tombée amoureuse de lui au bout de vingt pages.

- Parlons d’amour, du vrai.

- Mais j’ai aimé au point de fondre ! Vraiment !

- Vous êtes de ces femmes inaccessibles, dont la beauté empêche tout élan de la part de quelqu’un d’ordinaire, quand on vous voit, on se dit que pour avoir la chance de sentir votre regard amoureusement ému il faudrait être un apollon, un comédien aussi célèbre que séduisant ou un homme riche, au moins d’un pouvoir particulier. Comment un homme qui n’a rien de tout cela mais des diamants plein le cœur quand il vous voit pourrait séduire la femme extraordinaire que vous êtes ?

- Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Pourquoi je serais une femme inaccessible ?

- Pardonnez-moi mais, si je vous écrivais une lettre qui vous touchait au cœur par exemple et que…

- Vous ?

- Oui moi…

- Parce qu’on parle de vous là ? Vous essayez de me séduire entre les lignes ?

- Pas du tout. Reprenons le fil s’il vous plaît. Je vous écris une lettre qui vous bouleverse, qui vous emporte, je vous donne rendez-vous dans un restaurant, et vous tombez sur moi, sur cette banale réalité physique qui ne reflète en rien tout ce que je suis mais peu importe, c’est ce que vous voyez à l’instant. Je vous emporte toujours autant ?

- Et pourquoi vous ne m’emporteriez pas ?

- Vous dites ça pour me faire plaisir… mais je vois bien que je ne vous fais aucun effet, et croyez bien que je ne cherche pas à vous en faire, c’est pour illustrer ma question. Votre beauté, votre classe, votre destin aussi, vous rendent inaccessible, comment pouvez-vous reconnaître un regard particulier parmi tous ces regards sur vous, qui sont tous forcément particuliers puisque vous êtes si particulière, à leurs yeux et dans l’absolu ?

- J’allais sévèrement vous engueuler mon cher pour votre insistance sur ce sujet et cette caricature de femme inaccessible alors que vous ne connaissez de moi que l’image médiatique qu’on vous sert, visant uniquement à nourrir des curiosités essentiellement superficielles, mais votre question est intéressante.

- Merci

- Par contre, nous n’aurons pas le temps de continuer avec d’autres questions puisque vous tenez à développer autant sur celle-ci.

- Très bien…

- Comment vous appelez-vous ?

- Raoul

- Vous dites ça parce que je vous ai parlé de l’auteur…

- Non, non, je m’appelle vraiment Raoul, je peux vous montrer ma carte d’identité si vous voulez

- Je vous crois. Raoul, c’est vrai que vous n’êtes pas tout à fait mon type mais si j’étais une petite infirmière de province vous ne seriez pas plus mon type, vous comprenez ? Je ne suis pas plus inaccessible qu’une autre, mais c’est vrai qu’on finit par se protéger un peu plus quand on est très sollicitée, et je passe peut-être à côté de regards qui brillent de ce qu’ils cachent à l’intérieur. De toute façon vous savez, je suis très fataliste, ce qui doit arriver arrive, tout est écrit, ou presque.

- Je pense exactement comme vous.

A ce moment précis, l’attachée de presse entre dans la chambre d’hôtel et lance à Simone :

- Simone, je sais que c’est très gratifiant de rencontrer celui qui a écrit votre rôle mais on a encore quatre journalistes qui attendent là !

- Pardon ??? (Elle regarde Raoul un long moment, interloquée, presque abasourdie. Il se lève, tend sa main pour prendre la sienne, elle lui tend sans dire un mot, il embrasse sa main) Vous… vous êtes ce Raoul là ? Pourquoi vous ne m’avez rien dit ?

- J’ai essayé mais vous étiez très pressée… Vous vouliez des questions, et ne pas perdre de temps, alors je vous ai posé des questions…

- Pourquoi vous m’avez posé cette question sur le regard ?

- Parce que je voulais savoir si j’avais une chance d’être aimé par une femme qui ressentait l’impression rare qu’on avait écrit pour elle ou si mon physique ordinaire pouvait vous empêcher de prendre le temps de voir la couleur de mes yeux.

(Elle s’approche des yeux de Raoul et les regarde fixement

- Ils sont magnifiques vos yeux…

- C’est un peu tard Madame, et presque trop facile après la chute du masque du journaliste curieux des frissons de la diva…

- Vous me prenez pour une diva ?

- Non, vraiment pas, je plaisantais. Simone, j’ai écrit ce rôle en pensant à vous, vous pourrez trouver des défauts chez moi, mais aucun qui dit du mal de vous.

- Je ne vais pas vous faire le coup de l’encre de vos yeux mais maintenant que je sais qui vous êtes, je vois la couleur de vos mots dans votre regard, et c’est très troublant. Aussi troublant que séduisant.

- Vous n’auriez pas pu la voir avant de savoir qui j’étais ?

- Je ne sais pas… Peut-être. Peut-être pas. Qui sait… ?

- Je vous laisse… Quelques questions sans intérêt vous attendent (Il sourit) Vous savez, il faut toujours prendre le temps d’observer ce qui danse dans le regard des autres, pas le regard qui insiste, mais celui qu’on cache, celui qu’on empêche de briller de peur de voir son éclat ne pas trouver de réponse, celui qui dit beaucoup de l’âme et des frissons.

- Raoul, qu’est-ce qui vous fait croire que je suis une femme aussi particulière ? Qu’est-ce qui vous fait croire que je pourrais être la femme de votre vie ? Que vous seriez l’homme de la mienne ?

- Parce que c’est écrit. Je suis comme vous Simone, je pense exactement comme vous, je vous l’ai dit tout à l’heure, je crois que tout est écrit. Mais concernant votre beauté, votre élégance, votre sensualité idéale, votre féminité absolue, concernant le fait que vous êtes la femme de ma vie et moi l’homme de la vôtre, j’en suis sûr, parce que là, c’est moi qui l’ai écrit.


Il se lève après un sourire tendre, Simone est séduite, le regard dans le vague, encore fixé sur la chaise désormais vide en face d’elle. Un journaliste vient s’asseoir sur cette chaise.


- Bonjour Madame... c’est un honneur pour moi d’être ici, quel est votre meilleur souvenir pendant ce festival ?

Simone, encore complètement sur une autre planète :

- Je viens de faire la plus belle interview de ma vie et elle ne sera jamais publiée…

- C’est votre plus beau souvenir ?

- Pardon ? Vous êtes ? Vous dites ? Excusez-moi je dois vraiment vous laisser là, je dois justement le rattraper...

Simone se lève

- Rattraper qui ?

- ...mon plus beau souvenir !!!

- Mais enfin Simone, on vient à peine de commencer !!! Et quel est ce souvenir ? De quoi on parle là ???

Simone met son manteau, ouvre la porte, passe devant son attachée de presse et les autres journalistes qui attendent et lance vers l’homme désormais seul dans la pièce :

- Du jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie !!!





Franck Pelé – textes déposés SACD – Mai 2015

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