Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

vendredi 27 décembre 2013

Simone connaît la musique




C'est un de ces matins dont la lumière solaire invite immédiatement à la bonne humeur. Simone s'étire les bras en l'air devant la fenêtre, le ciel est bleu azur, la cuisine sent bon le pain grillé, Raoul a dû se lever depuis quelques heures déjà. Si on n'était pas un 24 décembre, on jurerait une atmosphère estivale. Puis elle s'avance vers sa collection de 33 tours, elle choisit les Beach Boys et écoute "Surfer Girl", elle adore les Beach Boys. Elle prépare les titres d'après, dans l'ordre, Françoise Hardy, les Beatles, Bill Withers et Roberta Flack. Entre deux albums, elle a l'idée d'appeler sa sœur pour savoir si elle a fini ses courses de Noël. Elle décroche le vieux téléphone marron du salon et entend alors une conversation. C'était Raoul, il téléphonait du bureau et n'avait pas prêté attention au léger écho qu'on entend lorsque deux téléphones d'une même ligne sont décrochés en même temps. Elle allait s'excuser quand elle entendit un dialogue surréaliste :


- Vous êtes prête ?

- Oui, je ne suis pas très à l'aise, c'est la première fois que je fais ça, mais je suis prête...

- Maintenant vous enfoncez doucement vos doigts...

- Jusqu'au fond ?

- Le plus loin possible.

- Vous êtes sûr que ce sera bon ?

- Certain. Commencez avec deux doigts si vous avez peur de ne pas y arriver.

- C'est étrange cette sensation...


Simone porta sa main à sa bouche, le regard saisi par l'effroi, elle venait de reconnaître la voix de sa mère... Raoul la trompait avec sa propre mère ! Elle ne put s'empêcher d'intervenir :

- Dis donc Raoul, quand tu auras fini de faire l'éducation de ma mère, tu viendras en bas, j'ai deux mots à te dire... Quant à toi maman, avec tes jolis principes et des attitudes outrées au premier décolleté de l'année, tu me dégoûtes...

- Mais ce n'est pas ce que tu crois ma chérie, c'est Raoul qui...

- ...qui quoi ? C'est Raoul qui t'a forcée ? Je te surprends les doigts dans le pot de confiture et tu vas dire que c'est Raoul qui te tient la main par téléphone ??? Je savais qu'il aimait la confiture maison et artisanale mais pas à ce point !!!

- Non mais ça va pas non ? Tu sais ce qu'il te dit le pot de confiture ??? Puisque c'est comme ça vous le ferez sans moi le repas de Noël !

- Ah ça je te le confirme oui ! Tu crois que je vais manger sereinement à côté d'un pervers qui téléguide les doigts d'une vicieuse prête à tout pour retrouver sa jeunesse ? Une vicieuse qui se trouve être ma mère ??? Tu es jalouse de mon bonheur c'est ça ? Respecte ton âge maman ! Et si tu as une libido sur le retour, tu fais comme les copines, tu t'achètes des jouets sur ton catalogue des Trois Suisses mais tu n'appelles pas mon mari pour qu'il t'apprenne à faire tes gammes !

- J'appelais Raoul pour ses conseils culinaires espèce de cruche ! Je voulais te faire la surprise et t'amener une dinde aux marrons faite maison ! Il était juste en train de me dire comment fourrer la dinde ! Il s'est isolé pour ne pas que tu entendes sinon ce n'était plus une surprise !

- Et tu crois que je vais avaler un truc pareil ???

- Et pourquoi pas ? Je l'ai parfaitement fourrée sur les conseils de ton mari, et maintenant je voudrais savoir comment la recoudre alors si tu pouvais nous laisser finir, que je puisse au moins profiter de cette dinde si ma fille parano n'en veut pas, ce serait très aimable !

- Je pensais que tu avais cicatrisé depuis longtemps moi ! Comme quoi, on se trompe sur les gens !

- Simone, raccroche immédiatement !


Simone raccrocha dans un geste de rage qui brisa net le combiné en deux, elle prit son manteau, sauta sur son vélo et pédala comme une forcenée jusqu'au bout de la rue. A droite, puis deuxième à droite, sa mère habitait là, au numéro 39 de la rue du Général Leclerc. Elle ouvrit la porte sans frapper, et se rua vers la cuisine. Là, elle vit sa mère sangloter le front sur la table et la main encore complètement enfoncée dans la dinde, et comprit sa terrible erreur d'interprétation. Elle caressa les cheveux de sa mère :

- Je suis désolée maman... excuse-moi... mais c'était tellement...

- Je sais... ce n'est pas pour ça que je pleure, ça me grattait l'œil et quand j'ai voulu me gratter, j'ai oublié que j'avais la dinde au bout du bras, je me suis défoncé le visage avec la bête... Regarde...


C'est au moment où Odette a relevé la tête, dégoulinante des marrons de la dinde et l'œil un peu noir, autant à cause du beurre du même nom que du regard qu'elle lançait à sa fille qui avait osé croire à l'indicible que Simone serra les dents pour ne pas laisser sortir cette immense énergie qu'elle sentait monter. Ses mâchoires se crispaient, elle voyait dans les yeux de sa mère le même tsunami arriver. Elles se regardèrent comme ça quelques secondes qui semblaient une éternité... et elles explosèrent de rire jusqu'à pleurer toutes les larmes de leurs corps, y compris celles qui avaient encore le sel des minutes précédentes...

Le repas de Noël qui suivit le soir venu fût un des plus drôles de tous, même si Raoul l'avait un peu mauvaise après la réaction de sa femme. Ce n'est qu'une fois au lit que Simone trouva les moyens de séduire à nouveau son mari en surfant sur les métaphores culinaires qui avaient failli leur gâcher le réveillon...



Franck Pelé - textes déposés SACD - décembre 2013

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