Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

dimanche 15 décembre 2013

Rage dedans



Simone et Raoul étaient en vacances chez des amis communs depuis une dizaine de jours. Ils ne s'étaient jamais croisés avant ce séjour réunissant une dizaine de très bons amis. La veille, ils avaient refait le monde jusque tard dans la soirée. Les constats étaient durs, sombres, mais la conversation avait fini dans les rires chaleureux et les regards complices.

Il est un peu plus de trois heures du matin quand Raoul descend dans la cuisine. Au moment de se servir un verre d'eau, il aperçoit Simone, debout près de la fenêtre du salon.


- Qu'est-ce que tu fais debout à cette heure-là Simone ?

- Je n'arrive pas à dormir...

- Tu es malade ?

- De ce monde oui... J'ai tellement de stress qui s'accumule que je suis pleine de rage.

- Alors toi aussi...

- Quoi moi aussi ?

- Je me suis levé parce que j'ai la même rage. Quand je pense à la tristesse de ce siècle... je ne veux pas faire de politique ni céder à des désirs d'anarchiste révolutionnaire mais... j'ai la bave aux lèvres, je ressens comme une explosion imminente.

- Pareil. J'ai envie de défoncer les portes fermées depuis trop longtemps, secouer ceux qui nous ignorent ostensiblement et leur demander de regarder au fond de nos yeux comme on regarderait la vérité qui dérange...

- ...monter sur le bureau d'un seigneur du système et chanter jusqu'au bout sa musique intérieure, pisser dans les violons de ceux qui nous endorment, leur mettre le nez dedans jusqu'à ce qu'ils se réveillent...

- C'est ça Raoul ! Interdire ceux qui interdisent le rêve !

- Cracher sur la tombe de Boris Vian pour lui rendre hommage, brûler un billet de 500 en écoutant le requiem pour un con, mettre une claque au politiquement correct, une bonne grosse baffe dans sa gueule bien lisse. Faire des vagues sur un lac, gueuler sur un arbitre, secouer le cocotier !

- Corriger ceux qui font des fautes, ne pas supporter qu'on maltraite la lettre, dire à la jeunesse que le respect de la grammaire n'est pas l'apanage du grand-père !

- Saucer son assiette, rouler à 128 sans avoir la sensation qu'un hélico peut surgir à tout moment pour vous enlever le droit de conduire, de voyager, de rêver. Voter pour quelqu'un qui aurait un programme, planter des arbres, suivre quelqu'un qui vient de vider son cendrier ou de jeter son sac Mc Do par la fenêtre de sa voiture et inviter tous les gens de la ville à vider leur poubelle dans sa chambre !

- Faire réviser leurs leçons à ceux qui en donnent, aider tous ceux qui ne sourient plus à retrouver leur sourire, écouter et respecter les anciens, surtout les bons, parce qu'un con qui vieillit à statistiquement beaucoup plus de chance de devenir un vieux con.

- Aider cette dame à traverser la route, aider cet enfoiré à traverser un mur, ne pas avoir peur d'avoir du talent, savoir choisir ceux qui connaissent votre humilité quand vous parlez de vous, emmerder ceux qui vous collent des étiquettes, ne plus perdre de temps à chercher à leur plaire. Plaire à cette femme qui vous attire...

- Plaire à cet homme qui vous emporte. Lui dire qu'on l'aime, sans passer par les années censées valider les sentiments...

- L'amour n'a jamais eu besoin de temps pour naître. Il n'en a besoin que pour durer...

- Mais alors cette vague immense qui nous empêche de dormir...

- Ce n'est pas exactement de la rage...




Franck Pelé - textes déposés à la SACD - Décembre 2013

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