Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

mercredi 26 septembre 2012

Let the sun shine




Simone et Raoul étaient voisins depuis qu'ils étaient enfants. Adolescents dans les années 70, en plein mouvement hippie, ils fumaient de l'herbe dès que leurs copains venaient jouer de la guitare dans le salon.

Odette, la mère de Simone, et Jeannine, la mère de Raoul, étaient aussi très amies. Elles avaient d'abord immédiatement mis leur véto à de telles pratiques, mais, seules à la maison avec
leur ado, l'autorité paternelle ne rentrant que tard le soir, elles avaient fini par baisser la garde :

- Salut Odette... Alors toi aussi t'es obligée de mettre un masque pour ne plus respirer leur truc là ?

- Ah non, pas du tout, c'est Simone qui a mis de l'herbe dans le filtre du masque et elle m'a dit de faire le ménage avec. Elle m'a dit que ça me détendrait. Et ben tu me croiras si tu veux mais je me sens légère comme jamais ! J'ai même composé une symphonie alors que j'ai jamais fait de solfège !

- Mais c'est quand même interdit ! Et puis c'est dangereux !

- Parce que respirer tes produits ménagers toute la journée là, sans savoir avec quoi ils sont faits, tu crois pas que c'est dangereux ? Je suis sûre que dans trente ans on nous dira que tous les immeubles étaient bourrés de matière toxique. Tiens, regarde l'amiante, la matière qu'ils ont posée dans les combles hier, qui te dit que c'est bon ce truc-là finalement ?

- Ah non non non... pas de ça chez moi...

- Ah bon ? Mais alors le nuage dans ton salon-là... Tu t'es acheté un cumul-nimbus pour l'étudier chez toi ?

- Non mais moi je n'en prendrai jamais de ce truc-là !

- Jeannine... La dernière fois que tu as crié de plaisir c'est quand tu as trouvé le même napperon que celui que ton chat avait déchiqueté... Tu ne bois pas, tu ne fumes pas, tu respectes toutes les règles, tous les codes...

- Et alors ? C'est valeureux non ? Et puis c'est sain, c'est de l'éducation, du respect, si tout le monde respectait tout comme je le fais on n'en serait pas là à écouter du Johnny Hallyday ou à regarder des films avec la Bardot là ! Tu les aimes mes fesses... Mais on s'en fout de ses fesses oui ! Est-ce que je montre mes fesses à la télé moi ?

- Je ne sais pas si ça ferait de l'audience...

- Le noir et blanc enjolive !

- Mais l'ivresse Jeannine, l'ivresse... Le lâcher prise... c'est bon parfois, tu ne crois pas ? Et Raoul, comment vous l'avez fait Raoul avec ton mari... Tu es tombée sur lui par hasard en allant faire pipi une nuit ?

- Pas du tout ! C'est un miracle... Je n'ai rien compris. Je me souviens que je rêvais, tu sais ces rêves où tout recommence sans arrêt, comme quand on te poursuit et que tu n'arrives jamais à échapper à tes poursuivants, et bien moi je rêvais que j'aidais Raoul à ranger sa canne à pêche dans son étui, et à chaque fois, il ratait. Et je n'arrivais pas à l'aider. Quand il a réussi, c'était fou, j'étais ivre de bonheur, comme pénétrée d'une joie intense, et il lui il était...

- Raide dingue d'avoir enfin pu ranger son matériel ?

- Oui, c'est ça... C'était vraiment incroyable. J'ai compris ce que nous avions fait en tombant enceinte quelques semaines plus tard. J'ai eu honte d'avoir fait une chose pareille... mais j'étais tellement heureuse d'avoir Raoul...

- Tu veux dire que depuis tu n'as... enfin... ton mari n'a plus jamais pêché avec toi ?

- Ah non ! Il va pêcher avec ses copains, je ne suis pas une fille de joie non plus !

- Jeannine... Tu as déjà vu tes parents s'embrasser ?

- Haaaann ! Malheur... Mais tu es folle ?

- Tu les as déjà entendus faire l'amour ?

- Odette arrête, tu es immonde !

- L'amour est immonde Jeannine ? C'est ça que t'ont appris tes parents ?

- Je ne veux pas en parler...

- Jeannine... Il est des drogues plus dures, plus dangereuses que toutes celles qui se fument réunies, et l'éducation en est une si elle n'est pas intelligemment appliquée. Si on t'apprend pendant des années à détester quelque chose de doux, à trouver mal quelque chose de bon, à mettre des verrous à toutes tes fenêtres, tu deviendras dépendante de tous ces interdits. Tu en seras même le fruit. Tu ne crois pas que le fruit des interdits doit manquer de goût ? De saveurs ? De jus ? Tiens, mets ce masque...

- Ah non.

- Mets ce masque Jeannine...

Deux heures plus tard, les deux mères entrent dans le salon enfumé, très élégantes, très sensuelles aussi. Jeannine s'adresse à son fils :

- Chéri, on va danser avec Odette. Tu ne vas pas dans la cuisine parce qu'elle sèche, je l'ai repeinte en rouge, je ne supportais plus ce papier peint à fleurs là... J'ai jeté toutes tes chaussettes qui traînaient depuis plus d'une semaine, je t'ai emprunté ton livre sur Bardot, et tu diras à ton père que je vais rentrer tard mais qu'il garde sa canne à pêche à portée de main parce que je sens qu'il va y avoir du goujon au petit matin, il comprendra. Et on t'emprunte ta moto aussi. Bonne soirée les amoureux, bonne soirée Simone.

- Bonne soirée Jeannine...


Odette prend les clés de la moto de Raoul, quelques feuilles, un peu d'herbe, une bouteille de vodka, met tout dans son sac à main et dans celui de Jeannine, embrasse sa fille sur le front, installe Jeannine sur la selle de la moto, et s'installe devant elle, au guidon. Elles partent en roue arrière en riant aux éclats.

Simone regarde Raoul, en train de rouler son pétard :

- Raoul... Je me demande si c'est bien de fumer finalement... Tu nous vois partir en roue arrière à cinquante piges ?

- Ce serait pas mal oui... non ?

- Attends... ta mère est en jupe là ! C'est la première fois que je vois ses genoux depuis dix ans ! Je n'étais même pas sûre qu'elle en avait !

- Oui, tu as raison, il y a d'autres moyens de se sentir bien... Qu'est-ce qu'on fait ?

- Je ne sais pas... On va pêcher ?





Franck Pelé - Septembre 2012

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