Simone et Raoul

Simone et Raoul
Avant eux, le couple n'existait pas. (photo Marc Montezin)

jeudi 4 décembre 2014

La couleur de l'âme



Un cri extrêmement terrifiant résonna dans toute la maison. Raoul sortit de la salle de bains et se précipita dans la chambre. Simone était là, assise sur le lit, tremblante. Au moment où son mari est entré, elle a levé la tête et l'a fixé longuement. Son regard était plein de questions, de peur et d'incertitudes, sa peau frissonnait, elle n'arrivait pas à se reprendre. Raoul est venu s'asseoir près d'elle, elle a d'abord eu un mouvement de recul, puis a laissé ses mains la rassurer.


- C'est moi chérie... ça va... ça va... viens-là...

- Pourquoi devrais-je être rassurée par toi... Toi ou un autre... Sais-tu toi-même qui tu es... ?

- Que se passe-t-il... Dis-moi...

- J'ai fait un rêve terrible... un cauchemar... je n'ai pas de mots... De ces cauchemars dont tu ressors aussi fragile qu'après avoir livré la bataille de ta vie.

- Tu veux me raconter ?

- Non. Je veux que toi tu me racontes.

- Que je te raconte quoi ?

- Nous. Je veux que tu me racontes nous. Est-ce que tu nous racontes aussi bien qu'au début quand tu nous racontes ailleurs ? Est-ce que notre histoire donne envie d'être heureux ou donne-t-elle envie de te rendre heureux ?

- De quoi tu parles ? Où ailleurs ? Quel ailleurs ?

- Je ne sais pas, n'importe où ! Je ne parle de rien en particulier, je veux juste savoir tu comprends ? Raoul... je ne veux pas te rendre triste, sombre, menteur ou lâche, juste parce que tu voudrais me protéger ou ne pas me faire de mal...

- Toutes les histoires ont deux façons d'être racontées, le côté pile et le côté face. Pile, c'est pragmatique, face c'est romantique. C'est l'humeur, la vie, le ressenti d'un moment, d'une chimie présumée retrouvée ou perdue qui va faire tomber la pièce d'un côté ou de l'autre.

- Et le bonheur est forcément poignardé par le pragmatisme ? On ne peut pas être lucide et amoureux ?

- Que veux-tu savoir Simone ? Si je t'aime ? Oui, profondément. Si je te regarde comme au premier jour ? Je crois qu'il y a des jours avec et des jours sans, exactement comme toi. Si je me suis déjà lassé de toi ? Je crois oui, mais je suis sûr que ça m'est arrivé moins de fois que toi. Seulement, moi, à chaque fois que ça m'est arrivé, j'ai accepté que ça m'arrive, toi je pense que tu as toujours cherché à reporter la culpabilité de ta lassitude sur moi. De mon côté, j'ai toujours accepté l'érosion des falaises les plus solides, mais je sais aussi qu'il est très rare de les voir s'écrouler.

- J'ai vieilli, je sais que j'ai vieilli. Ton amour a vieilli en même temps n'est-ce pas ?

- Non. Là aussi tu reportes assez injustement la responsabilité de ton léger automne sur moi. Je me sens parfois responsable de...

- De quoi ? De mes seins qui tombent ? De mes fesses qui grossissent ? Vas-y, dis-le...

- Arrête ! Tu vois ? Regarde avec quelle agressivité tu me demandes de parler de quelque chose dont tu es absolument consciente ! Et avec beaucoup plus de sévérité dans le regard ! Pour moi tu es toujours parfaite ! Ta peau c'est TA peau, si tes seins tombent un peu ils seront encore plus délicieux à relever en t'embrassant, mais il faudrait que tu arrêtes de me faire sentir quand je les caresse que je pense ce que tu crois que je pense et que je ne pense jamais ! Tu flippes toute seule Simone, et tu creuses la tombe de toute légèreté dès que tu penses à ma place !

- Tu as embrassé d'autres femmes ? Tu as parlé d'amour à d'autres femmes ?

- J'adorerais avoir confiance en ton recul sur les choses et l'indépendance de ton intelligence pour pouvoir te dire une chose pareille sans que tu penses que mon amour pour toi ait été une seule fois malhonnête.

- Comment puis-je croire que tu nous racontes comme avant...

- Mais on ne raconte jamais les belles choses quand on veut être aimé pour ce qu'on est ! Quand je cherche à être celui que tu ne vois plus ! Quand je persiste à penser que ton jugement d'un jour n'est pas la vérité de mon être et qu'un autre regard donne parfois la force d'être plus fort !

- Mais d'être plus fort pour qui ?

- Mais on s'en fout de ton "pour qui" !!! D'être plus fort ici !! Pourquoi laisses-tu toujours ta jalousie analyser les situations ?!! C'est ta jalousie qui parle Simone ! C'est toujours possible qu'un amour s'arrête, ou diminue doucement, c'est possible aussi qu'il fleurisse, se fane, et fleurisse à nouveau, comme le sentiment naturel qu'il est, un fruit de saisons. Et toi, me le dirais-tu si tu m'aimais moins ? Je ne crois pas. Je crois que tu attendrais que ça m'arrive pour pouvoir me le reprocher.

- C'est comme ça que tu me vois ?

- Couvre-toi, tu as froid.

- Je n'ai pas froid, j'ai peur.

- C'était quoi ce rêve ?

- Je marchais nue, dans un jardin sombre, un homme m'a invité à le suivre jusqu'au milieu d'une clairière, il portait une torche. Au milieu de cette clairière, il y avait un puits. Il m'a dit de faire un vœu et de ne rien dire, j'ai pensé très fort que je voulais savoir comment tu m'aimais, j'ai souhaité connaître la couleur de ton âme. J'ai plongé ma main dans le puits, et elle est ressortie noire, terriblement salie.

- Je suis le grand méchant loup n'est-ce pas ? Je suis le coupable de tous les maux... Tu ne t'es jamais demandée si tu faisais tout ce qu'il fallait toi ? Tu n'as jamais eu envie d'avoir un autre regard sur toi quand le mien ne t'allait pas ? Je parle d'un regard, pas d'une main. Tu n'as jamais eu la sensation de te tromper en me jugeant sans pour autant t'arrêter de vider des sacs d'une injustice rare ?

- Arrête...

- Tu n'as jamais pensé que l'amour pouvait être singulier et unique avec moi mais que l'état séduit pourrait tout à fait fleurir à ton balcon sans que j'y sois pour quelque chose ?

- Arrête !!! Oui j'ai déjà eu envie d'être aimée ailleurs quand je me suis sentie seule ! Oui j'ai déjà parlé d'amour à d'autres ! Oui je sais que je te juge mal et qu'il m'est plus facile de te rendre responsable de ce que je ne veux pas voir ! Je n'ai pas fini de te raconter mon rêve ! Quand je suis repartie vers le jardin, je regardais ma main en pleurant, quand soudain l'homme a crié que je m'étais trompée de puits. Je me suis retournée, et j'ai vu mon nom écrit en lettres blanches, peintes sur le puits dans lequel je venais de tremper ma main ! Plus loin, sur la gauche, il y avait un autre puits, avec ton prénom dessus. Et des enfants venaient y remplir des bouteilles. J'ai vu Simone sur le puits qui a sali ma main, tu comprends ??? C'est mon âme qui est noire !!! C'est là que j'ai hurlé...

- Simone... Simone !!! (Il la relève, la prend dans ses bras et lui parle doucement) Simone, mon amour... C'est ta culpabilité qui t'a entraînée dans ce puits. Parce qu'elle est vicieuse, parce qu'elle aime prendre le pouvoir et nous voir nous affaiblir jusqu'à nous agenouiller devant elle. J'ai déjà eu l'impression d'avoir plongé ma main dans une noirceur semblable, et à chaque fois que je t'ai embrassée, à chaque fois que j'ai regardé ton amour droit dans les yeux, je me sentais pur, vrai, moi-même. Tu as le droit d'aimer ce que tu veux, qui tu veux, de te tromper, de partir, de revenir, de tomber, de te relever, mais tu n'as pas le droit de ne pas croire, même une seconde, à la vérité de mon amour pour toi. Tu n'as pas le droit de ne pas croire à la fraîcheur de ton âme, à la qualité de tes choix, au sens de ton éducation, à ce que tu fais de la morale et de l'interdit. Je n'ai pas le droit, là, maintenant, de ne pas te dire que je t'aime justement parce que tu es la femme la plus entière, la plus droite, la plus délicieuse, la plus honnête dans ses folies, la plus magique dans ses envies qu'un homme puisse rencontrer, et nous, nous n'avons pas le droit de faire semblant, de ne pas accepter que les choses soient, qu'elle puissent être sans que l'un ou l'autre en soit responsable. Je suis le premier témoin de ton existence, mais ça ne me donne pas le droit de l'orienter vers un chemin qui m'arrange, et toi non plus. Chacun accompagne l'autre, il ne le dirige pas, c'est là l'un des plus fameux secrets des amours heureuses.

- Pourquoi ton eau était si claire... tout le mal que tu as pu me faire, même sans le vouloir, avec des mots ou des silences, des indifférences et des absences, tous ces crocs venimeux au creux de notre histoire, toute cette souffrance n'était que le seul fruit de ma noirceur ?

- Mon eau était claire dans ton rêve parce qu'au fond de toi, tu sais que je ne suis pas noir. Tu me vois sombre quand la nuit tombe sur nous, mais si j'avais été là, dans ton rêve, j'aurais plongé ma main dans mon propre puits, jusqu'au fond, là où le noir dort, et j'aurais réveillé les eaux troubles. Chacun a sa façon de lester ce dont il veut se débarrasser. Mais si on remuait tous les puits du monde, en allant à chaque fois jusqu'au fond, aucune pureté n'y résisterait. Avant toi, je n'avais jamais été sûr qu'une telle pureté pouvait couler en moi, sur moi. Tu es mon eau vive, mon eau précieuse, ma rivière sans retour. Tu es les plus belles chutes du monde...

- Je veux me baigner avec toi dans toutes les couleurs possibles, je veux flotter, plonger, couler, remonter, nager, dériver, naviguer avec toi... J'ai horreur de te salir Raoul, et j'ai encore plus peur d'être sale...

- Tu ne seras jamais responsable de la moindre pollution de quoi que ce soit ou de qui que ce soit. Ton puits n'est rempli que d'amour, et il est sans fond.




Franck Pelé - textes déposés SACD - Décembre 2014

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire