samedi 24 février 2018

Le sel des promesses



Une jeune femme est assise depuis de longues minutes sur le banc en bois blanc légèrement craquelé qui fait face à la statue au visage cassé. Immobile, vêtue d'une robe jaune et d'un long manteau noir, elle fixe les yeux de ce personnage. Il n'a plus qu'un oeil visible mais elle le regarde dans les yeux, dans ce qu'il est et dans ce qu'il a été. Elle a le visage grave, elle laisse un sourire dessiner un espoir, elle sait qu'il sera bref. Elle a déjà remis ses lunettes aux verres fumés pour entretenir la discrétion autour de cette larme qui perle sur sa pommette gauche. Sa mère vient la rejoindre, elle sait. C'est une optimiste sa mère. Elle a connu la douleur pourtant, la fin, le désespoir, le mur au bout de la route qui se présentait comme idéale. Mais elle a ce je ne sais quoi de joyeux dans l'âme qui rend la vie à tout ce qui essayait de ne plus y croire. En essuyant la larme qui s'était arrêtée sur la lèvre de sa fille, elle demande :

- Elle vient d'où cette larme... ?

- D'un désert sans soleil à l'intérieur de moi... De l'endroit le plus désabusé de mon être... De la cave la plus sombre du palais que tu m'as si souvent raconté...

- C'est la vie ce palais ?

- Oui...

- Tu vois quoi là ? Quand tu regardes cette statue ?

- Le temps qui passe est triste, mais rien n'est plus triste que le temps déjà passé. Le temps qui passe agit encore dans le vivant, mais là, je regarde cette statue et je vois tout ce qui n'est plus, je vois le modèle, mort il y a des siècles, qui n'existe plus pour personne ni dans la mémoire de personne... Je vois mon père... je vois mon grand-père... je vois ma tante... (elle se met à hurler) Mais pourquoi bordel ! Pourquoi ???

- Chhhhh... Arrête... Respire... Respire doucement...

- Je vois l'amour qui n'est plus, je vois même ce qui ne peut pas être ! Ou ce qui sera peut-être un jour mais à quoi bon ? Pourquoi commencer quoi que ce soit si tout finit ?

- Ton père est là, avec toi, avec nous... ta tante est là, dans ton coeur, dans tout ce que tu vis, elle est une énergie incroyable qui...

- Mais je m'en fous de l'énergie tu comprends ??? C'est comme quand on me dit que je vais les retrouver, plus tard, dans un monde spirituel, immatériel ou je ne sais quelle dimension dont les adeptes de la grande sérénité parlent comme s'ils y avaient été quinze fois ! Tu veux que je te dise maman ? Même si je les retrouve plus tard dans une forme différente, ça n'apaisera jamais ma peine de les avoir perdus ! Je me fous de retrouver mon grand-père dans une énergie particulière ou une force impalpable, je veux le retrouver avec son regard, sa voix, sa moustache, ses traits ! Je ne veux pas d'une de ses déclinaisons promises par le ciel, la foi ou la peur ! Ma tante, je veux la retrouver avec son rire, ses expressions, ses yeux à la couleur si unique, je me fous d'entendre une voix qui me dit c'est moi, tu comprends ? Et je sais très bien qu'il n'y aura aucune voix. Toutes les promesses sont sucrées et à la fin il ne reste que le sel du désert immaculé, une mer morte...

- Pourquoi ne pas profiter à fond de cette parenthèse si tu penses que c'est une parenthèse avec un début et une fin définitive ?

- Mais pourquoi ? Dans quel but ? Tous les gens que j'aime sont partis ! Et dans mon souvenir il y a déjà plein de morceaux qui s'effritent comme le visage de cette statue... Pourquoi on vit maman, dis-moi... Pourquoi ? C'est quoi le but ? Pourquoi le bonheur est si court ? Pourquoi on nous offre toutes les perspectives du bonheur terrestre avant de faire tomber les lourdes portes de la réalité sur nos élans ? C'est fou... à peine a-t-on la maturité nécessaire pour en profiter qu'on arrive déjà à l'âge où tout est usé, les corps comme les rêves !

- Mais tu as à peine quarante ans ! Arrête ! Tu peux vivre encore je ne sais combien...

- Je peux vivre encore quoi ? Vingt ans ? Trente ? Avec le manque des uns et les mensonges des autres ? Avec mes échecs et mes évidences orphelines ? Mais ça sert à quoi ? Dans cent ans je ne serai plus rien ! Même pas une statue au visage fracassé par ce putain de temps qui passe puisque je n'aurai été le modèle de personne ! Personne ne me sculpte à part le temps assassin ! Il grave mes rides dehors et mes peines dedans à coups de burin mécanique, insensible à mes cris qui hurlent en silence ! Pourquoi je suis là ? Pourquoi a-t-il fallu qu'on me permette de goûter à ce qu'il est insupportable d'abandonner pour l'éternité ? C'est une punition la vie c'est ça ? Qu'a-t-on pu faire de si terrible pour mériter un truc pareil ? La vie c'est un terrible malheur déguisé en une multitude de bonheurs !

- Mais arrête enfin Tessa ! Arrête !!! On ne sait pas ! On ne sait rien ! On n'est pas équipé intellectuellement pour avoir les réponses, sinon ce serait trop simple ! Il faut aimer ! Aime Tessa, aime !!! Aime dès que la vie te sourit ! Parce qu'elle fait souvent la gueule la vie d'accord, mais quand elle sourit, tout s'éclaire, et ça peut durer longtemps ! Je ne reverrai plus jamais ton père et si j'y pense, j'y reste, alors je n'y pense pas ! Raoul c'était ma moitié, mon autre, je l'aime, je l'âme, et non pas d'imparfait, c'est ma moitié, je suis à lui, mais des années de bonheur ici avec lui, ça vaut largement une éternité à redevenir ce qu'on était avant de naître à cette vie !

- Tu ne sais pas ce que tu étais avant...

- Justement ! Tu ne sais pas ! Ni avant ni après, alors profite au moins pendant !

- Mais on n'était rien, on n'existait pas, et puis bim, le big bang, la petite graine, la nature, l'existence, la culture, l'intelligence, l'amour, le sexe, les liens, les enfants, les rires, les larmes, la maladie, la tristesse, la trahison, la solitude, la renaissance, l'espoir, l'horizon, et la nuit, pour toujours la nuit ! Il y a une grande différence entre avant et après. Moi je me fous de savoir que je n'étais rien avant, mais je ne supporte pas l'idée de devoir m'abandonner définitivement après ! On se casse le cul à arriver à s'aimer, à se connaître, à évoluer dans ce putain de monde de malades et merci au revoir ? Mais pourquoi ? Et comme tous ces cons ne sont pas capables de donner plus d'importance à la terre qu'à l'argent la planète va exploser et on fait comment après avec ces conneries de réincarnation ou je ne sais quoi ? Après c'est fini et basta ! Merci d'être venue !

- Tu n'as pas d'amour dans ta vie ? Je veux dire un homme qui t'aime et que tu aimes ?

- L'amour... Qu'est-ce qui est mieux ? Vivre une histoire magique jusqu'à ce que l'un perde l'autre à jamais parce que la mort serait venue chercher sa proie sans prévenir ? Vivre une alchimie folle en laissant la routine décrocher les étoiles et nous laisser dans un vide abyssal ? Ne pas vivre une évidence pour ne pas l'abîmer ou crever doucement de ne pas la vivre parce qu'il y a des vents contraires ? Si tout finit maman, dis-moi... si tout finit... pourquoi faut-il vraiment commencer quelque chose... Pour le plaisir du début ? Tu vois, je n'ai peut-être pas encore quarante ans, mais ça y est, j'ai vécu mes débuts prometteurs et enchanteurs, je les connais tous, ils m'ont tous transportée, bouleversée, ils m'ont soufflé à l'oreille que la vie était belle, que tout allait être comme dans un film. Mais la vie n'est jamais un film, parce que le film on peut écrire son début, son milieu et soigner particulièrement sa fin. Les très rares qui ont eu la chance de connaître une fin heureuse, ou mieux encore, un bonheur sans fin, ne sont même plus là pour en parler tellement ça n'existe plus. Même lui avec sa gueule cassée, il a peut-être été heureux comme personne, et que reste-t-il de sa vie ?

- Ma chérie... Je pourrais te secouer là, te dire des mots durs pour te réveiller, être ironique en te disant "je te laisse avec ta corde et ta noirceur" mais ce n'est pas ce que tu veux entendre. Tu hurles tout ça comme on vomit sa déception mais tu crèves d'envie d'entendre que tu as tort, tu as juste mal de penser avoir raison sur la nature empoisonnée du cadeau de la vie. Ton père c'était... je ne pourrai jamais dire c'était... c'est mon évidence, mon amour absolu, le miroir de mon âme. On a connu la routine, on a connu l'abîme, la maladie, la perte d'amis, morts physiquement ou morts dans notre coeur, on a connu pas mal de descentes vertigineuses après tant d'exquises randonnées, mais on a tout affronté ensemble. Même nos fautes, même ce qui aurait pu nous séparer, on a tout regardé dans les yeux, ensemble, pour avancer. Oui dans cent ans ta Simone de mère ne sera plus rien, même pas une statue à la gueule cassée. Mais je suis convaincue que l'amour qu'on a construit, vécu, celui qu'on laisse en héritage ici, servira à quelque chose, à quelqu'un, je me fous de savoir à quoi, à un homme, une femme, un enfant, une forêt, un océan, une montagne, une énergie palpable ou impalpable, l'amour qu'on invente comme celui qu'on sublime ne peut pas ne pas être utile. Aime, Tessa, aime, tu as raison, c'est probablement une expérience dont tu ne connaîtras jamais vraiment les fruits de ton vivant, mais si les promesses de la vie sont salées, comme l'addition qu'elle présente en fin de parcours, aimer est un dessert, et à bien y réfléchir, on ne mange pas si souvent son dessert préféré.
Regarde-moi... Aime... Tu m'entends ? Aime fort... Fige ce sentiment dans l'histoire du monde, je suis sûre que le monde en fera quelque chose.


Franck Pelé - février 2018 - textes déposés SACD

jeudi 18 janvier 2018

Sous-entendus





Jeudi c'est tartare frites dans cette petite brasserie près du Louvre. Depuis bientôt sept ans, Simone et Raoul ont ce petit rituel, toujours la même table, la petite ronde au fond à droite, près de la baie vitrée.

Raoul peut regarder les formes pulpeuses qui passent pendant les brefs moments où Simone oublie de faire semblant de ne pas le voir, et Simone peut critiquer la démarche, la coiffure ou les vêtements d'autres femmes pour justifier son regard sur la rue, alors qu'aucun homme digne de ce nom n'échappe à son faisceau spatial. Parce que c'est le genre à trouver un extra-terrestre avant tout le monde Simone.

A côté d'eux, il y a une femme, elle s'appelle Nathalie. Quadragénaire, elle a manifestement les mêmes habitudes, de table et de passe-temps. Mais elle n'a jamais personne à qui parler. Simone et Raoul parlent beaucoup au restaurant. Ils sont à l'opposé de ces couples dont nous avons tous été témoins au moins une fois. Cette scène surréaliste où deux personnes qui ont choisi d'être ensemble, probablement pour une raison qui avait attrait à une certaine complicité, n'ont pas UN SEUL mot à se dire. Tu les regardes, tellement que tu en oublierais de parler toi-même avec ton autre, et tu te dis que c'est impossible d'être aussi neutre, aussi triste, aussi silencieux, aussi muet dans une table de deux. Tu as l'impression que c'est le fruit d'un bug de site de rencontres, le pire que tu voulais en face de toi, tu l'as. Sauf que là ce sont des gens qui se sont rencontrés dans la vraie vie et mariés dans cette même vie ! Ahurissant... On imagine la scène :


"- Si tu veux on se fait un resto ce soir...

- Ah oui bonne idée, mais... y'a pas Danse avec les stars ce soir ?

- Tu me dis qu'on sort jamais et quand je te propose tu prends ça comme une obligation d'aller à une réunion de parents d'élève !

- Oh mais pas du tout arrête... Portables éteints hein ?

- Bah oui... Enfin vibreur en cas d'urgence mais interdiction de jouer à Candy Crush ou autre entre deux plats..."


Et le soir venu, après avoir rapidement devisé sur la déco du restaurant, dit à l'autre qu'il avait une petite mine et jeté au moins sept regards à 360 degrés pour étudier la faune locale et l'attitude qui dit tout du bipède, le puits de la conversation est désespérément vide, un puits sans fond dans lequel résonne le plus grand désintérêt pour l'autre. Chacun regarde ailleurs, et de se demander alors quel plaisir ils prennent à être ensemble, ici et ailleurs...

Lui il regarde le cul de la serveuse et elle, elle cherche les gens connus, elle adore faire ça quand elle va à Paris. Elle ne pense qu'à ça. D'ailleurs si c'était une star en face d'elle, à sa table, à la place de son mec, elle aurait probablement de la conversation. Elle, c'est "pense avec les stars". Lui, on a dû mal à l'imaginer dire quelque chose d'intéressant, c'est pas très sympa de caricaturer oui on le sait, mais on le place quelque part entre Trump et Ribéry. Compliqué pour philosopher.

Ce jour-là il n'y a pas ce genre de couple autour de Simone et Raoul. Exceptionnellement, ils sont même un peu silencieux, ils regardent attentivement leur menu. Surprise, à côté d'eux la quadragénaire habituée n'est pas seule. Elle est accompagnée d'une amie qui lui raconte sa dernière rencontre, son nouveau boulot et son épilation maillot. Elles parlent doucement mais on entend tout. Pourtant parfois elles chuchotent presque. Comme cette fois où l'une dit à l'autre "franchement au prix de l'épilation maintenant, je laisse un peu pousser, ça me rappelle les années 70, tu savais que ça revenait à la mode ? Et puis quand tu te balades à la plage l'été et que tu veux mettre tes clés dans ton maillot ça tient mieux, t'as remarqué ? Bon moi je vais prendre une salade composée, une frisée aux lardons tiens c'est bien..."

Simone les regarde, puis cherche le regard de Raoul comme pour prendre la température de son propre étonnement en espérant ne pas être seule à avoir des hallucinations concernant ce qu'elle entend et surtout, concernant la précision avec laquelle on entend. C'est alors plus fort qu'elle et elle interpelle sa voisine :

"- Excusez-moi de vous interrompre en plein panier garni mais je voulais juste vous dire qu'on entend tout... Du coup j'ai un peu l'impression d'avoir vos lardons dans mon assiette et vous comprendrez que ça me coupe un poil l'appétit, pardon... "un peu" l'appétit voulais-je dire...

- Pardon mais nous parlons vraiment doucement...

- Oui et c'est bien ce qui m'inquiète... Vous voulez donc dire que vous, chère amie qui déjeunez à côté de nous chaque jeudi depuis des années, vous entendez tout ce dont nous parlons avec mon mari ?

- Oui... effectivement on entend tout...

- Vous entendez toutes les semaines les détails les plus intimes de notre vie et vous ne dites rien ???

- Bah non qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?

- Mais je ne sais pas ! Que vous entendez tout par exemple !

- Mais tout le monde entend tout partout au restaurant, ce n'est pas inhérent à cette seule table enfin ! Ce n'est pas parce qu'il y a un espace de vingt centimètres entre deux tables de brasserie que la voix s'arrête là où commence la liberté de l'autre ! Vous n'avez qu'à attendre d'être dans un endroit intime si vous voulez parlez de la sensibilité de vos seins, de la couleur de votre string ou de la dextérité de Monsieur à l'heure de vous faire grimper au rideau !

- Mais vous savez très bien que ne pas dire c'est participer à une forme de voyeurisme ! Vous écoutez en douce !

- Je vous interdis !

- Et tu sais quoi d'autres sur ma vie ??! Tu écoutes tous nos secrets depuis des années et tu es là comme un petit rat silencieux qui n'entend rien et ne voit rien, et un jour je vais peut-être retrouver dans un livre que Raoul a des problèmes de prostate, qu'il ronfle après l'amour et qu'il adore quand je le...

- Simone !!! Stop maintenant ça suffit !

- Mais elle sait tout Raoul ! De quoi tu t'offusques là ?

- Elle entend mais elle n'écoute pas, ce n'est pas parce q'u'on entend tout qu'on prête attention à tout !

- Mais elle est toute seule tous les jours à quoi tu veux qu'elle prête attention ? Entre la conversation de la salière et la nôtre à mon avis elle a choisi son camp !

- Oui je vous entends toutes les semaines ! Et oui je retiens tout ! Parce que c'est très intéressant ! Parce que votre couple me fait rêver ! Vous étiez presque devenus mes héros de la vraie vie ! Oui je sais tout de toi Simone puisque tu me tutoies allons-y ! Je sais que tu passes deux heures à te coiffer, que tu as un sextoy caché derrière la pile de Psychologie Magazine, que tu cries très fort quand tu es en haut des rideaux, que tu conduis comme une furieuse et que tu as insulté ton patron plusieurs fois. Mais je sais aussi que tu as le coeur honnête et généreux, que tu as toujours été là pour ta mère, que tes amis t'adorent et que tes idées de cadeaux ou de dîner sont toujours formidables ! Je rêvais d'être toi ! Jusqu'à maintenant ! Parce que moi je n'ai rien à raconter, je m'emmerde ! Je suis plutôt pauvre, pas très belle et on ne regarde pas mon cul pour ce qu'il provoque d'excitation mais pour ce qu'il évoque de compassion ! En revanche jamais je ne vais agresser les gens parce qu'ils parlent à côté de moi, même s'ils parlent trop fort ce qui n'est pas notre cas ! Alors maintenant on va finir notre déjeuner et on ne viendra plus jamais dans ce restaurant pour que vous puissiez raconter votre vie en pensant que personne ne vous entend !!!

- Excusez-la Madame... Elle est très sensible et généreuse Simone vous savez... Elle était juste gênée de savoir que vous saviez autant de choses sur nous...

- Mais je le sais parce que vous en parlez dans un endroit public à vingt centimètres d'une table voisine ! Et vous Raoul je sais que vous ne digérez pas très bien les fibres, que vous avez des doigts à rendre jaloux ceux de Warren Beatty, que vous avez grossi, que vous aimez chanter Eddy Mitchell dans la voiture et que Simone a de la lingerie rouge.

- (la femme en face Nathalie :) Et moi je sais aussi que vous avez embrassé la soeur de Simone le jour de votre mariage !

- Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? T'as embrassé ma soeur le jour de notre mariage ?

- Mais pas du tout enfin elle raconte n'importe quoi ! Mais comment pouvez-vous sortir un tel mensonge ? Vous vous rendez compte des conséquences ? D'où vous sortez ça ? C'est la première fois que je vous vois dans ce restaurant !

- Vous l'avez raconté à votre ami Pierre à cette même table un jeudi de juin. C'est la deuxième fois que je viens ici. Je viens de m'en souvenir en vous voyant.

- Bon... Raoul te lèves on va chez Paulette.

- Mais chérie...

- On va chez cette putain de Paulette !!! (elle hurle)


Raoul et Simone quittent le restaurant, à travers la baie vitrée on voit Simone prendre le volant et partir comme une furie, Raoul à ses côtés. Les deux amies à table poursuivent :


"- Tu l'as vraiment entendu dire ça ?

- Oui...

- Le pauvre... Il va déguster là... Je la connais la Simone...

- Dis-moi Nathalie... Il te plaît ce Raoul n'est-ce pas ?

- C'est un amour cet homme. Mais c'est elle qui me bouleverse... J'habitais en face d'elle, je la regardais tous les jours... Je suis venue volontairement ici, chaque jeudi, à cette table, pour avoir un peu de sa vie, entendre un peu de ses jours, de ses nuits aussi... Je m'étais jurée de ne jamais m'adresser à elle mais là c'était trop. Tu veux du pain Marion ?

- Attends Nathalie tu m'invites à déjeuner après des semaines de correspondance et tu m'annonces que tu aimes une autre femme ?

- Mais je n'ai jamais pensé à autre chose qu'à correspondre avec toi ! Je trouvais ça très stimulant intellectuellement, c'est Simone avec son histoire de frisée qui t'a mis le doute !

- C'est des salades tout ça, tu y pensais forcément aussi avec moi puisque tu es comme moi, et tu me plantes pour une voisine de table que tu espionnes depuis des mois !

- Mais non je ne te plante pas ! Je n'ai jamais eu l'intention de planter quoique ce soit avec toi ! ...mais c'est vrai que si je devais choisir une femme à aimer, ce serait Simone, sans adversaire possible.


Après avoir balancé sa frisée aux lardons sur les genoux de Nathalie, Marion sort du restaurant, marche d'un pas rapide jusque dans le hall d'un hôtel de luxe, là elle demande à passer un coup de téléphone à partir d'une de ces cabines à l'ancienne, prévues à cet effet.


" - Simone ? C'est Marion. Bon tu peux te détendre ce n'est pas de Raoul qu'elle est amoureuse ta célibataire du jeudi, c'est de toi...

- Tu plaisantes...

- Ah non non je te promets, elle est comme une dingue, elle a même précisé qu'aucune femme ne pourrait la séduire plus que toi.

- Alors là, grosse grosse claque... Et moi qui ai monté ça pour la faire disjoncter...

- Bon c'est la dernière fois que je fais ça pour toi hein... C'est compliqué d'être ton amie parfois Simone tu sais... Il a fallu que je devienne copine avec cette nana, ça m'a pris des semaines à travailler sa confiance, et je suis passée à deux doigts de me faire sauter dessus et de me retrouver avec ses clés dans mon maillot de bain ! La prochaine fois tu me préviens quand je dois draguer une femme qui a vu vingt fois Gazon Maudit !

- J'étais sûre qu'elle était là pour Raoul, toujours à cette table...

- Et Raoul comment tu as géré ?

- Je lui ai dit dans la voiture que je le savais incapable d'une chose pareille, tout comme Paulette. La pauvre... même avec le mec de ses rêves à ses pieds elle ne tromperait pas Pierre...

- Tu ne m'avais pas dit qu'il était hyper sérieux lui aussi ?

- Oui c'est vrai... Enfin il m'a quand même embrassée le jour de mon mariage...

- Simone !!!

- Quoi ?

- C'est vrai ?

- Marion... il ne faut pas croire tout ce qu'on entend... ;-)





Franck Pelé - janvier 2018

mercredi 30 août 2017

Fais pas ci fais pas ça




- Pourquoi prends-tu autant de risques Simone ? Tu ne veux pas rester un peu tranquille ? Tu es belle, tu as un boulot, un homme qui t'aime, une famille, pourquoi tu veux absolument goûter à ce qui te changerait aux yeux des autres ?

- Des risques ? Mais ça t'a effleuré le chapeau que les pires risques possibles soient ceux que tu prends quand tu choisis de ne rien changer Paulette ???

- Arrête de crier Simone tout le monde se retourne...

- Et alors ??? Tout le monde se retourne ? Et pourquoi ils se retournent à ton avis ? Parce que je crie ou pour ce que je dis ? Quelle que soit la raison ils s'en rappelleront ce soir, ils s'endormiront même peut-être avec cet évènement de leur journée ! Le seul qui aura été vrai, spontané, vivant dans leur vie sans aspérités ! Elle est lisse votre vie, ne changez rien, vous avez raison, ça fait moins mal au quotidien ! Mais putain le réveil va être compliqué pour certains je vous le dis !

- Arrête Simone !

- Mais c'est toi arrête ! Pourquoi tu me dis que je veux goûter à ce qui me changerait aux yeux des autres ??? T'en as pas marre de tirer la langue uniquement à l'heure de l'hostie franchement ? Pourquoi la certitude que la saveur est ailleurs est toujours transformée par une pauvre curiosité qui ne cherche qu'à goûter pour mourir moins con ? Moi je te dis qu'on peut changer de route sans forcément avoir tort ! Je te dis qu'on peut croquer cette putain de vie sans devoir supporter le procès de vouloir la goûter ! Comme si un choix fait avant un autre lui donnait toute sa légitimité !

- Tu es vulgaire Simone avec tes putain toutes les trois phrases...

- C'est toi qui es vulgaire avec tes cheveux bien tirés et tes sourires polis ! Rien n'est plus inélégant que de mettre des croix dans toutes les cases qu'on te dit de remplir dès le plus jeune âge ! La classe c'est de savoir poser ta boîte à schémas et de marcher librement sur la ligne que TU traces !

- Mais merde Simone !!! Merde !!! Et pourquoi ce serait ton point de vue le bon ? Pourquoi on ne pourrait pas être heureuse dans une vie lisse ?? Pourquoi on ne pourrait pas rester vingt ans derrière un bureau en étant heureux d'y être ?Pourquoi on ne pourrait pas reproduire l'amour de nos grands-parents ??

- Mais parce que ce n'est plus le même monde ! Tu veux qu'on demande à mamie si elle a été vraiment heureuse ? Et papy ?

Oui d'accord du côté de papa c'était chouette, et encore, y'a eu du dérapage plus ou moins contrôlé, mais le père de maman, papy Lou, tu mesures à quel point il s'est emmerdé avec notre bonne petite grand-mère ? Je ne sais même pas s'il a vu son corps une fois en pleine lumière !

- Simone !

- Je parle de son corps jeune...

- Arrête

- Les femmes n'étaient pas indépendantes, elles n'avaient pas le choix, et le divorce c'était comme une verrue au milieu du numéro de ta rue ! Et puis personne ne changeait de boulot, et si tu voulais en changer tu pouvais parce qu'il y avait du boulot partout !  

- Moi je te dis que c'est encore possible de vivre des choses qui durent !

- Mais rien ne dure Paulette ! Arrête de croire à tout ce qu'on te dit ! A toutes les promesses en guimauve et aux serments en bois ! Arrête ! Il faut aimer bordel, il faut changer de métier, d'endroit, de mec s'il faut, il faut embrasser, il faut se planter, il faut aller où on a peur d'aller, il faut apprivoiser le sauvage, découvrir l'inconnu, et surtout il faut aller au delà de l'image que cette putain de société immobile nous renvoie de nous-même ! Si on se sent perdu quelque part il faut se retrouver ailleurs ! Se retrouver soi-même.

- Alors à quoi ça sert de changer si rien ne dure ???

- Pardon ! Pardon... d'accord. Il y a une seule chose qui dure. C'est l'exceptionnel. C'est pour ça qu'il s'appelle comme ça d'ailleurs. Et c'est pour ça qu'on change, parce que si ton travail n'est pas exceptionnel, si ton amour n'est pas exceptionnel, si ta famille n'est pas exceptionnelle, aucun ne dure.

- Ah bon tu peux changer de famille ?

- Non tu ne peux pas changer de famille, mais tu peux vite avoir l'impression de ne plus en avoir si les liens qui font cette famille ne sont pas exceptionnels. Moi, à part toi, ma soeur, et les parents, même s'ils ne sont plus ensemble, je me sens orpheline d'un monde secret, d'un nid douillet, de ces gens qui avaient le même sang et nous regardaient grandir avec intérêt, sourire, générosité, empathie. Qui t'appelle toi ? Qui t'écrit ? Qui t'écoute avec une vraie qualité d'écoute dans notre jolie petite famille ?

- Heu... Tatie elle m'appelle...

- Oui d'accord... Et à part elle ? Qui écoute tes erreurs ou tes coups de colère sans te juger ou te dire que l'autre a raison et que tu n'es que la petite Simone ou la petite Paulette qui a encore plein de choses à apprendre ?

- Mais c'est normal, en grandissant, chacun se recentre un peu sur son noyau dur, ses enfants et petits-enfants...

- Non ! Pas normal ! La famille d'Héloïse tu vois, ça c'est de la famille, comme j'aime, ils s'écoutent, ils discutent, ils se retrouvent, ils essaient de se comprendre, dans la nôtre on essaie de nous convaincre d'être le contraire de ce qu'on est. Tu comprends Paulette ? Tu comprends où il est le vrai drame là ? Il est justement là. Et quand un patron, un mari, une femme, un ami, une confidente, un soeur, un cousin, veulent essayer de te faire comprendre que tu dois être le contraire de ce que tu es pour toucher ce qu'ils appellent le bonheur, tu es anéantie, consternée, et tu te demandes si ton coeur est fait de la même matière que le leur. Leur bonheur je n'en veux pas, faire ce qu'il faut, être comme il faut, faire semblant pour sauver les apparences ou ne pas affronter le conflit parce que ça fait des vagues, au secours... Jamais... Rien ne dure Paulette... sauf l'exceptionnel. Il faut se donner le temps de l'exceptionnel. Même s'il reste le temps d'un éclair. Son empreinte sera toujours plus forte que des millions d'années à se sourire sans bouger.

- Mais alors on fait quoi si on n'est pas sûre d'avoir son exceptionnel dans toutes ces catégories ?

- Il faut rester tant qu'on se sent vivante, reste si tu es bouleversée, reste si tu te sens à ta place, reste si tu es celle que tu veux être quand tu te vois derrière ton bureau, à droite de ton chéri dans la voiture ou à sa gauche dans ton lit, reste si tu es sûre d'être au bon endroit, mais par pitié ne me dis jamais ce que je dois faire, ce que je dois être ni où je dois aller. Ne te sers jamais de mes choix ou de mes actes pour faire de moi une coupable... Accepte-moi, je ne vais pas dire comme je suis parce que cette phrase est trop usée, mais comme je vis. Accepte-moi comme je vis, comme je sens, comme je ressens, accepte que je sois différente de toi, accepte que mon bonheur ne soit pas forcément le tien... Et si notre famille est décimée, tu resteras le plus beau pilier encore en vie, celui qui cultivera ma fierté.

- Je t'aime Simone...

- Moi aussi je t'aime Paulette... Surtout quand tu ne me dis pas comment je dois aimer et comment je dois vivre...

- Tu crois que je dois changer de boulot ?

- De boulot je ne sais pas mais de mec c'est sûr...

- C'est vrai ??? Mais il est super gentil !!

- Mais non je plaisante... c'est parfait s'il est super gentil... fais juste attention de ne pas être trop super gentille, parce que le super gentil a besoin d'être un peu testé pour le rester... Et ton boulot, tu le gardes tant que tu ne le sens pas te bouffer quand tu rentres le soir à la maison... Le contraire de ton super gentil en fait...

- Simone !!!

- Détends-toi ou je te pince le sein devant tout le monde...

- Mais arrête enfin ! C'est fou comme on est différentes toutes les deux, tu t’en rends compte ?

- C'est fou comme j'ose tout ce que tu n'oses pas, ça ne veut pas forcément dire qu'on est différentes... Bonne soirée ma biche... Embrasse ton super gentil pour moi...

- Où tu vas ?

- Retrouver mon super héros...

- C'est qui ?? Mais tu ne m'as rien dit c'est qui ???

- Il s'appelle Raoul... Je te raconterai... Si tu es... un peu moins sage...



Franck Pelé - août 2017

mardi 11 juillet 2017

Plus belle la fin




- Pourquoi ça n'arrive jamais dans un couple qu'on respecte les choix de l'autre même quand ils disent la fin du couple ?

- Je ne te suis pas chéri...

- Pourquoi, lorsque l'un des deux désire que ça s'arrête, ça n'arrive jamais que l'autre le comprenne et l'accepte sans insulter ou traîner dans la boue ?

- Y'a un message là Raoul ?

- Non y'a pas de message, c'est une constatation, une pensée, presque un principe. Parce qu'on exprime la vérité d'un coeur qui s'éteint doucement à quelqu'un il faudrait qu'on devienne subitement un salaud, une ordure, un traître, mais merde !

- Tu es très très remonté là... Et pourquoi ce soudain plaidoyer en faveur des incompris dont le coeur s'éteint doucement ? Attends je me mets dans le canapé, j'ai l'impression qu'il va me falloir moins d'altitude au cas où je tombe... Parce que tu sais parfois, on tombe de haut...

- Je vais te raconter une histoire... C'est une histoire vraie qui est arrivée à une amie. Elle vivait avec une célébrité, elle était très fidèle et très amoureuse mais elle sentait que celui qui lui avait donné un enfant était lui seulement très amoureux. Elle a pardonné la première tromperie mais elle l'a quitté à la seconde. Elle a rencontré un autre homme, assez célèbre lui aussi, non pas que c'était une condition à son état séduit mais il se trouve qu'elle évoluait dans un monde artistique. Coup de foudre mutuel, ils vivent ensemble, ils achètent une maison ensemble, et quelques mois avant d'emménager dans cette nouvelle maison il lui dit "j'ai rencontré la femme de ma vie". N'importe quelle femme à ce moment là l'aurait encastré dans le mur, frappé, giflé, insulté, réduit à une image de merde absolue. Elle, elle savait que l'âme de cette homme était belle, elle savait qu'il ne pouvait pas dire cela gratuitement. Elle a juste répondu "je veux la rencontrer". Il a accepté de lui présenter. Et quand elle les a vus, là c'est elle qui me l'a raconté, elle a su. Elle m'a dit "il avait raison, c'était la femme de sa vie, elle était faite pour lui, ça me rendait malade mais c'était le couple parfait, il avait trouvé son autre."

- Et alors ?

- Elle a mis des mois à s'en remettre évidemment mais quelques mois plus tard elle a aussi rencontré son autre, l'homme de sa vie à elle, cette épaule chaleureuse, son ours idéal. Elle m'a alors dit "si on était restés ensemble, ça aurait peut-être marché, peut-être pas, si je l'avais empêché de vivre cet amour évident, je l'aurais détruit, je nous aurais détruits, et aujourd'hui, on est heureux, chacun de notre côté, et heureux d'être restés très complices. La bienveillance est parfois aussi chaleureuse que l'amour."

- Je veux la rencontrer.

- Pardon ?

- Tu ne me dis pas ça pour me raconter l'histoire du jour je te connais, et comme tu adorerais que je réagisse comme cette femme, je te dis que je veux la rencontrer.

- Mais rencontrer qui ?

- Oh arrête Raoul ! Tu me fais Acte II Scène 3 pour me préparer à quelque chose d'assez difficile à digérer je dois te le dire, je te fais l'honneur d'écouter ton discours avec respect et empathie, je suis honnête dans ma réaction parce que je te dis sans détour, là, tout de suite, que j'ai envie de t'encastrer dans le mur mais je sais que tu as raison avec ton histoire et qu'il faut respecter les choses qui arrivent naturellement sans tricherie ni trahison alors ne trahis pas cette réaction et dis-moi à ton tour les choses avec la transparence qu'elles méritent !

- Je t'aime tu sais...

- Mais ?

- Mais quoi ?

- Il y a un mais j'imagine...

- Oui

- Ton coeur s'est éteint

- Un peu oui

- On vit dans le noir et dans le froid depuis des mois si tu crois que j'avais pas remarqué qu'il s'était éteint...

- Mais le tien aussi non ? Un peu...

- Oui un peu c'est vrai...

- Et tu as souvent dit que c'était à cause de moi mais c'est parce que tu avais besoin d'un coupable... Toi aussi tu as parfois compris que la fin rôdait sans qu'on ne puisse faire quoi que ce soit.

- Oui... et ça m'emmerde profondément Raoul excuse-moi d'être vulgaire. Je ne voulais pas de fin moi, quand je signe c'est pour toujours. Mais c'est vrai que certains hivers s'installent plus durablement que d'autres.

- Moi non plus je ne voulais pas de fin, je ne suis pas sûr qu'on décide qu'une histoire dure ou non. Bien sûr si on met tous les ingrédients nécessaires à l'éternité, la compréhension, l'acceptation, la bienveillance encore une fois, si on étouffe un peu son orgueil, son intolérance, si on offre à l'autre autant d'indulgence qu'on en a pour soi-même, alors on peut aller très loin... mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire...

- Je la connais ?

- Non

- Tu es amoureux ?

- Oui

- N'aie pas peur de me faire mal, je saurai entendre ce que je te demande maintenant. Dis-moi quelques mots en me parlant d'elle. Je veux sentir ce qui t'anime quand tu en parles.

- Tu ne pourras pas supporter...

- Si je pourrai. Parce que je viens de le décider. Et parce que je sais que tu as raison. Et que l'histoire de ton amie a raison. On ne peut jamais empêcher l'amour, on ne peut que détruire le sien en essayant d'en empêcher un autre. Alors par amour, j'accepte de ne plus être la seule à qui tu ne peux dire ces mots. Parce que tu as déjà voulu me les dire n'est-ce pas ?

- Mille fois. Mais comment raconter à une femme à qui on a tout donné une autre femme à qui on veut tout donner...

- Ce n'est possible que si elle accepte d'aller au-delà de cette douleur orgueilleuse et fière, ce n'est pas simple, il se peut que je lacère la canapé avec mes ongles, mais je suis prête. Fais-le pour moi. S'il te plaît... J'ai besoin de savoir si tu ne te trompes pas toi-même.

- D'accord... C'est elle. Quand je l'embrasse, quand elle m'embrasse, c'est tellement exactement ça... C'est tellement le meilleur baiser possible qu'il est inconcevable de penser qu'une autre femme puisse me dire mieux avec sa bouche. Quand elle me regarde, la couleur de ses yeux repeint le monde entier et tout devient beau. Quand elle me dit son amour, il est parfait, idéal, définitif, fort de tout ce qu'elle attend et qu'elle sait avoir trouvé, fort du mien qui est fait du même feu. Elle sait tout de la routine qui use, de la vie qui sépare ou des mirages des débuts, mais là elle sait, ça bat dans son ventre, et le manque de l'un chez l'autre invente un vide insupportable. Elle pourrait finir toutes mes phrases, je pourrais commencer les siennes, elle sait me lire, elle comprend l'existence de ces imperfections que les autres utilisent pour condamner et elle en fait des fleurs. Elle...

- Tu es amoureux Raoul. Comme tu en rêvais... Comment s'appelle-t-elle ?

- Tu ne chercheras pas à la voir ?

- Ah si ! Je t'ai dit que je voulais la rencontrer. Mais finalement, je n'en ai pas besoin, tes mots à l'instant suffisent. Et je crois qu'ils ont même dessiné son visage tellement ils parlent bien d'elle. Tu sais, mon orgueil de femme devrait te laisser seul sur la chaise du coupable mais je suis tombée amoureuse moi aussi. Il n'est pas aussi bien que toi, il ne me va pas aussi bien que toi, mais il m'aime avec un coeur allumé. Et je me suis laissée faire...

- Elle s'appelle Simone.







Franck Pelé - Juillet 2017

lundi 12 juin 2017

La maladie d'amour



- T'étais où ?

- Simone, pose ça... pose ça tout doucement...

- Tu me prends pour qui espèce de fourreur de jupons ???

- On dit coureur non ? Mais pourquoi tu dis ça ? Qu'est-ce qui te prend ?

- Ah excuse-moi mais ça fait longtemps que t'as arrêté de courir ! Maintenant tu choisis au toucher, à l'ouverture, tu prends ce que t'as sous la main ! Tu reprends du poil de la bête ! Et t'es devenu le plus grand fourreur de la région !

- Arrête, ça ne te va pas du tout d'être vulgaire...

- Vulgaire ? Mais je m'adapte à la qualité de ton cerveau pour que tu me comprennes fort et clair mon grand malade !

- Malade de quoi ? J'aurais pas le droit d'aimer SI j'étais amoureux ??

- Mais tu en sais autant sur l'amour que sur l'histoire médiévale de la Pologne ! (elle chante) Il fourre, il fourre le malaaaade de l'amour !

- Arrête ça suffit maintenant, pose ce flingue ! Tu vas réveiller tout le quartier si tu tires !

- Tu vois le petit cylindre au bout du canon, c'est un silencieux, le genre de truc que t'aurais dû mettre au bout du tien ! Et tu aurais dû t'en visser un sur ta grande bouche aussi parce que toi tu tires pas souvent mais ça réveille largement au-delà du quartier tellement tu en parles !!

- Ce sont des conneries tout ça, des légendes de concierges ! T'es allé chez ta coiffeuse qui t'a encore raconté ses salades !

- Ah pas du tout, je suis allée chez ma manucure dont le balcon donne sur celui de ta nouvelle collègue, celle qui est mariée à un flic tu sais ? Un flic qui n'est jamais chez lui ! Celle qui vit au-dessus de ce café où tu dis passer des heures pour travailler au calme ! Et quand je suis passée à ce café pour leur montrer ta photo, personne n'a reconnu ta tronche de cake !!!

(il déglutit difficilement)

- Je peux t'expliquer... J'étais... En fait j'ai dû aller plusieurs fois chez elle parce qu'elle a des soucis avec son mari violent... Je suis juste allé parler avec elle, lui donner des conseils...

- Ah d'accord... T'es une sorte de consultant quoi...

- Voilà c'est ça. D'ailleurs je vais peut-être me mettre en auto-entrepreneur, y'a un filon à exploiter je crois.

- Un filon à exploiter ? Mais ça fait des mois que tu le creuses le filon ! Tu te tues à la tâche et t'adores ça ! Tu es le seul type qui est en burnes-out tous les jours et qui refuse qu'on l'arrête !!!

- Mais arrête d'être grossière Simone, je te dis que je n'ai fait que parler avec elle !

- Ah oui ? Et tu consultes souvent en peignoir ? Parce que tu étais en peignoir quand je t'ai vu sur le balcon ! C'est un autre filon que tu veux exploiter le consulting en peignoir ?? Tu lances le "Robe de chambre Consulting" ? Ah tu vas avoir du monde avec l'énorme marché des femmes éplorées qui ont des choses à raconter et qui ont une douche ou une baignoire !!! C'est toi qui me rends grossière ! Parce qu'embrasser du vulgaire trop longtemps ça déteint sur le comportement !

- Mais merde !!! Oui je suis amoureux !

- Ne parle pas de ce que tu ne connais pas mon pauvre garçon ! T'es amoureux parce qu'elle t'a ouvert la porte ? Mais dès qu'on t'ouvre la porte t'es amoureux !

- N'importe quoi !!! Et toi !!! T'es amoureuse dès qu'un admirateur t'écrit que tu es belle !

- Aaaaaaah non mon cher lapin crétin... moi je tombe amoureuse quand la qualité de ce que je donne trouve un écho rare dans la qualité de ce que je reçois... En fait, ça m'arrange assez que tu sois aussi bas du bulbe. Parce que jusqu'à maintenant, je m'empêchais de tomber amoureuse, je me retenais, pour toi. Mais là je vais lâcher prise avec un plaisir immense...

- C'est qui ce salopard ??

- Ce salopard ? Ah non... Rien de tout cela chez mon Raoul... Toi tu es le roi des salopards mais lui... lui c'est le charme élégant, la douceur offerte, la classe du verbe, l'immensité du sentiment... Tu vois lui quand il m'aime, ça me rend belle, je gagne dix ans quand avec toi je les perds, lui quand il m'aime, je pourrais voler tellement je me sens légère quand avec toi je pourrais prendre racine tellement tu m'enterres, lui quand il m'aime il n'y a aucune habitude aucun règlement, quand avec toi tout pourrait exploser pour quelques miettes ou pour une tâche de sauce tomate... tu sais Olivier l'amour c'est assez simple en fait...

- Non rien n'est simple !

- Ah si c'est simple l'amour... Il suffit de trouver quelqu'un qui a autant envie de te donner que toi. Pas quelqu'un qui le promet, non... quelqu'un qui te donne vraiment tout son coeur, tout son amour, avec une constance folle, une certitude faite du bois de la perpétuité, quelqu'un qui est bien avec toi, quelle que soit ta coupe de cheveux, la lourdeur de tes paupières, la nature de ton parcours ou de ton compte en banque.

- Mais moi j'aime bien la nature de ton compte en banque

- Alors maintenant, soit tu t'en vas dans les cinq minutes et tu vas retrouver ta pétasse qui doit être en train d'essayer de s'en sortir avec son mari - oui parce que je l'ai appelé pour lui expliquer la situation et il m'a fait sauter tous mes PV, chouette non ? Toi tu fais sauter sa femme et lui mes PV - soit je te tire une balle dans chaque genou, mon nouvel ami flic m'a dit que ce serait de la légitime défense...

- Mais... tu vas vivre avec ce Raoul ? Simone et Raoul, ça sonne bien ça ?

- Ah oui ça sonne bien... et je te jure que si je pouvais signer plusieurs vies, je le ferais sans hésiter.

- Je peux prendre mon peignoir ?

- Je t'en prie... Que serait un consultant sans son peignoir...


Franck Pelé - juin 2017 - textes déposés SACD

lundi 19 décembre 2016

Et la perfection s'invita au salon




Reconnaît-on le grand amour à sa façon de décliner la grandeur dans le moindre petit détail, à son talent pour convoquer l'extraordinaire là où on ne l'attend pas ? Si cette soirée d'automne avait dû répondre à cette question, plus personne ne l'aurait jamais posée tant l'évidence était gravée dans les cuirs de cette histoire.

Il est des âges qui ne permettent plus vraiment de croire encore au cadeau tombé du ciel, mais lorsque le ciel insiste à ce point pour réunir deux âmes, deux coeurs, deux histoires en une seule, profondément magique, subtilement cérébrale, délicieusement douce, extrêmement excitante, il n'est plus permis de douter de quoi que ce soit. A moins de tirer volontairement un trait sur l'existence du rêve.

Elle était belle à faire pâlir le jour mais elle avait peur qu'on la trouve trop pâle sous ces quelques artifices qui ne faisaient pourtant que sublimer ce qui rayonnait déjà. Lui avait cette justesse dans le regard et le geste qui disaient tout de la franchise du charme qu'on pouvait parfois lui reprocher. Ils étaient exactement les mêmes. On les accusait des mêmes maux, on les jalousait, on les enfermait dans des cases pour mettre des croix dessus mais ceux qui savaient les lire connaissaient la valeur inestimable de leur authenticité.

Là où ils semblaient laisser tout le monde entrer, ils laissaient seulement venir, jusqu'aux limites qu'ils imposaient. Parce que personne n'arrivait jamais à toucher le point rare qui attendait tellement d'être touché. On peut parfois montrer le chemin, on peut même offrir le point, mais sans une précision idyllique, point de salut. La fleur toujours se refermera, et seul le parfum donnera l'illusion de la cueillette comme un sourire offrirait le mirage d'un état séduit.

Certains couples se forment, d'autres se déforment ou se reforment. Et puis il y a les couples en fusion, ceux que le cinéma appelle les couples mythiques, ceux que le grand public ne connaîtra jamais alors qu'ils avaient de quoi écrire un formidable scénario. Ils formaient, elle et lui, un de ces couples qui font vibrer toutes les lettres, qui font jouir tous les chiffres. S'ils rentraient quelque part ensemble, il se passait quelque chose.

Ils entraient dans un restaurant en rêvant de pouvoir s'embrasser et l'étage était vide, comme préparé pour eux, dans un quartier pourtant tellement touristique. Ils s'installaient dans un autre qui ne vibrait pas pour l'un, l'autre le sentait, et ils partaient à la recherche de ce que la vie leur offrait de plus frissonnant. Si vous saviez comme la vie adorait les surprendre avec ce qu'elle avait de plus beau, de plus agréable, de plus vivant, comme pour les remercier d'être ce couple qui la rend belle.

Pour certains, ils n'avaient pas les plus beaux prénoms du monde, elle s'appelait Simone, lui Raoul, pour d'autres, ils rendaient irrésistible tout ce qu'ils approchaient. Leur histoire était interdite par les lois d'alors, quand on avait fait un choix avec inscription au registre, que l'église soit témoin ou pas, on ne badinait pas avec la cour. Il a tout fait pour ne pas céder à la tentation de lui faire, elle a tout fait pour résister à son envie qu'il lui fasse, mais on ne résiste pas à ce qui existe, à ce qui vit, à ce qui s'impose avec une force que personne ne peut expliquer, à moins d'avoir déjà vécu mille vies.

C'est en lisant un article de lui, dans une gazette très populaire à l'époque, qu'elle avait eu l'impression de lire exactement les mots qu'elle aurait choisis si elle avait dû écrire sur le même thème, elle lui a laissé un courrier à ce sujet, et en la lisant, il a su immédiatement que toutes les pièces de son puzzle se mettaient en place. Le monde alors n'allait plus jamais tourner de la même façon. Leurs mots s'unissaient dans une même évidence, leurs yeux, leurs mains, leurs élans, leurs lèvres, leurs rêves s'épousaient avec une constance que personne ne savait cultiver sur leurs terres pourtant fertiles.

C'est au coeur de cette soirée d'automne de l'année 1974 que la vie leur avait offert l'adresse de l'amour pur sur un plateau d'argent. Après avoir quitté ce restaurant qui avait pour lui le charme de ses couleurs mais la magie d'une station-service de montagne, Simone avait dit à Raoul qu'elle avait un rêve, aller dans ce grand restaurant dont les murs étaient recouverts de cuir et qui offraient de petits salons privés à l'étage. On pouvait y dîner à l'abri des regards et une petite sonnette permettait de commander ou d'appeler un serveur. Raoul lui dit que ces salons étaient réservés des mois à l'avance mais elle insista. A l'entrée du restaurant, on les faisait patienter.

Puis Justine est arrivée, une petite brune très douce et souriante, comme si elle savait déjà qu'elle allait leur ouvrir une autre porte du palais de leurs rêves. Elle s'avança vers eux et leur annonça avec ce regard qui vous fait comprendre que votre chance est presque indécente "vous avez de la chance, un salon vient de se libérer sur annulation il y a quelques minutes à peine..." Tout dans cette vie semblait programmé pour leur sourire à la condition qu'ils soient ensemble. Il l'aimait, il n'a pas attendu la patine du temps pour qu'il reconnaisse en cette rencontre le chef d'oeuvre d'une vie. Elle a longtemps douté de cette certitude, mais personne ne pouvait avoir cette constance sans être totalement habité par cette flamme aussi précieuse qu'un or introuvable.

Elle avait rééquilibré sa vie, elle ne voulait pas tromper qui que ce soit, faire du mal à qui que ce soit, lui avait aussi construit patiemment sa douceur de vivre, comme elle, il ne pouvait supporter l'idée d'être sale dans son contrat, ignoble dans son mensonge, comme ces tricheurs qu'il exècre. Mais n'était-ce pas un crime bien plus insupportable encore que de ne pas vivre le cadeau le plus idéal qui soit ? Alors que ses lèvres ne s'étaient offertes qu'avec une conviction laissant la place au doute, dans le froid des trottoirs qui rapprochaient les coeurs, la bouche qu'elle donna à Raoul à l'heure du secret était celle de la femme la plus amoureuse du monde.

Il ne savait pas encore tout ce qu'elle pouvait cacher ni tout ce qu'elle pouvait garder, mais il savait ce qu'elle était incapable de retenir, et c'était d'une beauté absolue. Elle n'aurait jamais dit je t'aime sans le jaillissement de ses certitudes profondes sur tous les murs de ses prisons. Il avait peur de ses élans éphémères, il se disait qu'elle s'offrait peut-être des projections d'idéal sur des fenêtres très courtes et qu'elle y croyait le temps du film. Il était sûr de l'aimer mais son intime conviction n'avait pas encore été éprouvée par ce qu'elle avait de plus divin à offrir, son amour, le vrai fond de son âme.

Quand elle l'a embrassé du bout des lèvres aux premières heures de cette nuit de légende, il s'est dit que tout ce qu'elle avait donné ne supporterait pas l'épreuve du temps, pensant son envie bien plus entière et plus définitive. Et puis Simone a lâché prise. N'écoutant rien d'autre que sa nature, son histoire, son coeur palpitant. Elle l'a dit, l'a dit encore, sans aucune peur de le répéter, avec ce sourire tellement lumineux qu'il aurait pu éclairer plusieurs capitales un hiver entier. Sous les bougies du salon qui leur offrait le délice de leur monde sans juge ni partie, ils s'embrassaient avec une formidable passion, et chacun ressentait avec une précision folle cette impression de goûter la perfection.

A chaque fois que leurs lèvres se fiançaient, c'était comme si le soleil se couchait exactement à l'endroit où le jour attendait de naître, c'était autant de pulsions évidentes, d'atterrissages soyeux, pulpeux, d'une exceptionnelle justesse, d'une inégalable douceur. Elle voulait tout ce qu'il donnait, il recevait tout ce qu'elle avait à offrir avec l'incrédulité de l'adulte qui était persuadé avoir été témoin de l'évaporation de l'insouciance et du fol espoir. Tout en lui était fait pour elle, tout en elle n'attendait que lui.


C'est sans doute cette nuit-là que Simone et Raoul ont mis pour la première fois, un pied au paradis.




Franck Pelé - décembre 2016 - textes déposés

dimanche 4 septembre 2016

L'aveu




- Ah Raoul, c'est toi... Il me semblait bien t'avoir entendu entrer mais avec le bruit de la douche je n'étais pas sûre... Je me demandais où tu étais... Tu veux bien me passer la serviette beige là s'il te plaît ? Et mon soutien-gorge.

- J'étais en bas, à côté de la cheminée, je lisais quelque chose sur le non-dit... Très intéressant... Faut-il tout dire ou pas...

- Et alors ? Quel est ton avis personnel sur la question... ?

- Le jour où on dit tout, je crois qu'on prend le risque de ne plus rien avoir.

- Tous les jours où tu ne dis rien, je me demande si tu as vraiment tout.

- Et si ça faisait mal de tout dire ?

- Mal à qui ?

- Aux autres... à moi...

- Si tu ne dis rien pour protéger les autres, tu te fais du mal à toi-même, parce que tu gardes quelque chose qui veut sortir, qui cogne fort, qui résonne et déséquilibre. Si tu dis tout, tu te libères mais tu prends le risque de déséquilibrer l'autre, de lui faire plus mal encore.

- Donc si tu ne dis pas aux autres ce que tu voudrais leur dire, tu mens, et si tu leur dis plus tard parce que l'honnêteté t'y invite, on pensera que tu as menti parce que tu as attendu. Donc l'honnêteté conduit à l'étiquette de malhonnête autant que la malhonnêteté... Pas facile comme constat.

- Les mensonges ont autant de couleurs et de déclinaisons que le verbe a de raisons de crier ou de se taire. Certains mensonges ont les mauvaises odeurs des poubelles de l'âme, d'autres sont les vernis essentiels des œuvres à sauver. Ou à protéger.

- Mais pourquoi ceux qui sont capables de tout dire ont aussi la chance de pouvoir tout entendre et la malchance de ne jamais tomber sur des gens comme eux à l'heure des vérités ?

- Ceux qui sont capables de tout dire ne sont pas forcément capables de tout entendre...

- Moi oui, mais toi par exemple je ne suis pas sûr, tu es un peu plus prisonnière de ta colère ou de ta susceptibilité.

- Bon arrête de tourner autour du pot Raoul... Tu as quelque chose à me dire ?

- Non je disais ça comme ça...

- Les choses qu'on dit comme ça, le monde entier sait qu'on ne les dit jamais comme ça. Je t'écoute.

- Ce n'est pas si simple...

- Lâcheté ?

- Mais pas du tout ! C'est tout le contraire. Il faut parfois du courage pour préférer la paix qui préserve l'unité du pays à la révolution qui lui redonnerait de l'élan à toutes ses composantes.

- Bon, merde, dis-moi !

- Et tu fais quoi du "N'avoue jamais" qui te tient tant à cœur ?

- Il me tient à cœur quand ce n'est pas moi qui ai besoin de savoir, dis-moi !

- Mais je sais exactement comment tu vas réagir ! Tu ne sauras jamais avoir le recul pour me comprendre comme tu comprendrais ton meilleur ami qui te dirait la même chose ! Tu vas m'insulter, tout prendre contre toi alors que rien n'est contre toi ! Je t'aime, parce que c'est arrivé comme ça de t'aimer, sans prévenir, et il n'y a aucune raison que ce phénomène ne se reproduise pas. Mais pour toi, ça ne peut pas arriver à un autre couple qu'au nôtre.

- J'en étais sûre... T'es amoureux d'une autre ? Tu me trompes ? Tu me mens ?

- Et voilà... Merci. Bingo. Personne mieux que toi ne pouvait incarner les raisons que j'avais de me taire...

- Parce que je devrais être heureuse ? Sauter au plafond ??? L'appeler et la féliciter ? C'est qui cette petite sal...

- Arrête !!! C'est fou cette réaction !! Voilà, tu vois ça c'est aussi malhonnête que ce que tu vois dans mon silence ! Parce que c'est ton ego, ton orgueil et ta jalousie qui parlent ! Alors que mon silence n'était là que pour te protéger, pas pour te cacher quoique ce soit ! J'adorerais t'en parler. Comme je t'en aurais parlé si tu avais été ma meilleure amie et comme tu aurais su le comprendre si j'avais été le tien !!!

- Mais je ne suis pas ta meilleure amie ! Je suis celle qui partage ta vie !

- Et alors ? Tu devrais justement être celle qui me connaît le mieux ! Je sais que ce n'est pas facile, je ne dis pas que ça l'est, je dis que savoir tout entendre c'est savoir écouter avec le cœur et la raison, sans colère ni possession. Quand tu as été amoureuse d'un autre moi j'ai su l'entendre, j'ai eu une légère ironie mais je savais bien que ce n'était pas contre moi !

- Je veux la voir.

- Et ça changera quoi ? Tu vas la frapper, lui tirer les cheveux, exploser sa voiture ?

- Pas du tout. Je veux savoir qui te rend amoureux. Et si je comprends en vous voyant, je te promets que j'accepterai et te respecterai toujours autant, au risque de t'aimer encore.

- C'est du bluff...

- Non

- Ça ne te ressemble tellement pas d'avoir ce recul...

- C'est vrai, tu as raison, ce serait malhonnête de mal juger une force qu'on a connue ensemble uniquement parce qu'elle ne me concerne pas, et je sais faire la différence entre ceux qui vont chasser l'avatar tiède de cette force et ceux qui sont vraiment emportés par elle. Tu as raison aussi sur le fait que j'ai moi-même connu cette situation. Et c'est vrai que tu ne m'as pas traînée dans la boue à ce moment-là.

- Deux fois "tu as raison" dans la même phrase... C'est le jour ou jamais pour te parler...

- Arrête...

- Je souris...

- Je sais... Elle s'appelle comment ?

- Tu es sûre ? C'est quand même un peu frais là...

- Écoute Raoul, je fais tout, comme toi, pour nous protéger de l'usure ou de la grisaille mais je suis lucide sur la qualité du frisson dans la maison depuis quelques saisons... Comment elle s'appelle ? Je la connais ?

- Elle a un prénom assez... étonnant... très classique, mais elle est une femme qui te plairait dans d'autres circonstances... Elle s'appelle Simone.

- Simone ? Mais elle a quel âge ?

- Mon âge...

- Elle a forcément du talent pour t'avoir séduit avec un prénom pareil... Ceci dit le tien est aussi d'un autre âge... Simone et Raoul... Merde... Pardon de ne pas aimer tout de suite la perspective mais ça sonne comme un couple mythique...

- Je peux lui dire qu'on arrête tout si ça t'est insupportable...

- Raoul... Tu as les yeux qui dansent quand tu en parles... Ça me rappelle des souvenirs... Quoique... Je ne me souviens pas les avoir vus danser autant... Et puis je ressens comme une libération... Merci d'avoir osé... En fait... Je crois que j'attendais qu'il m'arrive la même chose... Je t'aurais menti, je nous aurais menti et je me serais menti à moi-même si je t'avais insulté pour avoir osé me dire les choses comme elles étaient... C'est beau finalement de réussir sa sortie autant que son entrée pour un couple... Surtout le nôtre, il a été beau non ?

- Merci... De dire tous les mots que je te pensais incapable d'entendre...

- Va lui annoncer que tout reste fleuri, le passé et l'avenir, avant que je ne change d'avis...



Franck Pelé - septembre 2016 - Textes déposés SACD

mardi 19 janvier 2016

Le teaser des pilotes est là !

Voici le teaser des pilotes de la série "En voiture Simone" avec l'incomparable Lauriane Gilliéron dans le rôle de Simone et l'inénarrable Nicky Naudé dans le rôle de Raoul.

D'après le blog de Franck Pelé, une réalisation de Nicolas Fogliarini pour RR3 Films


En Voiture Simone Teaser RR3 FILMS from nicolas FOGLIARINI on Vimeo.

mardi 1 décembre 2015

Joyeux noël Raoul !




- T'en as pas marre d'être toujours comme ça ?


- Toujours comme quoi ?


- Mais comme ça là, à toujours vouloir penser à la place des autres, à nier toute responsabilité, toute culpabilité, et puis subitement à être drôle, légère, aimante, et dans l'heure qui suit insupportable, aigrie, acide ! Tu n'étais pas comme ça avant...


- Avant quoi ?


- Tu ne fais que poser des questions ou tu réponds de temps en temps ?


- Non mais avant quoi ?


- Avant que tu ailles chez ton psy là...


- Aaaaaah bah voilà ! Dis les choses Monsieur-j'ai-jamais-de-problèmes-mais-je-fais-rien-pour-que-ça-change !


- Pourquoi je ferais quelque chose pour que ça change si j'ai pas de problème ?


- C'était de l'ironie mais ça, c'est comme l'égoïsme de ta mère, ça te dépasse...


- Ah on parle des mères là ?


- Si tu veux, je suis sûre de gagner.


- Bien sûr... tu sais quoi ? La mère la plus salée du monde on croit que c'est la mer morte mais pas du tout en fait, c'est TA mère toujours pas morte ! De toute façon, même morte elle continuera de saler l'addition de tes pensées à mon endroit...


- Alors déjà c'est pas la mer morte c'est la mer rouge la plus salée.


- Ne me tente pas...


- Ma mère est peut-être salée mais au moins elle dit ce qu'elle pense ! Et elle défend toujours sa fille plutôt que ses amis ! Un vrai sens de la famille quoi ! Du lourd ! Du solide ! Du qui pèse !


- Tu ne m'as toujours pas répondu Simone... Pourquoi tu es devenue comme ça subitement ? Toi qui étais si douce, si tolérante, conciliante comme aucune autre, on dirait que tu es passée de Candy à Tatie Danielle.


- Mais c'est ça ton problème ! Tu me prends encore pour une petite fille alors que j'ai trente cinq ans ! Ça fait quelques lunes que j'ai coupé mes couettes Ginette !


- Tu es bipolaire, j'en suis sûr...


- ...ça m'étonnerait j'ai jamais froid...


- Tu sais ce que c'est bipolaire au moins ?


- Oui je sais ce que c'est bipolaire, c'est l'exagération poussée à l'extrême du moindre de tes raisonnements ! Tu me fais rire Raoul... Tu emploies des mots comme ça, au hasard, tu fais ton Einstein de l'analyse mais t'es juste le Richard Clayderman de la réflexion, tu composes avec ce qui te vient et tu crois que c'est beau, tu souffles sur ta mèche mais tu allumes toutes celles qui doivent rester intactes. En fait c'est toi le bipolaire.


- Et allez, argumentation de compétition, on prend ce qu'on reçoit et on le renvoie sans aucun enrichissement personnel, la tactique des faibles...


- J'ai passé des années à te dire que tu avais raison maintenant c'est l'heure pour moi.


- L'heure de quoi ?


- L'heure d'avoir raison ! C'est mon heure tu comprends ? J'ai raison et je sais que j'ai raison. Même quand tu me dis que j'ai tort.


- Quoique tu dises comme connerie tu auras raison parce que tu as décidé qu'il était l'heure que tu aies raison ?


- Je ne dirai pas de connerie puisque j'aurai raison...


- En fait, quand tu joues à l'ego, tu arrives à construire autre chose que ton propre piédestal ?


- Je rêve... Tu ne penses tellement qu'à toi que même le miroir te fait la gueule !


- Tu vas chez le psy parce que tu es complètement schizo ! Combien vous êtes dans ta tête ? Hein ? Combien ?


- Je ne sais pas combien on est mais on est toutes d'accord sur toi !


- Tu es mauvaise... Tu pourrais tuer le plus grand amour de ta vie juste parce qu'il oserait te contrarier... Toucher à ton orgueil c'est appuyer sur le bouton nucléaire !


- Tu ne me touches plus ! Je n'ai plus besoin de toi pour grandir, je suis au top de moi-même ! Il n'y en a qu'un qui veut que je sois deuxième derrière lui ! Je ne serai jamais ton Poulidor Raoul ! Mets-toi ça dans le crâne ! Je te double ! Je te laisse sur place ! Je me mets en danseuse et je bascule au sommet avec dix minutes d'avances sur toi, encore à pédaler dans la choucroute de tes explications ! Je m'envole ! Le maillot jaune il est pour moi, j'en ai marre de tes balles ! Je laisse sur place le peloton d’exécution !


- Pourquoi tu attends toujours décembre pour me faire ton cinéma là ? Déjà l'année dernière c'était pareil...


- Tu veux que je te dise ? Je pense que ça vient de mon ego. En fait j'ai compté, t'as raison, on est plusieurs dans ma tête. On est douze exactement. Douze ego, douze profils et autant de personnalités, autant de moi lentement mûris...


- Pourquoi douze ?



- Je ne sais pas, c'est comme ça. Et si ça explose en décembre, c'est probablement à cause du treizième moi. Quand on a autant de choses à te dire et que ça sent autant le sapin, dès qu'on déborde d'orgueil on ne peut pas s'empêcher de te faire ta fête...



Franck Pelé - textes déposés - décembre 2015