samedi 27 octobre 2012

Le port de l'angoisse




- Je ne suis pas quelqu'un pour toi Simone, tu me l'as dit toute la soirée...

- Mais pas du tout ! Je t'ai juste dit que ce n'était pas facile d'être la femme d'un acteur qui ne tourne pas, je n'ai jamais dit que tu n'étais pas pour moi !

- Tu as peut-être raison, je ne suis pas assez ancré à la réalité de ta terre, je ne suis pas assez rassurant pour toi...

- Qu'est-ce que tu racontes ?

- Je suis un port, un charmant petit port, je suis quelqu'un qu'on quitte. On vient amarrer ses envies, on mouille le temps du bonheur, puis on largue les amours, et on quitte le port pour un endroit plus grand.

- On mouille le temps du bonheur ? T'es en course pour l'oscar de la métaphore mon chéri ! Et ça veut dire quoi ça ? Tu me prends pour qui là ? En gros, tu dis que je pourrais te quitter pour aller jeter l'ancre ailleurs ?

- Pas forcément pour jeter l'ancre ailleurs, mais quand tu me dis que tu as besoin d'une base ferme pour te reposer, te sentir rassurée, je me dit que tu ne seras jamais vraiment sereine dans le monde que je te propose, pas toujours calme, qui fait souvent tanguer les rêves. Si tu ne t'habitues pas à mes vagues, tu finiras par avoir le mal de mer. Si tu me quittais, ce serait parce que je n'aurais pas su être une terre d'accueil, parce que je n'aurais pas pu être une autre nature que celle du joli petit port dans lequel on vient définitivement s'attacher.

- Mais je n'ai jamais dit que je voulais te quitter, j'ai dit qu'il y a des femmes qui t'auraient quitté dans une situation similaire !

- Il y a aussi des femmes qui seraient restées. Mais je ne t'en veux pas. Tu as le droit d'avoir peur parce que je ne suis pas un grand financier...

- Je n'ai jamais voulu que tu sois financier ! Un banquier... c'est bien le dernier port dans lequel je voudrais rester...

- Je suis pourtant sûr d'être une idéale fin de voyage, un autre départ, sans bouger, pour une vie pleine d'écume, quelqu'un qui retient, qui fait battre les voiles mais je comprends qu'on puisse me voir comme une étape, comme la promesse d'une île que je ne suis pas, c'est vrai, je ne suis que l'endroit où l'on se repose avant de repartir...

- Dis donc, tu serais pas en train de me dire que t'as besoin de place toi ? Y'a des vedettes qui attendent pour mouiller au ponton ?

- Simone ! Arrête ! Là c'est vulgaire, moi tout à l'heure, j'étais dans la sémantique marine !

- Et alors ? Moi aussi je suis dans la sémantique marine ! C'est quoi ton problème Raoul ? Ça te donne des vapeurs toutes ces copines à voile qui crèvent d'envie de souffler dans ta corne de brume pour te dire qu'elles sont bien arrivées ? Arrivées à bon port !!!

- Mais pourquoi faut-il toujours que tu retournes la situation !!! C'est toi qui me dis que des femmes pourraient me quitter parce que je ne suis pas célèbre et que je ne promets rien de solide et tu me parles de copines alors qu'il n'y a que toi qui profite de mon ponton !

- Je retourne ce que je veux ! C'est toujours mieux que de retourner les naufragées en détresse !

- Les naufragées en détresse ? Mais de quoi tu parles là ? Allez, allonge-toi, je crois que tu as un peu trop bu...

- Tu crois que je le vois pas ton charmant petit port avec son phare à paupières ? C'est un vrai piège à quilles ! Tu fais ton atmosphère tranquille et prometteuse, idéale pour une embarcation faite pour toi, mais dès que tu vois une voile gonflée de désir, t'as les yeux à la coque et les doigts comme des mouillettes ! Y'a plus qu'à les beurrer !

- Simone, y'en a qu'une qui est beurrée pour l'instant, alors sers-toi un grand verre d'eau, puis quinze autres, et viens te coucher !

- Excuse-moi mais j'ai besoin d'une base ferme pour me reposer, tu l'as dit tout à l'heure. Alors je vais retourner à la soirée, je viens bien finir par me trouver un acteur plein aux as qui saura me rassurer ! Ou même un producteur tiens ! Parce que pour moi, la célébrité et l'argent, c'est une base très ferme sur laquelle je saurai m'asseoir longtemps sans avoir le moindre vertige !

- Simone, tu deviens aussi artificielle que ces ports de riches sans âme pleins de yachts qui viennent agiter leur fortune sous le nez des badauds...

- Fais attention de ne pas trop t'ouvrir aux vedettes qui cherchent à s'attacher Raoul, ce serait dommage que le charmant petit port devienne un gros port !

- Aucun risque ! Je resterai toujours celui que je suis ! Un petit port dans lequel on vient vivre parce qu'on l'a cherché très longtemps, pas parce qu'il est connu ! Va te vautrer là où tout le monde veut aller, va te faire offrir une coupe de champagne et du rêve en couchette, une vie de palace et du caviar en fourchette ! Moi, je suis là, je ne bouge pas, mais j'ai mille couleurs et mille horizons à offrir !

- Et moi j'ai des factures à payer ! Elles sont bien jolies tes couleurs mais elles n'empêchent pas les bateaux entretenus par le seul rêve de couler !

- Comme quoi un bateau de fortune peut être charmant mais instable, et un autre très solide mais froid comme un voyage sans émotions !





Franck Pelé - Octobre 2012

Conseil d'en haut sur le bas




- Qu'est-ce que tu fais Maman ? Je vais être en retard là...

- La vie est faite de hauts et de bas ma chérie. Plus les hauts seront solides, mieux ils sauront soutenir les bas.

- C'est à dire ?

- Quand on est en bas, on a toujours besoin de soutien. Sinon, on se retrouve vite à poil. Pour arriver tout en haut, il faut partir du bas, s'en servir pour remonter, et retrouver le sourire.

- Tu parles de quel sourire là ?

- Celui dont les côtés ressemblent plus à des cuisses qu'à des joues, le sourire que tous les hommes veulent voir.

- C'est bien ce que je pensais... Je ne suis pas sûre d'avoir envie de lui offrir mon sourire maman... Je veux juste être belle, et désirable, sensuelle, me sentir irrésistible, lui accrocher le désir tout en haut, mais je n'ai pas forcément envie qu'il m'emmène en bas, enfin pas ce soir, je veux prendre mon temps, être sûre de lui, je ne souris pas à n'importe qui...

- Alors fais très attention, parce que là, si tu pars sans vouloir sourire mais que tu proposes un élastique qui détendrait le mec le plus sérieux du monde, tu prends le risque qu'il tire dessus. Et après, on ne sait jamais ce qui peut se passer. J'ai fait pareil avec ton père pour notre premier dîner, avant le grand saut. Il était beau mon Raoul... Et moi j'avais vraiment préparé le dessert, j'avais empaqueté le sourire avec du beau ruban, tout en me disant que je ne lui laisserais aucune chance d'ouvrir le paquet.

- Et alors ?

- Il m'a séduite, comme personne avant lui. On a ri, on a parlé, on a partagé nos bonheurs, nos défaites, nos certitudes. Puis on a tremblé aussi, d'impatience, comme des enfants le soir de Noël, on crevait d'envie d'ouvrir nos cadeaux...

- Et tu lui as offert ton sourire.

- Ah tu peux le dire ! Beaucoup mieux que ça ! Il était très doué pour me faire rire à gorge déployée ton père !

- Maman !!!

- Oui, bon, bah tu me demandes, je te réponds !

- Alors je fais quoi ? Parce que moi je n'ai pas vraiment envie de déployer autre chose que mon charme ce soir...

- Ah bon ? Ah bah c'est pantalon et chemisier alors ma cocotte ! Et boutonné jusqu'en haut ! Parce que si tu te promènes avec le sourire à l'air, faudra pas t'étonner d'avoir mal à la gorge !

- Maman !!!

- Ma chérie, quand on tire trop sur l'élastique c'est là que le bas blesse !





Franck Pelé - oct 2012 - textes déposés SACD

Le lendemain matin



Hier soir, elle m'a trouvé beau, elle a dit qu'elle adorait ma voix, mes mains, ma peau. On a ri, on a raconté mille vies, on a volé au-dessus du temps, du monde, des gens. Quand ses yeux plongeaient dans les miens, j'avais l'impression qu'elle voulait que je sente qu'elle voulait y plonger, toute entière.

On a bu, on a chanté, pleins d'âme, de frissons, de toutes ces braises qui font les volcan
s vivants. Depuis la seconde où elle m'a ouvert la porte, je l'ai trouvée belle. Terriblement belle. Plus tard, je lui ai dit que j'adorais sa voix, ses mains, sa peau. Dès que je croisais son regard, j'avais la sensation d'être éclairé par toutes les lumières du monde, aucune idée noire n'aurait résisté.

J'étais transpercé par la moindre de ses expressions, de son visage, de son corps, sa façon de se mouvoir, de m'émouvoir, elle ne pouvait pas vivre pour quelqu'un d'autre que moi, parce qu'elle ne pourrait rendre un homme plus heureux que celui fondait sous sa flamme à l'instant. Et si elle pouvait me rendre si amoureux, alors elle allait être la femme la mieux aimée du monde.

Elle m'a dit qu'elle adorait que je sois si doux, si dur, la voir s'étendre, si tendre, se tendre et dans un cri d'extase se détendre dans un sourire qui ressemblait à l'équateur, parce qu'il était chaud, parce qu'il coupait le monde en deux, nous, et les autres.

Attendre, impatiemment, avec la souffrance sucrée qui accompagne le sel de la peur, attendre... La regarder se réveiller, doucement, la voir toujours aussi belle, n'avoir rien oublié, être marqué, parfumé à vie par son existence et prier pour que son sourire vous rassure autant que le vôtre l'inonde.

Son sourire était de ceux-là. Un sourire fait d'eau, de pierre et de feu. De cette eau qu vous désaltère, qui vous purifie, de ces pierres dans lesquelles on peut graver la suspension du temps, éternelles et solides, de ce feu qui saura vous embraser mieux que personne. Près d'elle je n'aurai jamais froid. Sa flamme me fera rêver, la mienne la fera danser.



Hier, déjà, je savais que c'était elle. Ce matin, elle était sûre que c'était moi.


Si c'est le soir qui couche un amour, c'est le matin qui le rend éternel.


Elle s'appelle Simone.






Franck Pelé - oct 2012

Simone plane à 15.000



- Tu vois Simone, là, on est juste au-dessus de la maison...

- C'est fou... c'est splendide... Mais tu es sûr qu'elle vient du volcan cette fumée ?

- J'imagine oui, toutes les chaînes de télé disent que le volcan est entré en éruption.


- Non parce que je ne savais pas qu'on habitait à côté d'un volcan...

- Et bien moi non plus, je l'ai appris grâce à la télé.

- Et puis comme l'éruption dont on parle concerne un volcan islandais, je ne savais pas même pas qu'on avait une maison en Islande... Il faut que tu arrêtes d'écouter les infos à moitié Raoul !

- Mais alors... cette fumée... Tu as éteint le gaz sous la friteuse avant de partir Simone ?

- Mais non tu m'as dit que tu le faisais !

- Mais n'importe quoi ! Je t'ai dit que je fermais tout pas que j'éteignais le gaz !

- Et alors ? Dans "fermer tout" y'a "fermer le gaz" non ?

- Mais non y'a pas "fermer le gaz" dans "fermer tout", y'a fermer les portes, les fenêtres, mais la cuisine c'est ton domaine, si tu t'occupes de mettre l'huile sur le feu tu t'occupes aussi d'éteindre le feu !

- Et allons-y, la cuisine c'est mon domaine ! Mais alors qui s'occupe de la connerie si je suis dans la cuisine ?? Comme j'étais habituée à ce que tu mettes régulièrement de l'huile sur le feu, je pensais que tu gérais la situation ! Mais c'est vrai, j'aurais dû penser que tu n'éteignais jamais le feu... enfin sauf le mien mais ça c'était quand tu avais envie de moi, dans les années 80...

- Pardon ?

- On en parlera un autre jour, déjà que la maison part en fumée, on va essayer de sauver notre couple...

- Mais qu'est-ce que ça veut dire ça Simone ? Tu ne savais peut-être pas qu'on habitait à côté d'un volcan mais moi non plus figure-toi ! Je croyais habiter à côté d'un champ de bigoudis sur lequel rien ne repousse et dont le sous-sol est plus froid que le permafrost !

- Ah oui ? Bah tu devrais venir plus souvent parce que la banquise fond plus vite que prévu ! J'imagine que c'est dû à l'activité humaine ! C'est marrant d'ailleurs ces peurs écolo là, moi je suis plutôt excitée par la montée des océans...

- Fais attention à ce que tu insinues Simone... On ne joue pas là... Et ne joue surtout pas avec mes nerfs à plus de 1500 pieds !

- 1500 pieds ? Dis donc, et moi qui n'en avais plus pris un seul depuis des années, c'est pour ça que je me sens si bien, merci mon chéri !

- Bon, tu m'emmerdes, puisque tu te sens si bien en altitude, je te laisse, moi je saute !

- Pfff... Tu ne le feras jamais... Il faut un sacré courage pour sauter, et....

Raoul ouvre la porte et hurle juste avant de sauter :

- Salut !!! N'oublie pas de sortir les roues pour atterrir !

- Raoul !!! Mais t'es malade !!! Raouuuuuuul !!!!!!

Après une longue chute, Raoul et son parachute touchent le sol, sur une colline d'où on peut apercevoir un immeuble en feu.

Il reste bouche bée devant ce spectacle terrible. Soudain, un sifflement sourd l'invite à se retourner et il se prend Simone et son parachute en plein thorax, ce qui le fait rouler sur vingt mètres. Il a à peine le temps de se relever qu'il se prend une volée de baffes sous les cris stridents de sa femme :

- Mais t'as voulu me tuer salaud, t'as voulu me tuer !

- Mais pas du tout, je savais que tu allais savoir ramener l’avion, j’avais parfaitement confiance, Madame a quand même quelques heures de vol !

Puis il réalise que Simone a sauté :

-Mais...qu’est-ce que tu fous avec ce parachute ? Ne me dis pas que… Mais Simone t’es malade ? Qu’est-ce que t'as fait de l’avion ???

- Je lui ai dit de rentrer tout seul, je l’ai mis sur pilote automatique, j’ai bien fait ? Moi tu sais, ma place c’est dans la cuisine, pas dans un avion, j’avais trop peur de l’abîmer…





Franck Pelé - octobre 2012 - textes déposés.

lundi 1 octobre 2012

De l'arbre la feuille est tombée



- Simone, tu as une baguette magique et tu peux changer trois choses dans le monde, tu changes quoi ?

- Je transforme le pommier au fond du jardin en arbre à billets de 500, et puis là c'est l'automne, ça tombe très bien, je mets l'Argentine et le Kenya à la place du Portugal et de l'Allemagne, ça nous fera moins loin et ça nous changera et je nous installe la météo de la Californie pendant dix m

ois sur douze.

- Et les deux autres mois ?

- De la neige à gogo ! Et toi ?

- Je recrute une gouvernante pour qu'elle s'occupe de la maison, de la cuisine et des enfants, je me réserve une voie sur toutes les autoroutes et routes du monde avec vitesse illimitée sur autoroute et une place de parking par rue dans les villes, et je nous redonne les corps et les énergies de nos 25 ans.

- C'est quoi ton problème avec mon corps et mon énergie ?

- Mais aucun Simone... c'est juste qu'on commence à fatiguer un peu, on met une semaine à s'en remettre quand on se couche après une heure du mat', on a les yeux cernés, on a pris un peu de ventre, tes seins commencent un peu à regarder ton nombril et...

- Pardon ? Alors attends Raoul... Attends, attends, attends... MES seins commencent à regarder mon nombril ? Mes seins regardent droit devant, comme celle qui les porte fièrement ! Et les hommes les regardent droit dedans ! Pas lassés pour un sou, EUX ! TU as pris du ventre, au point que ton désir, lui, n'a aucune chance de voir ton nombril ! D'ailleurs, même sans ta petite bouée de sauvetage, pas sûr que le bout de ton désir ait eu la moindre chance de le voir ton nombril vu qu'il passe sa vie la tête en bas ! TU as les yeux cernés parce que TU es mort de fatigue dès qu'on a passé minuit, ça doit être psychologique, et puis tu ronfles comme un sanglier qui a vidé trois tonneaux de vodka pomme ! Moi qui rêvais de vivre dans le sud pour m'endormir avec les grillons, j'habite à Bagnolet avec un bûcheron qui passe ses nuits à me faire siffler pour qu'il arrête sa déforestation !

- Et toi tu passes tes nuits à me faire scier avec tes sifflements ! C'est pire ! J'ai l'impression que c'est toi qui la rythmes ma déforestation !

- Mais depuis le temps que je te fais scier, comment ça se fait que tu es encore là ? Ce devrait être morne plaine avec tout ce que t'as descendu mon grand ! Moi je rêvais de prince charmant qui m'emmène au soleil, et finalement je suis la princesse sans grillons !

- Parlons-en de la princesse ! Parce que si l'image est belle, personne ne voit la citrouille qui sort de la salle de bain après minuit ! Moi au moins, je n'ai peut-être plus vingt-cinq ans, mais je n'ai pas besoin de me maquiller pour séduire !

- Non, tu as besoin de mentir, c'est pire ! Elles ont déjà vu ta tête au réveil tes fantasmes ? Ah non, je suis bête, elles sont déjà reparties à cette heure-là, en train de raconter à leurs copines à quel point les hommes se la racontent !

- Pas du tout, elles ne sont jamais déçues !

- Ah bon ? Mais on parle de quoi là Raoul au juste...

- De rien... Je voulais juste dire que lorsque des femmes qui me plaisent me regardent, à la piscine ou à la plage par exemple, je vois bien qu'elles ne sont pas déçues.

- Mouais... Fais attention Raoul...

- Quoi ?

- Tu sais très bien. Et la gouvernante, tu la voudrais comment physiquement ?

- Heu.... cheveux gris, forte plante, généreuse, une grand-mère de province à l'ancienne tu vois ?

- Une vieille et forte femme inoffensive avec les seins sur les genoux quoi, le genre de femme qui n'existe plus que par l'intérieur. Une femme au cœur magnifique mais au corps perdu, à la féminité disparue. Le genre qui fait rêver un homme comme toi quoi...

- Mais je sais que tu me poses la question pour voir si j'ai envie d'une femme plus...

- Plus quoi Raoul ? C'est la dernière fois que tu me rends vieille avec tes mots, tu m'entends ? La dernière fois ! Moi je te vois avec l'amour, toujours, je ne te vois pas vieillir à l'intérieur, et c'est ce qui m'intéresse, me séduit, me nourrit. Mais là, quand tu dis des choses aussi affreuses, là tu vieillis à l'intérieur, à l'endroit de ta flamme, de ton cœur, de ton charme. Ne vois plus jamais rien qui tombe chez moi, sinon c'est toi qui tomberas. Et mon amour avec.

- Excuse-moi mon amour... Si j'avais une baguette magique qui pouvait exaucer trois vœux, je demanderais trois fois à te garder toute ma vie. Et toutes celles d'après.

- Demande-le une seule fois, pour les vies d'après. Garde les deux autres vœux pour arrêter de ronfler et pour que tu n'arrêtes jamais de me faire jouir de la vie qu'on s'est promis.




Franck Pelé - Octobre 2012 - textes déposés

vendredi 28 septembre 2012

Entre les lignes




- Pourquoi es-tu venue si tu n'as pas confiance ?

- Je ne sais pas encore si j'ai confiance ou pas, je suis venue parce que j'ai lu tes mots, parce que personne ne m'avait encore touchée à ce point, personne ne m'avait autant donné envie de baisser la garde, d'y croire une nouvelle fois. Je suis venue parce que tu sais me lire comme on ne m'a jamais lue.

- Alors pourquoi cette arme ?


- Parce que je pourrais tuer l'auteur de tels mots s'ils n'étaient pas écrits avec la même force, la même vérité, la même bouleversante profondeur que celles qui m'ont emportée pendant la lecture...

- Pourquoi t'écrirais-je ces mots si je les écrivais comme on achète du pain ?

- Je ne sais pas... pour séduire jusqu'à la dernière miette ? A combien de femmes as-tu écrit ces mots ? Combien ont vibré devant tes douceurs, tes caresses, combien de serrures se sont offertes à ta clé Raoul ?

- D'accord. Je vais tout te dire, comme je l'ai toujours fait dans mes écrits, en toute transparence, avec mes rondeurs et mes failles. Oui, j'ai déjà écrit de tels mots à d'autres femmes. Mais jamais les mêmes. Et si certains se ressemblaient, ils prenaient tellement la couleur de celle à qui ils étaient destinés qu'ils s'inventaient un nouveau destin. Pourquoi avoir peur des mots que tu lis ? Pourquoi se demander s'ils sont neufs ? S'ils sont exclusifs ? Bien sûr qu'ils le sont ! Mais si amour ne s'écrit que d'une seule façon, si lèvres, cuisses, courbes, envies, frissons, nuit, romance, matin, séduction ne s'écrivent que d'une seule façon, ils se déclinent à l'infini ! Pourquoi demander si j'ai écrit ces mots avant toi ? Pourquoi ne pas demander à l'homme qui embrasse avec un regard profondément amoureux à combien de femmes a-t-il déjà offert ce regard ? Il l'aura déjà offert autant de fois qu'il a aimé. Mais il aura toujours aimé avec autant de vérité, sans tricher.

- Si tu trichais avec moi Raoul, je ne m'en relèverais pas. Si je me donne à toi, et que tu pars demain matin, ou la semaine suivante, je te chercherai jusqu'à la fin des temps, pour que tu ne sèmes plus jamais d'amour sur d'autres matins.

- J'ai aimé avant toi Simone. Et je vais même te provoquer un peu, je pourrais aimer pendant toi, le temps d'un regard, d'une conversation, d'un souvenir, d'un regret, sans jamais que mon amour pour toi ne soit trahi. Parce qu'il sera entier, complet, accompli, jusque dans ses imperfections.

- Ah mais je ne partage pas mon bon Monsieur !

- Non, ne réagis pas sans prendre de recul. Je veux juste te dire que si l'amour peut être pluriel, il n'est total qu'au singulier, et au plus-que-parfait. Je te dis ici ma transparence, je veux qu'elle soit la terre de ta confiance. Je ressentirai forcément des sentiments amoureux, précis ou flous, offerts par ces hasards qui n'existent pas. Mais si je te choisis, c'est parce que tu es exceptionnelle, unique, celle pour laquelle je suis fait. Et je me contrefous de l'exceptionnelle d'avant ou de l'exceptionnelle d'après, si tu me choisis, tu seras mon éternité. Mieux, mon exception dans l'éternité. Tu me figeras dans cette éternité qui sera la nôtre.

- Merci d'oser me dire ce que nous savons toutes mais que nous refusons d'entendre. J'aime ça. Et je dois te rendre cette sincérité. J'aurai moi aussi des moments où l'amour me frôlera, où la fièvre fera brûler mon corps. Mais si je suis celle que tu décris, que tu écris, si je suis celle qui te bouleverse autant que je le lis entre tes lignes, aucun amour ne saura être plus fort que le nôtre. Le mot alchimie sera bien trop faible, il faudra en inventer un autre. Tu l'inventeras pour moi ?

- Simone... La première fois que je t'ai vue, sur cette photo, j'ai su. Je ne savais rien de toi, je ne connaissais ni ta voix, ni ton caractère, ni la force de ton regard, mais j'ai su. Une femme est comme un livre. Une femme exceptionnelle sur votre route, c'est LE livre que vous devez ouvrir, vous le sentez, vous en brûlez. Ne me demande pas combien de livres j'ai eu envie d'ouvrir.

- J'y ai pensé mais non... répond Simone en souriant et en baissant doucement son arme.

- Quand je me suis retrouvé face à ton existence, plus rien d'autre ne m'intéressait que te lire, tout savoir de toi, ouvrir ton livre et tourner les pages, comme on fait tourner le monde. Un livre, on le lit, on le dévore, on le comprend, il vous fait rêver, il vous transporte, il vous bouleverse, il vous excite, il vous fait fantasmer, réfléchir, il vous fait vous remettre en question, il vous nourrit. Vous savez lire entre ses lignes, vous le protégez, vous le respirer, ses pages sont élégantes, parfumées, pleines de toutes les empreintes qui font les belles histoires. Oui, j'ai lu d'autres livres, mais je n'ai pas lu tous les livres, et votre chair est heureuse.

- J'adore quand tu me vouvoies... J'ai l'impression d'être une héroïne, d'être la femme la plus élégante, sensuelle, désirable du monde...

- Vous êtes mon héroïne Madame, et vous êtes tout cela. Et mille choses encore. L'histoire que vous allez me raconter chaque jour pourrait m'enivrer de bonheur pour plusieurs vies. Je vous regarde, et j'ai envie de vous lire, encore, et toujours...

- Vous voudriez écrire mes frissons sur plusieurs volumes encore ?

- Je vous lirai, je vous écrirai, nous nous écrirons ensemble, j'ajouterai votre voix aux chapitres les plus doux, je graverai vos promesses comme vos cris d'amour dans le cuir de la reliure, je soufflerai sur vos peurs et vos larmes pour qu'elles sèchent bien avant qu'on les lise, je passerai les doigts sur vos secrets pour que mes yeux aveugles connaissent l'immense plaisir de la lecture du cœur...

- Je te sens Raoul, je te ressens, définitivement. Ces mots-là, je sais qu'ils sont pour moi. Je sais que tu en aurais trouvé d'autres pour une autre, et je suis absolument à ma place avec ces mots-là. Je n'en aurais pas voulu d'autres. Et je n'aurais pas voulu être la femme d'avant ni celle d'après. Parce que tu m'aimes parfaitement, magnifiquement, délicieusement. Parce que tu es ma réponse. Mon cadeau.

- Tu es la plus belle histoire qu'on puisse offrir à un amoureux des couleurs de l'âme...

- Voudriez-vous laisser votre signature sur ma quatrième de couverture pour que je garde un souvenir de cette merveilleuse conversation ?

- Je préfère la laisser en pages intérieures Madame, je ne voudrais pas marquer votre cuir...

- Marquez mon cuir Monsieur, et feuilletez-moi sans jamais vous arrêter...





Franck Pelé - Septembre 2012

mercredi 26 septembre 2012

Let the sun shine




Simone et Raoul étaient voisins depuis qu'ils étaient enfants. Adolescents dans les années 70, en plein mouvement hippie, ils fumaient de l'herbe dès que leurs copains venaient jouer de la guitare dans le salon.

Odette, la mère de Simone, et Jeannine, la mère de Raoul, étaient aussi très amies. Elles avaient d'abord immédiatement mis leur véto à de telles pratiques, mais, seules à la maison avec
leur ado, l'autorité paternelle ne rentrant que tard le soir, elles avaient fini par baisser la garde :

- Salut Odette... Alors toi aussi t'es obligée de mettre un masque pour ne plus respirer leur truc là ?

- Ah non, pas du tout, c'est Simone qui a mis de l'herbe dans le filtre du masque et elle m'a dit de faire le ménage avec. Elle m'a dit que ça me détendrait. Et ben tu me croiras si tu veux mais je me sens légère comme jamais ! J'ai même composé une symphonie alors que j'ai jamais fait de solfège !

- Mais c'est quand même interdit ! Et puis c'est dangereux !

- Parce que respirer tes produits ménagers toute la journée là, sans savoir avec quoi ils sont faits, tu crois pas que c'est dangereux ? Je suis sûre que dans trente ans on nous dira que tous les immeubles étaient bourrés de matière toxique. Tiens, regarde l'amiante, la matière qu'ils ont posée dans les combles hier, qui te dit que c'est bon ce truc-là finalement ?

- Ah non non non... pas de ça chez moi...

- Ah bon ? Mais alors le nuage dans ton salon-là... Tu t'es acheté un cumul-nimbus pour l'étudier chez toi ?

- Non mais moi je n'en prendrai jamais de ce truc-là !

- Jeannine... La dernière fois que tu as crié de plaisir c'est quand tu as trouvé le même napperon que celui que ton chat avait déchiqueté... Tu ne bois pas, tu ne fumes pas, tu respectes toutes les règles, tous les codes...

- Et alors ? C'est valeureux non ? Et puis c'est sain, c'est de l'éducation, du respect, si tout le monde respectait tout comme je le fais on n'en serait pas là à écouter du Johnny Hallyday ou à regarder des films avec la Bardot là ! Tu les aimes mes fesses... Mais on s'en fout de ses fesses oui ! Est-ce que je montre mes fesses à la télé moi ?

- Je ne sais pas si ça ferait de l'audience...

- Le noir et blanc enjolive !

- Mais l'ivresse Jeannine, l'ivresse... Le lâcher prise... c'est bon parfois, tu ne crois pas ? Et Raoul, comment vous l'avez fait Raoul avec ton mari... Tu es tombée sur lui par hasard en allant faire pipi une nuit ?

- Pas du tout ! C'est un miracle... Je n'ai rien compris. Je me souviens que je rêvais, tu sais ces rêves où tout recommence sans arrêt, comme quand on te poursuit et que tu n'arrives jamais à échapper à tes poursuivants, et bien moi je rêvais que j'aidais Raoul à ranger sa canne à pêche dans son étui, et à chaque fois, il ratait. Et je n'arrivais pas à l'aider. Quand il a réussi, c'était fou, j'étais ivre de bonheur, comme pénétrée d'une joie intense, et il lui il était...

- Raide dingue d'avoir enfin pu ranger son matériel ?

- Oui, c'est ça... C'était vraiment incroyable. J'ai compris ce que nous avions fait en tombant enceinte quelques semaines plus tard. J'ai eu honte d'avoir fait une chose pareille... mais j'étais tellement heureuse d'avoir Raoul...

- Tu veux dire que depuis tu n'as... enfin... ton mari n'a plus jamais pêché avec toi ?

- Ah non ! Il va pêcher avec ses copains, je ne suis pas une fille de joie non plus !

- Jeannine... Tu as déjà vu tes parents s'embrasser ?

- Haaaann ! Malheur... Mais tu es folle ?

- Tu les as déjà entendus faire l'amour ?

- Odette arrête, tu es immonde !

- L'amour est immonde Jeannine ? C'est ça que t'ont appris tes parents ?

- Je ne veux pas en parler...

- Jeannine... Il est des drogues plus dures, plus dangereuses que toutes celles qui se fument réunies, et l'éducation en est une si elle n'est pas intelligemment appliquée. Si on t'apprend pendant des années à détester quelque chose de doux, à trouver mal quelque chose de bon, à mettre des verrous à toutes tes fenêtres, tu deviendras dépendante de tous ces interdits. Tu en seras même le fruit. Tu ne crois pas que le fruit des interdits doit manquer de goût ? De saveurs ? De jus ? Tiens, mets ce masque...

- Ah non.

- Mets ce masque Jeannine...

Deux heures plus tard, les deux mères entrent dans le salon enfumé, très élégantes, très sensuelles aussi. Jeannine s'adresse à son fils :

- Chéri, on va danser avec Odette. Tu ne vas pas dans la cuisine parce qu'elle sèche, je l'ai repeinte en rouge, je ne supportais plus ce papier peint à fleurs là... J'ai jeté toutes tes chaussettes qui traînaient depuis plus d'une semaine, je t'ai emprunté ton livre sur Bardot, et tu diras à ton père que je vais rentrer tard mais qu'il garde sa canne à pêche à portée de main parce que je sens qu'il va y avoir du goujon au petit matin, il comprendra. Et on t'emprunte ta moto aussi. Bonne soirée les amoureux, bonne soirée Simone.

- Bonne soirée Jeannine...


Odette prend les clés de la moto de Raoul, quelques feuilles, un peu d'herbe, une bouteille de vodka, met tout dans son sac à main et dans celui de Jeannine, embrasse sa fille sur le front, installe Jeannine sur la selle de la moto, et s'installe devant elle, au guidon. Elles partent en roue arrière en riant aux éclats.

Simone regarde Raoul, en train de rouler son pétard :

- Raoul... Je me demande si c'est bien de fumer finalement... Tu nous vois partir en roue arrière à cinquante piges ?

- Ce serait pas mal oui... non ?

- Attends... ta mère est en jupe là ! C'est la première fois que je vois ses genoux depuis dix ans ! Je n'étais même pas sûre qu'elle en avait !

- Oui, tu as raison, il y a d'autres moyens de se sentir bien... Qu'est-ce qu'on fait ?

- Je ne sais pas... On va pêcher ?





Franck Pelé - Septembre 2012

Ce qui fait tourner le monde



- C'est vraiment petit... Avec tout ce qu'on disait sur le sujet, je pensais que c'était un peu plus gros que ça...

- Oui mais regarde, si tu mets tes doigts comme ça, et que tu fais ce mouvement, tu peux changer la taille.

- Et tu peux toucher beaucoup de femmes avec ça ?


- Toutes celles que je connais. Elles sont toutes dessus.

- Et elles aiment vraiment ça ?

- Toutes celles qui y ont goûté ne peuvent plus s'en passer, les autres y viendront un jour ou l'autre. Sauf les coincées ou les vieilles filles, mais ça, c'est une question de caractère. Ou d'habitude.

- Je peux essayer ?

- Bien sûr, mais fais attention à toi en t'approchant, avec la pipe tu pourrais prendre feu.

- C'est vraiment tout fin... Et donc là, si je mets mes doigts comme ça... ah ouiiiii je peux l'agrandir ! C'est dingue ! On dirait qu'il manque un peu d'énergie non ?

- Il est bientôt vide, c'est normal... Enfonce-le dans une source électrique et il va se recharger très vite. Il a une autonomie assez impressionnante, il faut l'astiquer régulièrement pour qu'il reste performant et s'il vibre c'est qu'il t'appelle.

- Ça a un nom ce truc ?

- Un iPhone.






Franck Pelé - Septembre 2012

Frissons dans l'obscurité



Raoul et Simone avaient besoin de mettre du piment dans leur couple. Raoul avait proposé à Simone de la rejoindre au cinéma, dans le cadre idéal d'une salle obscure, pour se redécouvrir, comme s'ils étaient étrangers à toute expérience qui les liait.

Il lui avait dit : "Tu viendras prendre place au huitième rang, au septième siège en partant du couloir, je viendrai m'asseoir à ta droite, tu port

eras une jupe et un chemisier sans rien en-dessous, et je m'occuperai de tes frissons pendant deux heures."

En sortant de la salle, ils se retrouvent au bar, Raoul est ravi de sa petite mise en scène mais Simone semble déçue :

- Je ne comprends pas Simone... Tout s'est passé à merveille et tu fais encore la tête... Je ne comprends pas ce qu'il te faut pour que tu sois contente. Pourtant, pendant le film, tu semblais plutôt ravie de ce que je te faisais non ? C'est quoi le problème ? Encore une histoire de pudeur ?

- Ravie de ce que tu me faisais ? J'étais comme une cocotte minute et la seule chose que j'ai sentie c'est ton manteau sous mes fesses quand je suis arrivée. Tu m'as dit pardon, tu as mis ton manteau sur tes genoux et plus rien. Tu parles d'un piment !

- Hein ? Mais mon manteau je l'ai mis à ma droite, pas à ma gauche ! Je t'ai dit "je viendrai m'asseoir à ta droite, donc tu étais à ma gauche !"

- Oui et bien j'étais en retard alors j'ai demandé à ma mère de garder ma place mais comme le film était commencé et que je ne voulais pas que tu m'engueules parce que j'avais dit à ma mère de venir, je lui ai dit de ne rien dire, que tu ne la reconnaîtrais pas dans le noir, et comme elle est miro, elle n'aurait rien vu de notre petit jeu.

- C'est ta mère qui était à ma gauche ???

- Et alors ? Arrête avec ma mère ! Elle n'a rien dit, elle était dans son coin, tranquille ! Elle t'a pas empêché de voir le film non ? Alors lâche-la un peu !

- C'est ta mère qui a eu l'idée de te garder ta place ?

- Oui.

- Et quand je t'ai proposé le scénario de notre petit jeu, hier soir, à table, tu es sûre qu'elle était couchée ?

- Oui, je crois, pourquoi ?

- Parce que ça m'étonne que ta mère vienne au cinéma en jupe et en chemisier sans rien en dessous !

Simone, horrifiée :

- Quoi ??? Oh p..... c'est pas vrai... Raoul... C'est pas vrai ? Qu'est-ce que t'as fait avec ma mère... qu'est-ce que t'as fait avec ma mère???

- Mais comment je pouvais savoir que c'était ta mère !!!

- Mais je sais pas moi, la texture, l'excitation, les réactions ! Le parfum !

- Et bien figure-toi qu'elle est très étonnante ta mère, elle réagit au quart de tour, comme sa fille !!! Et vérifie qu'il ne te manque pas un peu de parfum dans ton flacon parce que sa peau sentait comme la tienne !

- Mais ne me parle pas de la peau de ma mère !!!

- Et toi, quand j'ai mis mon manteau, tu n'as pas trouvé bizarre que je dise "excusez-moi" ?

- Tu m'as dit qu'on était comme des étrangers, je croyais que tu me vouvoyais pour le jeu !! T'es allé jusqu'au Raoul ???

- On est restés deux heures dans le noir, je suis allé jusqu'au bout du jeu... Comment tu voulais que je sache ?? Mets-toi à ma place !

- Si je pouvais revenir en arrière et me mettre à ta place, on aurait encore une famille unie et normale ! Mais c'est horrible !!! Non mais tu te rends compte Raoul ??? Tu as mis du piment dans la vie de ma mère au lieu d'en mettre dans notre couple !!!

- Mais c'est elle qui a tout prévu ! Elle a entendu notre petit jeu, elle s'est habillée comme tu devais t'habiller, elle a mis ton parfum et elle a proposé de te garder ta place parce que tu étais en retard !

- Mais elle ne ferait jamais une chose pareille !

- Ah oui ? Et pourquoi tu étais en retard tiens ? Raconte...

- ......... ma mère avait oublié son sac et m'a demandé d'aller lui chercher...

- Voilà !

- Mais de quoi suis-je le fruit ??? De quoi suis-je le fruit ???

A ce moment-là, Simone se réveille, secouée dans tous les sens par Raoul, et la mère de Simone fait irruption dans la chambre, affolée par les cris de sa fille. Simone se redresse dans le lit, regarde Raoul, puis sa mère, et hurle à sa mère :

- Qu'est-ce que tu fais dans notre chambre toi ? Tu es en manque de piment ? Tu viens pour la séance de minuit ?

Raoul :

- Mais qu'est-ce que tu racontes chérie...

- Toi tu ne me touches pas ! T'es même pas capable de faire la différence entre une pêche et une vieille pomme ! Mais tu t'en fous hein, tant qu'il y a des fruits, tu cueilles toi !

La mère :

- Simone, je crois que tu viens de faire un cauchemar...

- Maman, tu vas souvent au cinéma sans rien en dessous ? Faut que tu fasses attention, on s'enrhume vite à ton âge... Tu as aimé le film ? C'était bien hein ? Les personnages étaient vraiment bien fouillés ! Les natures formidablement mises à nu ! On sent que la réalisateur voulait qu'on aille au fond des choses avec lui !

Raoul secoue Simone :

- Simone, mais comment tu parles à ta mère ?? Tu es devenue folle ???

- Ah ça y est, tu as toujours détesté ma mère, tu as toujours été à deux doigts de l'insulter mais maintenant qu'elle les connaît, c'est le grand amour !

- Simone !!!!!!! Arrête !!!

Simone halète, regarde Raoul, puis sa mère, et demande :

- On est quel jour ?

- Vendredi

- C'est aujourd'hui qu'on devait aller au cinéma n'est-ce pas ?

- Oui...

- Oh merci mon Dieu.... Merci !

- Je ne savais pas que ça te faisait autant plaisir...

La mère :

- Vous allez au cinéma ? Je peux venir avec vous ?

- Naaaan !!!!!!!








Franck Pelé - Septembre 2012

Toujours prendre le temps d'ouvrir l'enveloppe



- Monsieur, acceptez-vous de prendre pour épouse.....

- Ouiiiiiii !!!

- Mais attendez, je n'ai pas fini !


- Je m'en fous ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui à tout !

- Et votre discours sur l'enveloppe et la beauté de la lettre à l'intérieur, vous êtes sûr de bien la connaître cette lettre ? Vous me semblez guidé par le seul critère physique là...

- Mais pas du tout ! Allez, on y va là ! Je peux lui mettre le doigt ?

- Pardon ???

- Je peux lui proposer mon doigt pour l'alliance ?

- Mais attendez enfin ! Elle n'a pas encore répondu !

- Mais elle va dire oui, forcément ! Sinon on ne serait pas là ! Tu connais beaucoup de femmes qui se préparent pour le jour de leur vie et le transforment en cauchemar au dernier moment ?

- Peut-être qu'elles l'évitent le cauchemar, en changeant d'avis pendant qu'il est encore temps...

- Dis donc le Père Saint-Emilion, faut que t'arrêtes le sang du Christ parce que t'as les plaquettes qui s'affolent là ! T'es venu pour nous contrarier ou pour nous marier ?

- Bon. Mademoiselle, acceptez-vous de prendre pour époux Monsieur ici présent.

Elle se tourne vers lui :

- C'est vrai que tu ne sembles motivé que par ce que je représente... mais ma beauté intérieure, en es-tu convaincu ?

- Mais je la referai ta déco intérieure si elle est pas au niveau. Tiens, dès qu'on sort, on va goûter le miel de la lune là et j'irai voir.

- Non.

- Bon, bah demain alors si tu préfères.

- Non. Je n'accepte pas d'épouser Monsieur.

- Hein ??? Mais t'as le papier peint qui se décolle ou quoi ? Attendez Monsieur, c'est l'émotion... Hey ! Chérie ! Tu as déjà tout oublié ? Toutes nos lettres pendant tout ce temps ! Nos promesses ! Toutes ces évidences !

- Non, je n'ai rien oublié, mais tu n'as vraiment pas l'enveloppe de ce que tu m'as écrit... Et je crois que je viens de sauver mon couple.

- En me disant non ?

- Oui. Je sauve le prochain. Celui qui sera le bon.

- Putain mais quelle conne ! T'as de la chance qu'il y ait du monde, y'a vraiment des baffes qui se perdent ! Et moi qui ai passé des heures à recopier les lettres que mon pote écrivait pour que je puisse te séduire !

A ce moment-là, un bon gros nounours, avec des bras comme des cuisses, meilleur ami de la mariée, tape avec son index sur l'épaule du goujat :

- Qu'est-ce que tu veux Groquik ?

- Monsieur, acceptez-vous de prendre pour épouse cette grosse mandale ici présente ?

- Heu... non...


La belle se mariera l'année d'après, avec un homme aussi élégant que ses mots, un prénommé Raoul. Le salaud ne se mariera jamais, enfin jamais avec une femme. Il n'en méritera aucune. Mais il épousera quelques baffes. Dont certaines en même temps. On peut dire qu'il était polybaffe oui.


Règle n°26 :

Toujours prendre le temps d'être sûr de ses choix.

Prendre le temps de lire, d'écouter, de regarder, de sentir, de ressentir, prendre le temps de l'absence, du manque, du retour, de la folie douce, des certitudes profondes, des torrents de vie qui secouent le ventre, de la douceur de les calmer ensemble.

Toujours prendre le temps d'ouvrir l'enveloppe. Et à la lumière de la magie qui en sort, relire la lettre.




Franck Pelé - Septembre 2012

mardi 11 septembre 2012

Plongée en eaux troubles



- Je peux vous aider ?

- Je veux bien merci, je n'arrive jamais à fermer cette combinaison...

- Vous ne mettez rien en-dessous ?


- Pourquoi vous mettez un slip sous votre maillot de bain vous ? C'est une combinaison de plongée !

- Je me disais aussi...

- Quoi ?

- Votre décolleté était déjà très plongeant, ça m'a mis sur la voie... Vous devez être très bonne en apnée dites-moi.

- Pourquoi dites-vous ça ?

- Non pour rien.

- Ceci dit vous avez raison, je dois être assez bonne parce que mon professeur me le dit très souvent.

- Bah tiens...

- Vous voulez bien remonter la fermeture s'il vous plaît ?

- On devrait faire une loi sur les fermetures, interdiction de les fermer, une fermeture, ça se baisse sinon ça emprisonne, ça cloisonne, ça claque la porte au nez du plaisir !

- Si on ne pouvait plus fermer les fermetures ça s'appellerait des ouvertures.

- Pas faux...

- Allez-y, pendant que je rapproche les deux parties vous remontez la fermeture.

- Stooooop !!! Comment vous voulez que je tire le rideau sur un spectacle pareil ?

- Que se passe-t-il ?

- Une bombe à air comprimé... Vous êtes une bombe à air comprimé Mademoiselle ! Pardon, mais je ne peux pas ne pas vous le dire ! Si vous ouvriez votre combinaison à quarante mètres de profondeur, vous savez ce qui se passerait ?

- Non...

- Les requins seraient marteau, les baleines bleues, les poissons rouges, votre charme abyssal ferait pleurer les sirènes, vous exploseriez chaque palier de décompression, parce que vous n'êtes pas le genre de femme à rester sur le palier, et la pression libérée vous propulserait directement dans la stratosphère !

Un peu plus loin, une voix résonne :

- Raoul ! Raaaaaaoul !!!

- Ah je crois qu'on vous appelle...

- Où ça ?

- Là-bas, sur le ponton, derrière vous, une jolie femme brune.

- Oh la la... Il faut absolument refermer cette fermeture, vite, vite !!!

- Je n'y arrive pas ! Il y a un coup à prendre avec cette fermeture, on va faire le contraire, vous rapprochez les deux parties et je ferme la combinaison.

- Mais vous êtes inconsciente ou quoi ? Vous ne connaissez pas ma femme ! Je suis censé être au marché là, en train de choisir des melons pour midi, vous imaginez ce que je vais prendre si elle me voit avec les vôtres dans les mains ?

- C'est élégant...

- Remontez, remontez cette putain de fermeture !

Simone arrive, essoufflée :

- Raoul, ça fait une heure que je te cherche j'ai fait deux fois le tour du marché ! Qu'est-ce que tu...

Devant le spectacle proposé par la jeune femme, elle change de regard, de ton, elle fulmine, mais garde son calme :

- Ah d'accord...

- Quoi ? Mais c'est rien, ça va... Mademoiselle n'arrivait pas à fermer sa combinaison, moi je passais par là et elle m'a demandé de l'aider, ce n'est pas non plus LA faute grave de l'année...

La fille :

- Ah non pardon mais c'est vous qui avez demandé si vous pouviez m'aider.

Raoul :

- Elle est gonflée celle-là ! Ah bah si j'avais su, je vous aurais laissée avec vos problèmes !

Simone :

- Ce ne sont pas SES problèmes ce sont les tiens mon chéri. Elle, ce sont SES seins, et toi, ce sont TES problèmes.Tu as raison, elle vraiment gonflée, et c'est probablement ce qui t'a poussé à l'aider dans ce superbe élan de générosité... n'est-ce pas mon grand serviable ?

- Mais chérie...

- Dès qu'il y a une ouverture, tu fonces toi, un vrai radar mobile le Raoul ! Tu le mets au bord d'une plage, y'a pas une paire qui ne se fait pas flasher par le spécialiste !

- Mais ce n'est pas une histoire d'ouverture c'est une histoire de fermeture ! Je venais justement pour fermer la combinaison de Mademoiselle qui semblait vraiment avoir du mal !

- Ah bon ? Pourquoi ? Tu ne trouves pas ça beau ? Une fermeture ça ne devrait jamais se fermer...

La fille :

- C'est exactement ce que disait votre mari tout à l'heure !

Simone :

- Je vais vous aider Mademoiselle...

- Vous n'allez pas me faire mal ?

- Non... Je vais faire mal à mon mari, uniquement.

Simone s'approche alors doucement de la jeune femme, passe sa main droite sous sa combinaison, prend son sein gauche à pleine main et tout en le caressant, propose sa bouche, magnifiquement douce. La jeune femme ne peut résister, elle embrasse Simone follement, langoureusement, profondément, l'atmosphère est brûlante, Raoul déglutit avec peine, les deux femmes s'embrassent de longues minutes avec fougue et passion, puis Simone recule, rapproche les deux parties de la combinaison en comprimant les seins de la jeune femme avec ses deux mains, et avec les dents, elle remonte la fermeture jusqu'en haut, son regard de feu terminant sa course dans celui de la plongeuse, totalement subjuguée.

- Merci Madame...

- Je vous en prie Mademoiselle, tout le plaisir était pour moi.

Puis elle revient vers Raoul, encore figé :

- C'est exactement comme ça que tu rêvais de l'aider non ?

- Mais enfin Simone, ça ne se fait pas de faire une chose pareille... Et devant moi en plus...

- C'est mieux que dans ton dos non ? Tu vois Raoul, ta faiblesse m'a offert une délicieuse ouverture, tu t'es puni tout seul et tu m'as autorisé un interdit, tu as bien fait d'avoir voulu aider cette femme, ta générosité me touche mon amour... Tu fantasmais de toucher une de ces somptueuses rondeurs, même dans tes rêves les plus fous tu n'aurais pas pu imaginer embrasser cette sirène et moi, j'ai fait les deux, avec un plaisir dingue, sans que tu puisses me le reprocher. Merci chéri...

- Tu sais très bien que j'adore tes seins et que ça ne change rien à mon amour pour toi.

- Ah mais moi non plus ça ne change rien ! Je t'aime toujours autant que je ne te fais pas confiance ! Je sais bien que tu ne peux pas t'empêcher de plonger dans les courbes ! Mais tu aurais dû aller au bout de tes envies, j'aurais eu la même image de toi finalement... Sauf que j'aurais eu, en plus, l'image de quelqu'un qui sait prendre une décision, et qui l'assume. Mais ça, c'est un truc de femme, vous ne pouvez pas comprendre vous...

- Ah non, pas de généralités hein ! Ne me fais pas le coup de "vous les hommes" !

- N'empêche que lorsqu'on va au bout des choses, on prend beaucoup de plaisir, et je peux te dire qu'au bout de cette jeune femme, c'était tendu, très excitant, tu as raté...

- Bon, ça va Simone, j'ai compris ! La prochaine fois je resterai sur le quai !

- Mais non pourquoi ? La prochaine fois, assume, aide-la, plonge avec elle, fais juste attention à la profondeur, si tu vas trop loin, tu pourrais ne plus remonter...

- Arrête Simone, tu n'es pas crédible dans ton costume de grande prêtresse de la liberté amoureuse, je sais très bien que tu es jalouse à mort et que c'est ça qui t'a fait faire cette folie.

- La folie la plus douce de ces dernières années... Jalouse ? Je crois surtout que c'est toi qui es jaloux mon amour là... Tu aurais vu ta tête... On va choisir les melons ? Je me sens forte là... Je vais forcément tomber sur du sucré...




Franck Pelé - Septembre 2012 - Textes déposés SACD

La fin des temps. Et le début d'un autre.


J'avais remarqué, depuis plusieurs semaines déjà, peut-être même des mois, que l'herbe ne repoussait plus. Plus personne ne tondait son jardin. Tout paraissait figé, triste, éteint. Les gens ne s'aimaient plus. Probablement parce qu'ils ne sortaient plus. Ils s'ignoraient, ils préféraient ignorer que l'amour n'était plus possible dans ces regards pleins du silence de leur cœur. Les ruches ne bourdonnaient plus depuis longtemps, on ne mangeait plus de fruits, seules les soupes en sachet étaient là pour nous rappeler le goût des légumes, les branches des arbres étaient nues, les couchers de soleil n'étaient plus colorés parce qu'on ne le voyait plus vraiment, on le devinait, comme une lumière au bout d'un tunnel. Quand il se levait le matin, c'était comme si un néon s'allumait au-dessus d'un couvercle de fumée. Les ventres des femmes ne s'arrondissaient plus puisque les hommes ne creusaient plus leurs désirs. Parfois, au détour d'une rue, on entendant un rire, probablement quelqu'un qui lisait les lignes d'un auteur qui avait vécu au temps de tous les possibles, de l'insouciance heureuse. Les rues étaient désertes, décorées de voitures rouillées par la rareté de l'essence. On entendait jamais de musique, nulle part, on entendait plus les poules de la ferme d'en face depuis qu'on ne mangeait plus d’œufs, et ça faisait un bail. Tous les rideaux des magasins étaient baissés, les gens n'avaient plus d'argent. Seul le grand hypermarché était ouvert, jour et nuit, il fallait faire la queue deux heures avant de pouvoir entrer douze minutes chrono et prier pour trouver quelques trésors qui nous feraient tenir une semaine sans s'inquiéter. Du beurre, de l'huile, des pâtes, de l'eau, du pain. Les jours ne duraient plus vingt-quatre heures mais quatorze. Parce que la Terre tournait de plus en plus doucement, comme si elle allait bientôt s'arrêter.

Et puis je l'ai vue. Comme une naissance divine. Un antidote à l'apocalypse. Ses incomparables yeux verts m'avaient fixé alors qu'elle sortait du grand magasin et que j'attendais pour y entrer. Plus personne ne regardait personne dans les yeux depuis que les gens les avaient baissés en même temps que le rideau sur l'espoir. Elle, les avait levés. Sur moi. Pourquoi ? Et pourquoi avais-je levé les miens à l'instant où elle me croisait ? J'ai quitté la file d'attente, elle a fait tomber son petit sac en papier avec ses quelques courses, j'ai pris sa main, j'aurais juré que la lumière se faisait plus forte. J'ai passé mes doigts entre les siens, nos mains se serraient, comme pour hurler la fin de leur calvaire d'avoir vécu les unes sans les autres, et on a couru. Plus on courait, plus les couleurs revenaient, partout, et plus les couleurs revenaient, plus on riait. Il était quatorze heures, la nuit allait tomber, mais elle ne venait pas. Plus on courait, plus le jour durait, comme si nous redonnions de la vitesse à la rotation terrestre, l'envie de tourner encore.

Près de ce vieux moulin, sous un arbre atone, je m'allongeai près d'elle. Je lui demandai son prénom. Simone me répondit-elle avant d'avancer ses lèvres vers les miennes. La sensation ressentie pendant ses lèvres était comme le cadeau d'une vie, la folie d'une ivresse, la découverte de tous les trésors de toutes les histoires du monde en même temps, la réponse à toutes les questions d'une âme. Pendant que la douceur de sa langue me faisait revivre, sur une branche, au-dessus de nous, un bourgeon commençait à éclore.




Franck Pelé - Septembre 2012 - Textes déposés SACD

Une bête dans la salle de bains


Quand Simone arrive à la porte de la salle de bains, il est impossible d'entrer. La porte est verrouillée de l'intérieur. Elle aperçoit alors de la fumée qui s'échappe sous la porte :

- Raoul ? Raoul tu es là ?

- Simone, appelle la police ! Ou plutôt non les pompiers ! Merde, je sais pas, appelle quelqu'un, vite !

- Pourquoi ? Que se passe-t-il ?

- Y'a une bête énorme dans la salle de bains !

Simone se met à rire.

- Oh mon pauvre amour, il veut appeler la police pour écraser une petite bête qui lui fait peur... Allez ouvre, je vais m'en occuper.

- Mais non, elle est énorme !!! Avec une tête de pas contente et des palmes de dingue !

- Faut que tu arrêtes de fumer mon chéri... Ouvre...

- Mais ce n'est pas moi qui fume, c'est ma fusée de détresse ! Je vais lui enfoncer dans la glotte à cette saloperie de racaille ! Je vais le fumer le golgoth des profondeurs !

- Mais tu es protégé là ? Tu es habillé ?

- Je suis en combinaison de plongée ! Pour lui montrer que moi aussi je connais son milieu !

- Fais attention à ne pas te faire piquer, c'est peut-être une raie !

- Appelle la police !

- Tu ne peux pas sortir ? Ou lui planter ta fusée dans le dos ?

- Non ! Elle est en plein milieu, et elle bave ! C'est immonde ! On dirait qu'elle a envie de me bouffer !

- Bon, ne bouge pas, je reviens ! Je vais appeler du secours !

....

Oui allô ? Oui bonjour Monsieur... Pourriez-vous envoyer des renforts le plus vite possible au 33 rue la faisanderie, mon mari est enfermé dans la salle de bains avec une énorme chose qui veut le dévorer !

- Madame, nous n'intervenons pas pour les problèmes de couple.

- Mais ça n'a rien à voir avec mon couple ! Je vous dis qu'il est enfermé avec une bestiole palmée qui a une tête de défaite à la Rochelle et la bave d'une tweeteuse jalouse ! Je lui ai conseillé de la prendre par derrière mais c'est impossible, il m'a dit qu'il ne pouvait pas bouger parce qu'il avait la raie au milieu ! Il faut envoyer des renforts là ! Parce que s'il plante sa fusée dans la raie, vu le morceau, enfin d'après ce que me dit mon mari, je ne suis pas sûre que ça la calme !

- Il faut qu'il essaie de la forcer à se mettre sur un côté et qu'il fonce vers la sortie. C'est une technique bourgeoise, parfait pour votre quartier.

- Une technique bourgeoise ? Je ne comprends pas...

- Retournez voir votre mari et criez-lui : "En fait, la raie au milieu ça va pas, il faut que tu mettes la raie sur le côté pour pouvoir t'en sortir !"

Et le policier de rire gras avec ses collègues en écho.

Ce qui mit Simone dans une colère irréelle. Elle insulta tellement son interlocuteur et la police dans son ensemble que trois voitures et un fourgon débarquèrent au 33 rue de la faisanderie, Simone passa la nuit en garde à vue, et Raoul resta trois heures à expliquer comment il avait finalement planté sa fusée dans la raie.

Quant à Charles, le mari de Paulette, la sœur de Simone, il était en soins intensifs à l'hôpital Lariboisière, il n'allait plus pouvoir s'asseoir pendant quatre mois, et allait payer très cher son idée de faire une blague à son beau-frère avec ce costume de monstre des mers. Un costume tellement moulant qu'il vous empêche de parler distinctement, tellement moulant que vous ne pouvez l'enlever seul.




Franck Pelé - Septembre 2012 - textes déposés

Plus beau vu d'en haut



Raoul vient d'inviter Simone au restaurant. Après quinze refus, elle a enfin accepté. Au pied des buildings, dans une avenue bordée d'arbres majestueux, juste derrière l'immense baie vitrée du "Tiffany's", il lance la conversation :

- Vous êtes absolument divine.

- Merci. Je n'aime pas trop la couleur de votre costume mais vous le portez assez bien. Par contre, votre nœud de cravate, ce n'est pa
s possible... Vous l'avez serré à plusieurs comme on serre un lacet ?

- Simone, je dois vous dire quelque chose.

- Moi d'abord. Permettez ? Écoutez Raoul, je sais pourquoi vous voulez m'inviter depuis des mois mais vous n'êtes pas mon type d'homme, vous écoutez de la musique que je n'aime pas, vous lisez les journaux et moi des livres, vous avez des habitudes à mille lieues des miennes, je n'aime pas votre nez, vos chaussures, votre humour est parfois gras, vous regardez le foot à la télé, bref, pardonnez-moi si vous me trouvez désagréable mais je préférais vous prévenir avant que vous ne me demandiez quoi que ce soit.

- Vous ne voulez pas qu'on passe une bonne soirée ? Qu'on essaie la complicité sans faux-semblants ? Prenons le risque d'un bon moment. S'il vous plaît. Vous ne me connaissez pas, dans votre esprit je ne suis fait que de généralités et de caricatures qui arrangent vos a priori, et je ne vous connais pas vraiment non plus. Ce restaurant est le meilleur de la ville, et j'aimerais que vous en gardiez un très bon souvenir.

- Je ne suis pas matérialiste, ce qui m'intéresse ce sont les choses simples, les valeurs, et le bon goût.

- Simone... S'il vous plaît...

- Oui... Bon, allez-y... Je vous écoute. Qui êtes-vous Raoul...

- Je suis un businessman, j'ai du succès dans mes affaires, pas vraiment dans mes amours, j'ai mon bureau en haut d'une tour d'où je vois la ville à l'envers. Et au-dessus de mon bureau, j'ai mon appartement.

- Vous vivez en haut d'une tour ?

- Oui.

- Je ne pourrais jamais vivre en haut d'une tour...

- Encore un a priori...

- Mais non ! J'aime l'air, la campagne, l'herbe, voir le soleil se coucher, sentir l'air pur, entendre les oiseaux, aller chez mon petit boucher, mon petit boulanger, je n'ai rien à faire en haut de votre prétention !

- Rien à voir avec de la prétention, c'était une opportunité exceptionnelle, et juste au-dessus de mon bureau, vous imaginez le temps que je gagne ? Je mets trente secondes pour aller bosser ! Jamais de bouchons ! Une terrasse gigantesque qui domine toute la ville, une piscine intérieure sauna-jacuzzi, un petit hammam, un salon avec cheminée, de l'ancien, du neuf, du contemporain, un ascenseur privé, je peux diffuser la musique dans toutes les pièces de l'appartement y compris les toilettes, j'ai une petite salle de sport, et un grand vidéo-projecteur numérique qui me permet de voir les films dans un vrai confort de cinéma. J'ai aussi un cuisinier nutritionniste qui travaille toute la semaine à la maison, et une femme de ménage.

- Et ?

- Je voudrais vous proposer de boire un dernier verre, après notre dîner, en regardant cette ville d'en haut.

- Pour pouvoir me regarder de haut ?

- Vous vous trompez Simone. Je vous regarde le plus simplement du monde, comme une femme que j'aime profondément depuis la première seconde où je l'ai vue. Et si je dois construire une cabane au Canada pour vous plaire, je suis prêt à partir demain.

Après le dîner, Raoul propose son bras à Simone, qui le prend. Ils montent dans l'ascenseur privé, et arrivent directement dans le salon. Quand Raoul guide son élégant rêve jusqu'à la terrasse, Simone ouvre des yeux d'enfant. Le spectacle est absolument magique. Elle visite l'appartement, critique deux trois choses, par pièce, puis revient s'installer sur la terrasse. Au bout de la troisième coupe de champagne, elle demande à aller dans le hammam. Dans la moiteur de l'endroit, elle se laisse aller jusqu'à la bouche de Raoul.

- Vous étiez très beau dans votre costume tout à l'heure. Je me suis trompée sur vous. Ce dîner était somptueux, vous avez été fin, raffiné, élégant. Et mon Dieu que vous embrassez bien...

- Vous m'auriez dit la même chose si nous avions été dans une cabane au Canada ?

- Oui. Mais j'aurais peut-être mis un peu plus de temps. J'ai changé d'avis sur une chose, je pense que la vie en haut d'une tour peut être très agréable.

- Je croyais que vous n'étiez pas matérialiste ?

- Non. Mais je ne suis pas conne non plus !

- J'ai quand même l'impression que cet endroit me rend soudain plus séduisant...

- Je ne vais pas vous mentir, l'endroit a joué, mais vous êtes très séduisant Raoul. Il faut parfois un écrin particulièrement exceptionnel pour révéler la vraie valeur d'un diamant. Je ne vous voyais pas, et maintenant, je vous vois, grâce à un filtre tout à fait matériel, comme quoi, les certitudes et les a priori...

- Embrassez-moi encore...

- Faites-moi voir à quel point la vie en haut d'une tour peut être agréable...

- Rrrrrooooooo Simone....




Franck Pelé - Septembre 2012 - Textes déposés à la SACD

dimanche 26 août 2012

Musique de chambre




- Raoul viens voir !

- Quoi ?

- Je suis au deuxième, monte dans la chambre du haut !

Raoul monte les escaliers, les deux étages, et rejoint Simone dans la chambre sous les toits.

- Quoi chérie ?

- Je n'avais jamais vu ce tableau... C'est troublant... Il me parle incroyablement...

- C'est mon père.

- Ton père ?

- Oui, un de ses meilleurs amis lui a offert ce tableau pour ses trente ans.

- Il était pianiste lui aussi ?

- Oui...

- Et il jouait pour les femmes lui aussi ? demande-t-elle dans une moue ironique et complice.

- Comment... pourquoi lui AUSSI ? Et que veux-tu dire par "il jouait pour les femmes" ? Je ne joue pas que pour les femmes moi, je joue pour tout le monde.

- Arrête Raoul, quand tu joues dans une pièce un morceau dont tu sais qu'il pourrait séduire une femme tu joues pour toutes les femmes présentes, toutes celles qui te plaisent. Et comme elles adorent ça, tu ne peux pas t'en empêcher, tu joues, tu veux les hypnotiser avec ta mélodie du bonheur...

- Simone... Tu me fais une crise de jalousie là ? Ce que je te donne ce n'est pas assez c'est ça ? Ça veut dire quoi ton truc là ? Tu veux tout me prendre ? Que je te donne TOUS mes petits plaisirs personnels, même les secrets ? Et toi ? Tu ne fantasmes pas sur le pompier qui vend les calendriers le dernier samedi de novembre peut-être ? Chaque année c'est pareil, dès qu'il vient tu as mille raison d'ouvrir la porte, et tu t'habilles comme au printemps, ah ça on peut dire que question accueil, tu mets les formes ! Mais quand c'est ma mère ou le vieux d'à côté qui vient demander du sel t'as deux boulets d'une tonne à chaque cheville et ta couverture de grand-mère sur les épaules !

- Mais ne t'énerve pas ! Pourquoi ça te touche comme ça ? Je ne suis pas jalouse, je dis juste que tu joues pour toutes les femmes, comme ton père sur ce tableau. C'est une constatation, pas un reproche !

- Arrête... Je les connais tes constatations, pas à moi... On peut arrêter de faire semblant Simone un peu ? Au bout d'un moment ? On peut arrêter d'essayer de se piéger quand on se connait bien ? Quand je joue, je me sens vivre, lorsqu'une femme me demande la musique que je sais lui donner c'est comme si je touchais l'amour du doigt, comme si j'allais avoir la reconnaissance d'un cœur, que j'existais définitivement. Mais ça ne veut pas dire que je vais partir avec elle si elle reconnaît ma musique. Tu comprends ? Non mais c'est important Simone, tu comprends ça ?

- Oui.

- Si elle reconnaît ma musique, c'est que j'ai reconnu ses silences, que je savais comment les combler, et l'alchimie musicale est alors un fabuleux cadeau, un cadeau de la vie, et non un passeport pour partir avec elle. Sa reconnaissance est ma renaissance.

- La reconnaissance... Tu as vraiment dû en manquer pour avoir cette soif d'être toi aux yeux des autres...

- Sans doute oui.

- Mais sait-elle que tu joues uniquement pour elle ? Ne va-telle pas croire que tu peux jouer la même chose à d'autres ?

- Non. Jamais. Celle qui voudra voler la magie de cette musique, qui voudra la salir, ne pourra plus l'entendre, de personne, elle aura tué sa sensibilité. Non, celle pour qui je joue sait que je joue pour elle, et si elles sont plusieurs à écouter, elles savent que je joue pour chacune d'elles, je ne joue pas sans cœur, je ne manipule personne. Ce ne sont pas des victimes, ce sont des partitions qui ont besoin de notes.

- Et si un jour tu tombes sur une partition qui t'inspire plus que moi ?

- Ah voilà ! On y est ! C'est bien ce que je disais, tu es jalouse !

- Réponds Raoul.

- Et bien je serai inspiré. Je lui composerai la musique qu'elle attend depuis toujours, juste pour lui offrir, mais je ne la jouerai pas avec elle, puisque je ne joue ma musique la plus intime que pour toi.

- Ce n'est pas ce que tu viens de dire...

- Je n'ai pas parlé d'intime !

- Non mais tu as parlé de musique qu'elle attend depuis toujours, et si elle t'inspire plus que moi, c'est qu'elle est encore plus câline, douce et sensuelle que moi, alors ne me dis pas que ce qu'elle attend depuis toujours n'a rien à voir avec ta musique la plus intime !

- Bon, stop ! Je vais me mettre à poil, complètement !

- Là ? Maintenant ?

- C'est une image ! Tu m'emmerdes avec ta jalousie Simone, à toujours vouloir respirer tout mon air, je t'adore, je t'aime plus que tout mais je ne comprends pas pourquoi tu veux toujours tout compliquer, cherches des coupables, trouver des failles. Tu ne l'aimes pas la musique que je joue pour toi ?

- On ne m'a jamais joué quelque chose d'aussi beau, d'aussi précis, d'aussi... moi. Ce que j'attendais depuis toujours.

- Bon !

- ...mais je n'ai pas envie que tu la joues pour d'autres. C'est dangereux. Si tu tombes sur LA partition, et que tu n'as plus que le seul désir d'écrire pour elle, tu vas me quitter, ou je vais te tromper, ou l'inverse. A force de jouer des notes sucrées, elle va finir par devenir salée la note...

- Tu vas loin Simone...

- Je veux que tu joues toutes tes notes sucrées pour moi ! Je suis en hypoglycémie amoureuse Raoul !

- Simone. Voilà... J'ai peur de mourir, j'ai peur de l'éternité sans nous, je veux jouer, pour ne pas y penser, jouer pour vivre, parce quand je joue, c'est le seul moyen qui me permette d'aller aussi profondément dans les âmes, je ne les touche pas par plaisir manipulateur ou vanité narcissique, je les touche parce que je joue ma vérité, parce que ce sont mes tripes que je mets dans chaque note, parce que je ne triche pas Simone, jamais, même si tu crois entendre certains bémols, ce ne sont que des arrangements, pour que la musique reste tout le temps harmonieuse. Oui je joue pour des femmes, pour des hommes, en leur donnant tout, de la même façon, parce que je voudrais laisser une empreinte en chacun d'eux, comme pour donner de la légitimité à ma vie. Mais surtout, et c'est cela que la plupart des gens jaloux ou méfiants ne comprennent pas, là où ils voient de la vanité dans cette envie de laisser son empreinte partout, il n'y a que l'envie de rencontrer des gens qui prendront le même plaisir que moi à se nourrir de l'empreinte de l'autre. Tu comprends ça Simone ? Je joue pour l'autre, parce que je veux qu'il m'écoute comme j'ai écouté son âme, avec une attention absolument pointue, j'ai dansé sur son rythme, vibré sur ses cordes. Je veux qu'on prenne le temps de m'aimer comme je prends le temps d'aimer les gens pour qui je joue. Mais toi, tu es celle pour qui je joue encore après m'être levé, quand je quitte le piano. Je te joue des sourires, des lèvres gourmandes, je te joue des caresses, des interdits, des folies douces, je joue ta musique jusqu'à t'emporter dans les aigus, jusqu'à ce que tu tutoies le ciel sur un ton grave, cherchant un paradis dont l'existence enfin vérifiée te rassurera jusqu'au matin...

- Mais je le sais Raoul ! Je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai jamais plus ! Tu crois que je te prends pour qui ? Pour quoi ? Je les connais tes failles ! Je les connais tes trésors ! Bien sûr que moi aussi je lui joues de l'iris étoilé au pompier, de la fossette coquine, de la main qui remet sa mèche, mais j'avais juste peur que tu te lasses de jouer pour moi, c'est tout !

- Et toi, tu te lasses de m'écouter ?

- Non Raoul.

- Et tu es toujours jalouse ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que je sais que je suis la note finale, celle qui reste. Je suis ton écho. La dernière touche de ton piano. Tu ne peux pas monter plus haut. Après, c'est le vide.





Franck Pelé - En voiture Simone - Textes déposés - Août 2012

Photo Michael Marsicano



Règle n°14



" Règle n°14 :  Ne jamais réfléchir au moment où votre femme vous demande : "ça me va bien ça ? Comment tu me trouves ? J'ai grossi non ?"


Un jour, dans le grenier d'une maison que ses parents venaient d'acheter, un petit garçon a trouvé un vieux livre, tellement poussiéreux que le titre n'était plus lisible. Il a d'abord soufflé dessus, toussé un peu, puis a nettoyé la couverture avec sa manche. En jolies lettres d'or, ce titre : "Les vérités de Raoul". Il ouvre le livre et tombe sur une page au hasard :



Toujours donner la meilleure réponse possible. Sinon, on vous la donnera la meilleure réponse. Celle qu'un copain a su donner LUI ! Celle qu'une amie ou une mère a immédiatement lancée, ELLE ! Et on la comparera à la vôtre, votre réponse à vous, pourtant si sincère, vous pensiez aider, vous n'avez fait qu'exprimer un manque d'enthousiasme.

Et vous perdrez. Votre week-end d'abord. Quelques doux réveils ensuite. Et un peu de la confiance de votre femme. En elle, et en vous.

Votre femme ne grossit jamais. Vous oui, mais pas elle. Elle doit perdre un peu de poids mais elle seule a le droit de le penser.

Votre femme ne vieillit pas, si vous lui dites, c'est vous qui la faites vieillir !

Votre femme est toujours belle, et tout lui va, c'est fou...

Parce que si vous trouvez que quelque chose ne lui va pas, elle va immédiatement penser qu'elle a grossi, ou vieilli, ou qu'elle ne vous plaît plus.

Peut-être même va-t-elle fouiller dans le tiroir de votre bureau pour voir si vous n'êtes pas amoureux d'une plus jeune, plus mince, plus belle.

En fait, quand votre femme vous demande "ça me va bien ça ? Comment tu me trouves ? J'ai grossi non ?" elle veut simplement savoir si vous l'aimez.

Je t'aime. Voilà la meilleure réponse possible."





Le petit garçon referma le livre, et souriait comme s'il était sûr d'avoir trouvé un secret qu'il lui permettrait d'être grand plus vite que les autres. Il souriait depuis le titre, parce que lui aussi s'appelait Raoul. Et il pensait à l'amour, ce grand mot dont il ne connaissait rien mais dont il avait beaucoup entendu parler. Une espèce de Dieu, mais qui existerait vraiment. Parce que beaucoup l'ont rencontré. Et que ça change la vie apparemment... Le petit Raoul, gonflé de confiance, monta alors sur son petit tabouret, regarda par la fenêtre, et regardait la petite Simone, qui jouait en face, dans son jardin. Il se disait que plus tard, il l'aimerait. Et qu'il la trouverait toujours belle.




Franck Pelé - Août 2012

Le venin de l'amour




- Je t’aime Simone…

- Je te déteste Raoul !

- Je serai toujours là pour toi, tu es la femme de ma vie…

- Je ne serai plus là demain !

- Je veux passer ma vie avec toi

- Je ne veux plus de toi dans ma vie…

- Tu es belle comme le jour, laisse-moi te regarder… Viens là…

- Je ne peux plus te voir, chacun de tes traits me rappelle celui que je tire sur toi

- J’ai besoin de toi, de te voir chaque matin, comme un papillon sur mon épaule

- Je t’écraserai comme l’araignée du soir, espoir…

- Cette femme c’était rien, juste un jeu, qui a dérapé, tromper c’est aimer ailleurs, c’est cultiver une relation extraconjugale… Je n’ai jamais rien fait de la sorte, je n’aime que toi, souviens-toi de notre première communion charnelle, dans le salon, par terre, l’évidence de notre alchimie…

- Je te déférerai au Parquet !

- Je te préférais sur la moquette…

- Parce que tu crois que te rabaisser à coucher avec cette traînée me donne l’image d’un homme qui ne trompe pas ?

- Traînée, tu y vas un peu fort, elle est catholique quand même…

- Elle fait souvent visiter sa chapelle Sixtine la catholique non ?

- Tu aurais préféré que je ne te dise rien ? Il faut quand même un sacré courage pour avouer une chose pareille ! Je pensais que renoncer au « n’avoue jamais » aurait mérité un peu plus de pardon !

- Tu veux que je m’excuse peut-être ???

- Non ! Mais moi, j’ai peut-être visité la chapelle Sixtine mais je n’ai jamais prévu d’y emménager ! Et je ne lui ai jamais dit de mots d’amour !

- De quoi tu parles là ?

- Des lettres que j’ai trouvées dans une boîte à chaussures, au fond de ton dressing !

- Depuis quand tu fouilles mon dressing ?

- Depuis que je voulais prendre une paire de tes chaussures pour vérifier la taille et t’en offrir d’autres, c’était l’année dernière ! Et je n’ai rien dit, jamais ! Parce que je sais ton amour ! Mais ne change pas de sujet. « Je t’aime mon amour, je suis à toi, j’ai envie de toi jour et nuit, je brûle d’être ta chair… etc… » des lettres datées, une correspondance qui a duré plusieurs mois, presque un an, et encore tu n’as peut-être pas tout gardé ! Tu vois, c’est ça tromper !

- Mais ce ne sont que des mots ! Je ne l’ai vu que trois fois en un an !

- Donc si je glisse une fois dans la chapelle d’une catholique c’est tromper et c’est sans excuses possibles, mais toi, t’as allumé trois fois le cierge de Michel-Ange et c’est de la littérature ?

- Raoul… Je n’ai jamais aimé cet homme, c’était un fantasme, une bulle, tu n’étais jamais là… J’avais besoin d’amour, de cet amour que tu ne croyais plus utile de me dire, de m’écrire…

- Je te le donnais Simone, c’est toi qui ne le ressentais plus, trop habituée, trop gâtée ! Me reprocher de ne pas te donner ce que je te donnais bien mieux qu’un inconnu qui avait le seul avantage de ne pas avoir les yeux de la routine, c’est tromper ! C’est ne pas se battre pour cultiver une terre déjà bien fleurie ! Et depuis longtemps !

- Je veux être tous tes matins, tous tes soirs…

- Je t’écraserai comme une araignée du matin ! Chagrin…

- Je serai toujours là pour toi, tu es l’homme de ma vie Raoul…

- Ah oui ? Si je ne t’avais pas parlé de ces lettres, tu m’enterrais vivant ! J’étais la dernière des ordures ! Et j’aurais dû vivre avec cette image toute ma vie. Moi, l’odieux, le salaud, et toi, la victime dont j’aurai détruit le bonheur !

- J’ai été moins courageuse que toi… C’est tellement dangereux d’être honnête… le risque de ne pas être comprise… de tout perdre… pardonne-moi…

- Je te déteste Simone !

- Je t’aime Raoul…





Franck Pelé - 1er août 2012 - 0h39


lundi 30 juillet 2012

L'amour à la plage



Il fallait traverser quelques rochers pour aller jusqu'à la plage. Simone était magnifique dans son nouveau maillot de bain deux-pièces. Il était à peine neuf heures, il n'y a jamais personne à cette heure-là. Raoul était déjà allongé sur le sable fin, il avait pris toutes les affaires, de la lecture, des mots croisés, de la crème solaire, deux chapeaux de paille, le parasol et une petite glacière. Simone étale sa serviette, puis elle se met à quatre pattes pour bien tendre chaque angle et enlever le sable, elle aime bien quand sa serviette est parfaitement tendue, sans plis, sans grains. Raoul lui lance alors :

- Bon, ça va là, elle est bien comme ça, allonge-toi maintenant...

- Pardon ?

- Déjà que ton maillot est minuscule, si en plus tu appâtes le vicelard, ça va se finir en lancer de pied de parasol.

- Tu me fais ta petite crise de juillet Raoul ? C'est notre premier jour de vacances, j'ai travaillé comme une dingue toute l'année, on a roulé pendant huit heures hier, il a fait 32 dans la chambre cette nuit, t'as ronflé comme une tronçonneuse, alors si tu pouvais me lâcher la ficelle deux secondes, j'adorerais !

- Oui bah si tu continues, ils vont être plusieurs sur la ficelle ! Je te fais pas de crise, je dis juste que tu peux faire ça allongée aussi. Là, on dirait un produit en tête de gondole !

- Et toi, avec ton maillot moulant, on dirait que tu fais une promo sur le boudin aux pommes ! Est-ce que je te demande de te mettre sur le ventre ? Non ! Alors mets de la crème, et bronze !

Quelques instants plus tard, une femme arrive sur la plage, à l'autre bout. Elle a un gros sac, un chapeau et un paréo. Elle regarde partout. Tous les deux mètres, elle va pour s'installer, puis elle se ravise, et se rapproche de l'endroit où lézardent Simone et Raoul.

- Regarde-la celle-là... Tu peux être sûr qu'elle va venir se coller comme un chewing-gum...

Au bout de cinq minutes, la femme, une italienne, la quarantaine, vient poser sa serviette pratiquement contre celle de Simone. On ne pourrait pas mettre une serviette entre les deux.

- Vous pouvez vous allonger sur moi si je vous gêne...

La femme répond, dans un français plutôt maîtrisé mais avec un fort accent italien :

- Pardon mais c'est là que je veux me mettre, c'est le meilleur endroit, d'ailleurs, c'est là que vous vous êtes installés non ?

- Parce que si vous vous promenez dans ma rue et que ma maison vous plaît, vous vous installez dans le jardin ?

- Mais elle n'est pas à vous la plage, je peux me mettre où je veux quand même !

- Mais enfin c'est incroyable ça ! Il y a 800 mètres de plage, de la place partout, mais non, il faut que posiez vos fesses dans mon espace de tranquillité !

- C'est marqué où que c'est votre espace ?

Simone se retourne, folle de rage, et marmonne :

- Laisse tomber grosse conne...

- Je vous ai entendue vous savez !

- Ah oui ? Ça m'étonne... Vous êtes tellement loin... Vous arrivez à m'entendre à cinquante centimètres ? Quelle oreille !

- Je ne suis pas grosse, je suis pulpeuse. Vous par contre...

- Raoul, fais quelque chose ou j'en fait des lasagnes de la ritale... Raoul ?

- Je fais mes mots croisés...

- Attends... T'as vu comment elle me parle ? Et toi tu dis rien ? Ça ne te dérange pas qu'elle soit collée à nous alors que la plage est vide ? Tout va bien... Tant que tu fais tes mots croisés, mon confort t'intéresse à peine...

Raoul souffle, se redresse, et apostrophe l'italienne :

- Excusez-moi... Comment vous appelez-vous ?

- Denise

- Très bien Denise, enchanté, Raoul. Auriez-vous l'extrême bonté de vous décaler un peu plus loin afin que nous puissions avoir un peu d'intimité ?

Denise regarde Raoul, dans les yeux d'abord, puis descend jusqu'à la promotion moulante :

- D'accord si vous acceptez de me mettre de la crème dans le dos...

Simone, qui n'a rien raté du voyage des yeux italiens :

- Ah non, désolé mais mon mari ne met de la crème que sur les corps élégants et sensuels, il n'est absolument pas formé pour la vulgarité qui déborde...

Puis marmonnant encore :

- Raoul, tu bouges un orteil et tu ne me touches pas des vacances...

- Oh ça va, c'est juste de la crème dans le dos... Si elle faisait seins nus encore...

Au même moment, Denise enlève son soutien-gorge, libérant une poitrine imposante qui fait déglutir Raoul :

- C'est vrai qu'elle est pulpeuse quand même...

- Raoul, tu me traitais de tête de gondole y'a deux secondes parce que j'étais à quatre pattes, et là, l'autre sangsue exhibe ses ballons gonflés à l'hélium et toi t'es en extase ? A propos de gondole, c'est mes yeux où ton maillot gondole un peu ?

- Hum.... pas du tout... Aucun rapport... C'est ton nouveau maillot, plus je le regarde, plus il me fait de l'effet...

- Je rêve... Il est comme un clébard devant une pouffiasse transalpine...

- C'est qui la pouffiasse transalpine ?

- A ton avis Mamma Chaudasse ?

Une ombre se rapproche alors, Simone met ses mains en pare-soleil, et aperçoit un grand noir, qui s'agenouille et embrasse Denise à pleine bouche. Il est italien lui aussi. Il a apporté un grand poste de radio, il l'allume, et retourne sur les lèvres de son amie, n'hésitant pas à lui pétrir les seins pendant que la radio hurle d'insupportables chansons de variété italienne.

- Putain mais c'est pas possible ces ritals !!! Partout où ils vont, il faut qu'ils hurlent, qu'ils viennent avec tout leur bordel, qu'ils se touchent, qu'ils s'exhibent, qu'ils se collent, et la radio, et le chien, et les chaises de camping, et ça parle comme si le monde entier devait les entendre !

L'italien :

- Vous êtes raciste ?

- Je ne suis pas raciste, je suis étrangiste ! Je n'aime pas les étrangers, surtout les étrangers à la politesse, au respect ! Je n'ai aucun problème avec les races, j'adore toutes les couleurs, d'ailleurs, je dors toujours la porte fermée c'est bien la preuve que je n'ai pas peur du noir, si vous voulez passer un soir...

Raoul :

- Mais t'es pas bien Simone ? Qu'est-ce que tu fais là ?

- Vous voulez bien me mettre de la crème dans le dos Monsieur... Monsieur ?

- Vittorio

- Simone, enchantée... Comment trouvez-vous mon maillot de bain Vittorio ?

- Il est superbe mais il gâche un peu le spectacle qu'il enferme...

- Simone, qu'est-ce que tu fais ???

- Je drague le beau black, je laisse ta gondole à Denise ! Laisser ce spécimen perdre son temps sur une baleine c'est donner du chocolat à une cochonne !


Denise s'empara d'un pied de parasol pour harponner Simone, Raoul en fît de même pour régler son compte à Vittorio. Mais Vittorio courait vite, même avec Simone dans ses bras.

Le lendemain, la plage était déserte.

Il ne faut jamais trop s'approcher de l'intimité des gens, ça les dérange, et surtout, ça réveille les manques. Ou ça les révèle.






Franck Pelé - Juillet 2012