samedi 16 mars 2013

Chaque visage est un voyage



Ce chemin est celui sur lequel un jeune homme m'a emmenée pour la première fois, je n'avais jamais vu de si belles fleurs, je découvrais les couleurs, les couleurs du monde et celles de mon âme profonde. Je pensais ce chemin sans fin, j'étais sûre qu'il ne pourrait y en avoir d'autre. Jusqu'à la croisée des destins, des regards.

Sur cette route, j'ai aimé, à en crever, j'ai autant souffert de le perdre que j'ai été ravie de le quitter, en me retournant, un peu plus loin, beaucoup plus tard.

Celle-là a été un torrent de cris et d'écume, cette autre m'a appris à goûter le sel de mes larmes et à y trouver le moyen de relever mes illusions et le goût de recommencer.

Dans cette sombre impasse, j'ai trouvé une sortie imprévue, malgré le panneau qui interdisait toute possibilité d'en sortir sans faire demi-tour. Il ne faut jamais croire les interdits, ni ceux qui vous disent ce qu'il faut faire.

Oh... Ce chemin... Sur ce chemin, j'ai retrouvé le sable de mon enfance, l'odeur des pins, le plaisir de vivre sans le moindre frein à ma course, c'est en le remontant que j'ai rencontré un homme qui était venu s'y perdre, pour lui aussi se retrouver. Nous avons eu deux enfants.

Cette longue route, sinueuse comme un serpent, je l'ai prise tous les jours, pendant des années, une vie. J'y a été heureuse, épanouie, intouchable. Puis, à la sortie d'un virage, j'ai pris la trahison en pleine gueule. Défigurée pensais-je... Non, je n'avais perdu que le sourire, seul le temps sait le dessiner à nouveau. J'ai marché longtemps, dans toutes ces petites artères qui n'avaient jamais assez de sang pour réchauffer le mien. Quand vous marchez longtemps, vous rencontrez toujours quelqu'un qui est parti depuis aussi longtemps que vous.

Cette route était somptueuse, une route de campagne, baignée de soleil, des senteurs qui font les histoires, il m'a regardée longtemps, plus il me regardait sans rien dire, plus les mots cognaient dans mon cœur. J'entendais les siens. On ne s'est rien dit, on a souri, pendant des heures, on a écouté les mots de l'autre qui ne sortaient pas, c'est la plus belle conversation que j'ai eue avec un homme.

Ces petites rues sont devenues de belles avenues avec le temps, elles ont grandi en même temps que mes enfants, elles se sont construites, elles sont devenues prêtes pour le grand monde. Je les ai longtemps accompagnés dans ces petites rues. Puis j'ai senti le moment où ils allaient me lâcher la main, attirés par les lumières qui dansaient, là-bas, tout au bout, là où ils devinent mieux que vous ce qui les attend.

J'avais rendez-vous dans cette vieille ruelle en pierre, probablement pour y rester, et attendre la poussière. Quand le soleil a dessiné les ombres, j'ai fermé les yeux, j'ai pensé à tous ces chemins, tous ces sentiers qui ne sont battus que le temps d'un passage, les âmes passent, les chemins restent. J'ai ouvert les yeux, je suis rentrée, j'ai marché lentement vers la salle de bains et me suis approchée du miroir. J'ai vu mon visage, et toutes ces histoires. Au moment où le doute aurait pu m'envahir, j'ai senti ses mains sur mes épaules, ses lèvres dans mon cou, j'ai entendu la caresse de sa voix me dire qu'on peut toujours regretter la jeunesse des visages qui n'ont encore rien connu, et quand il m'a dit que jamais je n'aurais été aussi belle sans tous mes voyages, j'ai su que j'étais arrivée. Les araignées du passé resteront dans les toiles. La poussière de mes vieux jours sera faite d'étoiles.




Il n'y a pas de rides. Il n'y a que des chemins. Notre visage est un voyage.




Franck Pelé - Mars 2013 - Textes déposés à la SACD.

Habemus Papam


- Habemus Papam ?

- Heu non... habemus problemum extractum...

- Merdum

- Alea jacta est...

- ça veut dire quoi ça ?

- ça veut dire "je te le fais pas dire", littéralement "Voilà c'est ça qu'il faut jacter"

- T'es bon en Latin Raoul...

- Bah je suis né là-bas faut dire...

- Ah oui, forcément... Bon habemus courses à faire cum Paulettam. Tu viens avec nous ?

- Non merci, Veni, Vidi, Vinci.

- Kezacum ?

- ça veut dire, je suis venu, j'ai vidé une bouteille et je suis bien garé.

- Bon, je t'embrasse pas, j'ai horreur des langues mortes. A ce soir !

- Tu fais quoi pour le dessert ?

- Habemus Popom !

- C'est quoi ça Popom ?

- Un crumble.




Franck Pelé - Mars 2013 - textes déposés SACD

Ne jamais laisser traîner sa Josette



- Simone !

- ...

- Simooooone !!!

- Quoi ??

- Tu viens ? On va faire un tennis avec Josette !

- Non merci, vas-y tout seul, j'ai mieux à faire !

- Ne me dis pas que tu es jalouse ?

- Ah mais pas du tout, elle a une jupe à ras le court central mais ça c'est son problème, moi je ne m'occupe que d'élégance !

- Voilà, tu es jalouse !

- Écoute Raoul, je te dis que je me fous complètement de cette fille, si tu veux mettre une Josette de tennis en costume c'est toi qui vois, mais ne viens pas te plaindre si tout le monde te dit que ça ne va pas ensemble ! Je te le dis une dernière fois, cette fille je m'en fous ! Comme de ma dernière Josette...

Josette sort de la voiture, rouge de colère :

- Tu sais ce qu'elle te dit la Josette de tennis ???

- Ooooh elle a mis son petit gilet... Une Josette de laine... Tu sais que ce n'est pas très bon d'être trop couverte en haut et pratiquement sans rien en bas... Tu vas t'enrhumer la ligne de fond... Tu fais service-volée Josette ? Une espèce de Josette montante ?

- Si je monte, je vais te la montrer la qualité de ma volée !

- Rrrrrrooooo.... monte Josette... monte, j'en rêve...

Raoul :

- Arrête chérie, c'est ridicule !

- Mais c'est qu'il la défend le grand malade de la raquette ! Tu me prends pour une idiote Raoul ? Tu crois que je ne te vois pas avec tes grands airs de ne pas y toucher ? Et toi la ramasseuse de balles, tu penses être la première Josette qu'il enfile ?

- Simone !!! Tu es d'une vulgarité inacceptable !!! Il n'y a absolument rien entre Josette et moi !

- Il en a essayé des paires ma pauvre, des grosses Josette, des Josette sales, et même des Josette dépareillées ! Et à la fin, il te laissera tomber... comme une vieille Josette !

- Simone, tu es jalouse, aigrie, tu n'en peux plus parce que tu ne le fais plus rêver, tu ne sais même plus à quoi ressemble sa raquette !

- Oh si, ça fait des mois que je lui conseille de changer son cordage d'ailleurs, il envoie les balles de moins en moins loin... Attends, je reviens...

Simone réapparaît au balcon avec un fusil de chasse à la main.

Raoul :

- Mais... qu'est-ce que tu fais chérie ???

- Elle a trente secondes pour dégager, elle remonte dans sa voiture et elle disparaît définitivement. Si elle fait un pas vers l'immeuble ou vers toi, je fais un gros trou dans ta Josette... Et une Josette trouée, vous savez comme moi à quel point ça fait mauvais genre...

Josette pique un sprint jusqu'à sa voiture et démarre en trombe.

- Mais pourquoi tu as raconté toutes ces histoires abracadabrantes ??? Je n'ai jamais fait que jouer au tennis avec cette fille ! Et c'était la première Josette que je rencontrais !

- C'est pour ton bien Raoul. On commence toujours avec une première Josette, on en prend soin, on la range... et puis après on la laisse traîner, et c'est le début du quotidien qui use...




Franck Pelé - Mars 2013 - textes déposés SACD

Le marteau et les faux-cils



- Ne me regardez pas comme ça s'il vous plaît... C'est insupportable, je craque complètement...

- Je ne peux pas faire autrement, je vous regarde, et je tombe amoureuse... Et j'adore cet état...

- Oh non, pas amoureuse... C'est là que je craque complètement... Il ne faut pas tomber amoureuse Madame, vous comprenez ? Je suis déjà bouleversé par votre beauté, et je ne connais rien de plus fondant qu'une femme amoureuse, alors vous... amoureuse de moi... Je pourrais mourir de plaisir...

- Venez mourir dans mes bras...

- Madame, je vous supplie de vous reprendre.

- Je vous supplie de me prendre. Je veux être à vous. Toute ma vie. C'est vous, je le sais, je le sens. Une femme ne se trompe jamais sur ces choses-là.

- Vos yeux sont tellement...

- ... pleins de vous. Si vous m'aimez comme je vous aime, vous serez le plus heureux des hommes... Embrassez-moi... S'il vous plaît... Je veux goûter votre âme... Je n'ai jamais fait ça avec personne, je ne suis pas facile à séduire, mais vous... vous n'avez rien à faire... Il vous suffit d'être vous-même, et vous m'emportez...


Au moment où il pose ses lèvres sur les siennes, c'est un big bang, une explosion alchimique, de l'amour comme s'il en pleuvait, des rayons de bonheur qui irradient tout son corps, la sensation d'avoir trouvé son île, sa couleur, son paradis...

...mais c'est aussi le moment où, en sentant les lèvres de sa femme dans la réalité, il sort de son rêve. La violence de la réalité le pousse à hurler en repoussant presque inconsciemment sa femme à sa place dans le lit conjugal :

- Aaaaaaaaaah !!!!!

- Chéri ! Chéri !!! Tout va bien !!! ça va... ça va... Tu rêvais...

- Quel cauchemar...

- Raconte-moi...

- J'étais avec Marie-George Buffet, elle m'avait attaché à la cave et voulait profiter de moi...

- Mon pauvre chou... Tu sais que je t'embrasse depuis dix minutes là ?

- Ah bon ?

- Tu avais une telle envie Raoul... Une telle ferveur... Tu ne m'as pas embrassée comme ça depuis des années... Alors soit elle était méchamment gaulée ta Marie-George, soit t'es en train de devenir communiste... mais ce qui est sûr, c'est que t'es en train de me prendre pour une conne !

- Mais ma doudoune... ?

- Remarque, je dois être honnête, quand on fait l'amour, il m'arrive très souvent de penser à un autre...

- A qui ?

- Robert Hue.






Franck Pelé - Mars 2013 - Textes déposés SACD

Les hommes rêvent des femmes. Et les femmes rêvent d'elles-mêmes, rêvées par des hommes.




- Tu sais de quoi rêvent les hommes Raoul ?

- Des femmes.

- Et à quoi rêvent les femmes ?

- Pourquoi tu ne dis plus "de quoi" ?

- De quoi tu parles ?

- Quoi de quoi je parle ? Bah je parle de ton "de quoi" Simone. De quoi tu veux que je parle ?

- Quoi mon "de quoi ?" Quel "de quoi" ?

- Bah tu me demandes "de quoi rêvent les hommes" et après tu me demandes "à quoi rêvent les femmes" ! Pourquoi tu ne me demandes pas "de quoi rêvent les femmes" ?

- Parce que les hommes, vous rêvez de jours meilleurs alors que nous, les femmes, nous rêvons à des jours meilleurs... tu comprends ?

- Pas vraiment non.

- Vous rêvez de jolies choses, vous les imaginez précisément, nous, nous rêvons à de jolies choses, sans vraiment leur donner corps, sans chercher à les imaginer. Tout est dans la poésie, la romance, l'imprévisible, la nuance... Vous croyez rêver plus nettement que nous, mais votre précision de mâle réduit considérablement votre rêve. 
Une femme, quand elle rêve, c'est justement en laissant fleurir le sentiment, la sensation, le frisson, tout ce qui enveloppe la précision du trait. Une précision qu'elle atteint avec une magie indescriptible, la précision unique de ce qui la bouleverse.

- Alors c'est ça la réponse ? Les hommes rêvent des femmes et les femmes rêvent à des idéaux masculins ?

- Non, tu n'y es pas encore.

- Je pars pourtant de ta logique.

- C'est pour cela que vous ne connaissez rien aux femmes, tout n'est pas si basique mon chéri...

- Alors vous rêvez de quoi ? Vous rêvez à quoi ?

- Les hommes rêvent des femmes. Et les femmes rêvent d'elles-mêmes, rêvées par des hommes...

- Mais c'est très égoïste !

- Non, c'est féminin. Vous, vous voulez rêvez quand nous, nous voulons être rêvées. C'est précisément ce qui nous fait rêver.

- Mais moi je rêve de toi Simone, tu es donc une femme rêvée !

- C'est pour ça que je t'aime Raoul, parce que je suis rêvée par toi.

- Et pourquoi un homme n'aurait-il pas le droit d'avoir la même sensibilité ? Moi aussi je veux être rêvé par toi.

- Mais je rêve de toi Raoul, encore et toujours.

- Ah ! Donc tu rêves DE moi !

- C'est mon côté mec ça...

- Rrrroo... La mauvaise foi incarnée... J'ai démonté ton argumentation, reconnais-le.

- Arrête de vouloir avoir raison sinon je vais finir par rêver d'ailleurs. Tu n'as rien démonté du tout si ce n'est l'élégance que tu avais dans ton écoute jusqu'à maintenant. Quand je t'ai posé la question "de quoi rêvent les hommes", tu m'as dit "des femmes", pas "d'être rêvé par une femme".

- Mais tu n'avais qu'à me demander "A quoi rêvent les hommes", ta question était orientée !

- Bon... Raoul, si je t'avais demandé "à quoi rêvent les hommes", tu m'aurais répondu "des femmes", pareil ! Parce que c'est comme ça, ce n'est pas une question de préposition mais de nature ! Pour vous, peu importe comment est introduite la préposée au rêve, ce qui compte c'est le complément d'objet, direct !

- Embrasse-moi...

- Même pas en rêve !

- T'énerve pas non plus.

- Si ! Tu te crois toujours attaqué quand je parle des hommes !

- Bah j'en suis un en même temps...

- Mais tu n'es pas TOUS les hommes Raoul !

- Tu es bien toutes les femmes toi...

- Ça c'est toi qui le dis, pas moi !

- Parce que c'est vrai ! Tu es toutes les femmes du monde en une seule. Une femme de rêve...

- Non, je ne suis pas une femme de rêve Raoul, je suis une femme rêvée. Et c'est toute la différence entre les femmes dont la plupart des hommes rêvent et les femmes auxquelles on rêve... La femme de rêve elle est fausse, elle déçoit, vieillit, manipule, ment, elle ondule comme une vague superficielle, elle pourrait accepter de te voir perdre ton éclat pour briller plus encore... Une femme rêvée ne ment jamais. Parce qu'on ne lui ment jamais. Quand une femme est rêvée, c'est l'âme du rêveur qui parle, le cœur amoureux, la raison est endormie, le calcul, les artifices aussi... Les hommes rêvent des femmes Raoul, et les femmes rêvent d'elles-mêmes, rêvées par des hommes...

- Des hommes comme moi ?

- Oui...






Franck Pelé - Février 2013 - Textes déposés à la SACD - 75009 Paris.

Mariage pour tous



- On va être en retard Raoul, dépêche-toi !

- Qu'est-ce qui peut se passer si on est en retard ?

- On sera trop grands !

- Et on peut pas s'aimer quand on est grand ?

- Je crois que si mais les petits ça divorce jamais, c'est un signe non ?

- Mais on va où Simone là ?

- On va en France.

- Mais c'est super loin la France !

- Quand on aime on ne compte pas Raoul ! Accélère !

- Mais pourquoi on va en France ?

- Parce que là-bas, ils ont autorisé le mariage pour tous !

- Même pour les enfants ?

- Oui, j'ai lu que c'était pour donner les mêmes droits à tous les enfants !

- Génial...




Franck Pelé - 14 février 2013 - Textes déposés

mardi 12 février 2013

Fin de course



- J'adore cette ville...

- Tu sais chéri, ça fait une semaine que je suis à New-York, et j'ai l'impression que ça fait dix ans... Elle est incroyable cette ville... Quelle énergie ! Et quelle liberté en même temps... C'est un paradoxe vivant cette ville, elle est vraiment faite pour moi. Ses buildings l'emprisonnent mais ils s'élèvent si haut dans le ciel qu'ils semblent dessiner un chemin vers la liberté. On est dans une espèce de labyrinthe tout en hauteur qui débouche toujours sur un espace plein d'horizons. Tout est grand et majestueux, et puis Central Park... J'ai l'impression que le cheval de Donna, dans Hair, pourrait surgir à tout moment.

- Oui, et puis ces couleurs... regarde ! L’Amérique... On se croirait vraiment acteurs dans un film. Acteurs de nos vies.

- Nous le sommes un peu non ?

- Quoi ?

- Acteurs de nos vies...

- Pourquoi dis-tu ça Simone ?

- Tu as aimé ce dîner ce soir chéri ?

- Heu... oui sans plus enfin c'était sympa.

- C'était insupportable.

- Faut toujours que tu exagères...

- C'est le mot le plus faible que j'ai trouvé. Cette représentation en société d'un personnage astiqué depuis des années sur le miroir de leur vanité par ces deux convoyeurs de vide là... Et leurs femmes ! C'est marrant à quel point les connards ont les verrues qu'ils méritent...

- Simone je t'en prie !

- Quoi ? La transparence t'ennuie ? Je veux juste t'expliquer à quel point on est acteurs de nos vies ! Je veux t'expliquer que je joue un rôle depuis longtemps, trop longtemps, et que le film dans lequel je joue n'a pas du tout les moyens de mes ambitions !

- Trop petit budget pour Madame c'est ça ?

- Pas du tout. Tu n'as aucune confiance en ton projet. Et tu ne lui donnes aucun moyen de réussir ! Je ne parle évidemment pas de moyens financiers ici...

- Mais de quel projet tu parles ???

- Celui de m'aimer ! De savoir le faire !! Le projet de m'aimer comme mon envie d'être aimée mérite qu'on m'aime !

- Pardon ?

- Je vis dans un monde parallèle mon pauvre ami...

- Ah ça, c'est pas moi qui le dis hein...

- Non, non, tu ne me comprends pas. Je vis dans un monde parallèle au mien. C'est à dire à côté. Je ne vis pas sur le chemin sur lequel je devrais être, je vis sur un chemin parallèle, probablement détournée du droit chemin par un imposteur qui m'a promis mon idéal avec une justesse étonnante comme le manipulateur sait donner le change sans avoir de monnaie...

- Simone, tu me cherches là ?

- Non je ne te cherche pas chéri. Je ne te cherche plus. Je ne t'ai jamais trouvé finalement...

- Qu'est-ce que tu racontes ?

- Je vis depuis neuf ans avec toi.

- Et ? j'ai tout raté pour la grande Simone c'est ça ? Tu es malheureuse comme les pierres ? Tu as tout et tu n'es pas contente ? Tu te lasses de tout ?

- Voilà... Tu vois, il y a neuf ans, tu ne m'aurais jamais parlé comme ça, sur ce ton là...

- Mais parce que tu ne m'aurais jamais fait ton "acte 2 Scène 3" là en m'expliquant que mes amis sont des cons et que tu t'emmerdes avec moi !

- Je n'ai jamais triché avec toi. Je t'ai toujours rendu ce que tu me donnais. De la vérité au début, du superficiel et paresseux ensuite, du vide, longtemps. Je me suis toujours dit que je serais incapable de partir, de te quitter. Même si tu me trompais d'ailleurs.

- Parce que je t'ai trompée maintenant ?

- J'espère que tu l'as fait ! Et élégamment ! J'espère que tu as au moins su aimer ailleurs !

- Oui j'ai su ! Et avec des femmes qui savent recevoir !

- Aucune n'a voulu vivre avec toi ?

- On n'a jamais parlé de ça...

- Pourquoi ? Parce que tu m'aimes ? Tu préférais me garder pour ne pas trop déséquilibrer ton schéma ?

- .... exactement !

- Je suis amoureuse. De cet homme avec qui je corresponds depuis des mois. Nous sommes allés plusieurs fois au restaurant.

- Tu as couché avec lui ???

- Non.

Il souffle...

- Pffff... regarde-toi... Tu as l'air rassuré parce que je n'ai pas couché avec lui... Et bien tu as tort parce que c'est ce qui va me faire partir.

- Bon, ça suffit, tu es trop fatiguée, on va se coucher...

- Je te quitte. Pour un homme avec lequel je n'ai pas couché. L'embrasser m'a suffi. La profondeur et la vérité de son regard m'ont suffi, sa voix, sa façon de penser, de rire, d'être ému m'ont suffi. Sa façon de me bouleverser sans rien faire m'a suffi. Cinq déjeuners et deux dîners m'ont suffi pour être certaine d'être devant l'homme de ma vie. Celui avec lequel je suis bien, tout le temps, avec lequel même une engueulade me nourrira, me fera avancer, cet homme qui saura me faire l'amour exactement comme j'en rêve, sans caricaturer le moindre geste comme si tu devais obtenir une note technique à la fin, quelqu'un qui saura me faire vivre, me faire frissonner, me rendre fière, de lui, de moi. Je veux passer mes jours et mes nuits dans le jardin de ses envies. Je te quitte. Tu es en noir et blanc, et il est en couleurs... Il s'appelle Raoul.



Simone ouvrit la porte du taxi qui venait de s'arrêter au feu rouge de l'hôtel Intercontinental. Elle regarda une dernière fois cet homme triste, pas triste touchant, triste sombre. Sombre comme la situation dont il venait de prendre conscience. Puis elle déploya la grâce de ses courbes et partit sans se retourner. Il ne verra plus jamais cette femme magnifique, comme il la voyait il y a deux minutes encore. A sa place, il voyait une porte. Celle qui venait de claquer. Plus jamais il n'arrivera à l'ouvrir.





Franck Pelé - Février 2013 - Textes déposés

Les feuilles sont mortes parce qu'elles n'ont plus de couleurs



- Tu es beau...

- Arrête chérie, je vieillis, je n'aurai bientôt plus que ma plume pour te faire rêver...

- Tant que tes yeux renverront la couleur de ton âme, je te verrai aussi beau que tes mots me font belle...

- Tu n'as pas besoin de mes mots pour être belle mon amour, tu es divine.

- Ne crois jamais ça. Le jour où tu n'écriras plus mes mille visages, mes envies, mes désirs, mes larmes, mon bonheur, ma sagesse, je deviendrai aussi sèche qu'une plante abandonnée, piquante comme un cactus dans le désert.

- Et si la couleur de mon âme perdait de son intensité, n'éclairant plus assez le papier froissé de mes traits ?

- Je n'ai jamais vu l'automne triste sous une lumière magnifique.




Franck Pelé - Janvier 2013 - Textes déposés

samedi 19 janvier 2013

Les amours heureuses




- L'amour est masculin au singulier et féminin au pluriel. C'est fou ce que cette langue est bien faite...

- Vous dites ça pour moi ?

- Non, je ne parle pas de vous Madame, je parle des accords et des genres...

- Je ne ne vois pas pourquoi l'amour devrait changer de genre selon le nombre de ses déclinaisons. Je pourrais ensoleiller une vie comme plusieurs, je pourrais être aussi exclusive que fidèle à des sentiments jumeaux, la qualité de mon amour ne changerait pas pour autant.

- Soyez singulière et je vous promets de ne pas être pluriel. Laissez-moi m'accorder à vous en genre et en nombre et nous écrirons un beau roman, une belle histoire, sans une seule faute.

- Et si je vous disais que je vous suivrais volontiers dans votre forêt pleine de promesses mais que j'ai un peu peur du loup ?

- Vous avez peur du loup ? Laissez-moi le déguiser en grammaire...

- Comme vous avez de belles lettres...

- C'est pour mieux vous aimer mon enfant...





Franck Pelé - Janvier 2013 - textes déposés SACD


Jeux d'enfants



- On joue au papa et au papa ?

- Non ma maman ne veut pas, elle dit que ce n'est pas moral...

- Viens on va lui demander

- Ah non, elle m'a dit de ne pas la déranger, elle est dans sa chambre avec le médecin.

- Bah on frappe !

- Non ! Ils se sont enfermés, je ne dois la déranger sous aucun prétexte.

- Il lui ausculte la morale ?

- Pourquoi tu dis ça ?

- Pour rien... Ils ne s'aiment plus tes parents ?

- Bien sûr que si, ils sont mariés en plus, alors...

- Moi mes parents, ils s'adorent, ils ne me mentent jamais et ne me laissent jamais seuls.

- Ma mère elle dit que c'est pas une raison pour se marier entre papas, le mariage c'est sacré, la société devient décadente. C'est quoi "décadente" ? Moi je croyais que quand on était décadent c'est quand il nous restait dix dents. Mais elle n'a pas de dents la société...

- Vu comme elle peut mordre, je ne suis pas sûr... Moi mes papas ils disent que la société évolue, que la loi doit s'adapter, ils disent qu'ils s'en moquent de se marier mais qu'ils le font pour que nous, leurs enfants, on ait les mêmes droits que les enfants des parents hétérogènes.

- T'es sûr que c'est hétérogène le mot ?

- Ah oui ! Combien de fois j'ai entendu les amis de mes parents leur dire qu'ils formaient un beau couple homogène.

- Alors ma mère avait raison, quand on est homo c'est dans les gènes ?

- Non, c'est l'amour qui est dans les gènes, contrairement à ce qu'on dit, là où y'a des gènes, y'a du plaisir !



Franck Pelé - janvier 2013

De l'importance de la liaison


- J'ai très envie de vous...

- C'est beaucoup...

- Pardon ?

- Vous avez treize envies de moi vous dites ?

- Oui.

- On ne m'avait encore jamais précisé à ce point ses envies.

- Ah bon ? C'est pourtant assez commun de dire à une femme qu'on a très envie d'elle.

- Excusez-moi mais pour moi, c'est une grande première. En général, on me parle d'envie au singulier.

- Mais c'est une envie singulière.

- Je la croyais plurielle ?

- Oui, enfin au départ c'est une seule envie mais elle a plein de délicieuses déclinaisons.

- Mais vous m'avez dit avoir treize envies !

- Oui, très très envie...

- Pourquoi ce bégaiement, je vous impressionne ?

- Ah non pas du tout, où avez-vu que je bégayais ?

- Bah là ! "Tre-treize envies".

- Mais enfin, je ne bégaie pas, j'insiste sur le fait que j'ai très envie c'est tout ! Oh vous êtes bizarre vous, je ne suis pas sûr d'avoir autant d'envie finalement.

- Combien ? Quatre ? Bonjour le versatile ! Vous passez de treize à quatre en deux secondes !

- Treize quoi ? Quatre quoi ?

- Treize envies ! Vous le faites exprès ou quoi ?

- Aaaaaaaah mais je n'ai jamais dit que j'avais treize envies comme vous l'entendez, j'ai dit que j'avais très envie de vous, très, comme l'adverbe pas comme le nombre ! Alors forcément, avec la liaison vous avez compris que j'avais treize envies.

- Avec la liaison ? Quelle liaison ??? Vous ne seriez pas en train de vous faire un vieux film cher ami ?

- De me faire un vieux film ? Quelle drôle d'expression... C'est à dire ?

- C'est à dire que vous allez un peu vite en besogne ! Il n'y a rien entre nous et vous parlez déjà de liaison ! Et oui, je vous confirme que j'ai bien compris que vous aviez treize envies de moi, et ce depuis le début !

- Très envie, avec "très" l'adverbe on est d'accord... ?

- Je serais étonnée qu'un adverbe soit aussi précis.

- Remarquez je comprends votre étonnement, c'est rare d'avoir treize envies d'une femme.

- C'est ce que je me tue à vous dire depuis le début !




Franck Pelé - Janvier 2013 - textes déposés

La théorie des dominés


 
Raoul sentit une petite tape sur son épaule. Il se retourna promptement. C'était Simone.

- Ça va mon chéri, je ne te dérange pas ?

- Je t'attendais, tu as été longue, il y avait du monde ?

- Comme dans une boulangerie un dimanche matin. Et toi ? Tu fais la queue ?

- Comment ça je fais la queue... ?

- Tu attends pour entrer quelque part ?

- Non... je t'attends toi... c'est tout...

- Oui, bien sûr, pourquoi attendre ici sinon... Pour aller où... ? Je ne vois pas de porte... Aaaah... Oh dis donc... Tu as vu Raoul ?

- Quoi ?

- Là, juste au-dessus de toi, y'a du monde au balcon hein ?

- Ah oui tiens...

- Tu sembles étonné... Pourtant je te regarde depuis vingt minutes à travers la vitrine de la boulangerie et tu n'as pas cessé d'avoir le nez en l'air. Tu regardais les oiseaux ?

- Non, je rêvais c'est tout. Je pensais à l'histoire de Paris, cette ville est vraiment magnifique et tellement pleine de souvenirs, enivrante de tous les parfums qui l'ont faite...

- Attends, ne me dis rien... Tu te rêvais révolutionnaire... Tu imaginais les sans-culottes prendre ta Bastille...

- Bon, écoute, j'étais là avant elles, je n'allais pas changer de trottoir parce que quelques donzelles viennent prendre l'air sur la terrasse du dessus !

-Oh non mon amour... Attendre sa femme suspendu aux lèvres d'étrangères qui te chuchotent ce que tu veux entendre, je comprends que la place soit royale...

- Mais elles ne m'ont rien dit !

- Tu n'as jamais su lire sur les lèvres Raoul.

- Bon, on va rentrer, tu vas aller dans ta cuisine, ça va te calmer, tu dis vraiment n'importe quoi là...

- Tu es comme tes copains Raoul, un gros macho ! Un jour, je sortirai de ma cuisine, on sortira toutes de nos cuisines, et on vous convoquera dans nos bureaux de dirigeantes pour vous dire à quel point vous manquez de rigueur et d’organisation, d’audace et d’ambition !

- Il n'est pas toujours nécessaire d'être au-dessus des autres pour se sentir fort Simone. Je n'ai aucun problème avec l'idée que la femme nous domine. L'homme a tout à gagner à laisser les femmes au-dessus de lui. Et puis vous êtes quand même beaucoup plus souriantes quand on vous appréhende sous cet angle, c'est justement ce que je me disais en...

- en ?

- ... en regardant les oiseaux...

Devant le changement soudain du teint de sa femme qui passa du rose au vermillon, Raoul prit la poudre d’escampette et piqua un sprint jusqu’à son sous-sol dans lequel il restera jusqu’au lundi suivant.




Franck Pelé - décembre 2012 - textes déposés

Orgueil et préjugés




Paris 1961.

Pendant que Simone embrasse Raoul, deux femmes montent les escaliers, avec des regards différents, parce que leurs sensibilités comme leurs histoires sont différentes.

A gauche, on voit une femme sourire, presque envieuse, son réflexe naturel a été de sourire à l'amour, sans le juger ni l'habiller de la moindre mauvaise intention.

A droite, son amie pose un tout autre regard sur la chose. Un regard plein de reproches, un regard qui juge, qui dénonce. Peut-être est-elle jalouse ? Peut-être est-elle profondément malheureuse de se rendre compte qu'elle ne sera jamais cette femme embrassée, parce qu'elle n'osera jamais épouser cette situation. Pourtant, elle en rêve.

Elle cède à son propre dégoût alors que la scène est savoureuse, elle préfère écouter sa morale liberticide parce qu'elle ne comprend pas. Et la femme, comme l'homme, a peur de ce qu'elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas qu'on puisse afficher son bonheur, qu'on puisse s'embrasser dans la rue, c'est comme si elle affichait son journal intime sur la place publique, ou dans une espèce de réseau social qui n'existe pas encore tout à fait. Et puis elle est sûre que cet homme est marié, ou elle. Peut-être les deux. Il faut les brûler, c'est odieux, inconcevable. On n'a pas le droit de s'aimer en dehors de l'anneau. L'amour, ce précieux pour les uns, ce saigneur de l'anneau pour les autres.

Elle déteste voir ce couple parce qu'elle déteste l'idée de trahir la morale, sa morale. Alors elle restera seule, avec ses petits jugements, ses grandes culpabilités, elle n'aimera pourtant pas mieux son mari en s'interdisant d'aimer la vie, bien au contraire, mais elle a toujours eu peur de traverser en dehors des clous, probablement peur du souffle de liberté qui pourrait enrhumer ses piliers dogmatiques. Parce qu'elle est mariée, oui, mais terriblement seule quand même. Mais mariée. Alors elle se dit qu'elle est dans le droit chemin. En passant près des hérétiques, elle aurait juré ressentir un frisson absolument bouleversant.

Simone et Raoul n'étaient pas encore mariés à ce moment-là. Ils s'aimaient profondément. Et ce baiser ne trompait personne.



Franck Pelé - décembre 2012 - textes déposés

Photo: Martin Munkacsi

jeudi 6 décembre 2012

Simone gagne à l'extérieur


 
- Tu peux m'expliquer pourquoi on est dehors ?

- On regarde le match en terrasse

- Oui d'accord mais il fait moins deux là, on est obligé de le regarder en terrasse le match ?

- Bah oui, puisque la télé est sur la terrasse.

- Mais pourquoi ils mettent la télé sur la terrasse en hiver ?

- Quand l'équipe locale joue à l'extérieur, ils mettent la télé à l'extérieur, c'est une coutume.

- C'est complètement con comme coutume, y'a personne qui regarde...

- Et pourquoi à ton avis ?

- Parce qu'ils sont moins fous que nous ! Enfin que toi, parce que moi, je suis là seulement pour t'accompagner et regarder le paysage. Qui vaut le détour d'ailleurs...

- Mais non, personne ne regarde parce qu'ils sont tous au stade !

- Le stade qu'on a vu tout à l'heure ?

- Mais non, je t'ai dit qu'ils jouaient à l'extérieur aujourd'hui...

- Et alors, il n'était pas couvert le stade à ce que je sache ?

- Non, il n'était pas couvert mais il était ici, donc si l'équipe y avait joué, elle aurait joué à domicile, et pas à l'extérieur, jouer à l'extérieur, ça veut dire jouer dans une autre ville, pas dans son stade.

- Et quand ils jouent à domicile, y'a du monde sur la terrasse ?

- J'imagine que oui.

- C'est vraiment complètement con Raoul ! Si y'a personne quand ils jouent à l'extérieur, pourquoi y'aurait du monde sur la terrasse quand ils jouent à domicile alors qu'ils auraient encore moins loin à aller pour voir leur équipe dans leur propre stade ?

- Oh mais je ne sais pas Simone, tu me gonfles à la fin !

- Je te gonfle ? Mais c'est toi qui me gonfles avec ton foot ! T'es chiant avec ton foot Raoul !

- C'est du foot américain

- Et bah t'es chiant pareil ! You're boring ! Tu comprends là ? Et ce serait du foot polonais, tu serais chiant dans une autre langue !

- Sack ! Dernier essai et 10 !

- Bon, moi je rentre...

- Si il ne trouve pas un receveur ils sont morts...

- Raoul, je rentre !!!

- Oui, vas-y, je te retrouve à l'intérieur...

- Non, je rentre, en France, chez moi.

- N'importe quoi... Vas-y, débrouille-toi Madame jamais contente... Moi je reste là, je ne vais pas gâcher nos vacances pour un caprice !

- Nos vacances ? TES vacances ! Prendre l'avion pour regarder un match de foot sur une terrasse gelée face à la route, je te promets que j'ai souvent rêvé mieux ! Ah il est beau le rêve américain !! Je vais me débrouiller oui, ne t'inquiète pas pour moi mon chéri...

- Et comment tu vas faire pour rentrer sans argent ?

- Je vais aller à l'intérieur, là où il fait bien chaud, je vais lancer un message qui va rendre l'endroit encore plus chaud, et même s'il me reste un paquet de yards à faire, je suis sûre de trouver un receveur !

- Mais...

- Prends ton temps Raoul, profite bien de tes vacances, et ne t'inquiète pas si tu ne me vois pas tout de suite en rentrant.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Je veux dire que si tu ne vois personne sur notre terrasse en rentrant c'est parce que je joue à l'extérieur !




Franck Pelé - Décembre 2012 - Textes déposés

Rapide comme l'éclair



Finale du 100 mètres féminin des Jeux Olympiques en 1952 à Helsinki. On a retrouvé la bande-son :



- Je vais te vriller la choucroute Simone... Tu vas pleurer mille ans sur tes bigoudis...


- Garde ton souffle Marie-Olga, tu vas en avoir besoin pour appeler ta mère au secours... Quand tu passeras la ligne d'arrivée j'aurai déjà pris ma douche...

- Pfff... Arrête de te croire toujours plus forte que moi, j'ai plus d'argent que toi, plus de fringues, plus de pouvoir et j'ai eu plus d'amants que tu n'en auras jamais. J'ai tout de plus que toi. Donc forcément plus de vitesse...

- T'as surtout plus de rides, de bourrelets, de vulgarité et beaucoup plus de problèmes que moi. Plus d'argent ? Avec les tarifs que tu pratiques c'est possible, par contre, tu devrais dire clients, pas amants, ce serait plus honnête...

- Retire ça tout de suite où je t'arrache la mise en plis !

- Bah... Marie-Olga ? Tu perds tes bas ou quoi ? Tu ne gâcherais pas une finale olympique sur un défaut de maîtrise nerveuse... si ?

- J'ai couché avec plus d'hommes que tu n'en auras jamais !

- Ah ça c'est plus que probable ! Je ne suis même pas sûre que tu aies vu le visage de tous ces chercheurs en bas de gamme. Tu te retournais parfois quand tu sentais que tu avais de la visite ?

- Je vais t'exploser le chignon la française...

- Tu vois, moi, j'ai toujours privilégié la qualité à la quantité. Et d'ailleurs, comme c'était aussi la philosophie de mes amants, ils n'ont tous connu que moi. Forcément, quand tu as porté une fois du Simone, tu n'as pas très envie de défiler en Marie-Olga... Tu noteras la chance que tu as, j'ai hésité avec "enfiler" mais je me suis dit que tes nerfs étaient assez tendus comme ça...

- Je vais t'enrhumer à un point... Tu n'as pas idée de la préparation est-allemande...

- Oh mais si je la connais parfaitement, tiens, pas plus tard que la semaine dernière j'ai passé une nuit délicieuse avec ton préparateur physique. je te savais déjà artificielle sur beaucoup de plans mais alors là, tu es une vraie éprouvette ambulante ma chérie ! D'ailleurs, il faut que je te dise, l'injection que tu as reçue cette semaine, c'était du thym, j'ai échangé les ampoules pendant que ton médecin dormait donc tu ne t'inquiètes pas si tu cours comme un être humain, c'est normal. Par contre, tu vas sentir bon des veines.

- Parce que tu crois que j'ai besoin de ça pour te mettre la honte sur 100 mètres ?

- Heu... franchement ? Oui, je crois même qu'il t'en aurait fallu un camion-citerne de tes saloperies. Et même avec ça, je ne t'aurais pas laissé l'ombre d'une chance. Si... Peut-être une seule. Celle de voir mes fesses, pour que tu puisses avoir une idée de la qualité dont je te parlais tout à l'heure. Quand on y pense, c'est même assez dingue que tu puisses avoir une médaille avec un tel cul à trimballer sur cent mètres...


Simone gagna avec plus d'une seconde d'avance sur une américaine et une russe. Maria-Olga se prit les pieds dans ses propres cheveux au départ et chuta au bout de cinquante centimètres. Elle fût emmenée au poste après qu'elle eût tiré dans le genou du starter avec son pistolet parce que celui-ci refusa de donner un nouveau départ. Elle devint complètement folle et resta cloîtrée pendant vingt-huit ans dans un asile psychiatrique où, tous les matins, elle se rasait le crâne et hurlait qu'elle était prête pour un nouveau départ.




Franck Pelé - nov 2012 - textes déposés à la SACD

A l'ombre des jeunes filles en fleurs



- Pardonnez-moi Madame mais nous discutons depuis maintenant presque deux heures et je ne peux m'empêcher de vous dire que je suis troublé par votre attitude...

- Pourquoi donc Monsieur ?

- Je ne sais pas... Je vous sens séduite, et en même temps, complètement fermée.


- Vous n'avez pas tort.

- Mais si l'état séduit est une des clés de votre épanouissement, pourquoi luttez-vous pour empêcher son processus ?

- J'ai connu quelques soleils Raoul. Vous permettez que je vous appelle Raoul ?

- Je vous en prie. Si vous me dites votre prénom...

- Simone.

- Ravissant.

- Merci. J'ai donc connu quelques soleils mon cher Raoul, et entre ceux qui brûlent, ceux qui aveuglent, ceux qui ne font pas bronzer qu'une seule peau et ceux qui réchauffent le climat mais sont dangereux pour votre planète, j'ai appris à ne plus m'ouvrir aussi facilement.

- Vous savez, l'homme peut aussi attendre d'une femme qu'elle soit sa lumière, sa flamme, sa chaleur, lui aussi a besoin de s'ouvrir.

- Oui, peut-être, mais vous admettrez qu'à notre époque, nous, les femmes, pouvons plus facilement tomber sur des tordus que vous sur des grandes malades. Quoique...

- Vous me l'enlevez ! Quoique ! Un jour, je suis tombée sur une femme qui était médecin, elle voulait que je lui fasse une ordonnance avant de lui faire quoique ce soit !

- Vous voulez dire... dans l'intimité ?

- Oui ! Tout était écrit. Je devais tout mettre sur papier. Et ensuite, respecter le traitement prescrit ! Caresser le dos deux fois par jour, l'embrasser à pleine bouche juste avant les repas, prendre la température avant d'entamer un traitement de fond... Et je devais mettre une blouse et des gants !

Simone partit dans un formidable éclat de rire :

- Ah oui, elle était joliment cintrée celle-là... Je ne vais pas vous raconter mes expériences, ça vous ferait peur...

- Je vous en prie Simone...

- Bon. C'est vrai que si chaque homme est un voyage, toutes les destinations ne font pas forcément rêver... J'ai remarqué que les hommes étaient très conditionnés par leur métier. Et pendant l'amour, certaines habitudes étaient particulières. J'ai connu un chauffeur de taxi qui n'arrêtait pas de me demander mon itinéraire préféré jusqu'à ce que j'arrive à destination. Un docteur, un généraliste, qui me demandait de faire aaaaaaaah avant de m'embrasser, la première fois j'ai dit oui, mais quand il m'a demandé la même chose au moment où je commençais à monter vers l'extase, alors que j'étais en plein ooooooooh, je lui ai dit que j'étais assez grande pour choisir les voyelles de mon plaisir ! Vous imaginez ? En plein "oooooooh" il me dit "non, faites aaaaaaaah je ne vois rien là !" Quel con ! Je peux vous dire que lui, il a descendu très très vite mon escalier. Je me souviens aussi de ce navigateur qui me demandait souvent sa position préférée mais il fallait que je réponde en latitude et longitude. Ou ce restaurateur asiatique qui me caressait les seins avec des baguettes pendant qu'il préparait un improbable nem. Tu m'étonnes qu'on ne puisse pas être autrement qu'aigre-douce pour accompagner un truc pareil ! Pardon... Je dois vous choquer...

Raoul pleure de rire, il sert à nouveau le vin dans les deux verres qui se vident avec toujours plus de complicité.

- Ah non... Vous êtes absolument divine de franchise et d'esprit...

- Mais ne me laissez pas parler toute seule. Racontez-moi aussi vos aventures avec vos cintrées, je suis sûre qu'il n'y a pas eu que la grande perchée du stéthoscope...

- Ah non... J'ai eu la banquière qui voulait toujours me baiser sans que je me déshabille. Enfin me faire l'amour, pardonnez-moi...

- Ah oui ? Et pourquoi donc ?

- Elle ne supportait pas les hommes à découvert.

- Et les découverts autorisés ? Elle aurait pu vous déshabiller elle-même ?

- Elle disait que les découverts autorisés étaient impossibles à gérer...

- Je me souviens de cet homme politique qui ne tenait jamais ses promesses... De ce grand patron qui écoutait les podcasts de Jean-Pierre Gaillard pendant que je m'activais à réveiller son capital. Oh, et celui-là... Un chef d'orchestre qui exigeait que je prenne mon pied en fa dièse !

- Moi j'ai connu une réalisatrice qui me disait "moteur" au moment de me mettre en condition, puis "action" quand elle s'allongeait, et "coupez" quand elle avait fini ! Aucun de ses films n'a marché...

- Vous voudriez tourner un film avec moi Raoul ?

Raoul figea un instant son sourire, son visage devenait légèrement grave, pas loin d'être bouleversé :

- Pardon ?

- Je voudrais tourner un film avec vous, de longs plans, nous laisserions tourner la caméra aussi longtemps que nous exprimerions nos frissons... Je vous autoriserai tous les découverts, je vous soignerai sans ordonnance, faites-moi chanter toutes les notes, crier toutes les voyelles...

- Simone, ne jouez pas avec moi, si vous m'invitez à voyager avec vous, je sais déjà que je ne reviendrai jamais, si vous m'invitez, je pars immédiatement. Votre destination sera la mienne.

- Vous ne voyez pas comme je suis ouverte à présent ? Comme je me suis épanouie en votre présence ? Regardez mes yeux, ma peau, sentez mon parfum, tout est vivant, doux, frais, comme jamais... Vous êtes ma naissance Raoul. Vous venez de me faire fleur.






Franck Pelé



Novembre 2012 - Textes déposés à la SACD - Paris 9ème.

Baby blues



Simone et Raoul étaient invités à dîner chez Solange, une amie d'enfance de Raoul. Enfin c'est Raoul qui l'a toujours présentée comme une amie d'enfance, parce que Simone a toujours pensé que Raoul avait continué de jouer au docteur avec la dame bien après l'âge de raison. Ils étaient douze à table, Solange avait invité plusieurs couples d'amis, plus la grand-mère qui mangeait à la cuisine, la superstition de Solange ayant eu raison de l'horrible bombe à retardement qu'eût été une treizième présence à table.

Après le savoureux saumon fumé sur blinis séparés par un petit lit de crème fraîche, le tout arrosé d'un Pouilly Fuissé 1999, puis le gigot haricots verts frais relevé d'un inoubliable Saint-Estèphe de la même année, vint le moment des photos. Solange passait chaque photo à son voisin de gauche, qui faisait la même chose, en racontant quelques anecdotes. Simone, la tête posée sur sa main, pour lui éviter de tomber d'ennui, les passait directement à sa gauche en jetant un très rapide coup d’œil sur chacune, histoire de s'intéresser un minimum. On ne pouvait pas faire moins que ce minimum.

Quand la photo du bébé arriva, elle ouvrit d'abord les yeux en grand, puis sentit une extraordinaire énergie monter en elle et la laissa exploser en un gigantesque hurlement de rire.

Raoul demanda, le sourire déjà dessiné par le rire de sa femme :

- Qu'est-ce que tu as chérie ?

- T'as vu cette tête de connard en puissance ? Ouuuuuuuuuhouuuuhouuuu !!! On dit toujours que les bébés sont beaux mais alors lui, c'est l'exemple parfait qui prouve que le beauf a été bébé un peu plus tôt ! Ahaaaaaa ahahahahahahaaaa ! Oh merde.... Le pauvre... Excusez-moi.... (elle renifle, essaie de se calmer, puis explose à nouveau) Mais c'est pas possible une tête de connard aussi jeune ! Il est déjà tout gras ! Je le vois déjà dans son survêtement du dimanche ! Un vrai petit magret de connard !

Solange :

- C'est mon fils.

Un blanc. Un long silence. Simone regarde tout le monde, un par un. Puis explose à nouveau :

- Aaaaaaaahahahahahaha Ouhouhouhouuuuuuuu... (Elle est complètement morte de rire) Tu lui as acheté une Fuego à pédales ? Tu lui a mis de la Kro dans son bib ? Il sort le bras par la portière quand il conduit ? Oh putain... Pardon je suis un peu vulgaire mais c'est la photo qui m'inspire...

Elle se reprend, regarde encore l'assistance et ajoute :

- Excusez-moi... Oh que c'est bon de rire comme ça...

Raoul :

- Simone, je crois que c'est à Solange que tu dois des excuses...

- Pardon ? M'excuser de quoi ? De se taper ses photos qui gonflent tout le monde à chaque repas ? De se taper les conversations aussi ridicules que ses photos avec ses faux amis qui sont d'accord avec moi mais ne le diront qu'une fois dans leur voiture ? De voir ses pieds très proches des tiens sous la table à chaque fois que je fais tomber ma serviette ? M'excuser de quoi Raoul ? De peiner à la voir distinctement galérer sur la premier barreau de l'échelle de l'élégance tellement elle est minuscule ? N'y voyez aucune prétention Mesdames et Messieurs mais seulement l'expression de la distance qui nous sépare. M'excuser de quoi ? De la caricature d'un bébé né pour devenir un gros con ?

- Mais enfin Simone, il est adorable son fils sur cette photo !

- Toi Éveline, je connais très bien ton esthéticienne alors soit tu fais museau dans ton gigot, soit je balance la taille exceptionnelle du sac poubelle qu'on doit utiliser après ton passage ! Bien sûr que non il n'est pas adorable ! On dirait un futur touriste de Bangkok, un gros lard vicieux, un facho qui appelle sa femme maman et hurle si c'est trop cuit ! Arrêtez tous d'être béats d'admiration dès que c'est un bébé ! Si parmi les adultes, on trouve autant de gens bien que de gros cons, y'en a forcément autant chez les bébés, c'est mathématique ! Et lui là, pardonnez-moi d'insister mais il n'a pas vraiment la tête du César du meilleur espoir masculin !

Raoul, à Solange :

- Je suis profondément confus et désolé Solange, elle n'est pas dans son état normal...

- Ah mais si mon loulou, je suis tout à fait bien, lucide, et même parfaitement détendue grâce à cette bonne crise de rire, merci Solange… Pour une fois que tes photos servent à quelque chose… Par contre, dis-moi, quand tu as fait ce bébé toi, tu avais bu de la bière en rotant ? Tu étais dans une tribune populaire d’un stade de foot ? Tu regardais TF1 en lisant la presse people ? Tu étais dans un camping à Argelès dans une caravane trop petite qui empestait le Ricard ?

- Simone !

- J’y vais Raoul, ne te dérange pas, je vais te laisser aider la dame à ranger son petit intérieur, ce ne sera pas la première fois que tu lui ranges… Tu sais ce qui me rassure ? C’est que tu ne sois pas le père de cet avorton, maintenant, j’en suis sûre…

Mesdemoiselles, mesdames, messieurs, au plaisir ! Solange merci pour tout, c’était très bon. Dis donc, j’y pense, je peux avoir l’intégrale du Big Dil en DVD par ma concierge, je te les garde pour le petit ? Il va adorer…



Règle n°59 : Les enfants des autres sont toujours moins beaux que les siens. Surtout quand la mère aurait pu porter celui de votre mari.


Franck Pelé - Nov 2012

Simone est éternelle




- Tu as bien dormi mon amour ?

- Oh... Je viens de faire un rêve tellement... c'était tellement vrai... J'étais jeune, je devais avoir vingt-cinq ans, on était sur une route de campagne, l'été, je conduisais une de tes belles voitures, la Jaguar je crois, j'avais ma petite robe blanche à motifs violets, tu te souviens ?

- Très bien oui... Je me souviens surtout des moments où je la déboutonnais.
..

- J'ai vieilli Raoul... Regarde-moi ça... Dans mon rêve, ma peau était belle, ferme, douce, claire, comme neuve, et là, on dirait un vieux sac en croco.

- Pfff... n'importe quoi... Tu es toujours aussi belle, et si ta peau accueille quelques petits dessins du temps, c'est parce que le temps est jaloux de ton éternité.

- Quelle éternité ?

- Celui de ton charme, de ta classe, de ta jeunesse que je vois tous les jours dans tes yeux, dans tes mots, dans tes rires, dans tes petites habitudes, dans tes doutes aussi.

- Tu es gentil mon chéri, mais ton amour ne va pas suffire à me convaincre que je ne vieillis pas... Mes seins tombent doucement, eux qui étaient si fiers, mes épaules suivent le même chemin de ce lent déclin, j'ai des rides à tous les coins de rue, si je me maquille je fais vieille et si je ne me maquille pas je fais morte...

- Mais tu es folle ou quoi Simone ?

- ...

- Simone !!!

- Quoi...

- Tu es absolument divine, splendide, sensuelle comme jamais, tes seins ont la même sensibilité, la même élégance, le même goût, et je me fous de savoir où ils regardent ! Tant qu'ils ne regardent que moi... Tes petites rides sont des passerelles entre toutes les époques où j'ai eu la chance de t'avoir comme femme, quand tu te maquilles, tous les hommes deviennent fous, à la limite de l'état sauvage, et quand tu ne te maquilles pas, tous les hommes ratent la plus délicieuse beauté naturelle qui soit, celle que je vois tous les matins !

- C'est toi qui me rends belle mon amour...

- Arrête avec cette compétition que chaque femme veut livrer à son image... On s'en fout. Et puis c'est idiot, si tu le vois comme un combat, il sera perdu, le temps est plus fort, toujours. Accepte-la ton image, et surtout, arrête de voir les gens qui ne voient les autres qu'à travers ce prisme ridicule de la compétition physique, de la perfection, de l'idéal. Va voir les gens qui t'aiment, ceux qui savent qui tu es, qui ont toujours été sous le charme, jamais jaloux, jamais envieux, jamais méchants, passe du temps avec eux, ils le méritent. Parce que ce sont ces gens-là qui rendent beau.

- C'est vrai... Quand je pense à mes amis, à ceux qui ont cette nature dont tu parles, je me souviens que je suis toujours bien avec eux, que je ne fais jamais attention à mon allure, ma façon de m'habiller, de me coiffer ou de me maquiller, je suis simplement bien, moi-même, et je me sens belle... Parce que je sais qu'ils me trouvent belle... Et puis surtout parce qu'ils sont plus vieux que moi...

- Simone...

- Je plaisante ! Non... Bien sûr que je sais la richesse de ces gens-là... Quel que soit mon âge, ils me trouveront toujours charmante, ils le penseront, je le sentirai, à chaque fois, comme une cure de jouvence... Je sais mesurer la différence de qualité entre la beauté qu'ils voient et celle après laquelle on court comme des aveugles... Et cette beauté-là, quand on vous l'offre, qu'est-ce qu'on est bien... Qu'est-ce qu'on est beau...

- Tu vois que tu n'as aucune raison de t'inquiéter... A moins que tu ne sois déçue de ne plus faire fantasmer les jeunes trentenaires dans la rue...

Simone regarde le visage de Raoul, encore éclairé d'un sourire complice et légèrement ironique, elle attrape un coussin et le lance soudainement dans sa direction. S'en suit une folle bataille de tout ce qui se trouve à portée de main, et quand Raoul immobilise enfin sa femme en lui tenant les poignets, plaqués sur le lit, allongé sur elle, elle lui chuchote :

- Je les fais toujours fantasmer les jeunes trentenaires... Autant que leurs pères et leurs grand-pères... Mais je ne suis jamais aussi belle que dans tes yeux mon amour... Et si c'est le plus beau cadeau que tu me fais chaque jour depuis trente ans, tu m'en fais un autre, tout aussi beau, depuis toujours...

- Lequel ?

- C'est grâce à tes yeux que je n'ai jamais cessé de voir la vie aussi belle, même quand les miens ne voulaient plus y croire.

- Je n'ai aucun mérite. Tu as toujours été dans mon champ de vision...




Franck Pelé -Novembre 2012 - textes déposés à la SACD

Hair



- Tu ne remarques rien Raoul ?

- Tu as repris la cigarette ?

- Non, je parle de mes cheveux...


- Tu as changé de coupe ! Je me disais aussi... tu étais moyennement expressive... C'est fou comme ça te change les cheveux longs... Tu as dû passer la matinée chez le coiffeur... Enfin chez le coiffeur-tailleur parce qu'une écharpe en cheveux, un châle en cheveux, une robe en cheveux, t'as un forfait illimité au niveau capillaire ?

- Je n'ai pas changé de coupe, j'ai changé de coiffure ! Tu ne vas pas chez le coiffeur pour avoir les cheveux longs mais pour les couper ou les coiffer Raoul, ils sont aussi longs qu'hier, ils n'ont pas poussé de cinq mètres dans la nuit...

- Forcément, sinon tu aurais passé ta matinée chez Jardiland.

- Tu veux toujours que je les attache, alors voilà, je les ai attachés... mais différemment. Tu aimes bien ?

- Heu... disons que c'est un peu égoïste comme coupe mais c'est...original. On dirait un lévrier afghan hyper timide.

- Égoïste ? Pourquoi égoïste ?

- Parce que tu gardes tout pour toi, ton regard, ton sourire, ta bouche... Et vous vous mettez à plusieurs pour te laver les cheveux ? Comment ça se passe ? Et pour les sécher ? Tu vas au pressing ?

- Non, j'ai une carte lavage chez Total. Les rouleaux ça va encore même si ça fouette un peu les flancs, mais le séchage, Sandy à côté c'est un léger courant d'air ! Quand je sors on dirait les Jackson five puissance douze. Après je passe à l'atelier où des centaines de petits enfants clandestins me lissent les cheveux.

- Ah bon ? Mais c'est illégal ça non ?

- C'est ta naïveté qui devrait être illégale mon chéri ! Évidemment que je fais tout toute seule ! Comme d'habitude d'ailleurs ! Tu devrais être content de ne pas voir mon visage, au moins quand je fais la tête tu ne vois rien.

- Tu fais la tête là ?

- Non je fume.

- Mais tu vas t'enfumer toute seule derrière ton rideau de crin si tu n'as pas de bouche d'aération !

- Et ta sœur, elle a une bouche d'aération ?

- Oui, et son mari a une colonne sèche figure-toi, c'est dingue non des gens autant faits l'un pour l'autre ?? Allez, éteins ça, tu vas te foutre le feu à la touffe...

- Ça en fera au moins une qui connaîtra la flamme...

- Pardon ?

- Rien


Raoul enlève la cigarette de la bouche de Simone :



- Raoul, remets cette cigarette tout de suite !!!



Raoul s'exécute.



- Aïe !!! Tu me la mets dans le nez là !

- Mais forcément, je vois rien avec ta coupe de schizo !

- Raoul !!! Regarde-moi !

- Quoi ?

- Dans les cheveux ! Regarde-moi dans les cheveux !

- Oui... quoi ?

- Tu me traites encore une fois de schizo quand je m'occupe de MON corps, je te jure que je me laisse pousser le maillot aussi longtemps que j'ai laissé pousser mes cheveux ! Et si tu veux que ton désir tutoie le trait d'union, il va falloir que tu tailles la route façon Koh-Lanta ! Il va falloir qu'il s'enfonce méchamment dans la forêt le grand méchant loup si il veut choper le petit chaperon ! Et vu la difficulté d'accès, il se pourrait que tu rebrousses poils en hurlant ta frustration sous la pleine lune !

- On dit rebrousser chemin...

- C'est parce que tu n'as jamais pris ce chemin-là ! Pour une fois, si tu me cherches, je te jure que tu ne me trouveras pas. Je vais mettre de faux panneaux, des sens interdits, des pièges à loup, des tavernes à whisky, tu vas tomber dans tous les panneaux, dans tous les pièges, tu vas astiquer tous les bars, appeler les secours complètement bourré, les pompiers te surnommeront l'ivre de la jungle tellement tu seras défait comme une loque, mou comme de la pâte à Mowgli ! Tu ne pourras plus jamais mettre un pied dehors tellement la honte te couvrira !

- Ça y est ? T'as fini ? Tu devrais ouvrir un peu parce que j'ai l'impression que tu es en surchauffe là... T'as pas une tringle sur le côté pour ouvrir les rideaux ?

- Oooooh non, rassure-toi, je vais très bien, et j'en ai encore beaucoup sous la pédale ! Estime-toi heureux que la schizo freine sinon c'était le choc frontal ! Si je lâchais les cheveux, tu n'en sortirais pas vivant !

- Bon, bah là, je crois qu'on l'a perdue...

- Dis donc Raoul, t'as jamais pensé à te laisser pousser le compliment ?

- Si, très souvent, mais il faut une terre fertile, arrosée régulièrement par un soleil généreux. Mais comme je vis avec une tonne de cheveux qui me prend pour un miroir, un miroir qui ne doit réfléchir qu'une seule réponse, celle qui la rend belle, rien ne pousse.

Au même moment, on sonne à la porte d'entrée.

- Oui ?

- Bonjour Monsieur, j'ai une commande pour Madame Langlois.

- Oui, qu'est-ce que c'est ?

- Ce sont les cinquante colis que vous voyez sur votre pelouse là.

- Mais... Qu'est-ce que c'est que ça ? Vous avez dû vous tromper.

- Des bigoudis.

Raoul, se retournant vers Simone :

- Mais tu es complètement attaquée ma pauvre chérie !

- Et voilà ! Donne-moi encore de l'amour ! On veut se faire une petite permanente et on est attaquée ! Excuse-moi d'avoir les cheveux longs !!!






Textes Franck Pelé (déposés à la SACD)

samedi 27 octobre 2012

Le port de l'angoisse




- Je ne suis pas quelqu'un pour toi Simone, tu me l'as dit toute la soirée...

- Mais pas du tout ! Je t'ai juste dit que ce n'était pas facile d'être la femme d'un acteur qui ne tourne pas, je n'ai jamais dit que tu n'étais pas pour moi !

- Tu as peut-être raison, je ne suis pas assez ancré à la réalité de ta terre, je ne suis pas assez rassurant pour toi...

- Qu'est-ce que tu racontes ?

- Je suis un port, un charmant petit port, je suis quelqu'un qu'on quitte. On vient amarrer ses envies, on mouille le temps du bonheur, puis on largue les amours, et on quitte le port pour un endroit plus grand.

- On mouille le temps du bonheur ? T'es en course pour l'oscar de la métaphore mon chéri ! Et ça veut dire quoi ça ? Tu me prends pour qui là ? En gros, tu dis que je pourrais te quitter pour aller jeter l'ancre ailleurs ?

- Pas forcément pour jeter l'ancre ailleurs, mais quand tu me dis que tu as besoin d'une base ferme pour te reposer, te sentir rassurée, je me dit que tu ne seras jamais vraiment sereine dans le monde que je te propose, pas toujours calme, qui fait souvent tanguer les rêves. Si tu ne t'habitues pas à mes vagues, tu finiras par avoir le mal de mer. Si tu me quittais, ce serait parce que je n'aurais pas su être une terre d'accueil, parce que je n'aurais pas pu être une autre nature que celle du joli petit port dans lequel on vient définitivement s'attacher.

- Mais je n'ai jamais dit que je voulais te quitter, j'ai dit qu'il y a des femmes qui t'auraient quitté dans une situation similaire !

- Il y a aussi des femmes qui seraient restées. Mais je ne t'en veux pas. Tu as le droit d'avoir peur parce que je ne suis pas un grand financier...

- Je n'ai jamais voulu que tu sois financier ! Un banquier... c'est bien le dernier port dans lequel je voudrais rester...

- Je suis pourtant sûr d'être une idéale fin de voyage, un autre départ, sans bouger, pour une vie pleine d'écume, quelqu'un qui retient, qui fait battre les voiles mais je comprends qu'on puisse me voir comme une étape, comme la promesse d'une île que je ne suis pas, c'est vrai, je ne suis que l'endroit où l'on se repose avant de repartir...

- Dis donc, tu serais pas en train de me dire que t'as besoin de place toi ? Y'a des vedettes qui attendent pour mouiller au ponton ?

- Simone ! Arrête ! Là c'est vulgaire, moi tout à l'heure, j'étais dans la sémantique marine !

- Et alors ? Moi aussi je suis dans la sémantique marine ! C'est quoi ton problème Raoul ? Ça te donne des vapeurs toutes ces copines à voile qui crèvent d'envie de souffler dans ta corne de brume pour te dire qu'elles sont bien arrivées ? Arrivées à bon port !!!

- Mais pourquoi faut-il toujours que tu retournes la situation !!! C'est toi qui me dis que des femmes pourraient me quitter parce que je ne suis pas célèbre et que je ne promets rien de solide et tu me parles de copines alors qu'il n'y a que toi qui profite de mon ponton !

- Je retourne ce que je veux ! C'est toujours mieux que de retourner les naufragées en détresse !

- Les naufragées en détresse ? Mais de quoi tu parles là ? Allez, allonge-toi, je crois que tu as un peu trop bu...

- Tu crois que je le vois pas ton charmant petit port avec son phare à paupières ? C'est un vrai piège à quilles ! Tu fais ton atmosphère tranquille et prometteuse, idéale pour une embarcation faite pour toi, mais dès que tu vois une voile gonflée de désir, t'as les yeux à la coque et les doigts comme des mouillettes ! Y'a plus qu'à les beurrer !

- Simone, y'en a qu'une qui est beurrée pour l'instant, alors sers-toi un grand verre d'eau, puis quinze autres, et viens te coucher !

- Excuse-moi mais j'ai besoin d'une base ferme pour me reposer, tu l'as dit tout à l'heure. Alors je vais retourner à la soirée, je viens bien finir par me trouver un acteur plein aux as qui saura me rassurer ! Ou même un producteur tiens ! Parce que pour moi, la célébrité et l'argent, c'est une base très ferme sur laquelle je saurai m'asseoir longtemps sans avoir le moindre vertige !

- Simone, tu deviens aussi artificielle que ces ports de riches sans âme pleins de yachts qui viennent agiter leur fortune sous le nez des badauds...

- Fais attention de ne pas trop t'ouvrir aux vedettes qui cherchent à s'attacher Raoul, ce serait dommage que le charmant petit port devienne un gros port !

- Aucun risque ! Je resterai toujours celui que je suis ! Un petit port dans lequel on vient vivre parce qu'on l'a cherché très longtemps, pas parce qu'il est connu ! Va te vautrer là où tout le monde veut aller, va te faire offrir une coupe de champagne et du rêve en couchette, une vie de palace et du caviar en fourchette ! Moi, je suis là, je ne bouge pas, mais j'ai mille couleurs et mille horizons à offrir !

- Et moi j'ai des factures à payer ! Elles sont bien jolies tes couleurs mais elles n'empêchent pas les bateaux entretenus par le seul rêve de couler !

- Comme quoi un bateau de fortune peut être charmant mais instable, et un autre très solide mais froid comme un voyage sans émotions !





Franck Pelé - Octobre 2012

Conseil d'en haut sur le bas




- Qu'est-ce que tu fais Maman ? Je vais être en retard là...

- La vie est faite de hauts et de bas ma chérie. Plus les hauts seront solides, mieux ils sauront soutenir les bas.

- C'est à dire ?

- Quand on est en bas, on a toujours besoin de soutien. Sinon, on se retrouve vite à poil. Pour arriver tout en haut, il faut partir du bas, s'en servir pour remonter, et retrouver le sourire.

- Tu parles de quel sourire là ?

- Celui dont les côtés ressemblent plus à des cuisses qu'à des joues, le sourire que tous les hommes veulent voir.

- C'est bien ce que je pensais... Je ne suis pas sûre d'avoir envie de lui offrir mon sourire maman... Je veux juste être belle, et désirable, sensuelle, me sentir irrésistible, lui accrocher le désir tout en haut, mais je n'ai pas forcément envie qu'il m'emmène en bas, enfin pas ce soir, je veux prendre mon temps, être sûre de lui, je ne souris pas à n'importe qui...

- Alors fais très attention, parce que là, si tu pars sans vouloir sourire mais que tu proposes un élastique qui détendrait le mec le plus sérieux du monde, tu prends le risque qu'il tire dessus. Et après, on ne sait jamais ce qui peut se passer. J'ai fait pareil avec ton père pour notre premier dîner, avant le grand saut. Il était beau mon Raoul... Et moi j'avais vraiment préparé le dessert, j'avais empaqueté le sourire avec du beau ruban, tout en me disant que je ne lui laisserais aucune chance d'ouvrir le paquet.

- Et alors ?

- Il m'a séduite, comme personne avant lui. On a ri, on a parlé, on a partagé nos bonheurs, nos défaites, nos certitudes. Puis on a tremblé aussi, d'impatience, comme des enfants le soir de Noël, on crevait d'envie d'ouvrir nos cadeaux...

- Et tu lui as offert ton sourire.

- Ah tu peux le dire ! Beaucoup mieux que ça ! Il était très doué pour me faire rire à gorge déployée ton père !

- Maman !!!

- Oui, bon, bah tu me demandes, je te réponds !

- Alors je fais quoi ? Parce que moi je n'ai pas vraiment envie de déployer autre chose que mon charme ce soir...

- Ah bon ? Ah bah c'est pantalon et chemisier alors ma cocotte ! Et boutonné jusqu'en haut ! Parce que si tu te promènes avec le sourire à l'air, faudra pas t'étonner d'avoir mal à la gorge !

- Maman !!!

- Ma chérie, quand on tire trop sur l'élastique c'est là que le bas blesse !





Franck Pelé - oct 2012 - textes déposés SACD

Le lendemain matin



Hier soir, elle m'a trouvé beau, elle a dit qu'elle adorait ma voix, mes mains, ma peau. On a ri, on a raconté mille vies, on a volé au-dessus du temps, du monde, des gens. Quand ses yeux plongeaient dans les miens, j'avais l'impression qu'elle voulait que je sente qu'elle voulait y plonger, toute entière.

On a bu, on a chanté, pleins d'âme, de frissons, de toutes ces braises qui font les volcan
s vivants. Depuis la seconde où elle m'a ouvert la porte, je l'ai trouvée belle. Terriblement belle. Plus tard, je lui ai dit que j'adorais sa voix, ses mains, sa peau. Dès que je croisais son regard, j'avais la sensation d'être éclairé par toutes les lumières du monde, aucune idée noire n'aurait résisté.

J'étais transpercé par la moindre de ses expressions, de son visage, de son corps, sa façon de se mouvoir, de m'émouvoir, elle ne pouvait pas vivre pour quelqu'un d'autre que moi, parce qu'elle ne pourrait rendre un homme plus heureux que celui fondait sous sa flamme à l'instant. Et si elle pouvait me rendre si amoureux, alors elle allait être la femme la mieux aimée du monde.

Elle m'a dit qu'elle adorait que je sois si doux, si dur, la voir s'étendre, si tendre, se tendre et dans un cri d'extase se détendre dans un sourire qui ressemblait à l'équateur, parce qu'il était chaud, parce qu'il coupait le monde en deux, nous, et les autres.

Attendre, impatiemment, avec la souffrance sucrée qui accompagne le sel de la peur, attendre... La regarder se réveiller, doucement, la voir toujours aussi belle, n'avoir rien oublié, être marqué, parfumé à vie par son existence et prier pour que son sourire vous rassure autant que le vôtre l'inonde.

Son sourire était de ceux-là. Un sourire fait d'eau, de pierre et de feu. De cette eau qu vous désaltère, qui vous purifie, de ces pierres dans lesquelles on peut graver la suspension du temps, éternelles et solides, de ce feu qui saura vous embraser mieux que personne. Près d'elle je n'aurai jamais froid. Sa flamme me fera rêver, la mienne la fera danser.



Hier, déjà, je savais que c'était elle. Ce matin, elle était sûre que c'était moi.


Si c'est le soir qui couche un amour, c'est le matin qui le rend éternel.


Elle s'appelle Simone.






Franck Pelé - oct 2012

Simone plane à 15.000



- Tu vois Simone, là, on est juste au-dessus de la maison...

- C'est fou... c'est splendide... Mais tu es sûr qu'elle vient du volcan cette fumée ?

- J'imagine oui, toutes les chaînes de télé disent que le volcan est entré en éruption.


- Non parce que je ne savais pas qu'on habitait à côté d'un volcan...

- Et bien moi non plus, je l'ai appris grâce à la télé.

- Et puis comme l'éruption dont on parle concerne un volcan islandais, je ne savais pas même pas qu'on avait une maison en Islande... Il faut que tu arrêtes d'écouter les infos à moitié Raoul !

- Mais alors... cette fumée... Tu as éteint le gaz sous la friteuse avant de partir Simone ?

- Mais non tu m'as dit que tu le faisais !

- Mais n'importe quoi ! Je t'ai dit que je fermais tout pas que j'éteignais le gaz !

- Et alors ? Dans "fermer tout" y'a "fermer le gaz" non ?

- Mais non y'a pas "fermer le gaz" dans "fermer tout", y'a fermer les portes, les fenêtres, mais la cuisine c'est ton domaine, si tu t'occupes de mettre l'huile sur le feu tu t'occupes aussi d'éteindre le feu !

- Et allons-y, la cuisine c'est mon domaine ! Mais alors qui s'occupe de la connerie si je suis dans la cuisine ?? Comme j'étais habituée à ce que tu mettes régulièrement de l'huile sur le feu, je pensais que tu gérais la situation ! Mais c'est vrai, j'aurais dû penser que tu n'éteignais jamais le feu... enfin sauf le mien mais ça c'était quand tu avais envie de moi, dans les années 80...

- Pardon ?

- On en parlera un autre jour, déjà que la maison part en fumée, on va essayer de sauver notre couple...

- Mais qu'est-ce que ça veut dire ça Simone ? Tu ne savais peut-être pas qu'on habitait à côté d'un volcan mais moi non plus figure-toi ! Je croyais habiter à côté d'un champ de bigoudis sur lequel rien ne repousse et dont le sous-sol est plus froid que le permafrost !

- Ah oui ? Bah tu devrais venir plus souvent parce que la banquise fond plus vite que prévu ! J'imagine que c'est dû à l'activité humaine ! C'est marrant d'ailleurs ces peurs écolo là, moi je suis plutôt excitée par la montée des océans...

- Fais attention à ce que tu insinues Simone... On ne joue pas là... Et ne joue surtout pas avec mes nerfs à plus de 1500 pieds !

- 1500 pieds ? Dis donc, et moi qui n'en avais plus pris un seul depuis des années, c'est pour ça que je me sens si bien, merci mon chéri !

- Bon, tu m'emmerdes, puisque tu te sens si bien en altitude, je te laisse, moi je saute !

- Pfff... Tu ne le feras jamais... Il faut un sacré courage pour sauter, et....

Raoul ouvre la porte et hurle juste avant de sauter :

- Salut !!! N'oublie pas de sortir les roues pour atterrir !

- Raoul !!! Mais t'es malade !!! Raouuuuuuul !!!!!!

Après une longue chute, Raoul et son parachute touchent le sol, sur une colline d'où on peut apercevoir un immeuble en feu.

Il reste bouche bée devant ce spectacle terrible. Soudain, un sifflement sourd l'invite à se retourner et il se prend Simone et son parachute en plein thorax, ce qui le fait rouler sur vingt mètres. Il a à peine le temps de se relever qu'il se prend une volée de baffes sous les cris stridents de sa femme :

- Mais t'as voulu me tuer salaud, t'as voulu me tuer !

- Mais pas du tout, je savais que tu allais savoir ramener l’avion, j’avais parfaitement confiance, Madame a quand même quelques heures de vol !

Puis il réalise que Simone a sauté :

-Mais...qu’est-ce que tu fous avec ce parachute ? Ne me dis pas que… Mais Simone t’es malade ? Qu’est-ce que t'as fait de l’avion ???

- Je lui ai dit de rentrer tout seul, je l’ai mis sur pilote automatique, j’ai bien fait ? Moi tu sais, ma place c’est dans la cuisine, pas dans un avion, j’avais trop peur de l’abîmer…





Franck Pelé - octobre 2012 - textes déposés.

lundi 1 octobre 2012

De l'arbre la feuille est tombée



- Simone, tu as une baguette magique et tu peux changer trois choses dans le monde, tu changes quoi ?

- Je transforme le pommier au fond du jardin en arbre à billets de 500, et puis là c'est l'automne, ça tombe très bien, je mets l'Argentine et le Kenya à la place du Portugal et de l'Allemagne, ça nous fera moins loin et ça nous changera et je nous installe la météo de la Californie pendant dix m

ois sur douze.

- Et les deux autres mois ?

- De la neige à gogo ! Et toi ?

- Je recrute une gouvernante pour qu'elle s'occupe de la maison, de la cuisine et des enfants, je me réserve une voie sur toutes les autoroutes et routes du monde avec vitesse illimitée sur autoroute et une place de parking par rue dans les villes, et je nous redonne les corps et les énergies de nos 25 ans.

- C'est quoi ton problème avec mon corps et mon énergie ?

- Mais aucun Simone... c'est juste qu'on commence à fatiguer un peu, on met une semaine à s'en remettre quand on se couche après une heure du mat', on a les yeux cernés, on a pris un peu de ventre, tes seins commencent un peu à regarder ton nombril et...

- Pardon ? Alors attends Raoul... Attends, attends, attends... MES seins commencent à regarder mon nombril ? Mes seins regardent droit devant, comme celle qui les porte fièrement ! Et les hommes les regardent droit dedans ! Pas lassés pour un sou, EUX ! TU as pris du ventre, au point que ton désir, lui, n'a aucune chance de voir ton nombril ! D'ailleurs, même sans ta petite bouée de sauvetage, pas sûr que le bout de ton désir ait eu la moindre chance de le voir ton nombril vu qu'il passe sa vie la tête en bas ! TU as les yeux cernés parce que TU es mort de fatigue dès qu'on a passé minuit, ça doit être psychologique, et puis tu ronfles comme un sanglier qui a vidé trois tonneaux de vodka pomme ! Moi qui rêvais de vivre dans le sud pour m'endormir avec les grillons, j'habite à Bagnolet avec un bûcheron qui passe ses nuits à me faire siffler pour qu'il arrête sa déforestation !

- Et toi tu passes tes nuits à me faire scier avec tes sifflements ! C'est pire ! J'ai l'impression que c'est toi qui la rythmes ma déforestation !

- Mais depuis le temps que je te fais scier, comment ça se fait que tu es encore là ? Ce devrait être morne plaine avec tout ce que t'as descendu mon grand ! Moi je rêvais de prince charmant qui m'emmène au soleil, et finalement je suis la princesse sans grillons !

- Parlons-en de la princesse ! Parce que si l'image est belle, personne ne voit la citrouille qui sort de la salle de bain après minuit ! Moi au moins, je n'ai peut-être plus vingt-cinq ans, mais je n'ai pas besoin de me maquiller pour séduire !

- Non, tu as besoin de mentir, c'est pire ! Elles ont déjà vu ta tête au réveil tes fantasmes ? Ah non, je suis bête, elles sont déjà reparties à cette heure-là, en train de raconter à leurs copines à quel point les hommes se la racontent !

- Pas du tout, elles ne sont jamais déçues !

- Ah bon ? Mais on parle de quoi là Raoul au juste...

- De rien... Je voulais juste dire que lorsque des femmes qui me plaisent me regardent, à la piscine ou à la plage par exemple, je vois bien qu'elles ne sont pas déçues.

- Mouais... Fais attention Raoul...

- Quoi ?

- Tu sais très bien. Et la gouvernante, tu la voudrais comment physiquement ?

- Heu.... cheveux gris, forte plante, généreuse, une grand-mère de province à l'ancienne tu vois ?

- Une vieille et forte femme inoffensive avec les seins sur les genoux quoi, le genre de femme qui n'existe plus que par l'intérieur. Une femme au cœur magnifique mais au corps perdu, à la féminité disparue. Le genre qui fait rêver un homme comme toi quoi...

- Mais je sais que tu me poses la question pour voir si j'ai envie d'une femme plus...

- Plus quoi Raoul ? C'est la dernière fois que tu me rends vieille avec tes mots, tu m'entends ? La dernière fois ! Moi je te vois avec l'amour, toujours, je ne te vois pas vieillir à l'intérieur, et c'est ce qui m'intéresse, me séduit, me nourrit. Mais là, quand tu dis des choses aussi affreuses, là tu vieillis à l'intérieur, à l'endroit de ta flamme, de ton cœur, de ton charme. Ne vois plus jamais rien qui tombe chez moi, sinon c'est toi qui tomberas. Et mon amour avec.

- Excuse-moi mon amour... Si j'avais une baguette magique qui pouvait exaucer trois vœux, je demanderais trois fois à te garder toute ma vie. Et toutes celles d'après.

- Demande-le une seule fois, pour les vies d'après. Garde les deux autres vœux pour arrêter de ronfler et pour que tu n'arrêtes jamais de me faire jouir de la vie qu'on s'est promis.




Franck Pelé - Octobre 2012 - textes déposés