vendredi 17 janvier 2014

Tout et son contraire




- Quel genre de femme êtes-vous Simone ?

- Comment me voyez-vous Raoul ?

- Je me trompe peut-être mais… je vous vois exactement comme je suis.

- Intéressez-moi. Qui êtes-vous sous le chapeau, sous le manteau, après la peau ?

- Je suis tout et son contraire Madame.

- Vous ne pouviez pas mieux me définir.

- Vous ne pouvez être une contradiction vivante davantage que je ne le suis.

- Celui qui sera plus contrarié que moi n’est pas encore né…

- Je ne supporte pas la vulgarité chez une femme mais si elle sait la distiller intelligemment dans des mots osés ou suggestifs, ma dualité est ravie.

- Je suis très élégante, et aussi humaine que généreuse, c’est comme une marque de fabrique, mais je peux hurler au premier connard venu à quel point son existence est inutile tout en jetant à sa misérable qualité d’écoute les mots les plus fleuris…

- Je peux vous promettre l’éternité de mon amour et demeurer insaisissable à vos yeux.

- Je peux sembler insaisissable et être touchée au cœur comme aucune autre par celui qui m’offrira son éternité. Pas celle qu’il me promettra, je n’y prêterai même pas attention, mais celle que je lirai dans ses yeux.

- Je suis très maniaque, j’ai mille habitudes, je ne supporte pas la paresse intellectuelle ou physique, et je peux être aussi bordélique dans mon antre que dans ma rigueur professionnelle.

- Tout doit être à sa place mais le premier qui m’oblige à ranger pourrait mettre du temps à recoller les morceaux.

- Je n’aimerai aucune autre femme comme je vous aimerai. Mais je regarderai toujours le décolleté de la voisine quand elle se penchera.

- Je ne vous trahirai jamais, mais j’aurai probablement dîné avec le voisin avant que vous n’esquissiez le geste de déboutonner sa femme.

- Je suis foncièrement honnête mais j’ai déjà volé quelqu’un qui n’est pas dans le besoin.

- J’ai déjà eu un grand appartement à Paris, mais la seule chose que j’aimais chez l’homme qui le partageait avec moi, c’est qu’il payait les impôts fonciers.

- Je peux dire oui et penser non.

- Quand je dis non, je rêve de ce qui se serait passé si j’avais dit oui.

- Je suis incapable de choisir et je déteste les gens versatiles et instables.

- Je conduis vite et je klaxonne sur les chauffards quand je marche dans la rue.

- Je suis romantique et j’adore qu’une femme ose tout.

- Je suis très sensuelle mais celui qui ne sait pas ouvrir toutes mes portes n’a aucune chance de trouver l’ivresse.

- J’ai une mentalité de gauche mais je vote à droite. Et quand j’ai une mentalité de droite, je vote au centre.

- Je dors à droite et je vis rive gauche, mais si on essaie de me baiser en partant au petit matin sans tenir ses promesses, le type pourra me déposer tout l’or du monde pour me convaincre d’accepter son bulletin, il n’est pas près de mettre les pieds dans mon isoloir.

- J’adore l’idée du mariage comme engagement ultime et je suis certain qu’il tue la liberté et le désir.

- Il est hors de question que j’aliène ma vie à un seul homme, surtout si la routine fait vieillir ses jolis mots encore plus vite que ses tempes. Mais si je vous aime, vous devrez m’épouser pour m’emporter là où personne ne viendra nous chercher, tout en haut de notre amour. Je déteste les symboles mais celui-là est magnifique.

- Simone, j’ai envie de vous embrasser et je sais qu’il ne faut pas.

- Je suis mariée et je déteste la trahison. Mais ce serait me trahir que de vous ignorer.

- Je devrais me raisonner et mon cœur vous appelle.

- Je devrai vous oublier et je ne penserai qu’à vous.

- J’ai envie de vous comme un homme et comme une femme.

- C’est étrange moi aussi… Vous voudriez me pincer légèrement le sein pendant que nos bouches se racontent tout ce que nous ne nous sommes pas dit et en même temps vous crevez d’envie de suggérer vos caresses en frôlant leur destination… Vous voulez me provoquer, me maîtriser autant que me protéger et m’aimer comme une sainte… C’est que vous vouliez dire ?

- Exactement… Et vous, vous voulez m’insulter et refuser de croire en mes mots, vous voulez me gifler d’avoir osé vous toucher, d’avoir osé penser à vos lèvres alors qu’elles ne peuvent être partagées… et vous ne pouvez réprimer cette envie de me tirer légèrement les cheveux pour avoir une prise sur ma tête aussi puissante et certaine que votre envie de vous abandonner à moi, pour pouvoir la poser avec autorité sur la naissance de vos seins, m’invitant avec vigueur à écouter l’incroyable rythme de votre cœur qui explose…

- Un homme fin et mal élevé, le plus généreux de tous et le plus égoïste, le plus vrai et le plus calculateur, le plus désirable et le plus insupportable…

- Une femme élégante qui sait la beauté débraillée, la mieux éduquée de toutes et la plus piquante, la plus sincère et la plus menteuse, la plus parfaite et la plus imparfaite…

- Vous êtes mon idéal, celui que je ne veux pas…

- Je suis né pour vous, c’est écrit, et je ne crois pas au destin…

- Vous aviez raison, je suis exactement comme vous.

- Je ne sais pas si vous pourrez m’aimer toute une vie. Vous en croyez-vous capable ?

- Je vais vous dire non, je vais vous dire de ne plus me rappeler, de ne plus m’écrire, je vais vous dire que je ne suis pas la femme que vous croyez. Et vous savez pourquoi ?

- Dites-moi.

- Parce que vous êtes le seul à savoir que je suis tout le contraire de ce que je viens de vous dire…

- Adieu Simone.      Je vous appelle demain.





Franck Pelé – textes déposés SACD – Janvier 2014

Tête brûlée

 
 
- Mais tu l'as eue où ta licence Simone ???

- Oh ça va, c'est un réflexe, c'est bon !

- Quoi un réflexe ! Je te dis on rentre à l'aéroport, qu'est-ce qu'on fout sur ce pont ?

- C'est la route pour aller à l'aéroport, je sais pas y aller autrement !



 Franck Pelé - textes déposés SACD - janvier 2014
 

Y'a d'la zumba dans l'air





- C'est génial cette danse c'est quoi ?

- Le Madison !

- Le quoi ?
...
- Le Madison !! C'est comme la Zumba dans 50 ans mais en plus élégant, plus dansant.

- La Zumba ?

- Oui c'est une copine du futur qui m'en a parlé cette semaine.

- T'as une copine du futur toi ?

- Oui, elle a un forfait illimité, elle peut appeler dans toutes les époques avec son portable.

- Son quoi ?

- Rien, oublie, bref. En fait dans 50 ans, les femmes elles dansent pour garder la ligne pas pour s'amuser. Elles font du sport en musique en fait.

- Ah bon ? Quelle drôle d'idée... Mais pourquoi elles ne dansent plus ?

- Bah apparemment, elles ne savent plus trop sur quel pied danser, la musique est devenue violente, boum, boum, boum, le monde est devenu violent et le modèle féminin est devenu fin, mince, il faut que tout soit parfait.

- Mais ça veut dire quoi parfait ? Marilyn elle serait toujours idéale pour eux ?

- Hein ? Tu rigoles ? Marilyn elle serait grosse ! Elle devrait faire de la Zumba trois fois par semaine pour espérer jouer dans une série sur une chaîne de la TNT !

- La TN quoi ?

- La seule chose qui est rassurante c'est que les femmes ont gagné leur indépendance.

- Et alors, ça change quoi pour elles ? C'est excitant ça !

- Elles vont à la Zumba toutes seules en voiture, elles paient leurs cours elles-mêmes, elles décident de ceux qui vont aller dans leur lit et si elles tombent sur un mec superficiel ou macho qui ne les draguent que pour leur cul elles le larguent et retournent à la Zumba pour s'en faire un encore plus beau ?

- Un mec ?

- Non un cul ! Enfin le principe est le même...

- C'est n'importe quoi le futur... Bon, tu m'apprends les pas parce que je nage là... Alors, c'est droite, gauche, droite, gauche, gauche ?

- Tu es tellement insouciante ma Paulette... Je t'envie parfois...

- Ah bon ? Je suis bien dans mon époque c'est tout... Pas toi Simone ?

- Oui, moi aussi, et je crois qu'il faut qu'on en profite...




Franck Pelé - textes déposés SACD - Janvier 2014

jeudi 16 janvier 2014

Chaud devant !



- Qu'est-ce que tu fous Simone ?

- Je me sèche les cheveux !

- Mais t'es complètement cintrée ! Pourquoi tu ne prends pas le sèche-cheveux ?

- Je ne veux pas de mouvement d'air, ça fait un effet gonflé qui ne me va pas du tout.

- Tu ne veux pas de mouvement d'air ? J'ai l'impression qu'y en a un paquet de mouvements d'air dans ta tête moi !

- Tu vas bien soulager ta vessie dehors toi ! On a des toilettes pourtant, non ?

- Mais ça n’a rien à voir ça ! Y’a plein de gens qui vont pisser dehors !

- En camping peut-être, en forêt, à la montagne, quand tu ne peux pas faire autrement d’accord, mais chez soi c’est rare. Et puis toi c’est quand même particulier Raoul. Avoue que pisser dehors c’est déjà costaud, mais pisser sur les jantes du voisin c’est quand même pas courant !

- J’ai horreur des gens qui achètent japonais ! On galère assez comme ça. Et arrête de dire pisser c’est vulgaire.

- Parce que faire pipi sur la Toyota du voisin c’est bien élevé ?

- Bon sors de là, c’est complètement idiot, en plus ça résonne quand tu parles on comprend rien…

- TU ne comprends rien. Arrête avec tes « ON » comme si le monde entier était toujours d’accord avec toi ! Et arrête de me faire parler, ça pourrait creuser des rides avec la chaleur.

- Ah parce que tu crois que c’est le four qui creuse tes rides ? Pourquoi tu dis creuser « DES » rides, et pas creuser « MES » rides ? Tu as peur de vieillir ?

- J’ai surtout peur de vieillir avec un gros con de nationaliste qui pisse comme je pleure sur les voisins infidèles ! Va fumer dans ta Peugeot, prends bien ton temps pour mater le cul de la voisine et lâche-moi le chignon Raoul !!!

- Quoi la voisine… Je m’en fous de la voisine !

- Bien sûr Raoul… C’est pas parce que j’ai la tête dans le four qu’il faut me prendre pour une pintade !




Franck Pelé - textes déposés SACD - Janvier 2014

dimanche 12 janvier 2014

Le bal des évidences



Dans la danse des évidences, la grâce et l'éternité de l'élan ne supportent pas le faux-pas. Dans la danse des évidences, il ne faut jamais lâcher l'autre, une main dans la sienne, sur sa taille ou son regard dans le sien pour garder le cap sur l'indicible. Parfois on se laisse inviter à danser, on prend une main qu'on a cru reconnaître ou qu'on a choisie parce qu'elle promettait un mouvement nouveau. Et c'est là, en observant la foule de ceux qui vous regardent, qu'on est emporté par une évidence qui ne danse pas. Parce qu'elle est arrivée trop tard, parce qu'elle danse avec les loups, ou parce qu'elle ne danse plus depuis que sa musique amoureuse s'est arrêtée.

Dans le bal des évidences, une femme dansait. Elle était incroyablement belle, elle était la musique, elle était toutes les robes, tous les diamants. Quand elle est tombée, j'ai fendu la foule pour aller la relever, rien d'autre n'aurait pu me pousser avec autant de conviction. Arrivé au bord de la piste, j'ai vu qu'elle pleurait d'avoir été la seule à comprendre la raison de sa chute. Je me suis arrêté. Elle n'était pas la seule mais je ne pouvais pas faire autrement que Je devais laisser son cavalier la relever. Et même s'il le faisait mal, même s'il ne le faisait pas, je devais leur laisser le temps de finir leur danse. J'ai essuyé discrètement les larmes sur le parquet pour ne pas qu'elle glisse sur une émotion déjà passée, et sans lever les yeux, je suis retourné me fondre dans la foule des anonymes, plein d'amour et de rage.

Je ne me suis jamais retourné, je n'ai jamais su s'ils avaient fini leur danse, je suis parti avec sa beauté chevillée au cœur, elle m'emporte tous les jours sans que je ne bouge le petit doigt. Je suis parti avec sa beauté et son prénom, Simone, qu'une de ses amies a crié lorsqu'elle est tombée.


Dans le bal des évidences, les meilleurs danseurs ne sont pas toujours ceux qui dansent.


Je sais deux choses de cette existence : je m'appelle Raoul, et cette femme est celle pour laquelle je vis. Je ne veux pas l'inviter à danser. Je veux qu'elle danse jusqu'à épuiser tous les mauvais danseurs, jusqu'à tournoyer, tournoyer, les yeux fermés et le cœur lourd, jusqu'à tomber dans mes bras. Là, elle ouvrirait ses yeux encore embués, et dans un grand sourire libéré et serein elle me demanderait :


- Vous dansez ?

- Jusqu'à vous jamais non. Mais puisque vous êtes la seule femme que je sais danser, emmenez-moi au bout de l'infini, je connaîtrai tous les pas.





 Franck Pelé - Janvier 2014 - Textes déposés SACD

samedi 11 janvier 2014

Le fruit de la chute



- Qu'est ce que tu as sur le front ?

- Je suis tombée amoureuse.

- Ca fait mal ?

- Non, pas du tout, au contraire. Mais j'ai l'impression qu'on ne voit que ça...

- Essaie de ne pas y penser Simone...

- C'est ce que j'essaie de faire mais dès que mon inconscient exprime son manque, j'ai l'amour qui fleurit sur le front, je ne peux rien y faire...

- Attends un peu, ça va finir par faner.

- Aucune chance Raoul, la fleur est arrosée en interne, de façon perpétuelle, sa tige est plantée dans mon cœur...

- Et si quelqu'un essayait de l'arracher ?

- Les épines passant juste derrière le nerf oculaire, ça me ferait probablement pleurer mais cette fleur ne tombera pas, personne ne l'arrachera, cette fleur c'est la tienne, on ne cueille pas une fleur qui rend le jardin idéal.

- La mienne ? Tu veux dire que...

- ...que je t'aime Raoul oui. Je n'étais jamais tombée avant toi. J'étais fière, droite, le cœur sec et la terre ferme. Je croyais que j'avais aimé mille fois, mais j'avais aimé de haut. Du haut de mes certitudes, de mes habitudes, pleine d'ego et de narcisses, ces hommes étaient des miroirs pour me trouver belle. Et tu m'as fait tomber. La plus belle, la plus vertigineuse chute du monde. Je suis tombée amoureuse. Il faut connaître cette chute pour oser dire qu'on a connu l'amour. Je me suis relevée. Et j'étais belle comme jamais. Tu as provoqué ma chute et ma beauté, tu m'as mise en fleur.

- J'ai le cœur qui bat... sens comme il tape...

- C'est ta fleur qui pousse à l'intérieur... C'est ce qui arrive après une chute qu'on veut cacher... Laisse-la prendre ma lumière... embrasse-moi.




 Franck Pelé - textes déposés à la SACD - janvier 2014

mercredi 8 janvier 2014

Poker menteur



- Détends-toi chérie, on dirait que tu poses pour la photo là... Arrête de croire que le monde entier te regarde tout le temps...

- Continue Raoul, continue de m'envoyer des fleurs... Remarque, aussi nauséabondes soient-elles, elles seront toujours plus agréables que ce pauvre hortensia en pot avec lequel tu pensais m'adoucir...

- Tu n'es JAMAIS contente. C'est complètement fou. Si j'étais venu les mains vides, tu m'aurais dit "un gentleman serait venu avec des fleurs", là je viens avec des fleurs, et évidemment ce n'est pas la bonne.

- Mais évidemment que ce n'est pas la bonne ! C'est pour ma grand-mère ça ! Ou pour ta mère à la rigueur, mais ce n'est pas pour moi ! T'avais qu'à venir avec des jeunes pousses d'épinard aussi ! J'aurais adoré le geste. Et la symbolique. Quelque chose comme "j'ai envie de redonner des forces à notre couple"...

- Tu vas me faire une crise sur combien de mois exactement pour une pauvre partie de poker ?

- La pauvre partie de poker devait se jouer entre amis, entre hommes, et pas forcément le soir où je t'attendais au restaurant pour un dîner prévu depuis six semaines !

- Oui, bon, j'ai oublié ! Ca ne t'arrive jamais d'oublier ? Quand je te demande de sortir les poubelles UNE FOIS dans le trimestre, ou que je te demande de me repasser une chemise pour un rendez-vous urgent et que je te retrouve endormie dessus la tronche dans Cosmopolitan, tu es irréprochable ?

- Et pourquoi ce serait un truc de femme de repasser une chemise, tu ne peux pas le faire toi ? Ah non, c'est vrai, tu es occupé à miser tes jetons sur les seins de ta voisine.

- Et pourquoi ce serait un truc d'homme de sortir les poubelles ?

- Mais parce que C'EST un truc d'homme ça !

- Oh la mauvaise foi... Mais attends... Juste une chose là... Qu'est-ce que tu viens de dire juste avant ?

- Quand ?

- Là, à l'instant...

- Sur les seins de la voisine ? Tu veux qu'on en parle ?

- Oui, je veux bien qu'on en parle oui ! On a fait poker classique ! Il se trouve que Paul avait invité une cousine très joueuse et une de ses amies, et on a juste agrandi exceptionnellement le cercle.

- Bien sûr. Vous avez agrandi le cercle... Et comment se fait-il que vous ayez aussi agrandi les règles ? J'ai eu vent d'un strip-poker par ton cher ami Paul ! Ah ça pour être joueuse elle est joueuse Bécassine !

- Mais quel con celui-là ! Tu ne comprends pas qu'il essaie de nous monter l'un contre l'autre pour nous séparer et mieux te séduire ?

- Oui, bien sûr... En attendant, il aurait aussi essayé d'inviter sa cousine à vous monter l'un contre l'autre... c'était pour mieux te séduire tu crois ? Tu as d'autres maîtresses Raoul ?

- Ah ça y est, les grands mots... Tu abats ta carte maîtresse maintenant tu es sûre ?

- Je crois oui, même si elle n'est pas gagnante à coup sûr, elle fera flipper ta petite paire, qu'elle bouffera de toute façon.

- Parce que tu crois que tu vas l'emporter avec ta petite combinaison là ?

- La plus petite couleur dans un regard suffirait à te faire parier tout ton cœur sur la nappe à carreaux d'une garçonnière minable...

- Imagine que la femme qui m'emporte soit bien plus élégante qu'un deux-pièces cuisine, imagine... une suite royale.

- Tu tousses bien trop souvent pour avoir le souffle qui te permette d'aller jusqu'à une suite royale mon pauvre chou...

- Je tousse bien trop souvent ?

- Oui, comme tous ces petits joueurs qui s'arrêtent aux courbes et aux statistiques quand il faut tout jouer sur un regard et une évidence. Ils toussent tous, probablement une quinte de touffe, et ils s'étouffent. Pendant ce temps-là, les suites royales se font refaire la déco par des architectes qui savent choisir les fleurs...

- Attends, de quoi on parle là Simone ?

- Mais de la vie Raoul, de la vie ! Après tout tu as raison, Dieu distribue les cartes au début mais ne les rebat jamais. L'amour est le seul jeu où on ne rebat pas les cartes, normal que certains se lassent ou se plaignent d'avoir un mauvais jeu. Moi-même j'ai peut-être longtemps cru avoir un jeu imbattable et je me rends compte aujourd'hui des failles de cette main... Et peut-être qu'avec mon caractère full sentimental, je suis trop sensible et ne peux m'empêcher de répondre à l'appel du jeu. J'ai été patiente avec toi, grâce à toi, et je t'en remercie. Sans patience, il est rare de quitter la table en vainqueur. Finalement, tu es le seul que je connaisse qui ait eu la meilleure main possible du premier coup. Dommage que tu l'aies si mal jouée...

- Dis donc au niveau des chevilles c'est bon ? Tu n'as pas peur de l'œdème non, ça va ? C'est quoi ton cinéma avec ton architecte là ? Tu veux me faire croire que t'as un amant, c'est ça ? Mais où t'as appris à jouer ma pauvre Simone, à Auxerre ? Parce que c'est du bluff bourguignon ça, ça ne prend pas avec moi !

- Tu as une maîtresse ou pas Raoul ?

- Mais non je n'ai pas de maîtresse !

- Pourquoi ?

- Quoi pourquoi ?

- Sois honnête. Pourquoi ?

- Mais parce que ! Parce qu'il n'y a pas mon modèle.

- C'est quoi ton modèle ?

- Mon idéal serait une maîtresse fidèle, donc forcément, c'est compliqué.

- C'est tout à fait possible, j'ai bien un amant responsable moi.

- Pardon ?

- Et oui je sais, un flush royal à ce moment de la partie c'est comme une chasse d'eau en or à débit surpuissant... Ce qui est savoureux c'est que dans ce tourbillon qui va nettoyer ma vie, il y aura, en plus d'un petit joueur avec sa petite paire, une cousine vulgaire avec à peu près la même, et un hortensia en pot. Aaaaah c'est bon... All in !



Franck Pelé - textes déposés SACD - Janvier 2014

mercredi 1 janvier 2014

En voiture !



J'aurais tellement aimé vous écrire personnellement, à chacun d'entre vous décliner mes vœux avec des mots choisis. Vous montrer à quel point vous existez dans cette dimension que les réels prennent tant de plaisir à railler pendant qu'ils ferment leur porte à double tour au cas où un sentiment véritable viendrait déranger leur cocon misérable. Je ne vous souhaiterai rien, je ne serai pas un messa...ge de plus dans la masse des obligations, et puis à quoi bon souhaiter du bonheur ou une santé de fer puisque tout est écrit ? L'année prochaine sera comme les autres, avec son lot de sourires, de larmes, d'angoisses, d'espoir. La terre entière pourra souhaiter du bonheur à l'homme le plus malheureux du monde, lui seul aura la clé. Je ne vous souhaiterai donc pas tout le bonheur du monde mais j'exige votre bonheur, votre joie de vivre. Qui suis-je pour exiger me demande ce petit diable ? Quelqu'un qui a assez payé pour voir, Monsieur de la fourche ! Alors arrêtez de faire miroiter les trésors que vous gardez jalousement avec vos amis du lobby à pointes, on va vivre de nos richesses !


On va souffrir, encore, on va lutter, combattre, désespérer, partir par la porte et revenir par la fenêtre, on va se faire insulter, caricaturer, plaquer, jeter. Mais la vie n'oubliera jamais d'être douce entre deux baffes, d'être belle entre deux portes, d'être indispensable entre deux respirations. Je veux votre bonheur, votre plaisir d'être ensemble, de découvrir, de rire, d'apprendre, d'être là pour l'autre, d'aimer et de vous aimer. Je demanderais bien aux médias d'arrêter de couper les quenelles en quatre, aux dictatures d'accorder plus d'attention lucide au bon vouloir du peuple plutôt que de produire des attentats-suicide contre le pouvoir des temples, aux armateurs de produire des Lego, aux pontes de Wall-Street d'arrêter de nous pomper autant de pouvoir d'achat que d'horizon turquoise, aux peintres des consciences de nous la faire un peu moins morose et aux Bleus de gagner la Coupe du Monde mais l'époque est encore moins propice qu'avant. Ceci dit, si on pouvait gagner la Coupe du Monde, et si l'effet "bonheur et fédérateur" pouvait être le même que celui de 98, je veux bien mettre un poster de Nasri chez moi ! Si je le planque derrière le frigo ça n'ennuie personne ?

 
 
Voilà, finissez l'année en beauté, demain nous serons toujours ensemble et la route, bien que souvent piégeuse, sera belle. Les voyages ont cette magie particulière, ils permettent de revenir différent, et surtout de ne jamais être indifférent. En voiture chers amis !
 
 
Et merci à tous d'être du voyage.




 Franck Pelé

lundi 30 décembre 2013

Les draps froissés




« Onze heures plus tôt, les draps étaient parfaitement bordés, lissés, vierges du moindre choix coupable, de la plus petite défaite de la raison. Onze heures plus tôt, je crevais d'envie de cet homme promis à une autre ...mais il était hors de question de m'offrir à lui. Ce n'était donc ni ma conscience, ni mon éducation qui avaient changé les draps la veille, comme ça, au cas où, comme une capitulation programmée devant un destin évident. Quand la sonnette a résonné dans l’entrée, c’est comme si on avait appuyé sur un bouton qui avait électrisé tous mes sens. Il est arrivé le regard franc et brillant, son sourire semblait un peu plus retenu, comme s'il était son propre juge. Il s'attendait au tournant. Il ne pouvait refuser d'aimer cette femme faite pour lui comme lui pour elle, mais si il cédait, il allait se tomber dessus pour un bout de temps, se détestant bec et ongles. »


Elle l'accueille avec une douceur magnifique. Elle lui demande ce qu'il veut boire, il ne sait pas, il n’a déjà plus soif tellement il a bu ses premiers mots. Il regarde discrètement ses courbes, il en est déjà fou, depuis le premier jour. Elle s’est habillée pour qu’il les regarde, pour qu’il les désire, mais leurs intentions doivent rester secrètes, c’est la règle, c’est ce qui sépare l’élégance de la vulgarité. Quand la complicité sera définitive, officialisée par des gestes adoubés par l’autre, quand la confiance sera totale, les extrêmes s’épouseront, la discrétion comme l’excès, la retenue comme l’interdit. La vulgarité sera d’une élégance folle. Le charme sera nu, fiévreux, retombant comme une vapeur d’Ô sur les délices de ce qu’il cache.


« Il pensait à l’autre, il ne pensait probablement qu’à elle autant qu’il pensait à moi. Je ne pensais aussi qu’à cette femme qui nous faisait coupables. Pourtant, quand il rentrera, quand il retrouvera sa vie près d’elle, c’est à moi qu’il pensera, dans le confort de sa raison. C’est avec moi qu’il sera tous les jours au jardin pendant que sa routine patinera les murs de son appartement. Il continuera d’aimer sans faille le plus beau choix de son cœur, sans comprendre que c’était le plus beau choix au moment où il l’a fait, sans comprendre que toutes les failles qui se creusaient depuis, toutes ces failles qu’il colmatait avec ses envies de moi, étaient les fruits du temps qui passe, comme des envies qui vieillissent parfois plus vite que ceux qui les ressentent. Ces failles étaient l’expression d’un vide grandissant, profond à donner le vertige, et moi j’étais son plein. Comme il était le mien. J’étais aussi la promesse faite à un autre. Validée. Définitive. Noble comme un serment. J’avais construit et pour un regard étranger, j’allais détruire. Pourquoi céder devant un regard étranger… Dans le mien, j’allais peindre mon chef d’œuvre, dessiner mon autre en repassant sur chacun de ses traits. Et il faudrait que je m’en prive parce que la vie m’a mise au bord de son chemin plus tard que d’autres ? Cette injustice est aussi cruelle que les lois qui la protègent. »




Il n’avait jamais autant nourri son émotion amoureuse qu’en regardant cette femme. Il la regardait sourire, parler, bouger, vivre et son éternité était palpable. Il était prêt à renoncer à chaque fois qu’une once de culpabilité venait alourdir ses ailes. Puis il prenait conscience du chemin parcouru, de celui qui l’avait mené jusqu’ici, à cet instant précis. Il savait qu’il ne blessait personne, il avait toujours protégé les siens. Il était en train d’aimer, il s’offrait le sentiment le plus entier, le plus profond, le plus grisant, parce qu’il ne pouvait se résoudre à l’ignorer, comme il n’ignorait pas que certains passent une vie entière à chercher cet or dans les yeux. Quand il l’a accompagnée dans la cuisine trop étroite pour que deux corps ne se frôlent pas, il ne savait pas encore ce qu’elle avait prévu au dessert. C’est au moment où elle s’est retournée, le regard profondément ancré dans le sien, qu’elle a posé délicatement ses lèvres sur les siennes. Le dessert était absolument divin. D’une douceur inouïe, exhalant les parfums les plus enivrants. Plus il l’embrassait, plus il découvrait les secrets de tous les jardins du monde.



« Il m’embrassait comme je ne pensais plus que ce soit possible. Embrasser un homme c’est épouser ses lèvres, sa vie, pendant qu’un ange quelque part arrête le temps pour vous. Ou était-ce le diable ? Ce qui m’attendait après la fin des temps, ou au moins la fin du mien, ne m’intéressait absolument pas si je pouvais être au paradis le temps de sa bouche. Je me souviens de l’incroyable sensation de sa main sur mon sein. Je suis une femme assez sensible et j’ai connu quelques hommes dans ma vie mais quand sa main est entrée dans mon décolleté pour en caresser l’intérieur, j’avais l’impression d’être un diamant dans la main de celui qui l’avait taillé. J’étais à lui, comment pouvait-il en être autrement ? »


Onze heures plus tard, les draps respiraient encore. Chacun des plis était une ligne écrite par un couple magnifique. Ils racontaient un baiser, un désir, un élan, une alchimie, ils chuchotaient ses cheveux, son ventre, ses cuisses, ils murmuraient son dos, ses fesses, sa peau. Ils gardaient les empreintes d’une nuit extatique et douce, délicate et magique, pleine d’attentions, de patience et d’abandons jusqu’à l’ivresse. Quand elle a mis les draps dans la machine, elle hésitait entre la honte et le bonheur. Elle était là, assise devant le tambour qui tournait. Et plus il tournait, plus il effaçait les traces d’une histoire qui ne ferait aucun pli. Et plus il les effaçait, plus les empreintes de ce moment extraordinaire se gravaient au plus profond de sa mémoire, de son corps, de son cœur. 




 En embrassant son mari qui rentrait de son travail le soir venu, en voyant ses enfants qui jouaient sereinement dans ce cadre qu’elle avait mis tant de temps à rendre agréable, Simone a su qu’elle n’avait pas honte. Elle avait vécu. Un de ces moments qui restent au crépuscule d’une vie, bien après les larmes, les trahisons, les déceptions, les regrets ou les remords. De l’autre côté du fleuve qui coupe la ville en deux, Raoul avait un peu plus de mal à ne pas s’en vouloir devant l’amour magnifiquement pur de son épouse. Quelques jours plus tard, après quelques nuits trop froides, orphelines d’une flamme à laquelle on ne peut renoncer si elle vous donne toutes les énergies du monde, il s’endormit en serrant le drap dans son poing, la tête pleine de la vie qu’il ne vivrait pas. Le lendemain, en fin d’après-midi, sa femme allait changer les draps, et personne ne sut jamais pourquoi.


 Franck Pelé - textes déposés à la SACD - Décembre 2013

vendredi 27 décembre 2013

Simone connaît la musique




C'est un de ces matins dont la lumière solaire invite immédiatement à la bonne humeur. Simone s'étire les bras en l'air devant la fenêtre, le ciel est bleu azur, la cuisine sent bon le pain grillé, Raoul a dû se lever depuis quelques heures déjà. Si on n'était pas un 24 décembre, on jurerait une atmosphère estivale. Puis elle s'avance vers sa collection de 33 tours, elle choisit les Beach Boys et écoute "Surfer Girl", elle adore les Beach Boys. Elle prépare les titres d'après, dans l'ordre, Françoise Hardy, les Beatles, Bill Withers et Roberta Flack. Entre deux albums, elle a l'idée d'appeler sa sœur pour savoir si elle a fini ses courses de Noël. Elle décroche le vieux téléphone marron du salon et entend alors une conversation. C'était Raoul, il téléphonait du bureau et n'avait pas prêté attention au léger écho qu'on entend lorsque deux téléphones d'une même ligne sont décrochés en même temps. Elle allait s'excuser quand elle entendit un dialogue surréaliste :


- Vous êtes prête ?

- Oui, je ne suis pas très à l'aise, c'est la première fois que je fais ça, mais je suis prête...

- Maintenant vous enfoncez doucement vos doigts...

- Jusqu'au fond ?

- Le plus loin possible.

- Vous êtes sûr que ce sera bon ?

- Certain. Commencez avec deux doigts si vous avez peur de ne pas y arriver.

- C'est étrange cette sensation...


Simone porta sa main à sa bouche, le regard saisi par l'effroi, elle venait de reconnaître la voix de sa mère... Raoul la trompait avec sa propre mère ! Elle ne put s'empêcher d'intervenir :

- Dis donc Raoul, quand tu auras fini de faire l'éducation de ma mère, tu viendras en bas, j'ai deux mots à te dire... Quant à toi maman, avec tes jolis principes et des attitudes outrées au premier décolleté de l'année, tu me dégoûtes...

- Mais ce n'est pas ce que tu crois ma chérie, c'est Raoul qui...

- ...qui quoi ? C'est Raoul qui t'a forcée ? Je te surprends les doigts dans le pot de confiture et tu vas dire que c'est Raoul qui te tient la main par téléphone ??? Je savais qu'il aimait la confiture maison et artisanale mais pas à ce point !!!

- Non mais ça va pas non ? Tu sais ce qu'il te dit le pot de confiture ??? Puisque c'est comme ça vous le ferez sans moi le repas de Noël !

- Ah ça je te le confirme oui ! Tu crois que je vais manger sereinement à côté d'un pervers qui téléguide les doigts d'une vicieuse prête à tout pour retrouver sa jeunesse ? Une vicieuse qui se trouve être ma mère ??? Tu es jalouse de mon bonheur c'est ça ? Respecte ton âge maman ! Et si tu as une libido sur le retour, tu fais comme les copines, tu t'achètes des jouets sur ton catalogue des Trois Suisses mais tu n'appelles pas mon mari pour qu'il t'apprenne à faire tes gammes !

- J'appelais Raoul pour ses conseils culinaires espèce de cruche ! Je voulais te faire la surprise et t'amener une dinde aux marrons faite maison ! Il était juste en train de me dire comment fourrer la dinde ! Il s'est isolé pour ne pas que tu entendes sinon ce n'était plus une surprise !

- Et tu crois que je vais avaler un truc pareil ???

- Et pourquoi pas ? Je l'ai parfaitement fourrée sur les conseils de ton mari, et maintenant je voudrais savoir comment la recoudre alors si tu pouvais nous laisser finir, que je puisse au moins profiter de cette dinde si ma fille parano n'en veut pas, ce serait très aimable !

- Je pensais que tu avais cicatrisé depuis longtemps moi ! Comme quoi, on se trompe sur les gens !

- Simone, raccroche immédiatement !


Simone raccrocha dans un geste de rage qui brisa net le combiné en deux, elle prit son manteau, sauta sur son vélo et pédala comme une forcenée jusqu'au bout de la rue. A droite, puis deuxième à droite, sa mère habitait là, au numéro 39 de la rue du Général Leclerc. Elle ouvrit la porte sans frapper, et se rua vers la cuisine. Là, elle vit sa mère sangloter le front sur la table et la main encore complètement enfoncée dans la dinde, et comprit sa terrible erreur d'interprétation. Elle caressa les cheveux de sa mère :

- Je suis désolée maman... excuse-moi... mais c'était tellement...

- Je sais... ce n'est pas pour ça que je pleure, ça me grattait l'œil et quand j'ai voulu me gratter, j'ai oublié que j'avais la dinde au bout du bras, je me suis défoncé le visage avec la bête... Regarde...


C'est au moment où Odette a relevé la tête, dégoulinante des marrons de la dinde et l'œil un peu noir, autant à cause du beurre du même nom que du regard qu'elle lançait à sa fille qui avait osé croire à l'indicible que Simone serra les dents pour ne pas laisser sortir cette immense énergie qu'elle sentait monter. Ses mâchoires se crispaient, elle voyait dans les yeux de sa mère le même tsunami arriver. Elles se regardèrent comme ça quelques secondes qui semblaient une éternité... et elles explosèrent de rire jusqu'à pleurer toutes les larmes de leurs corps, y compris celles qui avaient encore le sel des minutes précédentes...

Le repas de Noël qui suivit le soir venu fût un des plus drôles de tous, même si Raoul l'avait un peu mauvaise après la réaction de sa femme. Ce n'est qu'une fois au lit que Simone trouva les moyens de séduire à nouveau son mari en surfant sur les métaphores culinaires qui avaient failli leur gâcher le réveillon...



Franck Pelé - textes déposés SACD - décembre 2013

lundi 16 décembre 2013

Une belle rencontre c'est aimer deux fois




- Je veux te remercier Raoul.

- Me remercier ?

- Oui, te remercier de m'avoir offert mon plus beau visage, d'être celui pour qui j'ai le cœur plein.

- Tu as toujours eu ce visage, je ne suis que l'homme le plus chanceux du monde, celui qui voit s'endormir ce charme tous les soirs, qui reçoit le cadeau de ta beauté tous les matins. Quiconque se réveillerait une seule fois près de toi aurait réussi sa vie. Imagine la magie de mon destin, une vie près de ta peau qui dort...

- Si les rencontres faites dans une vie disent quelque chose de nous au moment d'une de ces rencontres, le recul permet de savoir celles que nous méritions et celles que nous ne méritions pas. Si nous sommes bons, un visage inoubliable est offert, soyons seulement beaux et les feux d'artifice brûleront notre horizon.

- Les plus belles rencontres arrivent au moment de nos vérités les plus bouleversantes. De celles qui font mûrir, grandir, comprendre. Je me souviens de toutes les rencontres qui m'ont fait devenir meilleur, de toutes les rencontres qui m'ont été offertes pour que je donne le meilleur, et pour vivre le plaisir unique d'être élu par la grâce d'un idéal. Je n'ai pas oublié les rencontres qui m'ont fait souffrir, ni celles que j'ai gâchées, elles ont donné naissance à de magnifiques morceaux de vie, des fruits savoureux qui ont poussé sur des terres aux cicatrices profondes dans lesquelles on jurait que plus rien ne pousserait.

- Chaque rencontre de ma vie était une heure précise, un rendez-vous pris ou manqué. Pour quelques minutes ou quelques années, trop tôt ou trop tard, j'ai bouleversé le décor, ou j'ai gardé l'ancien, celui qui faisait bien pour l'époque.

- Si les rencontres faites dans une vie disent quelque chose de nous au moment de l'une d'elles, je me souviens avoir été timide, trop jeune, trahi, sans voix, sans mots, sans faim, généreux, tendre, gourmand, envié, envieux, jaloux, peureux. Je me souviens surtout avoir été formidablement heureux, incroyablement chanceux, éperdument amoureux. Et quand ces sentiments me caressent, je ne me souviens que d'une seule femme. Tu es ma seule empreinte Simone.

- C'est exactement la raison pour laquelle je suis ici. Si on a les miroirs qu'on mérite, je veux remercier celui qui a eu les yeux assez brillants pour refléter mon sourire, celui qui m'a renvoyé une image imparfaite pour que je la corrige, celui qui m'a donné tout son amour sans réfléchir. Celui-là m'a fait fléchir. A genoux devant l'amour, je regardais ses yeux, tes yeux. Ils absorbaient tous mes artifices et renvoyaient l'être le plus entier que je n'avais jamais été. Je voulais charmer un homme de plus, j'étais hypnotisée par l'homme de ma vie. Telle éprise qui croyait prendre...

- Mes yeux étaient pour toi parce qu'ils ont reconnu ton âme, ta force, ton sourire dans les tiens. Et plus encore, cette formidable capacité à me lire. Une magie exceptionnelle, unique, comme si j'avais été créé par toi et que je te retrouvais, plusieurs vies après. Une belle rencontre c'est quelqu'un qui sait vous lire. Comme personne. Tu es la plus belle rencontre de toutes mes vies. Ta beauté n'a laissé que des miettes à toutes les autres.

- Je ne suis belle que depuis toi. Une belle rencontre c'est aimer deux fois. L'autre pour la première fois, et soi-même quand on n'y croyait plus.




Franck Pelé - textes déposés à la SACD - Décembre 2013

dimanche 15 décembre 2013

Rage dedans



Simone et Raoul étaient en vacances chez des amis communs depuis une dizaine de jours. Ils ne s'étaient jamais croisés avant ce séjour réunissant une dizaine de très bons amis. La veille, ils avaient refait le monde jusque tard dans la soirée. Les constats étaient durs, sombres, mais la conversation avait fini dans les rires chaleureux et les regards complices.

Il est un peu plus de trois heures du matin quand Raoul descend dans la cuisine. Au moment de se servir un verre d'eau, il aperçoit Simone, debout près de la fenêtre du salon.


- Qu'est-ce que tu fais debout à cette heure-là Simone ?

- Je n'arrive pas à dormir...

- Tu es malade ?

- De ce monde oui... J'ai tellement de stress qui s'accumule que je suis pleine de rage.

- Alors toi aussi...

- Quoi moi aussi ?

- Je me suis levé parce que j'ai la même rage. Quand je pense à la tristesse de ce siècle... je ne veux pas faire de politique ni céder à des désirs d'anarchiste révolutionnaire mais... j'ai la bave aux lèvres, je ressens comme une explosion imminente.

- Pareil. J'ai envie de défoncer les portes fermées depuis trop longtemps, secouer ceux qui nous ignorent ostensiblement et leur demander de regarder au fond de nos yeux comme on regarderait la vérité qui dérange...

- ...monter sur le bureau d'un seigneur du système et chanter jusqu'au bout sa musique intérieure, pisser dans les violons de ceux qui nous endorment, leur mettre le nez dedans jusqu'à ce qu'ils se réveillent...

- C'est ça Raoul ! Interdire ceux qui interdisent le rêve !

- Cracher sur la tombe de Boris Vian pour lui rendre hommage, brûler un billet de 500 en écoutant le requiem pour un con, mettre une claque au politiquement correct, une bonne grosse baffe dans sa gueule bien lisse. Faire des vagues sur un lac, gueuler sur un arbitre, secouer le cocotier !

- Corriger ceux qui font des fautes, ne pas supporter qu'on maltraite la lettre, dire à la jeunesse que le respect de la grammaire n'est pas l'apanage du grand-père !

- Saucer son assiette, rouler à 128 sans avoir la sensation qu'un hélico peut surgir à tout moment pour vous enlever le droit de conduire, de voyager, de rêver. Voter pour quelqu'un qui aurait un programme, planter des arbres, suivre quelqu'un qui vient de vider son cendrier ou de jeter son sac Mc Do par la fenêtre de sa voiture et inviter tous les gens de la ville à vider leur poubelle dans sa chambre !

- Faire réviser leurs leçons à ceux qui en donnent, aider tous ceux qui ne sourient plus à retrouver leur sourire, écouter et respecter les anciens, surtout les bons, parce qu'un con qui vieillit à statistiquement beaucoup plus de chance de devenir un vieux con.

- Aider cette dame à traverser la route, aider cet enfoiré à traverser un mur, ne pas avoir peur d'avoir du talent, savoir choisir ceux qui connaissent votre humilité quand vous parlez de vous, emmerder ceux qui vous collent des étiquettes, ne plus perdre de temps à chercher à leur plaire. Plaire à cette femme qui vous attire...

- Plaire à cet homme qui vous emporte. Lui dire qu'on l'aime, sans passer par les années censées valider les sentiments...

- L'amour n'a jamais eu besoin de temps pour naître. Il n'en a besoin que pour durer...

- Mais alors cette vague immense qui nous empêche de dormir...

- Ce n'est pas exactement de la rage...




Franck Pelé - textes déposés à la SACD - Décembre 2013

mercredi 4 décembre 2013

L'amour vache




J'allais monter dans ma voiture au moment où je l'ai vue. Je suis sûr que certains signaux précèdent les rencontres essentielles. Comme si des éclaireurs du destin avaient le pouvoir de vous faire lever le regard sur votre évidence. Elle était belle... à tomber, à croquer, à ne plus croire qu'en une seule étoile, une seule direction possible. Le moindre trait de son visage conduisait au charme le plus subtil, à la classe la plus naturelle, ses cheveux, ses yeux, ses mains, ses jambes, son allure et tout ce qu'elle laissait deviner d'idéal me faisaient perdre toute notion du temps et de l'espace. Oui, c'est ça, j'étais en train de goûter à l'éternité, ces moments uniques et rares où le temps de votre vie se suspend à une émotion exceptionnelle.

Elle met les courses dans son coffre, si je ne fais rien, je ne la verrai plus jamais. Je vais lui demander si je peux l'embrasser, un truc du genre "excusez-moi, je peux vous embrasser ? On ne pose jamais cette question en 2013 parce qu'on trouve ça con mais finalement on n'essaie jamais...", non, complètement fou… elle va me regarder avec un air désolé en soufflant, les yeux au ciel et je me sentirai ridicule comme jamais... Je vais l'embrasser, directement, mes lèvres lui parleront et la surprise laissera place à la certitude… et je me faire gazer sur un parking ou je me retrouverai en garde à vue...   Mais elle va partir là ! J'y vais...
 
- Excusez-moi... je crois que vous êtes la femme de ma vie.

- Pardon ?

- Non, j'en suis sûr en fait. Pardonnez ces phrases creuses, elles sont beaucoup plus riches d'habitude mais devant votre beauté, je suis nu, pauvre, spectateur hypnotisé...

- Votre regard...

- Quoi mon regard ?

- Vous avez raison... Embrassez-moi...
 
- Vous plaisantez ?

- Je n'ai jamais été aussi sérieuse, embrassez-moi, je veux vos mains sur moi... oui, comme ça… N’ayez pas peur de me pincer un peu...

- Vraiment ?

- Aïe !!! Mais aïe euuuuuh !!! Mais t'es complètement malade qu'est-ce qui t'arrive ?


J'entendais ce qu'elle me disait mais je continuais, jusqu'au moment où une énorme baffe me réveillait. Je vis alors le visage rouge de colère de ma femme :

- T'es complètement malade de me pincer le sein comme ça à trois heures du matin ???

- Pardon, je rêvais !

- Tu rêvais ? Et tu rêvais de quoi, raconte un peu...

- Un truc complètement banal… J'étais à la ferme de mes grands-parents et j'essayais de traire une vache...

- Foutue comment la vache ? Du genre la vache de ta vie non ?

- De quoi tu parles ?

- De ce que tu racontes à haute voix depuis une heure ! Je me fous que tu rêves d’une nana sur un parking, mais si tu commences à rêver de ses seins et que tu joins le geste au rêve pendant que tu dors ça veut dire que tu es prêt à passer l’acte !

- Mais je… ça va… c’était juste un rêve… c’était peut-être toi je ne sais pas…

- Si c’était moi, tu m’aurais laissée toute seule galérer à mettre mes courses dans le coffre et tu serais resté planqué dans ta bagnole ! Ou tu aurais peut-être rêvé d’une vraie vache va savoir… Le quotidien grossit tellement les caricatures…

- Mais arrête ton cinéma Simone ça va ! Tu es toujours aussi belle et j’adore toujours autant tes pis… tes seins !!!

- Dis donc Papy Brossard, tu veux qu’on parle boudoir ? Au niveau du pis, y’a concours ! Et je te signale que si moi je n’ai plus l’âge de donner du lait, je… je vais m’arrêter là je vais devenir vulgaire…

- Tu ne vas quand même pas me faire une crise parce que je t’ai pincé le sein alors que j’étais complètement inconscient ???

- Mais si Raoul ! Si ! Parce que moi j’étais tout à fait consciente de ton inconscient au bout de vingt minutes de monologue clairement exprimé ! Et tu ne m’as pas pincé le sein, tu m’as défoncé le sein alors que j’étais en plein sommeil, que je suis crevée par mes journées de malade, et que tu le pinçais en rêvant que c’était celui d’une autre !!!

- Qui te dit que ça ne se passait pas en 1992 ??? Arrête un peu avec ta jalousie, j’ai une vie aussi moi, tu ne vas pas me condamner pour des rêves maintenant !

- Ecoute-moi bien Raoul, demain je vais m'offrir un petit rêve nocturne où je serai toute seule dans mon foin avec un jeune taureau plein de fougue, ne t'inquiète surtout pas si je prends les commandes pendant que tu dors et que je ne t'appelle pas par ton prénom. Par contre, si tu me réveilles parce que je te fais mal, je te jure que je t'enfonce les ongles dans le joystick jusqu'à ce que tu t'éjectes de l'appareil ! Maintenant, tu te rendors, tu retournes sur ton parking, tu mets ton jeton dans ton caddie, tu le remplis de tes envies de consommateur compulsif et tu me lâches le téton !

- Voilà, tu es vulgaire…

- Et si tu cherches la carte de fidélité c’est moi qui l’ai. J’en ai besoin pour demain, j’ai un invité à dîner…






Franck Pelé – textes déposés SACD – Décembre 2013

mardi 3 décembre 2013

Les épines sont sourdes





- Si tu dis ce que tu penses, tu es trop franc, si tu penses ce que tu dis, tu es inconscient, si tu ne dis pas ce que tu penses, tu es hypocrite, si tu ne penses pas ce que tu dis, tu es un menteur manipulateur...

- Alors que reste-t-il ? On ne parle plus ? On attend que ça se passe ?

- Si, on parle, mais si nous voulons que nos mots soient entendus plutôt que jugés, il faut privilégier la qualité d'écoute, pas l'image ou l'importance du récepteur.

- C'est à dire ?

- La bêtise est la surdité des âmes piquantes. Il ne faut pas changer parce qu'une épine donne un conseil sur des mots qu'elle n'aura pas su entendre, il ne faut jamais arrêter d'être soi-même. Nous devons échanger avec les regards qui ont de l'oreille, ce sont ceux qui parlent le mieux.




Franck Pelé - décembre 2013 - textes déposés SACD

dimanche 1 décembre 2013

L'aile ou la cuisse




Alors que le Commandant de bord et son copilote se sont éclipsés quelques minutes pour se restaurer, Simone et sa sœur se sont discrètement introduites dans le cockpit, légèrement allumées par le champagne qui a coulé à flot en première classe...

- Regarde-moi cette vue Paulette...

- Viens Simone, ça craint là... Allez viens on retourne s'asseoir, on pourrait nous expulser pour un truc pareil...

- Tu crois qu'ils vont ouvrir la fenêtre avec ce temps ? Respire chouchou, ça fait combien d'années qu'on n'a pas ri ensemble comme on riait il y a 20 ans ? On ne rit plus depuis des années ! Stop à la sinistrose en perfusion, stop aux règlements qui tuent la spontanéité, stop à la rigidité qui étouffe la moindre liberté, on se fait plaisir bordel !

- Simone, tu es un peu vulgaire là...

- Oui pardon... J'ai un peu bu je crois...

- C'est quoi ça ?

- C'est le micro ! Donne !

- Ah non !!! Simone !!!

- Ferme la porte à clé...

- Mais tu es folle !!!

- Mesdames et Messieurs les passagers, c'est la maîtresse de votre commandant de bord qui vous parle, je m'appelle Simone et je vous emmène au pays des illusions perdues, la température est délicieuse et le temps est clair. Pour ceux qui ont mangé les petits sandwiches au saumon à midi, sachez qu'ils sont faits avec les restes des assiettes de la première classe. Je voudrais dire aux femmes qui voyagent avec leur mari que la longueur du vol est idéale pour leur dire tout ce qu'elles ont envie de leur dire depuis longtemps, leur dire qu'elles aimeraient être regardées comme un rêve qu'on met au pied du sapin plutôt qu'ignorées comme un vieux jouet qui fait partie du décor. Messieurs, il est souvent plus intéressant de changer les piles de son jouet préféré que d'opter pour un nouveau jouet plus récent qui se démodera tout aussi vite... Il est aussi temps pour vous Messieurs de dire à votre femme tout ce qui tue votre désir et toutes les petites choses qui sont devenues insupportables chez elle... Et les ados, c'est le moment d'avouer que vous fumez des pétards ou que vous couchez avec votre coloc depuis des mois.

- Simone arrête !

- Oh mais c'est toi arrête Paulette ! Arrête avec tes peurs maladives de ton éducation judéo-chrétienne ! Sois folle un peu ! Mets du piment dans ta vie ! Mets-toi sur les genoux, mange à toute heure, bois de la vodka, hurle au balcon, n'aie pas peur de tes seins dans le miroir, arrête de croire que le bouton de la radio est le seul à donner du plaisir, dis des mots interdits à Pierre ! (Elle approche sa bouche du micro) Pierre, Messieurs dames, est le mari de Paulette, un type sympa mais aussi coincé que sa femme, alors vous imaginez l'ambiance dans le lit de ma sœur, c'est pas vraiment Saturday Night Fever mais plutôt un documentaire sur le pèlerinage de fidèles en fin de vie à Lourdes en novembre, juste après les inondations, au moment où on leur annonce qu'on ne pourra pas leur trouver de chambre de substitution...

- N'importe quoi, je ne suis pas coincée ! Je suis réservée, nuance !

- Paulette, tu es aussi coincée qu'un doigt de bonne sœur dans la Bible ! Et tu sais à quel point j'aimerais que les femmes aient une vision de la divinité des plus larges...

- On peut très bien faire l'amour sur le dos sans être coincée.

- Ah oui, comme on peut très bien aller tous les étés à Mantes la Jolie sans s'ennuyer, regarder tous les jours Questions pour un Champion et l'intégrale de Julie Lescaut en VHS sans savoir qu'on rate des films magnifiques au cinéma, ou manger sa petite salade composée et son fromage blanc sans avoir jamais goûté un tournedos Rossini ou une sole meunière à se damner, c'est vrai...

Le commandant tambourine à la porte en hurlant aux occupantes du cockpit d'ouvrir immédiatement.

- Bon, le commandant a envie de reprendre les commandes, ce qui est normal pour un commandant... Je vais devoir vous laisser. Je voudrais dire à la passagère du siège 17b que son mari m'a chauffée toute la matinée à l'aéroport, au mari que vu son profil, c'est d'une vanité rare de prétendre à plus que ce qui vous a déjà été offert par la vie, je voudrais aussi vous dire que là, on est pieds nus sur le tableau de bord avec Paulette et qu'on a tellement tout déréglé que je ne sais pas du tout où on va, mais je suis sûr que vous serez ravis, tout le monde rêve d'être invité à "Rendez-vous en Terre Inconnue", et bah voilà, je vous invite tous, c'est pour moi ! Je vous embrasse, on retourne en première, si vous voulez du saumon, je veux bien donner mes restes, je vous laisse parce qu'on a une aile en feu à l'instant et ça sent pas très bon cette histoire... Inutile de hurler hein, on va tous y passer à un moment ou un autre, autant qu'on se fasse plaisir non ? Ah oui ça crame sérieusement quand même... tuuuuuuuuut....

Le commandant force enfin la porte et immobilise Simone pendant que son copilote maîtrise Paulette.

- Mais vous êtes complètement malade ! Tout le monde hurle dans l'avion !

- Mais c'est bien... ça vit un peu... c'était terne ce voyage non ? Il vous va super cet uniforme...

- Qu'est-ce qui vous a pris de dire que l'aile était en feu ? Vous êtes complètement irresponsable !

- Je me suis trompée... c'est ma cuisse qui est en feu...  ça vous embêterait de sortir votre train d'atterrissage pour que je me pose en catastrophe ?

- Excusez-la mon commandant, elle est un peu pompette...

- Mon commandant !!! Paulette à l'armée ! Tu ne veux pas faire dix pompes pour t'excuser ma chérie??? Aaaaaaaaaaaaahahahahahaaaaa Mon commandant !!! Chef oui chef !!! Le chef qu'est assis là, il veut du à l'ail !!! Vous avez du à l'ail ??? Et puis pompette... franchement Paulette... tu ne peux pas dire bourrée une fois dans ta vie ?

Simone saisit le micro à nouveau :

- Mesdames et Messieurs, veuillez m'excuser, c'est ma cuisse qui est en feu, mais le commandant s'en occupe et la situation est sous contrôle. Comme me l'a fait gentiment remarquer Paulette, je suis un peu pompette. Reprenez une respiration normale et regardez le film qui vous est proposé avec Bruce Willis, un excellent suspense psychologique, Sixième sens. En fait à la fin vous comprendrez qu'il est mort depuis le début, il voit les morts parce qu'il est mort lui-même, un truc de dingue, c'est vraiment bien foutu. Je vous laisse parce que c'est moi qui appelle ça va me coûter un bras... D'ailleurs c'est dingue qu'on ait autant de réseau ici, on est dans les nuages et on capte super bien alors que chez moi, il faut limite que je grimpe sur le toit pour avoir une petite barre à la noix...

- Veuillez sortir Madame et regagner votre place. Vous vous expliquerez avec les autorités locales en arrivant...

- Et si je grimpe sur toi, j'aurai combien de barres ? Tu sais que c'est ça le secret du point G ? C'est la mesure de la connexion idéale. On s'en fout de le trouver le point G, il vibre tout seul dès que l'appel entrant est parfaitement connecté. Je suis sûre que je capterai en 4G une fois connectée avec vous Mon Commandant...

- Attachez cette femme à son siège jusqu'à destination !

- Tu as vu Paulette comment il faut faire avec les commandants ? Il a compris quelle genre de femme j'étais...

Elle arrache le micro des mains du commandant et hurle une dernière fois :

- Mesdames et Messieurs, attachez vos ceintures, je vais faire décoller le commandant dans quelques instants, ça va secouer comme jamais ! Message perso pour la passagère du 17b, si vous voulez venir voir la route du septième ciel pour y emmener votre mari, je vous invite à mon petit atelier, ça va vous changer la vie !

- On est où là ? Vous nous avez déroutés ! Vous avez rentré quoi dans l'ordinateur de bord ?

- Votre GPS là ? On a rentré Buenos Aires, on avait envie d'Argentine...

- Mais on allait à Barcelone ! Vous êtes complètement folles ! On n'aura jamais assez de carburant, on est au-dessus de l'Atlantique là !

- Et avec le nombre d'avions qui traversent l'océan par jour, il n'y a pas une seule station-service sur le trajet ? Ah bah bravo les mecs... Champions du monde... Bon, vas-y c'est bon, je vais conduire... c'est où la marche arrière dans ce truc ?




Franck Pelé - décembre 2013 - textes déposés à la SACD

samedi 30 novembre 2013

Les amants du Lutetia

(Note de l'auteur : cet épisode de Simone est inspiré de ce que les médias ont appelé "Les amants du Lutetia" ces personnes âgées qui ont choisi de mourir ensemble dans une suite du célèbre palace parisien parce que l'une des deux était gravement malade. J'ai hésité à m'inspirer de cette histoire, qui parle de mort, d'euthanasie, d'une noirceur très éloignée de l'univers de Simone, plutôt piquante, amoureuse, drôle, élégante et légère. Mais j'ai finalement pensé que l'amour pouvait se révéler encore plus dans une telle situation, être magnifié par la grandeur dramatique d'un tel symbole. Et Simone étant la plus grande amoureuse qui soit, je crois que cet épisode est légitime dans sa longue histoire. Franck Pelé.)
 
 
 
 



- Tu peux m'expliquer ce qu'on fait là Raoul ?

- Mes grands-parents ont pris cette suite alors qu'ils n'ont pas d'argent, et dimanche dernier, à table, ils ont parlé du droit de partir ensemble avant que la maladie n'emporte mon grand-père et leur vie commune.

- Ton grand-père est malade ?

- Il a un cancer.

- Mais pourquoi tu ne m'as pas dit la vérité plus tôt ??? On vient assister à la mort de tes grands-parents là ?

- Bien sûr que non ! On vient prévenir un éventuel drame.

- Mais tu n'as pas le droit ! S'ils veulent mourir ensemble c'est leur droit, leur choix, pas le tien !

- Malheureusement non, c'est toi qui n'as pas le droit de les laisser faire. Tu es pour l'euthanasie chérie ?

- Moi je suis pour la thalassothérapie, c'est le maximum que je puisse cautionner niveau détente du corps... Mais je suis pour que chacun puisse avoir le droit de mourir dans la dignité.

- Je comprends, moi aussi je suis pour cette liberté.

- Alors ne te mets pas en travers de leur décision.

- Tu les vois ? Et le micro, il fonctionne ?

- Oui... Ton grand-père demande à ta grand-mère si elle est prête... Il lui tend plusieurs cachets...

- Tu vois ? J'en étais sûr ! J'y vais.

- Raoul tu restes là !!! Raoul, je te jure que si tu bouges de cette pièce pour les empêcher d'écrire la fin de leur histoire, tu me décevras comme jamais. Et tu sais ce que je pense de la déception.

- Non, je ne sais pas.

- C'est le contraire de l'amour. L'amour c'est quand l'ordinaire devient exceptionnel, la déception c'est quand l'exceptionnel redevient ordinaire. Si tu faisais ça, tu redeviendrais ordinaire à mes yeux.

- Tu es tellement lucide sur les erreurs des autres Simone et tellement irresponsable au moment des tiennes, comme si tu promenais ton imperfection prétentieuse jusqu'aux lumières les plus sages.

- Je ne suis pas irresponsable, je suis responsable de mon irresponsabilité, et consciente qu'elle puisse être définie comme telle. Mais permets-moi d'y voir plutôt l'expression d'un libre-arbitre, d'un choix de pensée, de philosophie, et de vie. Et tu as raison, je promène mon imperfection jusqu'aux lumières les plus sages, parce qu'elle sera bien là-bas, elle sera parfaite.

- Tu donnes la leçon à ceux qui posent des pierres dans les jardins et tu empiles les tiennes sur des fleurs qui ne se cueillent pas.

- Que veux-tu dire par là mon beau poète ?

- Je veux dire que tu es douée pour me faire la leçon sur l'honnêteté qu'on doit avoir face à l'amour qui unit un couple mais ça ne t'a pas empêchée d'écrire ou même d'offrir de l'amour à d'autres que moi, des hommes parfois mariés, d'où les fleurs qui ne se cueillent pas.

- C'est quoi cette diversion là ? C'est le moment de parler de ça tu crois ?

- Oui, je crois.

- Oui, j'ai offert de l'amour, comme on m'en a offert, j'ai offert un bouquet de rêves à des âmes emmurées. Mais la seule fleur que j'ai cueillie pour accrocher à ma vie, c'est celle qui se tient devant moi, celle qui voudrait empêcher ses racines de s'aimer jusqu'à la mort ! Jusqu'à ce que la mort les sépare... c'est ce qu'on dit n'est-ce pas ? Et cette fleur-là, si j'étais malade et qu'elle ne supportait pas l'idée de devoir vivre sans moi, une idée aussi insupportable pour mon cœur, ma vie, mon âme, si elle me demandait de réserver une suite pour mourir avec moi, ma main dans la sienne, j'aurais peut-être une légère angoisse devant l'interdiction divine d'accéder au Paradis, mais je connaîtrais le bonheur d'y mourir.

- Tu prendrais le risque de ne pas laisser faire Celui dont c'est le rôle ?

- Je te le dis encore, mon Paradis, c'est toi, et entre la certitude de mourir dans ses bras, et la possibilité d'y renaître sans toi, je n'ai pas l'ombre d'un doute.

- Quelle chance a mon grand-père d'avoir rencontré une femme qui te ressemble... Allez, arrête de regarder on s'en va.

- Il n'y a plus rien à voir, tout est éteint.

- Tu veux dire... TOUT est éteint ? C'est noir comme un silence définitif ?

- Non... C'est lumineux comme un amour éternel.




Franck Pelé - novembre 2013 - textes déposés SACD

jeudi 28 novembre 2013

Dernier arrêt avant l'ivresse




Je n'avais jamais été aussi vivante. J'étais tornade, incendie, cascade, incandescence et foudre. Chaque grain de ma peau chantait à l'autre le bonheur de son extase. J'aimais la moindre de ses intentions, j'adorais ces petites pauses qui précédaient la précision de son talent parce qu'elles me donnaient le temps de savourer ce plaisir si rare, si difficile à dompter. Ce plaisir n'existe que dans les livres qui racontent l'histoire d'une autre et c'est à moi qu'il était offert. Il sait me toucher, au plus profond de l'âme, là où dort la source de tous les frissons. Avec un regard, une voix, l'esquisse d'un contact, je suis déjà au bord du vide. Je vais tomber... amoureuse...

Je devrais me l'interdire mais la chute est tellement belle. On peut tomber de haut et se briser en mille illusions c'est vrai, mais uniquement si c'est l'amour qui vous pousse dans le dos. Il regarde votre défaite du haut de sa lâcheté sans savoir l'éternité de la sienne. Je suis tombée de haut parce que l'amour m'a attirée, et c'est toute la différence entre l'obscurité et la lumière, entre une erreur de parcours et un voyage de rêve vers une île idéale. Je suis de celles qu'un seul peut attirer plus que mille autres, avec la seule évidence pour contrat de confiance, je ne laisse aucune chance au pousse-au-crime.

Raoul m'embrassait, m'embrassait, m'embrassait encore, cette sensation de ne faire qu'un avec lui était absolument indicible et pourtant tellement universelle. Deux vies, deux histoires qui se croisent et se fondent en une seule sous la douceur exquise d'une alchimie parfaite. Il sait tout de mes chemins, sans les avoir jamais pris, il sait mon rythme, mes attentes, mes limites, il a toutes les clés des portes les plus barricadées, il souffle sur mes cicatrices et elles s'effacent, il me touche au cœur, il me touche au corps et j'en veux encore, je veux qu'il me cueille, je suis prête, je suis le fruit de son jardin, je vais tomber... amoureuse.

Dernier arrêt avant l'ivresse.




Franck Pelé - novembre 2013 - textes déposés à la SACD

lundi 18 novembre 2013

Comme une lumineuse empreinte




- Tu viens te coucher Raoul ?

- J'arrive chérie. Mais... Tu veux me faire plaisir ?

- Toujours oui.

- Peux-tu essayer d'être un peu moins belle ? Au moins la nuit... Si je cumule toutes ces heures passées à te regarder briller dans mes nuits, j'ai des années de sommeil en retard...

- Comme quoi on peut vivre avec une femme fatigante !

- Peut-on se fatiguer en regardant une étoile...

- Je suis heureuse parce que c'est toi qui me regardes. Même si un jour je devais m'éteindre, je sais que je brillerai encore dans tes yeux.

- Et dans les yeux de tous ceux qui auront été touchés par ton éclat. La vraie beauté ne meurt jamais, elle est filante, laissant dans les cieux la même empreinte que dans les yeux qui l'ont vue passer. Oui, on l'a vue passer, elle était réelle, on n'a pas rêvé. On ne sait pas d'où elle venait ni où elle est partie, mais pendant tout son voyage elle a suspendu le temps, et les mots à ses lèvres.

- C'était à des années-lumière et pourtant si proche...

- Les années-lumière sont nées de ta beauté. C'est le temps passé à se baigner dans la clarté somptueuse de ton charme. Jamais le temps n'est passé aussi vite qu'au moment de sembler si long pendant la contemplation.

- Si la lumière d'une étoile est déjà morte à sa source au moment où elle est contemplée, c'est qu'elle n'a pas été regardée par toi. Tu es de ces amours qui interdisent le noir, tu illumines l'infini le plus sombre, tu es ma porte ouverte, mon lever du jour, le matin de ma vie.

- Offre-moi la nuit qui y conduit...




Franck Pelé


Novembre 2013- textes déposés à la SACD

vendredi 15 novembre 2013

La route



- Où tu vas comme ça ?

- Je prends la route.

- Quelle route ?

- Celle du succès ! Je vais à Paris pour la cérémonie des Golden Blog Awards.

- Des quoi ? C'est de l'américain ? Ils savent plus quoi inventer...

- C'est de l'anglais.

- Oui c'est pareil, avec le chewing-gum en moins.

- C'est une cérémonie qui me donnera peut-être un prix parce que j'ai quelque chose de particulier, ce talent que tu ne vois jamais.

- Mais arrête de rêver ma pauvre Simone, tu ferais mieux de travailler dur, et de prendre la bonne route.

- Ah oui ? Et où est-elle cette BONNE route ma très chère voix de la raison ?

- Je te le dis depuis que tu es en âge de comprendre, la route du succès ce n'est pas celle-là, c'est l'autre.

- Quelle autre, celle qui est noire de monde ? Avec tous les gens laissés sur le bas-côté ?

- Ce sont les paresseux, les paumés, les prétentieux, les camés au rêve, les faibles qui ont décroché, incapables du moindre sens de la responsabilité. Arrête avec tes passions et tes frissons, ils ne te feront pas bouffer. Le seul chemin qui vaille c'est là-bas, suis les panneaux "Prépa", "BTS", "Diplôme", "Grande école", si tu veux être considérée comme normale et qu'on soit fière de toi, suis les panneaux, sois forte, sois un modèle, fais en sorte qu'on puisse parler de toi avec fierté dans les salons ! Il faut briller Simone !

- Quels salons ? Ceux qui réunissent les amis d'hier ? Nourris au sein de l'artifice et de l'image parfaite ? Et briller pour qui ? Pour quoi ? Tu veux aveugler quand je veux éclairer, tu veux être lisse et passer dans "Jours de France" quand je veux me laisser polir par mes convictions jusqu'à briller comme le diamant que tu ne seras jamais ! J'aime ce que je fais, et ma route, elle est ici.

- Mais je me fous de savoir ce que tu aimes ! Je veux que tu sois quelqu'un ! Que tu épouses un médecin ou un avocat ! Je ne veux pas avoir honte de dire que tu n'as pas pris le chemin qu'il fallait prendre quand on me demandera de tes nouvelles. Alors arrête avec tes mots et fais du chiffre ! Prouve-moi qui tu es, non pas avec le cœur mais avec ta fiche de paie, les compliments de ton patron, une prime de fin d'année. Tu ne vois pas que je veux ton bonheur ? Tu ne vois pas que tu ne l'atteindras jamais avec tes rêves d'un autre âge ?

- Mon bonheur ? C'est mon bonheur que tu veux ? C'est marrant j'aurais juré que c'était le tien ! Tu te fous bien de mon bonheur, il faut juste que je rentre dans tes cases, et peu importe si elles sont trop petites pour moi ! Elles sont poussiéreuses tes cases ! Parce que ça fait des années que tu laisses tout fermé sans rien aérer ! Elles sont pleines des moutons de ta jeunesse. Des rêves devenus poussière parce que tu n'as jamais su leur proposer le ciel !

- Mais on est dans le siècle de la crise là ma petite ! Il faut faire du fric !

- Je me fous du fric, je veux vibrer tu m'entends ? Vibrer !

- Pfff... Une artiste... Mais arrête de rêver enfin ! Les artistes de ce siècle sont des bons à rien, comme tous ceux d'avant et ceux qui viendront ! Il n'y a qu'un art possible aujourd'hui, c'est l'art de réussir. Comment crois-tu qu'on juge une chômeuse aujourd'hui ? Même les tiens douteront de toi, de ta valeur, de tes capacités à y arriver. Prends cette route et tu seras quelqu'un. Tu n'existeras jamais ailleurs. C'est marche ou crève !

- Je crèverais de prendre ta route, autant que de rester ici à écouter tes doutes et ta façon de me prouver tous les trois mots que tu ne me connais pas. Je pars. A la rencontre de la reconnaissance, et d'un peu d'amour. Tu te souviens de ça ? L'amour ? Je te souhaite tout le bonheur du monde, surtout celui dicté par les autres évidemment, le seuil qui vaille, même s'il est impalpable...


Simone claqua violemment le coffre de sa voiture pour le fermer, s'installa au volant et partit en klaxonnant deux fois et en dérapant sur cinquante mètres. Sur sa route, une bonne heure plus tard, elle s'arrêta pour secourir un homme en panne qui faisait de grands signes.

- Bonjour Mademoiselle, je crois que c'est la courroie. Vous pourriez me déposer à la station-service la plus proche ?

- Où allez-vous  ?

- Paris.

- Montez, c'est ma route. Je vais à l'Hôtel de Ville.

- Vous allez à la cérémonie ? C'est fou moi aussi ! Je vais chercher un peu de reconnaissance.

- Dans quelle catégorie ?

- Auto. Oui, je sais, ce n'est pas un bon signe ce voyage...

- Allez savoir, il est des voyages étonnants qui vous emmènent bien plus loin que vous ne pensez...

- Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté, je m'appelle Raoul.

- Simone, enchantée Raoul.

- J'ai vraiment eu beaucoup de chance de tomber sur vous, très peu de gens prennent cette route. Ils prennent tous la route principale, celle qui permet de ressembler à tout le monde...

- ...mais même si notre route est plus longue et plus risquée, c'est tellement bon d'arriver au bout du chemin qui nous ressemble le plus.

- J'aurais pu dire cette phrase mot pour mot. Vous êtes mon meilleur espoir Simone.

- Si je gagne ce prix, je vous épouse...

 
 
 
Franck Pelé - textes déposés à la SACD - Novembre 2013