dimanche 1 décembre 2013

L'aile ou la cuisse




Alors que le Commandant de bord et son copilote se sont éclipsés quelques minutes pour se restaurer, Simone et sa sœur se sont discrètement introduites dans le cockpit, légèrement allumées par le champagne qui a coulé à flot en première classe...

- Regarde-moi cette vue Paulette...

- Viens Simone, ça craint là... Allez viens on retourne s'asseoir, on pourrait nous expulser pour un truc pareil...

- Tu crois qu'ils vont ouvrir la fenêtre avec ce temps ? Respire chouchou, ça fait combien d'années qu'on n'a pas ri ensemble comme on riait il y a 20 ans ? On ne rit plus depuis des années ! Stop à la sinistrose en perfusion, stop aux règlements qui tuent la spontanéité, stop à la rigidité qui étouffe la moindre liberté, on se fait plaisir bordel !

- Simone, tu es un peu vulgaire là...

- Oui pardon... J'ai un peu bu je crois...

- C'est quoi ça ?

- C'est le micro ! Donne !

- Ah non !!! Simone !!!

- Ferme la porte à clé...

- Mais tu es folle !!!

- Mesdames et Messieurs les passagers, c'est la maîtresse de votre commandant de bord qui vous parle, je m'appelle Simone et je vous emmène au pays des illusions perdues, la température est délicieuse et le temps est clair. Pour ceux qui ont mangé les petits sandwiches au saumon à midi, sachez qu'ils sont faits avec les restes des assiettes de la première classe. Je voudrais dire aux femmes qui voyagent avec leur mari que la longueur du vol est idéale pour leur dire tout ce qu'elles ont envie de leur dire depuis longtemps, leur dire qu'elles aimeraient être regardées comme un rêve qu'on met au pied du sapin plutôt qu'ignorées comme un vieux jouet qui fait partie du décor. Messieurs, il est souvent plus intéressant de changer les piles de son jouet préféré que d'opter pour un nouveau jouet plus récent qui se démodera tout aussi vite... Il est aussi temps pour vous Messieurs de dire à votre femme tout ce qui tue votre désir et toutes les petites choses qui sont devenues insupportables chez elle... Et les ados, c'est le moment d'avouer que vous fumez des pétards ou que vous couchez avec votre coloc depuis des mois.

- Simone arrête !

- Oh mais c'est toi arrête Paulette ! Arrête avec tes peurs maladives de ton éducation judéo-chrétienne ! Sois folle un peu ! Mets du piment dans ta vie ! Mets-toi sur les genoux, mange à toute heure, bois de la vodka, hurle au balcon, n'aie pas peur de tes seins dans le miroir, arrête de croire que le bouton de la radio est le seul à donner du plaisir, dis des mots interdits à Pierre ! (Elle approche sa bouche du micro) Pierre, Messieurs dames, est le mari de Paulette, un type sympa mais aussi coincé que sa femme, alors vous imaginez l'ambiance dans le lit de ma sœur, c'est pas vraiment Saturday Night Fever mais plutôt un documentaire sur le pèlerinage de fidèles en fin de vie à Lourdes en novembre, juste après les inondations, au moment où on leur annonce qu'on ne pourra pas leur trouver de chambre de substitution...

- N'importe quoi, je ne suis pas coincée ! Je suis réservée, nuance !

- Paulette, tu es aussi coincée qu'un doigt de bonne sœur dans la Bible ! Et tu sais à quel point j'aimerais que les femmes aient une vision de la divinité des plus larges...

- On peut très bien faire l'amour sur le dos sans être coincée.

- Ah oui, comme on peut très bien aller tous les étés à Mantes la Jolie sans s'ennuyer, regarder tous les jours Questions pour un Champion et l'intégrale de Julie Lescaut en VHS sans savoir qu'on rate des films magnifiques au cinéma, ou manger sa petite salade composée et son fromage blanc sans avoir jamais goûté un tournedos Rossini ou une sole meunière à se damner, c'est vrai...

Le commandant tambourine à la porte en hurlant aux occupantes du cockpit d'ouvrir immédiatement.

- Bon, le commandant a envie de reprendre les commandes, ce qui est normal pour un commandant... Je vais devoir vous laisser. Je voudrais dire à la passagère du siège 17b que son mari m'a chauffée toute la matinée à l'aéroport, au mari que vu son profil, c'est d'une vanité rare de prétendre à plus que ce qui vous a déjà été offert par la vie, je voudrais aussi vous dire que là, on est pieds nus sur le tableau de bord avec Paulette et qu'on a tellement tout déréglé que je ne sais pas du tout où on va, mais je suis sûr que vous serez ravis, tout le monde rêve d'être invité à "Rendez-vous en Terre Inconnue", et bah voilà, je vous invite tous, c'est pour moi ! Je vous embrasse, on retourne en première, si vous voulez du saumon, je veux bien donner mes restes, je vous laisse parce qu'on a une aile en feu à l'instant et ça sent pas très bon cette histoire... Inutile de hurler hein, on va tous y passer à un moment ou un autre, autant qu'on se fasse plaisir non ? Ah oui ça crame sérieusement quand même... tuuuuuuuuut....

Le commandant force enfin la porte et immobilise Simone pendant que son copilote maîtrise Paulette.

- Mais vous êtes complètement malade ! Tout le monde hurle dans l'avion !

- Mais c'est bien... ça vit un peu... c'était terne ce voyage non ? Il vous va super cet uniforme...

- Qu'est-ce qui vous a pris de dire que l'aile était en feu ? Vous êtes complètement irresponsable !

- Je me suis trompée... c'est ma cuisse qui est en feu...  ça vous embêterait de sortir votre train d'atterrissage pour que je me pose en catastrophe ?

- Excusez-la mon commandant, elle est un peu pompette...

- Mon commandant !!! Paulette à l'armée ! Tu ne veux pas faire dix pompes pour t'excuser ma chérie??? Aaaaaaaaaaaaahahahahahaaaaa Mon commandant !!! Chef oui chef !!! Le chef qu'est assis là, il veut du à l'ail !!! Vous avez du à l'ail ??? Et puis pompette... franchement Paulette... tu ne peux pas dire bourrée une fois dans ta vie ?

Simone saisit le micro à nouveau :

- Mesdames et Messieurs, veuillez m'excuser, c'est ma cuisse qui est en feu, mais le commandant s'en occupe et la situation est sous contrôle. Comme me l'a fait gentiment remarquer Paulette, je suis un peu pompette. Reprenez une respiration normale et regardez le film qui vous est proposé avec Bruce Willis, un excellent suspense psychologique, Sixième sens. En fait à la fin vous comprendrez qu'il est mort depuis le début, il voit les morts parce qu'il est mort lui-même, un truc de dingue, c'est vraiment bien foutu. Je vous laisse parce que c'est moi qui appelle ça va me coûter un bras... D'ailleurs c'est dingue qu'on ait autant de réseau ici, on est dans les nuages et on capte super bien alors que chez moi, il faut limite que je grimpe sur le toit pour avoir une petite barre à la noix...

- Veuillez sortir Madame et regagner votre place. Vous vous expliquerez avec les autorités locales en arrivant...

- Et si je grimpe sur toi, j'aurai combien de barres ? Tu sais que c'est ça le secret du point G ? C'est la mesure de la connexion idéale. On s'en fout de le trouver le point G, il vibre tout seul dès que l'appel entrant est parfaitement connecté. Je suis sûre que je capterai en 4G une fois connectée avec vous Mon Commandant...

- Attachez cette femme à son siège jusqu'à destination !

- Tu as vu Paulette comment il faut faire avec les commandants ? Il a compris quelle genre de femme j'étais...

Elle arrache le micro des mains du commandant et hurle une dernière fois :

- Mesdames et Messieurs, attachez vos ceintures, je vais faire décoller le commandant dans quelques instants, ça va secouer comme jamais ! Message perso pour la passagère du 17b, si vous voulez venir voir la route du septième ciel pour y emmener votre mari, je vous invite à mon petit atelier, ça va vous changer la vie !

- On est où là ? Vous nous avez déroutés ! Vous avez rentré quoi dans l'ordinateur de bord ?

- Votre GPS là ? On a rentré Buenos Aires, on avait envie d'Argentine...

- Mais on allait à Barcelone ! Vous êtes complètement folles ! On n'aura jamais assez de carburant, on est au-dessus de l'Atlantique là !

- Et avec le nombre d'avions qui traversent l'océan par jour, il n'y a pas une seule station-service sur le trajet ? Ah bah bravo les mecs... Champions du monde... Bon, vas-y c'est bon, je vais conduire... c'est où la marche arrière dans ce truc ?




Franck Pelé - décembre 2013 - textes déposés à la SACD

samedi 30 novembre 2013

Les amants du Lutetia

(Note de l'auteur : cet épisode de Simone est inspiré de ce que les médias ont appelé "Les amants du Lutetia" ces personnes âgées qui ont choisi de mourir ensemble dans une suite du célèbre palace parisien parce que l'une des deux était gravement malade. J'ai hésité à m'inspirer de cette histoire, qui parle de mort, d'euthanasie, d'une noirceur très éloignée de l'univers de Simone, plutôt piquante, amoureuse, drôle, élégante et légère. Mais j'ai finalement pensé que l'amour pouvait se révéler encore plus dans une telle situation, être magnifié par la grandeur dramatique d'un tel symbole. Et Simone étant la plus grande amoureuse qui soit, je crois que cet épisode est légitime dans sa longue histoire. Franck Pelé.)
 
 
 
 



- Tu peux m'expliquer ce qu'on fait là Raoul ?

- Mes grands-parents ont pris cette suite alors qu'ils n'ont pas d'argent, et dimanche dernier, à table, ils ont parlé du droit de partir ensemble avant que la maladie n'emporte mon grand-père et leur vie commune.

- Ton grand-père est malade ?

- Il a un cancer.

- Mais pourquoi tu ne m'as pas dit la vérité plus tôt ??? On vient assister à la mort de tes grands-parents là ?

- Bien sûr que non ! On vient prévenir un éventuel drame.

- Mais tu n'as pas le droit ! S'ils veulent mourir ensemble c'est leur droit, leur choix, pas le tien !

- Malheureusement non, c'est toi qui n'as pas le droit de les laisser faire. Tu es pour l'euthanasie chérie ?

- Moi je suis pour la thalassothérapie, c'est le maximum que je puisse cautionner niveau détente du corps... Mais je suis pour que chacun puisse avoir le droit de mourir dans la dignité.

- Je comprends, moi aussi je suis pour cette liberté.

- Alors ne te mets pas en travers de leur décision.

- Tu les vois ? Et le micro, il fonctionne ?

- Oui... Ton grand-père demande à ta grand-mère si elle est prête... Il lui tend plusieurs cachets...

- Tu vois ? J'en étais sûr ! J'y vais.

- Raoul tu restes là !!! Raoul, je te jure que si tu bouges de cette pièce pour les empêcher d'écrire la fin de leur histoire, tu me décevras comme jamais. Et tu sais ce que je pense de la déception.

- Non, je ne sais pas.

- C'est le contraire de l'amour. L'amour c'est quand l'ordinaire devient exceptionnel, la déception c'est quand l'exceptionnel redevient ordinaire. Si tu faisais ça, tu redeviendrais ordinaire à mes yeux.

- Tu es tellement lucide sur les erreurs des autres Simone et tellement irresponsable au moment des tiennes, comme si tu promenais ton imperfection prétentieuse jusqu'aux lumières les plus sages.

- Je ne suis pas irresponsable, je suis responsable de mon irresponsabilité, et consciente qu'elle puisse être définie comme telle. Mais permets-moi d'y voir plutôt l'expression d'un libre-arbitre, d'un choix de pensée, de philosophie, et de vie. Et tu as raison, je promène mon imperfection jusqu'aux lumières les plus sages, parce qu'elle sera bien là-bas, elle sera parfaite.

- Tu donnes la leçon à ceux qui posent des pierres dans les jardins et tu empiles les tiennes sur des fleurs qui ne se cueillent pas.

- Que veux-tu dire par là mon beau poète ?

- Je veux dire que tu es douée pour me faire la leçon sur l'honnêteté qu'on doit avoir face à l'amour qui unit un couple mais ça ne t'a pas empêchée d'écrire ou même d'offrir de l'amour à d'autres que moi, des hommes parfois mariés, d'où les fleurs qui ne se cueillent pas.

- C'est quoi cette diversion là ? C'est le moment de parler de ça tu crois ?

- Oui, je crois.

- Oui, j'ai offert de l'amour, comme on m'en a offert, j'ai offert un bouquet de rêves à des âmes emmurées. Mais la seule fleur que j'ai cueillie pour accrocher à ma vie, c'est celle qui se tient devant moi, celle qui voudrait empêcher ses racines de s'aimer jusqu'à la mort ! Jusqu'à ce que la mort les sépare... c'est ce qu'on dit n'est-ce pas ? Et cette fleur-là, si j'étais malade et qu'elle ne supportait pas l'idée de devoir vivre sans moi, une idée aussi insupportable pour mon cœur, ma vie, mon âme, si elle me demandait de réserver une suite pour mourir avec moi, ma main dans la sienne, j'aurais peut-être une légère angoisse devant l'interdiction divine d'accéder au Paradis, mais je connaîtrais le bonheur d'y mourir.

- Tu prendrais le risque de ne pas laisser faire Celui dont c'est le rôle ?

- Je te le dis encore, mon Paradis, c'est toi, et entre la certitude de mourir dans ses bras, et la possibilité d'y renaître sans toi, je n'ai pas l'ombre d'un doute.

- Quelle chance a mon grand-père d'avoir rencontré une femme qui te ressemble... Allez, arrête de regarder on s'en va.

- Il n'y a plus rien à voir, tout est éteint.

- Tu veux dire... TOUT est éteint ? C'est noir comme un silence définitif ?

- Non... C'est lumineux comme un amour éternel.




Franck Pelé - novembre 2013 - textes déposés SACD

jeudi 28 novembre 2013

Dernier arrêt avant l'ivresse




Je n'avais jamais été aussi vivante. J'étais tornade, incendie, cascade, incandescence et foudre. Chaque grain de ma peau chantait à l'autre le bonheur de son extase. J'aimais la moindre de ses intentions, j'adorais ces petites pauses qui précédaient la précision de son talent parce qu'elles me donnaient le temps de savourer ce plaisir si rare, si difficile à dompter. Ce plaisir n'existe que dans les livres qui racontent l'histoire d'une autre et c'est à moi qu'il était offert. Il sait me toucher, au plus profond de l'âme, là où dort la source de tous les frissons. Avec un regard, une voix, l'esquisse d'un contact, je suis déjà au bord du vide. Je vais tomber... amoureuse...

Je devrais me l'interdire mais la chute est tellement belle. On peut tomber de haut et se briser en mille illusions c'est vrai, mais uniquement si c'est l'amour qui vous pousse dans le dos. Il regarde votre défaite du haut de sa lâcheté sans savoir l'éternité de la sienne. Je suis tombée de haut parce que l'amour m'a attirée, et c'est toute la différence entre l'obscurité et la lumière, entre une erreur de parcours et un voyage de rêve vers une île idéale. Je suis de celles qu'un seul peut attirer plus que mille autres, avec la seule évidence pour contrat de confiance, je ne laisse aucune chance au pousse-au-crime.

Raoul m'embrassait, m'embrassait, m'embrassait encore, cette sensation de ne faire qu'un avec lui était absolument indicible et pourtant tellement universelle. Deux vies, deux histoires qui se croisent et se fondent en une seule sous la douceur exquise d'une alchimie parfaite. Il sait tout de mes chemins, sans les avoir jamais pris, il sait mon rythme, mes attentes, mes limites, il a toutes les clés des portes les plus barricadées, il souffle sur mes cicatrices et elles s'effacent, il me touche au cœur, il me touche au corps et j'en veux encore, je veux qu'il me cueille, je suis prête, je suis le fruit de son jardin, je vais tomber... amoureuse.

Dernier arrêt avant l'ivresse.




Franck Pelé - novembre 2013 - textes déposés à la SACD

lundi 18 novembre 2013

Comme une lumineuse empreinte




- Tu viens te coucher Raoul ?

- J'arrive chérie. Mais... Tu veux me faire plaisir ?

- Toujours oui.

- Peux-tu essayer d'être un peu moins belle ? Au moins la nuit... Si je cumule toutes ces heures passées à te regarder briller dans mes nuits, j'ai des années de sommeil en retard...

- Comme quoi on peut vivre avec une femme fatigante !

- Peut-on se fatiguer en regardant une étoile...

- Je suis heureuse parce que c'est toi qui me regardes. Même si un jour je devais m'éteindre, je sais que je brillerai encore dans tes yeux.

- Et dans les yeux de tous ceux qui auront été touchés par ton éclat. La vraie beauté ne meurt jamais, elle est filante, laissant dans les cieux la même empreinte que dans les yeux qui l'ont vue passer. Oui, on l'a vue passer, elle était réelle, on n'a pas rêvé. On ne sait pas d'où elle venait ni où elle est partie, mais pendant tout son voyage elle a suspendu le temps, et les mots à ses lèvres.

- C'était à des années-lumière et pourtant si proche...

- Les années-lumière sont nées de ta beauté. C'est le temps passé à se baigner dans la clarté somptueuse de ton charme. Jamais le temps n'est passé aussi vite qu'au moment de sembler si long pendant la contemplation.

- Si la lumière d'une étoile est déjà morte à sa source au moment où elle est contemplée, c'est qu'elle n'a pas été regardée par toi. Tu es de ces amours qui interdisent le noir, tu illumines l'infini le plus sombre, tu es ma porte ouverte, mon lever du jour, le matin de ma vie.

- Offre-moi la nuit qui y conduit...




Franck Pelé


Novembre 2013- textes déposés à la SACD

vendredi 15 novembre 2013

La route



- Où tu vas comme ça ?

- Je prends la route.

- Quelle route ?

- Celle du succès ! Je vais à Paris pour la cérémonie des Golden Blog Awards.

- Des quoi ? C'est de l'américain ? Ils savent plus quoi inventer...

- C'est de l'anglais.

- Oui c'est pareil, avec le chewing-gum en moins.

- C'est une cérémonie qui me donnera peut-être un prix parce que j'ai quelque chose de particulier, ce talent que tu ne vois jamais.

- Mais arrête de rêver ma pauvre Simone, tu ferais mieux de travailler dur, et de prendre la bonne route.

- Ah oui ? Et où est-elle cette BONNE route ma très chère voix de la raison ?

- Je te le dis depuis que tu es en âge de comprendre, la route du succès ce n'est pas celle-là, c'est l'autre.

- Quelle autre, celle qui est noire de monde ? Avec tous les gens laissés sur le bas-côté ?

- Ce sont les paresseux, les paumés, les prétentieux, les camés au rêve, les faibles qui ont décroché, incapables du moindre sens de la responsabilité. Arrête avec tes passions et tes frissons, ils ne te feront pas bouffer. Le seul chemin qui vaille c'est là-bas, suis les panneaux "Prépa", "BTS", "Diplôme", "Grande école", si tu veux être considérée comme normale et qu'on soit fière de toi, suis les panneaux, sois forte, sois un modèle, fais en sorte qu'on puisse parler de toi avec fierté dans les salons ! Il faut briller Simone !

- Quels salons ? Ceux qui réunissent les amis d'hier ? Nourris au sein de l'artifice et de l'image parfaite ? Et briller pour qui ? Pour quoi ? Tu veux aveugler quand je veux éclairer, tu veux être lisse et passer dans "Jours de France" quand je veux me laisser polir par mes convictions jusqu'à briller comme le diamant que tu ne seras jamais ! J'aime ce que je fais, et ma route, elle est ici.

- Mais je me fous de savoir ce que tu aimes ! Je veux que tu sois quelqu'un ! Que tu épouses un médecin ou un avocat ! Je ne veux pas avoir honte de dire que tu n'as pas pris le chemin qu'il fallait prendre quand on me demandera de tes nouvelles. Alors arrête avec tes mots et fais du chiffre ! Prouve-moi qui tu es, non pas avec le cœur mais avec ta fiche de paie, les compliments de ton patron, une prime de fin d'année. Tu ne vois pas que je veux ton bonheur ? Tu ne vois pas que tu ne l'atteindras jamais avec tes rêves d'un autre âge ?

- Mon bonheur ? C'est mon bonheur que tu veux ? C'est marrant j'aurais juré que c'était le tien ! Tu te fous bien de mon bonheur, il faut juste que je rentre dans tes cases, et peu importe si elles sont trop petites pour moi ! Elles sont poussiéreuses tes cases ! Parce que ça fait des années que tu laisses tout fermé sans rien aérer ! Elles sont pleines des moutons de ta jeunesse. Des rêves devenus poussière parce que tu n'as jamais su leur proposer le ciel !

- Mais on est dans le siècle de la crise là ma petite ! Il faut faire du fric !

- Je me fous du fric, je veux vibrer tu m'entends ? Vibrer !

- Pfff... Une artiste... Mais arrête de rêver enfin ! Les artistes de ce siècle sont des bons à rien, comme tous ceux d'avant et ceux qui viendront ! Il n'y a qu'un art possible aujourd'hui, c'est l'art de réussir. Comment crois-tu qu'on juge une chômeuse aujourd'hui ? Même les tiens douteront de toi, de ta valeur, de tes capacités à y arriver. Prends cette route et tu seras quelqu'un. Tu n'existeras jamais ailleurs. C'est marche ou crève !

- Je crèverais de prendre ta route, autant que de rester ici à écouter tes doutes et ta façon de me prouver tous les trois mots que tu ne me connais pas. Je pars. A la rencontre de la reconnaissance, et d'un peu d'amour. Tu te souviens de ça ? L'amour ? Je te souhaite tout le bonheur du monde, surtout celui dicté par les autres évidemment, le seuil qui vaille, même s'il est impalpable...


Simone claqua violemment le coffre de sa voiture pour le fermer, s'installa au volant et partit en klaxonnant deux fois et en dérapant sur cinquante mètres. Sur sa route, une bonne heure plus tard, elle s'arrêta pour secourir un homme en panne qui faisait de grands signes.

- Bonjour Mademoiselle, je crois que c'est la courroie. Vous pourriez me déposer à la station-service la plus proche ?

- Où allez-vous  ?

- Paris.

- Montez, c'est ma route. Je vais à l'Hôtel de Ville.

- Vous allez à la cérémonie ? C'est fou moi aussi ! Je vais chercher un peu de reconnaissance.

- Dans quelle catégorie ?

- Auto. Oui, je sais, ce n'est pas un bon signe ce voyage...

- Allez savoir, il est des voyages étonnants qui vous emmènent bien plus loin que vous ne pensez...

- Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté, je m'appelle Raoul.

- Simone, enchantée Raoul.

- J'ai vraiment eu beaucoup de chance de tomber sur vous, très peu de gens prennent cette route. Ils prennent tous la route principale, celle qui permet de ressembler à tout le monde...

- ...mais même si notre route est plus longue et plus risquée, c'est tellement bon d'arriver au bout du chemin qui nous ressemble le plus.

- J'aurais pu dire cette phrase mot pour mot. Vous êtes mon meilleur espoir Simone.

- Si je gagne ce prix, je vous épouse...

 
 
 
Franck Pelé - textes déposés à la SACD - Novembre 2013
 

 

mardi 12 novembre 2013

Simone dans la jungle



Simone avait gagné ce voyage à la tombola du bal des pompiers le mois précédent. Elle était partie avec Raoul au bout du monde, la jungle était comme dans les films, l'endroit était somptueux, sauvage et beau. Ce matin-là, ils avaient quitté l'hôtel vers huit heures, ils s'étaient mis en route avec un autre couple de français et un guide local francophone pour une grande randonnée dans le vert luxuriant. C'est un peu après dix heures que Simone perdit le contact avec le groupe et se retrouva seule dans la jungle. Plus elle cherchait à retrouver son chemin, plus elle se perdait. Jusqu'au moment où son pied fût pris au piège dans un système de cordes et de nœuds coulants. Elle a hurlé pendant de longues minutes jusqu'à ce qu'un homme torse nu, plutôt gaulé mais avec un caleçon d'un autre âge, vienne à son secours.

- Aaaaaah !!! Ne me touchez pas !

- Vous calme...

- Quoi moi calme ? Vous parlez français ou vous n'avez que des notions ?

- Pourquoi vous toute seule ici ?

- Des notions donc. Je ne sais pas, je me suis arrêtée pour un petit besoin et j'ai perdu la trace de mes amis. Qui êtes-vous exactement ?

- Moi Tarzan.

- Bah voyons, et moi je suis Claire Chazal...

- Moi Tarzan et toi Jane.

- Mais... C'est qu'il est sérieux le strip-teaseur en peau de bête ! Non, non, moi pas Jane, moi Simone. Si-mone !

- Non toi Jane.

- Bon si vous voulez... Auriez-vous l'amabilité de me détacher jeune sauvage ?

- Toi vivre avec Tarzan.

- Ah non, moi vivre avec Raoul !

- Alors toi rester dans piège.

- Dis donc le roi de la syntaxe, tu vis en quelle époque exactement ? Tu sais que c'est la parité maintenant ? Les femmes ne sont plus obligées de se mettre à quatre pattes devant le mâle, alors tu me détaches, tu es gentil, et je te laisse jouer dans ton grand jardin. Allez, libère-moi et je ne dirai rien...

- Quatre pattes après vaisselle, pas maintenant, maintenant toi dire oui pour vivre avec Tarzan.

- Au secours ! Au secouuuuuuuurs !!! Raoul !!!

- Pas assez fort ton cri, toi crier comme ça : ooooooooaaaaoooooaaooooooaaooooaaoooooohhh !!!

- Ah quand même... T'as essayé The Voice ? T'as une vraie identité vocale...

- Moi pas TF1, moi que France Inter et Télérama.

- Oh comme moi ! Et alors, tu vas au cinéma un peu ?

- Toi vouloir m'amadouer, Jane.

- Ah non non, pas du tout, moi vouloir créer du lien social, moi bien aimer Tarzan finalement et moi vouloir voir maison Tarzan pour envisager relation sérieuse...

- Toi faire vaisselle et quatre pattes ?

- Heu la vaisselle oui pour le reste si t'as de la moquette je veux bien envisager la génuflexion... mais un truc civilisé hein, je suis fragile du dos.


Après vingt minutes de marche et de lianes, Simone resta bouche bée devant la maison de Tarzan, une villa somptueuse avec piscine, jacuzzi, au moins dix pièces, une terrasse surplombant les chutes d'eau à l'horizon, le paradis sur terre.

- Mais... c'est chez toi ici ???

- Oui, moi avoir touché droits d'auteur et droits à l'image après dessin animé sur moi

- Y'a du réseau ?

- Wifi illimité

- Moi avoir très très envie de faire la vaisselle...


A un bon kilomètre de là, Raoul entendit le cri d'une femme heureuse.

- C'était quoi ça ?

Le guide sembla gêné.

- C'était quoi ce cri ?

- Un cri de femme heureuse je crois...

- Je sais c'est celui de ma femme ! Mais pourquoi elle serait heureuse d'être perdue dans la jungle ???

- Moi pas savoir...

- Pourquoi parlez-vous comme ça subitement ?

- C'est quand je suis ému je parle comme mon frère...

- C'est qui votre frère... C'est qui votre frère ???


Deux jours près avoir démasqué le manège de Tarzan et de son frère qui devait laisser seule près du piège toute femme répondant à de sérieux critères de beauté, la police locale ramena Simone à l'hôtel où son mari n'en pouvait plus de l'attendre :

- Mon amour !!! Tu n'as rien ?

- Moi avoir un peu mal au dos mais ça va...

- Tu parles comme lui... Tu es traumatisée ma chérie...

- Tu m'étonnes... Je ne suis pas près de l'oublier mon bourreau...

- C'était quoi ces cris ? C'était très étrange, j'aurais juré que tu étais... heureuse... enfin tu vois...

- Tu verrais la baraque qu'il a... non c'est probablement quand j'ai vu la moquette de la pièce où j'allais passer le plus clair de ma captivité, j'étais vraiment ravie du confort... J'ai hurlé de joie, c'est ça que tu as dû entendre.

- J'ai envie de toi...

- Y'a pas un peu de vaisselle à faire plutôt ? Non parce que du coup je n'ai rien foutu niveau vaisselle là-bas alors que ça devait être une de mes tâches, et j'ai besoin psychologiquement, de me libérer de ça, tu comprends ? J'ai besoin de laver des assiettes, des fourchettes, de laver tout ce qu'il y a à laver...

- Quand tu dis "du coup", ça veut dire quoi exactement ? Tu as fait quoi à la place de la vaisselle ?

- J'ai... j'ai décollé la moquette. En fait, il voulait refaire toute la déco de sa chambre et il m'a obligée à décoller la moquette ce salaud !!! Tu te rends compte ?

- D'où ton mal de dos...

- Voilà.

- Tu sais Simone, moi pas avoir douze ans, moi comprendre les choses mais moi pas aimer être pris pour un con par toi.

- Mais quoi ? Y'a rien eu ! Et puis tu sais très bien que j'ai horreur qu'on soit derrière moi quand je m'occupe de la déco.




Franck Pelé - novembre 2013 - textes déposés SACD

Le grand méchant look




- Dis donc Simone, tu es sûre qu'on n'a pas l'air con là ?

- Mais non regarde, tous les gens sont comme nous.

- Bah oui justement c'est sur ça que je me base...





Franck Pelé - textes déposés - novembre 2013

Lettre à Raoul ou la rupture impossible





Je te déteste, je t'abhorre, je t’exècre, je ne te supporte plus, te voir me donne la nausée, je ne veux plus jamais te parler, t'entendre, te croiser, une simple pensée à ton endroit et ma journée est gâchée, tu n'es que déception, trahison, défiance, absurdité, rejet, superficialité, manipulation, perversion, calcul, avarice, égoïsme, narcissisme, tes amis sont des cafards, ta façon de tout connaître, de tout savoir mieux que les autres t’érige en symbole de l'insupportable, passer du temps avec toi c'est perdre le sien, c'est perdre confiance en l'humain, en l'amour, en la vie. Tu es une impasse dans l'obscurité, un cul-de-sac, un point noir, des travaux sur le chemin du bonheur.


Tout le monde est parti. J’ai tout perdu. Je n’ai plus rien. J’ai vécu, rencontré du monde, aimé cent fois, pleuré mille fois, ou le contraire. J’ai toujours fait le bien autour de moi, j’ai toujours fait attention aux autres, j’ai donné, souri, invité, rendu, reçu, écouté, regardé, j’ai pris du recul, des claques dans la tronche et dans l’ego, pour toujours en tirer des leçons positives, j’ai toujours fait ce qu’il fallait faire pour qu’on m’apprécie. Je ne comprends pas. J’ai dû décevoir, un regard sur moi qui se serait trompé, une mauvaise interprétation de mon être qui aurait fait foi, une mauvaise image qui aurait fait loi, un jaloux qui aurait fait de moi un insecte nuisible, une jalouse qui se serait nourrie de mon moi pour faire le sien avant de me jeter aux oubliettes. Ces cachots pleins de ces cœurs originaux copiés par des faussaires se gavant sans vergogne sur le ventre des crédules. Tout le monde est parti, ne reste que la solitude hurlant le néant du tunnel qui s’annonce. Plus personne ne me voit, ne me comprend, ne m’écoute, ne me fait confiance, plus personne ne m’aime, ne s’éprend de moi, ne me désire, ne veut me faire rire, jouir, plaisir.


On sonne. C’est toi. Il n’y a plus personne sauf toi. Tu es toujours là. Tu me l’avais dit, tu me l’avais promis. Tu serais toujours là. Tu l’as toujours été. Je le voyais plus. Je ne te voyais plus. Tu es avec moi. Les travaux sont finis sur le chemin du bonheur. On reprend la route. Tu es la lumière dans l’impasse, un trou dans le mur, un point blanc au bout du tunnel. Tu me redonnes confiance en la vie, en l’amour, en l’humain, je rattrape le temps perdu avec toi, parce que tu es là. Je ne te voyais plus. Ta façon de tout connaître, de tout voir mieux que les autres est aussi évidente que mon refus systématique de vouloir le reconnaître. Ton âme est belle, généreuse, entière, délicieusement imparfaite mais avec tellement de réponses en elle pour s’épanouir au rythme des saisons. Ta perversion n’est qu’une curiosité de plus, tes calculs ne donnent que des résultats qui font briller l’autre, je ne voulais plus le voir parce que l’autre n’était plus moi. Ta trahison était le fruit de la mienne. J’aurais pu te garder, j’aurais dû te garder. Je te garde maintenant et pour toujours. Je ne veux plus jamais me tromper, je ne veux plus jamais t’oublier, je veux t’entendre, te parler, t’embrasser, te tenir, te dessiner, te sentir, j’exulte, je t’adore, je t’aime.




Frank Pelé - textes déposés à la SACD - octobre 2013.

jeudi 7 novembre 2013

California Dreamin'


- Dis donc Simone, j'ai un collègue qui a une maison en Californie qui nous invite à passer trois semaines avec sa famille en vacances en juillet, ça te dit ?

- Hein ? C'est pas vrai... mais évidemment que ça me dit ! On n'avait rien de prévu ?

- Bah sinon on est invités au camping de ma tante à Dunkerque, elle nous offre l'emplacement. On a juste à apporter les piquets et la toile.

- Raoul, si je vais à Dunkerque c'est ta tante que je plante, tu m'entends ? Je t'avais dit plus jamais Dunkerque !

- Rrrrooo tu es dure... Elle t'adore...

- Elle m'adore ? Mais elle me bouffe la vie ! Elle réagit à tout ce que je lis, tout ce que je dis, surtout ce qui ne la concerne pas ! Et j'adore la mer mais j'aime bien quand elle détend un peu, je ne demande pas un hammam mais tu vois moi, bizarrement, quand je me baigne dans une eau en dessous de 17, ça me crispe !

- Il m'a envoyé une photo regarde...

- De sa maison ?

- Non, de sa famille...

Simone regarde la photo attentivement et lance :

- Tu sais quoi Raoul ? Tu as raison. Je crois que je n'ai pas assez pris le temps de connaître ta tante...

- Attends ça va, c'est juste une famille un peu catho mais il est très sympa lui.

- Ah lui peut-être mais t'as vu la tronche de la tribu ? Un peu catho ? Mais ils sont responsables d'une secte eux non ? Regarde les enfants ! Et elle en a combien Marie-Madeleine là ? Non mais Raoul tu plaisantes ? A chaque fois qu'elle se penche elle a un polichinelle dans le tiroir et quand tu vois la gueule de l'armoire, excuse-moi, mais t'as pas vraiment envie de mettre tes affaires dedans ! Il doit être très gentil au bureau ton ami mais là, soit c'est un psychopathe déguisé en collègue normal, soit c'est un otage qui t'appelle au secours !

- C'est quand même des vacances en Californie...

- Non mais tu imagines les vacances ? Regarde les mômes Raoul ! Ca doit hurler du matin au soir, et maman-armoire fera un grand sourire protecteur plein d'amour du petit Jésus quand un des petits diables nettoiera ses chaussures avec ma brosse à dents ! Regarde l'ado pré-pubère avec les cheveux longs là, Damien la malédiction à côté c'est Candy ! C'est quoi d'ailleurs, un garçon ? Une fille ? Et si je t'embrasse, elle nous fera un procès ? Si je lui dis que je prends la pilule elle m'attache au radiateur en me fouettant autant de fois que tu gâché la p'tite graine pour le seul plaisir ? Ah non non, et puis après réflexion, l'eau froide, c'est bon pour la circulation sanguine... Allez hop, à Dunkerque !



Franck Pelé - novembre 2013 - textes déposés

Paradis pour tous




Simone et Raoul ont connu la fin la plus heureuse qui soit. A plus de quatre-vingts ans, les cœurs ont cédé au plus fort d’un dernier baiser. Après l’extinction des feux et le long tunnel d’usage, ils se réveillent ensemble devant un grand pont suspendu.

- On est où là ?

- Bah je crois qu’on y est ma chérie…

- C’est-à-dire ?

- On est après la mort…

- Oui d’accord, je me doute bien qu’on n’a pas fait tout ce trajet en trois secondes mais on est où exactement ?

Un des hommes marchant sur la structure haute du pont leur crie alors :

- Vous êtes à la porte du Paradis !

- On a réussi Simone ! Au Paradis ensemble !!! Malgré toutes tes folies, tes cuisses brûlantes et ton langage fleuri !

- Parce que tu te crois à l’abri du blasphème et du jugement dernier Saint-Maclou ?

- Pourquoi tu m’appelles Saint-Maclou ?

-  T’as quand même méchamment tâté de la moquette mon chéri avant de me connaître ! Et je ne veux même pas savoir pendant…

Raoul souffle à un des hommes présents en toute discrétion :

- Excusez-moi Monsieur… Y’a une espèce de bilan qui est consultable a posteriori ou l’intimité reste-t-elle inviolable ?

Simone :

- En attendant on est devant un pont détruit, ce qui n’a rien de paradisiaque, quelqu’un peut nous expliquer la situation ?

- Oui, c’est l’entrée du Paradis mais le pont est impraticable comme vous pouvez le constater.

- Et alors qu’est-ce qu’on fait, on rentre chez nous ? On prévient nos familles ? « Désolé mais le pont du Paradis est défoncé du coup on reste un peu… Vous nous emmenez voir nos tombes ?»

- On n’a pas le budget pour le réparer. Il a été emprunté à maintes reprises comme vous pouvez l’imaginer et il a cédé sous le poids des bonnes âmes…

- Pas le budget pour le réparer ? Mais vous plaisantez ou quoi ?

- Malheureusement non. Il faut que vous preniez en compte la surpopulation des lieux, l’entretien de la pelouse, la sécurité, et une inflation constante conjuguée à une baisse irréversible du pouvoir d’achat.

- Ah parce qu’au Paradis on doit acheter des choses ?

- Rien n’est gratuit Madame.

- Même pas la foi ?

- Si, la mauvaise foi est gratuite, mais elle ne permet pas de s’installer dans notre résidence.

- Votre résidence ? C’est quoi votre Paradis là ? C’est les Hespérides avec abonnement à vie à Paris-Match et Jours de France ? Je suis sûre qu’il y a un héliport pour Drucker ! Dites donc mon ange, j’ai cotisé des années en priant, en croyant, en aimant mon prochain…

- … ah oui, t’as souvent aimé ton prochain, souvent avant même de le connaître…

- Raoul, museau, merci ! Je disais donc que j’ai cotisé pendant des années pour avoir droit à une retraite top niveau à la Mecque de l’éternité…

- Simone c’est un peu déplacé ici…

- Raoul, merde !  … et vous nous dites que le pont est mort et que vous n’avez pas le BUDGET pour le réparer ??? Mais alors c’est quoi votre promesse du coup ? A quoi elle ressemble ? Il se passe quoi à partir de maintenant ? Tous les gentils qui vont arriver vous allez leur dire d’oublier l’existence du Paradis parce que le pont est défoncé et que vous n’avez pas l’argent pour leur offrir la quiétude tant méritée et tant espérée ? Qu’est-ce qu’on fait mon ange ? On saute et on prie pour s’en sortir ? Et ça servirait à quoi ? Au mieux, on reviendrait à notre point de départ !

- Ne vous énervez pas Madame…

- Ah non ! Bien sûr… Je reste calme. Je m’emmerde à croire toute ma vie en quelque chose qui n’était quand même pas gagné gagné pour mon esprit agnostique, j’arrive à convaincre toute réticence intellectuelle en moi, je fais le pari de la foi cher à Pascal, et on m’annonce que j’ai gagné le gros lot mais que le coffre est inaccessible !!! J’exige de parler à un fifre !

- Un fifre ?

- Oui, vous êtes manifestement un sous-fifre, je veux parler à votre supérieur !

- Ils ne sont pas tous disponibles Madame…

- Y’en a combien ?

- Je ne sais pas… dites un fifre au hasard ?

- Dis donc l’angélus à son papus, tu ne serais pas en train de te payer ma tête des fois ?

- Heu… non…

- Tu sais ce que je crois moi ? Je crois que vous faites tout pour barrer l’accès à la terre promise parce que le lobby financier du coin a dû prendre le pouvoir, ils veulent diviser le Paradis en parcelles cotées en Bourse et vous ont demandé de faire sauter le pont pour pouvoir gérer tranquillement leur business…

- Sécurité, on a un problème porte F …

- Alors mon mari et moi, on va passer par la structure, comme vous, histoire de voir ce que vous voulez nous cacher… Raoul, fais-moi la courte échelle…

- Simone, on va attendre un peu c’est pas grave…

- Raoul ! Je te jure que si tu ne me fais pas la courte échelle, je te fais vivre l’enfer pendant la nuit des temps !!!

- Sécurité, Porte F, vite !!! Code rouge !!!




Franck Pelé- novembre 2013 - textes déposés à la SACD

dimanche 3 novembre 2013

Stade critique





- Paris a battu Lorient 4 - 0 ! Ils ont une grosse équipe cette année...

- Oui mon chéri...

- Tu t'en fous ?

- Mais pas du tout, je suis ravie pour Paris.

- Mouais... Par contre lire que Jenifer a changé de coupe ou que Vanessa Paradis a un nouveau mec, ça, ça te met dans tous tes états...

- Chacun son truc hein, toi tu t'emballes pour des millionnaires qui tapent dans un ballon, moi je m'emballe pour celles qui dépensent leur pognon.

- Aucun rapport, Vanessa Paradis n'a jamais été mariée à un footballeur.

- Parce que les actrices ont du goût mon amour. Tu imagines qu'une femme puisse être assez intéressée par l'argent pour vivre avec Franck Ribéry ?

- Tu connais Ribéry ? Joli ma louloute !

- Arrête avec "ma louloute", ça fait macho à mort...

- Et alors ? Tu n'aimes pas qu'un homme soit viril ? C'est nouveau ça... Tu viens de lire un article sur les bobos métro-sexuels c'est ça ?

- Ecoute Raoul, il faut que tu vives avec ton époque d'accord, et puis pour être un macho accepté par la gente féminine il faut avoir des arguments, tu n'es pas Steve McQueen non plus.

- Ca veut dire quoi ça ? Je croyais que je lui ressemblais ?

- Oui tu lui ressembles mais je ne suis pas sûre que Steve McQueen laissait traîner ses chaussettes partout, qu'il remettait son slip de la veille ou qu'il rotait sa bière devant un match pourri pendant que sa femme attirait son attention avec un jeu de jambes inutile au bout du canapé ! Ah je n'ai pas le jeu de jambes de Zlatan c'est sûr, désolée !

- Mon slip je ne le remets qu'au lever avant de prendre ma douche et seulement si je l'ai mis moins de huit heures ! Je ne vais pas en mettre un nouveau que je vais devoir mettre au sale deux heures après !!!

- Arrête, tu me fais rêver là...

- Et tu y étais toi dans la maison de Steve McQueen pendant son quotidien ? Et pourquoi le mec ne roterait pas devant un match pourri en dehors des personnages léchés qui ont fait sa gloire ??? Et toi, tu crois que tu fais rêver quand tu te fais vibrer le joufflu avec des symphonies bien chargées dont tu as le secret ? Et ton jeu de jambes, tu le fais juste quand TU as envie, mais quand c'est moi qui ai envie, je peux enchaîner passements de jambes, amortis de la poitrine et frappe en lunette, le stade reste impassible !

- Tu sais ce qu'il te dit le stade ? Il en a marre de n'être jamais plein ton stade ! Il résonne du vide de ton absence ! Y'a jamais personne dans ton stade ! Et c'est pas le spectacle que tu proposes de temps en temps qui va faire vibrer la foule ! Si tu continues à le laisser à l'abandon ton stade, tu sais ce qui va se passer ?

- Oui, rien de plus que d'habitude, l'herbe va méchamment pousser.

- Un nouvel actionnaire va se porter acquéreur et le club va retrouver son lustre d'antan !

- Il aura intérêt à le lustrer longtemps !! De toutes façons, c'est même pas sûr qu'il trouve le point de penalty...

- T'inquiète pas Raoul, j'ai des années d'expérience en simulation, il le trouvera le point de penalty...




Franck Pelé - novembre 2013 - Textes déposés à la SACD

vendredi 1 novembre 2013

Raoul (Un épisode-fleuve pour fêter le 500ème épisode).


 
En mai 2010, je créais les aventures de Simone, et ce blog "En voiture Simone". Un peu plus de trois ans plus tard, j'ai l'honneur de partager avec vous le 500ème épisode. Oui, 500 déjà... Pour fêter ce joli cap, j'ai mis Raoul à l'honneur dans un épisode-fleuve. Merci à tous d'être fidèles et aimants à l'endroit de ma plume et de ses héros, je nous souhaite d'en partager encore beaucoup, sous diverses formes.

Franck Pelé.
 
 
 



Raoul. Qui est cet homme qui a su emporter Simone comme aucun autre avant lui, comme aucun autre ne l’emportera jamais ? C’est le seul qui pouvait la bouleverser à ce point avec un mot, un regard, un sourire, un silence. Elle connaissait ses défauts, sa longue vie d’avant, son amour pour le beau, et les femmes sont belles. Mais elle savait lire sa vérité, son être tout entier, elle le sentait, le ressentait dans son cœur, au plus profond de son âme, sous les pierres de ses cimetières, sous la peau un peu moins lisse de ses cicatrices, sous le vernis de ses artifices.

Raoul a grandi dans une famille aimante, couvé par des regards fiers et protecteurs, mais il a toujours su que rien ne serait facile, qu’il faudrait trouver les plus belles clés pour ouvrir les plus belles portes. Il voulait faire le plus beau métier possible, voyager le plus loin possible, aimer le plus follement possible, la plus belle femme possible. Simone était impossible, et c’est pour ça qu’il l’a fait. Il a décidé qu’il pouvait séduire cette femme dont il aurait pu avoir peur tellement elle était belle parce qu’elle était son île, cette fameuse île qui met fin aux voyages et vous fait épouser le bonheur.

Raoul était en couple la première fois qu’il a rencontré Simone. C’était au restaurant, pour un jour de l’an entre amis. Elle était accompagnée d’un type qui allait aussi bien avec elle qu’un survêtement avec un nœud papillon. Il est des plans de table qu’on tire aussi bien que ceux sur la comète puisque le dernier de l’année 1954 avait placé Simone à la gauche de Raoul. Quand elle s’est approchée, il ne regardait pas, il parlait à sa compagne, assise à sa droite. Sentant que quelqu’un tirait la chaise pour s’installer, il s’est redressé, s’est tourné vers elle avec un sourire poli déjà préparé, s’est levé en disant bonjour et s’est présenté tout en levant les yeux vers les siens. C’est à cette seconde précise que le temps s’est arrêté pour les deux pièces d’un puzzle unique. Simone a tendu sa main droite à Raoul qui s’est incliné devant elle en la frôlant des lèvres, elle était douce sa main, incroyablement douce, dessinée avec grâce, elle devait savoir écrire la plus belle histoire jamais racontée.

Dans ses yeux, il a vu la fin des errances et le début du plus beau voyage de sa vie. Elle a vu exactement la même chose dans les siens. Il s’est passé quelque chose d’indéfinissable mais que chacun aurait pu expliquer ainsi : imaginez une liste de 152.403 points essentiels à assimiler par l’autre pour pouvoir être compris, lu, reconnu, aimé, protégé, emporté, bouleversé, fantasmé, séduit, introduisez cette liste dans une machine qui vous annoncera si quelqu’un correspond au profil recherché, vous aurez alors autant de chance de voir le voyant vert clignoter que de gagner au loto deux semaines de suite. Les présentations ont duré quelques secondes mais pour Simone et Raoul, ces secondes avaient duré des siècles. Après les mains tendues et les prénoms échangés, vinrent les sourires. Ce sont ces sourires qui étaient pleins de ce vert clignotant.


C’est Paulette, la sœur de Simone, qui organisait ce réveillon. Elle connaissait Raoul et sa compagne depuis qu’ils avaient partagé un appartement en Suisse avec des amis communs l’hiver précédent. Elle n’avait pas imaginé un tel plan de table par hasard, elle sentait que cet homme pouvait être la perle que cherchait désespérément sa sœur, même si ses yeux adoraient mourir dans la naissance des décolletés alentour. Sa compagne, France, elle la trouvait un peu mièvre mais elle avait l’énorme avantage d’avoir un frère qui tenait un restaurant dans lequel on pouvait organiser un réveillon. Raoul était plus avec elle pour le dessin de sa bouche que pour ce qui en sortait mais il avait horreur de la solitude. France était de ces femmes transitoires, elle était douce comme une musique d’attente dans un ascenseur, il était agréable de monter avec elle dans les étages mais la partition devenait vite ennuyeuse.

Simone n’était pas célibataire mais c’était tout comme. Elle ne savait pas être seule et avait le chic pour dire oui à des hommes plus perdus qu’elle. Il convient de préciser que ces hommes-là faisaient souvent le tampon entre de vraies histoires, celles qui font la peau mois lisse des cicatrices. Parce que  si elle ne savait pas dire non à la facilité qui répare, qui dorlote, qui apaise, elle était d’une extrême exigence dans ses goûts. Elle disait toujours que celui qui la ferait craquer n’était pas né. Et l’espèce d’olibrius mal léché qui l’accompagnait, un certain Edmond, semblait plutôt né pour faire briller le cou de Simone dans une ou deux grandes occasions. C’est au moment où le poisson est arrivé, un bar grillé, que Raoul s’est tourné vers sa voisine de gauche pour entamer une conversation qu’il rêvait déjà éternelle. Avant qu’il n’ait pu bouger les lèvres, Simone entrait dans le vif du sujet :


- Excusez-moi Monsieur mais j’ai absolument besoin de savoir si vous avez vu la même chose que moi.

- Oui.

- Vous savez de quoi je parle ?

- Oui.

- Et comment pouvez-vous en être si sûr ?

- J’en suis sûr à l’instant. Parce que vous me posez cette question. On dit souvent qu’à l’instant de mourir on voit sa vie défiler devant ses yeux. Moi je l’ai vue défiler dans les vôtres. Vous parliez de ce qui dansait dans nos yeux n’est-ce pas ?

- Pardonnez-moi, vous n’êtes pas seul.

- Je ne suis plus seul. Plus maintenant. Plus depuis votre regard.

- Mais cette femme à côté de vous ? Elle est très belle.

- Merci, vous m’excuserez de ne pouvoir vous rendre le compliment à l’endroit de la masse vivante qui habite le survêtement d’à côté…

Simone explose alors de rire en balançant une bouchée de bar grillé sur le nœud papillon de ce brave Edmond qui part se nettoyer aux toilettes pendant que sa chérie se confond en excuses. Après avoir expliqué à la table qu’elle avait avalé de travers, elle reprend :

- Ce n’est pas un survêtement c’est un pantalon en toile ! Bien. Vous avez connu beaucoup de femmes dans votre vie ?

- Oui.

- Comment faites-vous pour différencier une femme vraiment belle d’un petit canon aux formes parfaites ?

- Un petit canon comme vous dites a envie d’être belle, elle fait tout pour l’être, elle use et abuse de ses atouts. Une belle femme l’est immédiatement. Elle est vraiment belle parce qu’elle porte en elle, en son regard, en son sein, sur ses épaules, dans la chute d’une mèche ou de ses reins, l’élégance de toutes ses vies d’avant, le charme de tous ces moments où le temps s’est arrêté sur elle, parce que lui-même voulait en profiter. Vous êtes belle, Madame, parce que vous êtes tout cela, vous êtes la plus belle possible parce que vous répondez sans le moindre mot à tous les fantasmes, à toutes les natures, à tous les rêves de douceur et de raffinement. Vous êtes belle parce que vos yeux l’ont dit aux miens, vous préservant de toute prétention. Vous êtes belle parce que vous êtes mon île au milieu de l’océan. Vous êtes belle parce que, même aveugle, votre seule main dans la mienne me l’aurait hurlé.

- J’aurais envoyé balader n’importe quel autre homme qui m’aurait dit ces mots, à peu près sûre qu’ils étaient encore tièdes, tout juste sortis d’un plat servi à une autre. Mais aucun autre ne m’aurait dit ces mots. Et surtout, surtout, je sais à quel point vous les vivez, je le sens, je sens votre vérité et c’est là que vous m’emportez. Oui, une île au milieu de l’océan, c’est exactement cela. Je sais que vous aimez les femmes, je sais que vous êtes capables de dire mille mots de ce genre à une autre, mais pas ceux-là, pas comme ça.

- …

- A quoi pensez-vous ?

- Une femme vient d'arriver au bord de ma route, de celles qui vous font tourner la tête quand vous passez à sa hauteur, de celles qui vont font tourner la tête tout court, de celles qui vous font tourner, de celles qui vous font. Vous m'intriguez, vous m'attirez, vous m'intéressez, vous m'inspirez, vous êtes à votre place et moi à la mienne, différemment accompagnés, et je sens déjà le lien fleurir. Combien d’hommes ont ressenti et dit cela à une femme ? Probablement autant que de belles histoires ont vécu, de moins belles aussi. Ont-ils été tous aussi sûrs que je le suis à l’instant ? Aussi sûr d’être au milieu d’une histoire d'âmes qui se trouvent, se retrouvent, de chemins faits pour se croiser ? Avant vous, quelques minutes plus tôt, j’étais comme un aventurier sur un bateau, attendant de reconnaître l'horizon qui s’invitait, un bateau ivre ou solitaire, dérivant depuis longtemps. Et cette île qui s’affine et se précise au point d’éclater l’idée d’un mirage, une île tellement idéale qu'elle semble vous sourire.

- Vous avez tellement vécu… Reste-t-il de l’espace pour un nouvel étonnement ? Comment ne pas être blasé après tous ces mots, toutes ces peaux… ?

- Vous ne pensez pas cela, vous m’insulteriez. Vous me posez cette question pour vous protéger. Et pour me dire que vous connaissez ceux qui sont capables de ne plus être étonnés par l’amour.

- C’est vrai.

- Je vais quand même vous répondre. J’ai déjà été las oui. Mais pourquoi se lasse-t-on ? J’ai été las de trop de voyages identiques. Toujours les mêmes yeux vides, toujours les mêmes rêves et toujours les mêmes ports, de ceux qui ne vous donnent pas envie de vous arrêter.

- J’ai connu moi aussi des hommes au cœur vide, toujours les mêmes rêves, toujours les mêmes porcs. Mais nous ne parlons pas des mêmes… même s’ils ne vous donnent pas plus envie de vous arrêter que les vôtres.

- Je vois… Alors vous savez à quel point une route particulière qui s’ouvre à vous, un parfum nouveau, si agréable qu’il vous semble familier, une lumière faite pour la suivre, une mer d’huile pour glisser jusqu’au turquoise de desseins pacifiques après des années de guerre contre l’ennemi qui manipule, ment et se sourit à lui-même dans vos yeux, vous savez à quel point ces éléments vous réveillent, vous sortent de votre coma sentimental.

- Vous croyez donc encore en l’inexploré ? En l’inattendu ? Vous avez encore des valises pleines de certitudes prêtes à partir ?

- J'adorerais vous répondre pendant une nuit entière, sous les étoiles, au coin du feu, devant un soleil qui se couche. Et je peux vous dire que la richesse et la pertinence de ces questions ne font que confirmer la qualité de votre beauté. Quant à mes valises, elles sont un peu plus petites que celles qui gonflent sous les yeux d’Edmond, mais elles sont pleines de toutes mes vérités oui.

- Je ne vous permets pas ! Je ne vous parle pas des ballons de rugby que votre amie propose sous le nez de tous les botteurs en touche ! C’est de l’hélium dedans ? C’est dingue, on dirait qu’ils ont le téton pointé vers Saturne, prêtes à décoller les capsules !

- Simone, je veux finir cette année seul avec vous, et commencer l’autre de la même façon. Je veux que nous nous levions, que nous trouvions de jolies choses à dire pour nous faire pardonner, et je rêve que vous m’emmeniez où bon vous semble tant que je reste près de vous ces quarante prochaines années, minimum.

Simone se lève et s’adresse à son compagnon :

- Edmond, merci pour tout, j’ai vraiment apprécié ta compagnie ces derniers mois mais je dois m’en aller. Je t’avais dit que je ne te quitterais qu’à la condition d’avoir trouvé l’homme de ma vie, voilà, il est là, offert comme un cadeau, assis à côté de moi.

- Mais enfin…

- Edmond, je suis désolé mais vous ne pouvez rien y faire, ma chérie, j’ai moi aussi adoré ta compagnie mais l’ascenseur vient de s’ouvrir sur la plage de l’île de mes rêves, tu ne peux pas m’en vouloir, aimer l’autre c’est vouloir son bonheur non ? Edmond, vous aimez le cyclisme ? Faites le tour de France, elle a deux trois étapes de montagne à couper le souffle !

- Mais Raoul !!!


Heureux comme des adolescents découvrant la passion, Raoul et Simone quittèrent la table, et partirent en courant, main dans la main vers un bonheur absolu.


Dans la cuisine, derrière la baie vitrée, Paulette souriait.






Franck Pelé                          


(textes déposés à la SACD – novembre 2013)

 

 

 

dimanche 27 octobre 2013

Pump up the volume



- Avoir une voiture qui monte à 250 km/h et rouler à 110, ne jamais dépasser la 7ème graduation d'un potentiomètre réglant le volume sonore qui en comporte 50, vivre dans trois pièces d'une maison de douze pièces, mettre toujours les mêmes fringues et laver celles qui ont l'odeur du placard pour le cas improbable où on les mettrait plus tard, acheter vingt livres par an et en lire deux, avoir accès à cent radios et écouter toujours la même, avoir la possibilité de découvrir des perles du cinéma et continuer de céder à la facilité de la rediffusion ou du film facile, avoir plein d'amis et inviter toujours les mêmes, pouvoir aimer comme dans "La nuit des temps" et se contenter d'aimer pour que ça fasse joli dans le tableau... C'est triste non ?

- Pourquoi tu dis ça ? Tu ne vas pas me dire qu'il n'y a aucun sous-entendu là...

- Aime-moi, fort, mets le pied au plancher, mets du son, pleine puissance, monte sur la table, change d'angle, Ô Capitaine mon Capitaine, lâche les chevaux, donne-moi tout ! Pourquoi garder le reste ? Pour qui ? Pour quand ?

- On peut perdre des points à dépasser la limite Simone... En tout cas se mettre en danger.

- Tu as encore des dents ou tu n'es plus bon qu'à goûter le jus de pomme à la paille ? Mais croque-la, la pomme Raoul ! Dévore le fruit et ne laisse rien ! Tu n'auras jamais trop d'amour pour moi, ne t'inquiète pas, et si tu te fais flasher, fais un sourire, ce ne sera que moi immortalisant le jour où tu auras récupéré ton permis de séduire...




Franck Pelé - octobre 2013 - Textes déposés SACD

samedi 19 octobre 2013

Divorcée



Voilà. C'est fini. Elle a claqué cette porte une dernière fois, laissant derrière elle toutes les couleurs d'une vie de rêve, d'amour et de sourires, et toutes les larmes qui les ont délavées. Cent fois elle a pensé partir, et cent fois elle avait trouvé une raison de rester. Mais après avoir épuisé son cœur, son mari avait épuisé sa raison. Sans foi, difficile de croire à la vie éternelle. Dans le taxi qui l'emmenait tout droit vers l'incertitude, son regard s'arrête sur ce couple qui s'embrasse. Elle n'y croit pas à ce baiser. Elle sait que l'amour ne supporte pas la répétition des jours, c'est un sentiment nocturne qui a besoin de nuits, d'obscurité, de fleurir sous les paupières closes, dans les rêves profonds, dans les doux secrets et les espoirs les plus fous. Comme un papillon, il explose de couleurs somptueuses à la lumière du jour, avant de se perdre dans les herbes d'ailleurs, jamais plus vertes que celles de l'envol. Elle ne part pas parce qu'il l'a trompée. Et quand bien même, elle est une femme assez intelligente pour savoir la vraie trahison. Il avait bien cueilli une fleur ou deux comme elle s'était laissé cueillir le temps d'une parenthèse enchantée, hors du temps et des lois, mais il avait toujours eu cet amour indéfectible pour elle, rare, et cher. Unique.

Il avait toujours eu ce respect empreint d'admiration, l'élégance de ne pas tomber dans la mauvaise foi ni dans le moindre de ces pièges qui raccourcissent les histoires. Là est la vraie trahison. Ces barrières qu'on installe entre le vrai et le faux, celles qui protègent les couples de la facilité ou du jugement cynique, il les enjambait comme on fait sa gymnastique du matin. Plus rien ne brûle en lui, plus rien de chaleureux, des étincelles viennent bien crépiter parfois pour éclairer le bon vieux temps mais elles tombent immédiatement en cendres, faisant les mèches grises qu'il dénonce sans savoir souffler dessus. Elle part parce qu'elle n'en peut plus de trouver des excuses à l'absence de sa flamme. Parce qu'elle est usée d'attendre un train qui ne viendra plus. Parce qu'elle sait que si elle reste, elle sera comme une étoile qui regarde le ciel à travers une fenêtre condamnée. Il a bien essayé de lui promettre le ciel à nouveau, mais elle savait qu'il ne connaissait plus le chemin. Il était perdu. Comme elle. Il pensait que rester ensemble dans le noir serait rassurant. Mais il est des obscurités qui étouffent, qui glacent, qui figent et font vieillir. Elle va divorcer. Elle ne s'y résout pas. Elle arrive même à se trouver odieuse, coupable, dure avec celui qui l'aime tant, il lui a encore dit hier, une semaine après l'avoir prise de haut, ou pour une conne, elle ne sait plus vraiment.

Divorcée. Un adjectif qui pèse tellement lourd. Comme un échec qui clignote sur le front. On rencontre une femme célibataire, ou même mariée, elle est belle, elle est tous les sourires possibles, on rencontre une femme divorcée et c’est comme si on rencontrait une handicapée de l’amour. Elle a divorcé. Elle est divorcée. Elle ne sait donc plus aimer ? Elle ne sait pas rendre un homme heureux parce qu’une seule de ses histoires a échoué ? Pas de chance, c’était celle avec l’alliance. Tellement de femmes n’ont pas réussi dans leurs histoires d’amour en général, celles qui finissent mal. Parce qu’elles auraient trouvé un semblant d’équilibre et le statut de femme mariée qui va avec, elles seraient soudain plus honorables et mieux honorées que celles qui n’ont pas trouvé la lumière au bout du chemin choisi ? Non. Etre divorcée ne doit pas signifier porter un soleil noir sur le cœur, ce n’est pas un poids, ce n’est pas une maladie, ce n’est pas toxique. C’est juste le signe, presque indiscret, qu’un mariage a échoué. Echoué violemment sur des rochers ou en douceur après un magnifique voyage, échoué en baie des anges ou dans une mer déchaînée, échec au roi, à la reine, peu importe, plus rien ne brille, on est mat. Etre divorcée n'est pas une nature, c'est un écueil sur une route, un accident de parcours. Le voyage n'est pas fini pour autant.


Au moment où le taxi entre dans le tunnel, Simone pense que le sien va être long. Quand on referme la porte d'une vie, on ne peut se résoudre à accepter qu'il en existe peut-être une autre, on ne peut surtout pas croire qu'elle sera idéale. On n'a qu'une vie non ? Elle trouvera la réponse à cette question quelques mois plus tard. En croisant la route de cet homme fait pour elle, né pour elle. Au moment d'échanger leur premier regard, ils ont souri devant l'évidence. Emportés, bouleversés, heureux, certains. Il s'appelle Raoul. Oui, le corps n'a qu'une vie, mais le cœur en a plusieurs. Et c'est quand vous avez trouvé la dernière que vous touchez à l'éternité.




Franck Pelé - Octobre 2013 - Textes déposés à la SACD

samedi 28 septembre 2013

Et l'île devint possible.




Toutes ces nuits à rêver à des jours meilleurs, tous ces jours passés à la fenêtre de son calvaire. Avant de devenir une femme libre, Simone a connu la terre dure, celle qui s’assèche sous le joug des coups portés au sourire plus que sous la chaleur solaire. Il lui semble que le soleil n’a jamais baigné l’endroit où elle a tant espéré avant de partir. Elle était déjà belle, mais on ne lui disait p...as, alors elle était comme un Mozart sans piano, comme une princesse sans miroir, elle n’avait aucune idée de sa splendeur, du génie de sa musique intérieure. La possibilité d’une île. Elle se souvient de cette phrase, comme une prière, comme un hymne à l’envie d’y croire, une certitude qu’au bout de la route, juste après ce dernier virage qui ressemble à tous ceux d’avant, son horizon s’habillerait d’un océan de douceur. Le genre d’étendue sereine qui vous fait oublier toutes les pierres supportées, qui vous donne le pouvoir de reconstruire avec du sable un château indestructible. Sous les pavés, sa plage. Cette île s’est présentée à elle alors qu’elle n’y croyait plus. Cette île qu’elle imaginait lointaine d’un point de vue géographique autant que métaphorique, il suffisait de croire en sa légende pour qu’elle puisse y respirer la sienne. L’île de beauté. La Corse.

Quand elle est arrivée à l’aéroport d’Orly, essoufflée et les yeux encore las d’avoir regardé sa vie en face, elle ne savait pas où aller. Le hasard lui a fait choisir la Corse, d’autres auraient dit son destin. Dès qu’elle est arrivée, elle a su. En respirant ce parfum unique, mélange de maquis aux mille senteurs et de terres fruitées, d’air marin et d’indépendance épicée, elle a immédiatement reconnu son île. De possible, elle devenait vivante, exactement comme la beauté d’une fleur qui n’aurait jamais eu la lumière qu’elle méritait. Elle n’a pas voulu prendre de taxi. Elle a posé sa petite valise dans une consigne à l’aéroport, et elle a marché, marché, elle a respiré, souri, elle a pleuré aussi comme toutes ces âmes qui ont trouvé leur route ici. Voilà le secret de cette fabuleuse et luxuriante végétation qui pousse sur cette terre où il ne pleut pas, les larmes apaisantes des âmes incrédules qui l’ont trouvée, terre de naissance ou de renaissance. Cette île vous aime parce que vous l’aimez, et l’alchimie opère jusque dans les organes vitaux.

Installée à une terrasse de Zicavo, un petit village du sud de l’île dans lequel Simone a pris ses quartiers depuis plusieurs semaines, le vent chaud caresse ses cheveux que plus personne ne lui tire en lui hurlant des mots qu’on devait entendre dans les champs de coton. Elle n’est plus esclave de rien ni de personne. Elle pense à cet homme rencontrée la veille. Elle ne veut pas se tromper, elle a presque peur d’y penser, mais elle sait qu’elle a senti la même chose que le jour de son arrivée en Corse. Cette certitude d’être au bon endroit, sur le bon chemin, dans la bonne lumière. Il s’appelle Raoul. Quand elle a vu la profondeur de son regard sur elle, elle a su son amour sans faille. Quand elle a vu ses mains, elle a su qu’elles iraient dans ses cheveux en même temps que les mots qu’on devrait entendre dans les lits de coton.




Franck Pelé – Septembre 2013 – textes déposés SACD - Tous droits réservés.

samedi 21 septembre 2013

L'arme à l'œil




- Pourquoi doutes-tu de moi ? Tu es l'homme que j'attends.

- Je ne sais pas... un pressentiment... Ton discours amoureux me semble déjà écrit pour d'autres, comme un discours politique qui attend plusieurs votes... Et les hommes politiques trouvent toujours la confiance dans le vote... Tu pourrais être de ces femmes qui ont besoin de cette confiance pour vivre, qui ont besoin de plaire au pluriel..., jusqu'à s'oublier entre toutes celles qu'elles proposent.

- Non. Je ne suis pas de ces femmes. Je suis entière, valeureuse, amoureuse, droite, honnête, confiante, vivante, exclusive, attentionnée, naturelle, transparente, sensible, loyale, juste.

- Tu ornes pourtant tes lunettes d'un caractère assez agressif. Me laisserais-tu voir la vérité de ton regard ? Combien ont su te désarmer ?

- Beaucoup ont conduit à armer ce regard, de patience surtout. C'est ta seule existence qui m'a appris que j'avais assez attendu. Mais tu n'as pas confiance en moi.

- Non. Parce que tu ne me connais pas, tu ne sais rien de moi, j'aurais pu être n'importe qui, tu aurais décidé que j'étais celui-là. Pourquoi... Pour un mot ? Une pensée ? Un parfum ? Une conviction ?

- Oui. Une intime conviction. Tu sais ce qu'on appelle l'intime conviction ? C'est quand une âme complice partie un peu plus tôt sur le même chemin que toi vient te souffler que tu es dans la bonne direction.

- Comme une lumière divine quoi...

- Tu penses que je suis une illuminée n'est-ce pas ? Une folle ? Une croqueuse d'hommes et de diamants ? Une irresponsable qui boit l'égoïsme au biberon ? 

- Quand on offre son cœur à un inconnu, même avec une intime et divine conviction, tu peux comprendre que l'inconnu en question hésite à se faire connaître.

- Et si c'était moi ? Tu prends le risque de passer à côté de moi parce que tu ne me sens pas ? Le pari est énorme non ? C'est d'ailleurs assez proche d'une intime conviction ce qui te parle à l'intérieur...

- Alors une des deux âmes complices ment.

- Une âme ne ment jamais. Seule la conscience qui l'anime peut la salir. Peut-être avons-nous raison tous les deux. Toi de ne pas vouloir me croire aujourd'hui, moi de savoir que tu es mon autre.

- Une histoire qui commence par épuiser les doutes, les craintes, les méfiances, les artifices, ne peut que durer éternellement s'il ne reste que les sourires et la douceur, la confiance et les couleurs.

- Mon vrai prénom est Simone.

- Le mien est Raoul.

- Tiens donc... Vous vous protégez aussi finalement...

- Une balle perdue est vite arrivée...

- Vous me désarmez Raoul. Et vous êtes le seul.






 Franck Pelé - Septembre 2013 - Textes déposés

The King for the Queen



"Mon cher et divin roi, je n'aurai probablement aucune chance de m'extraire des milliers de lettres de la semaine sous lesquelles vous croulerez mais si ce devait être le cas, je veux vous dire toute mon admiration, ma sensibilité optimale et jouissive à votre charisme et votre voix si pleine d'amour et de caresses, ma capitulation devant votre regard et cette moue à donner envie de faire la moue ...toute la nuit, mon exaltation à vous écouter chanter, à vous regarder bouger, vivre, à en faire trop aussi, à faire votre numéro de crooner à deux balles alors que vous l'êtes parfaitement naturellement, à jouer l'homme à midinettes qui sait gérer la distance entre le désir qu'il suscite et ses envies profondes, ne souriez pas vous savez que j'ai raison, je sais vous lire, Elvis Aaron Presley, je ne vous ai jamais vu ni parlé mais je vous connais par cœur, j'en suis sûre, chacun de vos gestes me parle, accompagné de cette petite voix intérieure vous savez, celle de votre âme qui vous confirme l'évidence. Je m'appelle Simone, je vous embrasse, et si vous devez m'aimer un jour, aimez-moi tendrement, aimez-moi vraiment...

Simone



- Annulez mon concert de ce soir, je dois retourner à Paris.

- Mais Elvis...

- On annule ! On reviendra... Je veux rencontrer cette femme. Je DOIS rencontrer cette femme.

- Tu sais qu'il nous faudra vite un nouveau titre à succès pour compenser cette annulation, sinon ton image pourrait en pâtir !

- J'ai un nouveau titre. "Love me tender"... (Il chante) "Love me tender, love me true..."

- ça va marcher ça ?

- Je viens de lire les mots de la femme qui m'a inspiré cette chanson... ça va toucher les gens sur plusieurs générations... simplement parce que cette femme existe... Elle va donner un corps inoubliable à cette chanson, elle va l'habiller d'amour... Parce qu'elle sait aimer idéalement quand elle reconnaît la pureté du frisson... Elle vient de me l'écrire... On retourne à Paris, je n'écrirai "Love me tender" qu'après avoir vu les yeux de cette femme. Simone...

-Tu as l'air tout... bouleversé...

- Tu serais comment juste après avoir lu les mots de l'auteur de ta sensibilité toi ? Une femme a écrit la mienne. Et elle avait la plume de cette femme. Je ne veux rien d'autre que la rencontrer. Voir l'existence du rare, du sublime, de l'exceptionnel dans ses yeux.

- Je t'enregistre sous quel nom à l'hôtel à Paris.

- Je ne sais pas... Un prénom français, bien français, un peu original... qui fera peut-être un peu beauf dans quelques années sauf s'il est porté avec une classe, une élégance et une ironie délicieuses... Raoul ? Oui c'est bien Raoul...



Franck Pelé - En voiture Simone - Textes déposés SACD - Août 2013

Au diable les varices !





- Oui Simone, c’est Priscilla, on va au resto ce soir, ça te dit ?

- Chacun paie sa part ?

- On divisera le total par le nombre de participants, comme d'hab....

- Et tous ceux qui auront moins mangé et moins bu se feront enfler, comme d'hab...

- Put... mais qu'est-ce que t'es pingre...

- Pingre ? Je ne suis pas pingre, je ne suis juste pas blindée comme tous ces bobos à la noix qui ne savent même pas la valeur de ce qu'ils dépensent ! Toi par contre, claquer 60 euros pour une bouffe que tu vas catapulter trois heures plus tard sur la moquette grâce à la vodka offerte par ton grand ami aux cheveux cons, celui qui préside aussi bien le bout de table que l'association des "j'me la raconte" de France, ça ne te dérange pas ! Comme laisser 5 euros dans le pot commun pour mon anniversaire ne te dérange en rien ! Moi je suis pingre ? Ton fric ne te protège pas de ton avarice !

- Je vois pas le rapport avec les varices, j'ai une très belle peau, et je suis bien trop en forme pour avoir des varices... Excuse-moi mais je te rappelle qu'on n'a pas le même âge Simone... Déjà, ça se voit au prénom…

- L’Avarice, tête de gondole ! Les varices c’est quand t’as les veines qui pètent, l’avarice c’est la veine de la générosité qui saigne ! Et à mon avis, si on regardait dans ton crâne, on verrait une cartographie plus riche que le réseau ferré francilien autour de ton intelligence ! Mais qu’est-ce que tu peux être conne Priscilla ! Aussi conne que ton prénom ! Tu te rends compte que personne ne s’appelle Priscilla ? A part la copine de Caliméro dont le crâne d’œuf a dû séduire ta mère, personne ! Alors je t’explique, c'est justement quand t'as de l'argent qu'on peut voir la nature de ta générosité. Et toi, pas besoin de voir une expo sur ton œuvre pour comprendre le message, dans le moindre de tes comportements on voit le tableau ! Moi je suis pingre ? Mais t'es une artiste-pingre ! T'es même la plus grosse pingre du quartier ! T'es pingre en bâtiment Priscilla !




Franck Pelé – En voiture Simone – Textes déposés – Août 2013

Splash



- Allez, bats des pieds avec moi, on s'en va...

- Comment ça on s'en va ? On va où ?

- Je ne sais pas, loin, au large, vers l'horizon, une île, une autre côte......

- Mais je suis marié moi, je ne peux pas quitter la plage comme ça !

- Et ta femme, tu peux la quitter comme ça ?

- Non plus, non !

- Qu'est-ce que tu fous là alors ?

- Mais rien, je suis venu parler un peu avec toi et m'accrocher à ton matelas parce que j'étais fatigué.

- Tu te fous de moi ? Je le connais par cœur le coup du matelas, c'est moi qui l'ai inventé !

- Mais je te jure que ça n'a rien à voir avec le matelas !

- Tu me jures ? Mais t'es encore plus gonflé que lui mon pauvre ! C'est même étonnant de ne pas flotter quand on est gonflé à ce point !

- Mais pourquoi tu dis ça ?

- Je ne sais pas, je me fais des idées sûrement, tu m’as quand même demandé où j’habitais, si j’étais seule, ce que je pensais des parenthèses épicuriennes, tu m’as dit que tu t’ennuyais, que tu rêvais d’ailleurs, que tu pourrais partir loin avec moi, là, tout de suite, le tout en regardant mes seins tous les trois mots, je comprends que t’aies eu besoin de t’accrocher, tu dois être fatigué comme garçon !

- Bon, excuse-moi, on peut faire demi-tour maintenant ? Parce qu’on commence à être loin là…

- Et alors ? C’est pas ce que tu voulais ? Ah ça pour se la raconter grand voyageur y’a du monde hein, mais dès qu’il faut mettre un peu de poids dans le maillot de bain, y’a plus personne !

- On parle de quoi là ?

- De ton courage Robinson !

- Je ne m’appelle pas Robinson, je m’appelle Pierre.

- Oui bah dans deux jours tu t’appelleras Robinson si je ne fais pas demi-tour ! Alors maintenant tu vas arrêter de penser avec ta petite hélice, tu vas la remettre à l’eau et tu vas rentrer doucement sans faire de vagues retrouver ta petite famille, vu comme tu étais remonté en arrivant, j’imagine qu’il te reste assez d’énergie pour rentrer les mains derrière la tête !

- Et pourquoi on ne ferait pas un peu d’écume ensemble, là, maintenant ?

- Dis donc l’Apollon des mers du sud, tu t’es probablement déjà fait souffler dans les voiles par des sirènes qui t’ont vu arriver avec tes gros nabots ?

- On parle de quoi là ?

- De ton courage toujours.

- Heu… oui, c’est arrivé oui…

- Mais tu ne t’es jamais pris de râteau à moteur…

- De râteau à moteur ?

- Oui

- Ah non, ça ne me dit rien non.

- Bon, alors tu vas lâcher mon matelas, tu vas rentrer pendant que tu vois encore quelque chose à l’endroit de ta plage sinon je rentre avec toi et je dis à TOUT LE MONDE dans un rayon de dix kilomètres que tu as voulu coucher avec moi dans l’eau, que tu m’as caressé les seins en me racontant ton mariage mais que tu étais tellement diminué par le froid que tu t’es fait bouffer l’hélice par une raie qui pensait que c’était du plancton !

- Mais…

- Y’a pas de mais ! Dégage ! Vite ! Nage ! Mets en route ! Ventile ! Mousse !

Il décroche du matelas pendant que Simone continue de battre des pieds, s’éloignant déjà doucement.

- Mais reviens, je vais me noyer !

- Arrête de parler, nage ! Avec le râteau que tu viens de prendre, tu vas rentrer tout seul ! C’est l’avantage du râteau à moteur ! Et dépêche-toi sinon je rentre avec toi et je vais raconter à Raoul ta petite proposition.

- C’est qui Raoul ?

- Mon mari ! Et s’il apprend la moitié de ton petit numéro, il va te mettre la raie sur le côté et balancer le plancton aux oursins !



Franck Pelé - Juillet 2013 - Textes déposés à la SACD

Après le monde




- Simone, t'as entendu ?

- Quoi ?

- La fin du monde est pour novembre !...

- Novembre… de cette année ?

- Oui

- Oh non ! Non ! Ils auraient pu faire ça plus tard, mince ! Je voulais fêter Noël aux Antilles cette année et te faire la surprise !

- J’aurais adoré… Mais là, je ne peux pas te répondre qu'on fera ça une prochaine fois...

- Mais c'est sûr ?

- Ils l'ont dit sur BFM TV.

- Et sur iTélé ?

- Pareil. J'ai vérifié. Y'a que France Dimanche qui annonce ça en janvier.

- Et comment on va faire pour payer le reste de la maison ? Elle ne sera jamais à nous ! Putain mais c'est pas vrai, on s'emmerde à se taper des crédits et ils nous mettent la fin du monde en plein milieu, quelle bande de cons !

- Simone, tu es un peu vulgaire là...

- Je suis vulgaire ? Tu te fous de moi Raoul ? On arrête tout dans cinq mois, plus de son, plus d’image et je suis vulgaire ? J’aurai à peine fini mon régime et personne ne pourra en être témoin ! J’ai arrêté de fumer depuis dix ans pour vivre plus longtemps, et ça sert à quoi ? Hein ? Ça sert à quoi de faire des efforts pour vivre plus longtemps que tous ces cons qui s’en foutent si c’est pour claquer en même temps qu’eux ???

- Tu les faisais pour toi les efforts...

- J’aurais pu fumer, manger de la viande, des hamburgers, des trucs en sauce, fumer des pétards, m’en mettre plein le nez, me faire des tatouages, des piercings, avoir les cheveux de toutes les couleurs, conduire vite, boire du champagne tous les soirs, danser toutes les nuits, dormir un jour sur deux, arrêter mes études pour profiter de ma jeunesse, profiter de la vie quoi !!! Au lieu de ça, je me suis emmerdée à faire attention, à ce que je mange, à mon sommeil, à ma peau, à mes cheveux, à mes fringues, à mon comportement, à ma carrière, à mon image, à ma culture, et tout ça pour quoi ? Pour exploser en même temps que tous les paresseux de l’élégance ? Pour que la poussière de mon être se mélange à celle de ces gras du genou ? De ces anorexiques de l’esprit ??? Merci la fin du monde ! Merci le gouvernement !

- On ne peut rien y faire Simone, c’est comme ça, tout a une fin…

- Et toi, ça te fait rien ?

- Bah si, j’avais envie de me mettre au piano à la retraite et de découvrir la Patagonie. Et puis toutes ces Coupes du Monde qu’on va rater… Remarque, on ne les aurait peut-être pas jouées, vu le niveau depuis que Zizou est parti…

- Zizou va mourir en novembre... Tu te rends compte ? Bradley Cooper, Ryan Gosling, Vincent Cassel, Romain Duris, Laurent Delahousse, pffuiiiit ! Plus personne ! Mais c’est un drame !

- Pense à Justin Bieber, Paris Hilton, le mec de Gangnam style… ça passera mieux…

- Et mes parents ? Mes parents ! Je ne vais plus voir mes parents…

- Et moi ma mère.

- Ah oui, on ne va plus voir ta mère tiens…

- Ca veut dire quoi ça ?

- Rien, c’est triste.

- Tu es sûre que c’est triste ? Non parce que t’avais l’air d’avoir un ton moins angoissé d’un seul coup, presque serein…

- Arrête Raoul, tu sais très bien que je ne passerais pas mes vacances avec ta mère…

- Oui d’accord mais de là à souhaiter sa mort, y’a quand même une nuance.

- Je ne souhaite pas sa mort, je n’ai juste pas été traumatisée à l’idée que le monde disparaisse avec elle, excuse-moi d’être franche ! Je ne l’ai jamais supportée, voilà !

- Ah c’est le moment du solde de tout compte, là ? Bon, alors puisque c’est « franchise time », je trouve que ton père se la raconte comme personne ! Alain Delon à côté c’est l’Abbé Pierre !

- Si mon père se la raconte, ta mère c’est l’auteur !

- Ma mère elle ne sait pas tout sur tout et elle ne siffle pas une demi-bouteille de whisky par jour !

- Ah non, ta mère elle ne sait rien sur rien mais elle est persuadée qu’elle sait tout ! Et elle est pie ascendant serpent alors niveau sifflage ça joue tête de série !

- On dit sifflement Madame-je-sais-tout !

- Attends je regarde dans le dictionnaire… « Sifflage : Râle laryngo-trachéal des chevaux et des ânes malades. » Voilà, j’avais raison, pour ta mère, on dit sifflage.

- Et tu ne veux pas regarder à « prétentieux imbuvable jamais content » ? Ils ont dû choisir la photo de ton père, bien plus parlante que n’importe quel texte !

Soudain, un grondement énorme fait vibrer toute la maison. Simone saute dans les bras de Raoul :

- C’était quoi ça ?

- Je ne sais pas…

- Ils ont bien dit novembre ou c’est ta mère qui t’a dit ça ? Elle l’a peut-être inventé pour que je te quitte…

- Tu ne veux pas appeler ton père pour repousser l’échéance d’un petit siècle ? S’il y en a un qui peut sauver le monde, c’est bien lui… Tu lui as repassé sa petite cape rouge ?

- Tu sais bien que je ne suis qu’une femme moderne qui ne sait même pas repasser…

- Arrête, elle ne le pense pas, tu le sais très bien…

- Non, je ne le sais pas très bien non… Je crois même plutôt qu’elle le pense jusqu’au plus profond de ses napperons à dentelle.

- Tu me quitterais si c’était la fin du monde ?

- Raoul, si la fin du monde est en novembre, je t’aimerai encore en décembre.

- Ma chérie… Notre amour sera l’étoile la plus visible des mondes d’après…



Franck Pelé - juin 2013 - textes déposés SACD