jeudi 24 novembre 2011

Hier encore



- Excusez-moi Mademoiselle, la viande de votre hamburger là, elle vient d'un élevage certifié ?

- D'un élevage certifié ? Je ne sais pas Madame, c'est du bœuf quoi... Du bon bœuf de nos campagnes !

- Et dans le plastique de vos flacons de mayonnaise et de ketchup, il n'y a pas de bisphénol des fois ?

- Il n'y a pas quoi ?

- D'ailleurs, vous distribuez toujours les mêmes flacons à tous les clients... sans jamais les nettoyer ?

- Pardonnez-moi mais vous venez manger ou faire une enquête ?

- Et le coca, c'est du coca light ?

- Light ?

- Oui, du coca avec moins de sucre, parce que c'est meilleur pour la santé, mais avec plus d'un autre produit qui est lui très mauvais pour la santé.

- Mais ça sert à quoi de mettre moins de sucre si c'est pour ajouter quelque chose qui n'est pas bon pour la santé ?

- Ah... ça... c'est la loi du marché ma petite...

- Mais vous venez d'où exactement ?

- Du futur ma chère, du futur...

- Ah... Et on va tous être comme vous dans le futur ?

- Pire ! Vous savez, la moindre chose que vous allez manger ou boire va être analysée, et on va trouver une bonne raison de vous dire que tout ce que vous faites, enfin ce qu'on nous a dit de faire depuis des années, est une catastrophe pour la santé des gens. Et puis on va vous donner des conseils pour mieux vivre. Qui s'avèreront alarmantes dix ans plus tard.

- Mais pourquoi est-ce qu'ils veulent tout rendre parfait ?

- Pour qu'on vive longtemps.

- Et vous êtes heureux ?

- ........

- Madame... On sera heureux à votre époque ?

- Disons que... On vivra plus longtemps qu'avant... avec plus de connaissances sur les choses...

- ...je vois... on aura trouvé plein de réponses à des questions qu'on ne se posait pas...

- Exactement. Et on rajoutera des questions à celles qui nous séparent du bonheur...

- Mais alors ce sera dangereux de vivre dans le futur ?

- Je ne veux pas vous faire peur.

- Dites-moi.

- C'est difficile pour moi de vous mettre des volets sur la jolie fenêtre que vous semblez avoir sur le monde !

- Mais je ne vivrai que dans le présent moi Madame, allez dites-moi !

- Ah bon ? Et demain alors, vous n'avez rien prévu ?

- Quand on sera demain, il sera temps d'y penser !

- Jolie philosophie...

- Allez !

- Oui, ce sera très dur !!! On vous dira de ralentir parce que vous polluez l'air avec votre voiture, et de toutes façons, vous n'aurez pas besoin de ralentir puisque vous serez bloquée, comme les millions de moutons malheureux qui se rendent à l'abattoir de leurs illusions, et vous passerez des heures à écouter la radio qui vous donnera un état du monde à rendre athée le plus fidèle des croyants, on vous donnera des leçons en tout genre, vous n'aurez plus le droit de rouler à 140, vous pourriez tuer quelqu'un, vous n'aurez plus le droit de bien gagner votre vie, vous pourriez déstabiliser l'équilibre budgétaire de votre société, vous ne saurez plus pour qui voter puisque l'homme politique ne comprendra plus lui-même les choses de la politique et sera plus occupé à choisir la robe de sa femme, voire à enlever celle d'une autre, pour nourrir la presse à scandales, vous devrez vous déshabiller aux portiques des aéroports pour pouvoir prendre l'avion, mettre des oreillettes pour téléphoner avec votre téléphone portable sous peine de griller doucement votre cervelet, vous ne pourrez plus boire un verre au stade ni fumer dans un restaurant, vous changerez votre monnaie pour pouvoir acheter moins de choses, mais plus cher, tout augmentera sauf votre salaire, on s'ennuiera dans sa famille, et on s'ennuiera en voyage, on saura plus profiter de commentaires d'inconnus sur nos photos de vacances que de nos vacances elles-mêmes avec un mari qu'on aura épousé parce qu'il ressemblait à cet acteur qu'on adore, et on aura remplacé le film du dimanche soir par des séries et de la pub !

- Attendez ! C'est bon... ça va... je ne veux pas savoir...

- Mais si ! Je suis lancée, je finis ! Votre pays sera moins puissant que la Chine et...

- Les États-Unis d'Amérique ? Moins puissants ? Mais enfin, nous sommes les plus forts, vous plaisantez ?

- Vous étiez ! Parce qu'on vous enverra des avions dans vos buildings et des présidents à chapeau de cow-boy qui adorent tellement jouer à la guerre qu'ils dépenseront tout l'argent du pays pour avancer leurs pions sur des cartes sanglantes qui ne tâchent pas ceux qui jouent avec !

- Mais... et la télé ? La télé ne dénoncera pas toutes ses choses ? Les gens ne diront rien ?

- La télé ? Mais c'est elle qui aura appris aux uns à reproduire les pires horreurs des autres ! Vous voulez que je vous dise le sommaire du journal télévisé d'hier soir ? On a retrouvé le corps d'une jeune fille martyrisé, je vous passe les détails, par un élève de 17 ans qui avait déjà fait de la prison quelques mois plus tôt ! Ça n'arrête pas, quelqu'un disparaît, et à chaque fois, on découvre l'horreur. Et plus on en parle, plus ça arrive ! En ce moment, c'est une fois par mois ! Dès qu'une femme va courir en forêt ou une petite fille traverse la rue pour aller chez un voisin, aucune ne revient !

- Alors pourquoi on en parle ?

- Parce qu'il faut prévenir que voulez-vous ! Il faut mettre en garde ! Donner des leçons ! Le bonheur est tellement à ce prix... Je continue. vous aurez aussi un petit bilan sur la crise économique qui secoue les puissances économiques occidentales, les marchés financiers seront plus forts que les états, le chômage jamais aussi élevé, on vous dira que la canicule sera toujours plus forte l'été, et les inondations toujours plus fortes l'hiver, parce que trop de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, il ne faudra plus boire l'eau du robinet, les légumes seront bourrés de pesticides et auront un goût aseptisé, on vous dira que le vainqueur du Tour de France est dopé, que fumer peut tuer, que les généraux et les extrémistes ont profité des révolutions arabes pour asphyxier encore un peu plus la démocratie, on vous dira qu'on n'aura plus jamais de Lino Ventura et de Romy Schneider, que vos enfants pourraient se faire racketter à 12 ans et que la grippe pourrait tuer la moitié du pays selon des études très poussées. On vous dira aussi que

- Stop !!! Arrêtez !!! Arrêtez... Je vous en supplie...

- Pardonnez-moi.

- C'est fou... Moi, je suis bien dans mon époque... Je suis heureuse de manger sans me poser de questions, de courir dans les champs en disant bonjour à ma voisine, de boire du lait et de manger de la viande sans me demander si la vache est folle, je suis heureuse d'embrasser mon amoureux sans penser qu'il pourrait me contaminer, ou même me tuer ! Vous entendez ? Je suis heureuse de voir l'herbe toujours plus verte, de laisser ma fille jouer dans la rue ! J'adore boire du coca ! Je fume pendant que je vous prépare votre hamburger, et je n'ai jamais vu un client arrêter de me sourire pour ça ! Et ma planète est belle, avec des saisons splendides ! Qu'est-ce que ça veut dire vos salades ? Que ce sont mes enfants qui vont faire ce que vous décrivez ? Et mes petits-enfants ? Alors quoi ? On n'en fait plus ? On attend tranquillement que nos rêves gorgés d'illusions sèchent et craquellent sous un soleil trompeur ?

- Non... au contraire... Faites des enfants, et transmettez-leur tout votre amour... toujours... Parce que si la société est malade, seuls les enfants pourront la soigner... Ils sauveront le monde avec de l'amour ! De l'amour !

- Mouais... Si on les laisse vivre sereinement... Votre bisphénol là, y'en aurait pas dans les tétines des biberons des fois ? Au point où on en est...

- Oubliez tout ça... La vie est belle aujourd'hui... Combien je vous dois ?

- Un dollar cinquante pour le plateau, et cinq dollars pour le carburant.

- Oh oui elle est belle... Bonne journée mon petit... Profitez de tout. Et ne vous inquiétez pas. Les couleurs resteront belles, les émotions fortes, et les parfums inoubliables, même dans un avenir incertain.

- Vous repartez quand ?

- Demain matin.

- Vous voulez venir avec nous au Drive-In ce soir ? Ils jouent "Autant en emporte le vent".

- Avec grand plaisir. Oui... J'adorerais ça...


Le lendemain matin, Simone croise Raoul sur le chemin de la salle de bains :

- Tu es rentrée ? Alors, tu as fait bon voyage ?

- Excellent...

- Tu as l'air perplexe... Tu as été déçue, c'est ça ? Je te l'avais dit, la nostalgie est un sentiment menteur, le "c'était mieux avant", ça ne veut rien dire ! Ce soir, on se fait une soirée écran plat HD ? Histoire de remettre les choses à leur place et de te faire oublier la télé noir et blanc ! Le bonheur, c'est aujourd'hui ma chérie ! Au fait, j'ai pris 100 euros sur le compte commun, j'ai fait le plein d'essence pour aller chez ta mère.

Simone souffle et marmonne :

- Mmmmm... le bonheur d'hier, c'était pas mal non plus...

- Qu'est-ce que tu dis ?

- Rien !
 
 
Franck Pelé - novembre 2011

Raoul voit clair dans le jeu de Simone


- Chéri, tu m'emmènes au restaurant ?

- Au restaurant ? Tu ne veux pas rester à la maison tranquille ? Attends, je finis un chapitre de mon roman et je te fais un somptueux dîner.

- Raoul, tu vois où je suis assise là ? Exactement à ma place. Entre ta machine à écrire, la porte de ton monde, dont je fais partie certes, et le téléphone, seul contact avec le monde extérieur, dont je fais AUSSI partie. Alors j'aimerais beaucoup sortir de tes pages et m'aérer la tête dans le monde réel UNE fois cette semaine. Et voir tes yeux me désirer dans la lumière d'une chandelle et pas dans la flamme de ta plume... Emmène-moi chez Maxim's...

- Chez Maxim's ? Mais c'est hors de prix !!!

Simone compose le numéro de Chez Maxim's :

- Bonsoir Madame, je souhaite réserver une table pour deux personnes s'il vous plaît...

Raoul, chuchotant, énervé :

- Raccroche !

Simone décroise alors ses jambes et repousse le fil du téléphone en dehors du champ de vision de Raoul avec une ouverture lente mais franche de sa cuisse droite. Puis elle lui lance, dans un sourire à rallumer la nuit des temps :

- Excusez-moi, je demande à mon mari... Chéri, 21 heures ?

Raoul, déglutit, encore hypnotisé par la magie de ce qu'il venait de voir :

- Heu... Oui...

- Parfait pour 21 heures, merci Madame, à tout à l'heure. Au revoir...

Elle se lève dans un élan soudain, prend son sac à main au vol, s'arrête net devant son homme, et lui dit, nez à nez :

- Tu vois Raoul, quand je te dis que je suis une femme moderne... C'est la première fois que je te parle avec un téléphone sans fil, et tu ne m'as jamais entendue aussi clairement...


Franck Pelé - novembre 2011

Le cadeau de Raoul


- Que tu es belle mon amour...

- Pourquoi t'arrêtes-tu maintenant ?

- Pour contempler ce moment délicieux, cette frontière sublime...

- Quelle frontière ?

- Celle entre deux mondes, le suggéré et le dévoilé. Si je remonte ta bretelle, c'est comme si je faisais demi-tour après avoir découvert le Nouveau Monde, si je la baisse complètement, je bascule déjà dans ce monde, je tue le désir, je suis déjà dans la possession, j'ai mis fin à mon plus grand bonheur, te découvrir. Mais si je la laisse comme elle est à l'instant, je cultive un plaisir inouï, je suspends la seconde qui précède la plus belle conquête de ma vie, une seconde éternelle... Tu es comme un cadeau que je ne veux pas ouvrir. Je trouverais que le temps passe trop vite... Tu te souviens quand nous étions enfants ? Nous ne pouvions attendre, on déballait tout, sans profiter, et puis on jouait, on se lassait, et on regrettait ce moment magique de l'attente...

- D'accord mais là, on n'est plus enfants, et le moment magique de l'attente ça va deux minutes ! Maintenant j'aimerais passer au moment magique d'après, alors tu vas ouvrir ton cadeau et tu vas jouer avec, sinon c'est moi qui vais me lasser !

- Tu ne veux pas nager un peu dans les eaux de la poésie romantique ?

- Raoul... Découvre-moi, bascule dans mon monde, possède-moi, je veux être ta plus belle conquête...

- Aaaaah... tu vois quand tu veux... Je cherche le lagon au trésor...

- Vous le trouverez dans la vallée, mais il vous faudra d'abord passer quelques sommets...

- C'est de la haute altitude...

- Vous verrez, une fois en haut, vous aurez l'impression d'avoir le souffle coupé... mais un peu plus tard, lorsque vous descendrez et trouverez mon trésor, c'est moi qui manquerai d'air...


Franck Pelé - novembre 2011

Les ailes du désir


Ce 17 novembre était une date insupportable pour elle. C'était le jour où Raoul avait cessé d'être. Aujourd'hui, c'est le troisième anniversaire de sa disparition. Montmartre est triste, et le Moulin ne tourne plus. Seul le visage de Simone, plein de lignes gravées par le temps, pouvait témoigner de la quasi centaine de printemps vécus. Si vous pouviez voir l'allure de son cœur, vous seriez surpris par sa jeunesse, aussi fringant que sa mémoire. Dans trois ans, Simone sera centenaire. Elle a fini par s'habituer à ce corps qui n'est plus le sien, seulement la preuve irréfutable que l'amour s'occupe des corps quand il a le temps. Lorsque la terre devient trop aride, il pénètre les cœurs, définitivement, et coule dans les veines comme autant de rivières nées d'une même source. C'est le tarissement de cette source auquel elle était incapable de s'habituer. Raoul ne s'était pas réveillé d'un sommeil qui devait être bien plus court, et depuis cette nuit infinie, tout était devenu obscur dans la vie de sa femme. A quoi bon voir le jour sans le soleil qui le magnifie ? Pourquoi sentir une fleur si elle n'a plus de parfum...

Ils habitaient cet appartement depuis 1889, l'année de leur rencontre et celle de la construction du Moulin. La légende veut que lors de leur premier baiser, leur fougue fut si gourmande que le Moulin en rougit. Le lendemain matin, il avait gardé sa couleur. Et trouvé son nom historique.

C'était le début de la Belle Époque, Paris bruissait de tous les élans artistiques et novateurs qui allaient enchanter le monde et les siècles suivants. On préparait les festivités du centenaire de la Révolution et la présentation de la Tour Eiffel, majestueuse érection métallique qui rendait la Seine brûlante de fierté.

Montmartre, en ce temps-là, n'accrochait pas encore ses lilas sous ses fenêtres, mais des sourires. Le caractère délicieusement bucolique de ce petit village perché au-dessus de Paris en faisait un endroit exceptionnel. Toulouse-Lautrec se frisait les pinceaux du bonheur d'avoir rencontré le japonisme, un courant oriental qui allait connaître son apogée en cette fin du XIXème, les gens sortaient d'une grande dépression économique et les années de paix, qui n'avaient jamais été aussi longues, avaient favorisé le progrès, et surtout, le sens de la fête.

Pendant que Proust trempait ses madeleines dans un thé près du Sacré-cœur, un sacré corps ondulait sur les pavés au bras de Raoul. Simone avait une jupe très courte, elle partait pour une audition au Moulin Rouge. Le déjà célèbre cabaret travaillait sur une nouvelle revue affriolante : le French Cancan. Elle sera prise, et deviendra une des danseuses les plus connues de Paris sous le pseudonyme de Nini pattes en l'air, avec ses amies Jane Avril, la Goulue, La Môme Fromage et Grille d’égout. On viendra du monde entier pour voir Paris lever ses jambes.

Puis ils connaîtront les magnifiques années d'après-guerre, les cabarets toujours plus fous, Le Chat Noir, Le Lapin Agile, les hommes déguisés en femme, dès que Simone et Raoul entraient quelque part, c'était l'effervescence, la fête, on leur donnait la meilleure table, on leur offrait le meilleur champagne, Raoul se mettait au piano, et Simone dansait sur le bar, les gens riaient, chantaient, ils étaient tellement heureux. Ils fêtaient le bonheur contagieux de ce couple extraordinaire. Montmartre était artiste, Montmartre était bohème. Comme un village de gaulois résistants au capitalisme naissant de la grande ville qu'ils voyaient changer de leur balcon.

Plus tard, beaucoup plus tard, au siècle suivant, le XXIème, la rue Lepic avait perdu la plupart de ses moulins, ne subsistait, en bas, que le grand rouge dont les ailes ne tournaient plus, comme pour dire aux touristes qu'ils s'étaient trompés d'adresse, ou d'époque. Les peintres de la place du Tertre étaient comme des macs qui profitent de leur butte, les magasins de souvenirs avaient remplacé ces cabarets qui en avaient tellement offert, mais l'esprit était toujours là. Les vignes poussaient encore malgré une ivresse moins joyeuse et les bars jouaient toujours du jazz.

En pensant à ces jours heureux, Simone souriait. Puis très vite, elle se disait qu'une belle histoire ne devrait jamais avoir de fin. Raoul était parti, avec tous ses souvenirs. Et c'était le plus dur à accepter pour elle. Comment peut-on passer une vie à apprendre tant de choses, à aimer aussi joliment, à se connaître tellement soi-même, à découvrir les autres avec envie, à lire les plus grands auteurs, à être témoin de magnifiques naissances, comment une vie riche de tant de leçons peut-elle s'évaporer et ne laisser derrière soi que ceux qui ont su la qualité d'un être ? Jusqu'à ce qu'ils disparaissent eux aussi. Alors, qui pourra raconter les amours extraordinaires d'un couple magnifique ?

Les mots. Il faut écrire ses amours, ses larmes, ses joies, sa vie. Un jour, quelqu'un les lira. Et les fera revivre.


Franck Pelé - novembre 2011

Votez Simone !


- Mais Simone, qu'est-ce que tu fais ?

- Tu n'as pas envie de faire l'amour au bureau ? J'en rêve depuis que je travaille avec toi...

- Mais si quelqu'un arrive ?

- Ils sont tous en salle de réunion pour le vote du conseil de surveillance...

- Oui mais moi aussi je dois aller voter !

- Je sais Raoul... Je sens ton bulletin qui commence à prendre forme... Tu ne voudrais pas voter pour moi plutôt ?

- Simone enfin...

- Mets ton bulletin dans mon urne... Mon programme est sans égal... Et puis avec moi au moins, tu ne seras pas déçu, mes promesses seront tenues. Sois mon peuple, je serai ton gouvernement...

Simone commence à déboutonner doucement Raoul :

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Je vais commencer par prendre des mesures... radicales... Puis je vais inviter le peuple à entrer au gouvernement pour instaurer une confiance nouvelle, je vais même le laisser creuser mon déficit... et quand il touchera le fond, je pousserai un triple aaaah à faire pâlir d'envie toutes les agences de notation...

C'en est trop pour Raoul, n'en pouvant plus, il saute sur Simone, et au bout de quelques minutes d'intenses tractations, après un long râle de plaisir, il s'affale sur sa belle en expirant un :

- ... a voté...

- Déjà ??? Tu aurais pu prendre le temps de réfléchir ! C'est ça le problème avec le peuple, dès qu'on lui donne un peu de pouvoir, il s'en sert n'importe comment !


Franck Pelé - Novembre 2011

Simone a le titre sur le bout de la langue


- Qu'est-ce que tu fais Simone ?

- Je prends goût à la musique vintage...

Rendez-vous en terre inconnue (3ème et dernière partie)



Alors qu'ils attaquaient leur quatrième heure d'ascension à pied pour arriver au village des Lolos noirs, perché tout en haut des magnifiques montagnes nord-vietnamiennes, Simone pestait, entre deux pauses consacrées à la difficile reprise de son souffle :

- Tu me rappelleras de ne plus jamais partir en vacances avec toi Raoul ?

- Profite un peu... C'est un cadeau exceptionnel... Tu n'auras plus jamais un cadeau pareil...

- J'espère bien ! Tu parles d'un cadeau ! La prochaine fois, c'est avion - taxi - lieu de vacances ou je reste à la maison !

- On arrive... Regarde, ils nous attendent...

- Je vais te prendre un bain moi... Et demain, tu expliqueras à tes nouveaux amis que personne ne vienne me réveiller avant midi... J'ai fait autant d'efforts que si j'avais fait une année de shopping en une seule journée...

- L'endroit est préservé de tout... Ça valait tous ces efforts non ?

- Mais ça sert à quoi d'habiter si haut franchement ? En plus c'est con, ils sont plus près du soleil et c'est dangereux pour la peau. Et aussi pour les yeux ! Après ils ont les yeux bridés et ils s'étonnent...

- Arrête de te plaindre un peu... Dis-leur bonjour avec la main, et souris, on croirait que tu vas mourir là.

- Je ne suis pas loin figure-toi ! Je viens de me taper l'Himalaya en tongs et je suis à 279 pulsations minute donc oui, c'est possible que je finisse ici, bouffée par les vers d'Orient !

Les présentations furent chaleureuses, les sourires généreux faisaient presque oublier les efforts consentis pour découvrir ce peuple dont les valeurs de cohésion et de travail représentaient une extraordinaire leçon de vie. Mais quand le chef annonça le programme du lendemain, avec lever à 4 heures pour travailler dans les champs, Simone tiqua :

- Heu... attends chef... Quand tu dis 4 heures, tu parles du goûter là...

- Ah non non, il faut se lever à 4 heures pour être à 5 heures dans les rizières, on travaille toute la journée et on rentre à 7 heures du soir. Mais l'après-midi, seules les femmes travaillent, nous les hommes, nous nous occupons des enfants. Et toute la journée suivante c'est pareil.

- Bien sûr... Bien sûr... Et les salaires suivent ?

- On partage tout pour la communauté.

- Évidemment... Vous les avez bien élevées vos femmes dites donc ! Bravo grand chef Lolo ! Et si y'a embrouille au village, une voiture qui démarre pas ou la plomberie à changer, c'est toujours les femmes qui s'en occupent pendant que vous jouez à Pandi Panda avec les petits ?

- Nous n'avons pas de voiture, pas de plomberie, tout est en bois, nous faisons tout à la main, venez, je vais vous montrer où vous allez dormir.

- Vous pouvez me montrer les toilettes avant s'il vous plaît, j'ai une envie pas possible...

- Vous voyez le haut-plateau là-bas, sous la lune ? Vous verrez, il y a une fosse près des bœufs, vous pourrez vous soulager sans problème...

- Raoul !!! Laisse-moi résumer... Donc, tu m'emmènes en vacances dans une tribu où on dort par terre au-dessus des cochons, où les femmes bossent comme des esclaves pendant que les hommes se la coulent douce, où il faut prendre un vaisseau pour se vider la vessie et où on va manger du riz pendant quinze jours ? C'est ça ?

- Arrête de voir les choses comme ça, tu t'en souviendras toute ta vie de cette expérience...

- Oui. Toi aussi je pense... Tiens, y'a la grand-mère qui veut te parler. Pourquoi elle a les dents aussi noires ? Elle est au courant que c'est pas joli ou personne ne lui dit rien ?

- Arrête Simone ! C'est une femme adorable, elle est de l'ancienne génération, depuis toute jeune, elle mastique des feuilles locales qui rendent les dents noires. Elle le sait mais elle ne peut pas s'en empêcher...

La grand-mère s'adresse à Raoul :

- Ma fille aimerait vous épouser.

- Madame, je suis très honoré mais je suis déjà marié...

- Ce n'est pas grave, vous viendrez quand vous voulez...

Simone à la grand-mère :

- Oh dis donc Ultra Brite, t'as pas l'impression d'imposer tes coutumes là ? Il est marié Raoul, à une femme formidable ! Et bien dites-moi, vous êtes chaudasses dans la région, vous n'astiquez pas que des feuilles locales hein !

- Simone, arrête un peu s'il te plaît ! Pour elle, c'est une preuve d'amour et de confiance. Elle réagit comme une mère. Tout au fond d'elle, ce n'est que plaisir et générosité. Une mère aimante. Une femme idéale, un cœur pur.

- Bah vas-y ! Allez, va au fond des choses, j'ai compris ton petit jeu ! "Rendez-vous en mère inconnue"... allez hop ! Enchaîne Raoul ! Et moi qui croyais que tu allais m'offrir du rêve... C'est même pas du tourisme culturel, c'est du tourisme sexuel !

- Mais t'es complètement dingue ma chérie...

- Voilà, je suis dingue ! Je refuse une expérience où Koh Lanta à côté c'est le Four Seasons Bora Bora, j'en suis consciente, mais je vous quitte !

- Qu'est-ce que tu racontes ?

- Je me barre !

- Mais tu vas où ?

- A Stockholm !

- Simone reviens tout de suite !

- Et fais attention aux jeux de la grand-mère ! A mon avis, le noir, ça part pas !

Rendez-vous en terre inconnue (2ème partie)


- Mais qu'est-ce que t'as mis dans ta valise chérie ? Elle pèse une tonne !

- Le strict nécessaire.

- Mouais... Je suis curieux de voir la nature de ton strict nécessaire...

Raoul pose la valise, s'agenouille et l'ouvre :

- Du sable ? Ta valise est pleine de sable ?

- Je me doutais que tu me ferais le coup du tourisme culturel, et j'ai eu raison parce que tes lolos noirs ils sonnent moyennement "coquillages et crustacés", alors j'ai tout prévu, j'ai emmené ma plage.

- ... elle a emmené sa plage...

- Oui, j'ai emmené ma plage oui ! Pour moi, la plage en vacances c'est le strict nécessaire.

- Mais comment tu vas te laver, te changer, te préparer ??

- Les lolottes me prêteront bien des fringues.

- On dit les lolos.

- Je parle de leurs femmes là. Et puis au Viet-Nam, ils ont des salles des bains quand même non ?

- Simone, je crois qu'il faut que je te précise deux trois choses finalement...

- Ah non ! Tu m'as dit que c'était une surprise, je veux que ça reste une surprise ! Je ne serai pas déçue au moins ? Tu me fais peur là...

- Non, non... Ce sera une grosse surprise, tu peux en être sûre...

Rendez-vous en terre inconnue


- Bon, je peux enlever mon bandeau Raoul ?

- Attends encore un peu... Qu'est-ce que t'es impatiente, c'est fou ça...

- Mais ça fait onze heures qu'on roule, j'adore ton jeu de m'emmener dans un endroit où je ne suis jamais allée mais si c'est au bout du monde et qu'il reste encore le triple autant que je vois un peu la route !

- Bon, d'accord... Alors voilà, je t'emmène chez les Lolos noirs...

- Les Lolos noirs ?

- Oui, tu as une idée de l'endroit où ils vivent ?

- Les Lolos noirs... Une tribu d'Afrique où ils s'appellent tous Laurent ?

- Non

- Des polonaises qui ont fait seins nus trop longtemps sous le soleil aborigène et qui se sont regroupées pour vivre recluses ?

- Pfff...

- Comment tu veux que je trouve... Allez, dis-moi...

- C'est une tribu qui vit au nord-est du Viet-Nam.

- Du Viet-Nam ???

- Quoi ? T'aimes pas ?

- C'est pas ça mais on est en caravane et on est à Stockholm là !

- Et alors ?

- Et alors ? Tu comptais me l'enlever à quelle heure le bandeau ? T'as pas trouvé plus long comme chemin ???

- Oh merde Simone !!! Tu voulais que je passe par New-York Madame je-sais-tout ?

- Non, t'as raison Bison Futé, par la Suède, c'est bien...

- Et bien oui, par la Suède c'est bien figure-toi ! Finlande, Russie, et hop, on arrive par le Nord !

- Génial... t'as emmené un radiateur quand même ?

- T'es jamais contente...

- J'ai une autre question Raoul.

- Quoi encore...

- Tu comptes arriver en quelle année pour voir tes potes ? Non parce que, à ce train-là, c'est les Lolos gris qu'on va rencontrer !

samedi 5 novembre 2011

Que la montagne est belle



- Bonjour Monsieur, je cherche Simone Langlois...

- Oui, c'est la maison rouge, là-bas, vous la voyez ? Il n'y en a qu'une.

- Ah oui, je la vois, merci... Dites donc, il vaut mieux ne pas oublier le pain hein ?

- Monsieur ?

- Oui ?

- Vous n'êtes pas un ancien amant ni même un futur n'est-ce pas ?

- Mais enfin, je vous en prie Monsieur ! Je travaille à la pharmacie en ville, je viens pour lui donner son vaccin contre la grippe.

- Non, pardon, mais je préfère vous prévenir parce que certaines rumeurs courent dans la région depuis quelques années...

- Ah ? Comme quoi par exemple ?

- Et bien, à chaque fois qu'un homme est venu s'installer ici, dès que ça tournait au vinaigre, Simone lui demandait d'aller déneiger le jardin avec une grosse pelle.

- Et alors ?

- Bah alors il se trouve que le jardin derrière la maison est tellement pentu que si vous commencez à descendre, vous ne remontez jamais... Et avec la neige, les hommes, souvent venus de la ville, ne se rendaient pas compte de ce qui les attendait.

- Mais que sont devenus ces hommes ?

- On ne sait pas. Ils ne sont jamais remontés. Et s'ils ne sont jamais remontés, c'est qu'ils sont probablement descendus.

- Elle a eu beaucoup d'amants Simone ?

- ... à la pelle...

- Et elle vit seule aujourd'hui ?

- Oh non, ces histoires datent d'il y a quelques années, quand elle était une jeune célibataire, depuis elle a trouvé l'homme de sa vie... Tenez, le voilà !

L'homme montre un point noir dans le ciel, on devine un homme, qui porte un engin assez lourd, sous une toile gonflée par le vent.

- Qu'est-ce que c'est que ça ???

- C'est Raoul, avec sa tondeuse !

- Mais pourquoi il fait du parapente avec une tondeuse ???

- Il jardine sans risque ! C'est comme ça qu'il a séduit Simone, la première fois qu'elle lui a demandé de déneiger, il l'a fait avec son parapente, et quand il est rentré, avec un grand sourire fier et une pointe d'ironie complice dans le regard, elle a été tellement surprise, puis admirative, qu'elle en est tombée follement amoureuse. Et lui pareil. Il en parle souvent du jour où il a séduit Simone avec une grosse pelle...

- Ah ? Et ça intéresse les gens ?

- Les gens aiment beaucoup parler bricolage par ici. Alors quand on est dans le bricolage de la gente féminine, vous pensez... Enfin voilà, depuis, il a gardé l'habitude de faire tous les travaux de jardin avec sa toile.

- Il n'a pas confiance ?

- Si, bien sûr, mais Simone, quand elle est fond du gouffre, il faut quelqu'un de solide pour la remonter, alors Raoul fait tout pour s'assurer de ne pas tomber au fond du sien ! Parfois, il l'emmène avec lui, on les voit survoler le village.

- Ils s'aiment ?

- Oh oui... La montagne résonne beaucoup vous savez, et ici, on connaît l'écho du plaisir qui les unit...

- Je vois... En somme, ils passent leur temps à s'envoyer...

- Ah non, ne le dites pas !!!

- Je ne l'ai pas dit.

- Mais vous avez failli....

- Simone a trop de classe pour la caricaturer de la sorte...

- Trop de classe ? Allez le dire à ceux qu'elle a poussés vers une mort tragique !

- Mais non... C'est pentu, mais il y a un plat trois mètres plus bas, juste avant le grand vide. En gros, ce n'est pas assez pentu pour mourir mais largement assez pentu pour comprendre le message et ne pas tenter de revenir à la charge.

- De toutes façons, pour remonter par le même endroit, il faut y aller à mains nues, c'est de la vraie varappe, il faudrait vraiment être costaud pour y arriver...

- Personne ne s'y est jamais risqué.

- Pourquoi ?

- Sinon c'est l'escalade...

- Ah oui, forcément...



Franck Pelé - Novembre 2011

Un train nommé désir


Bonjour mon amour,

Demain matin, vous vous rendrez à la gare Saint Charles, vous prendrez le train pour Paris, celui de 09h37. Vous aurez cette robe dont vous m'aviez envoyé la photo et ce chapeau qui gardera un peu de votre beauté secrète. Quand vous arriverez à Paris, je vous attendrai sur le quai. J'avancerai jusqu'à vous, le sourire aussi difficile à exprimer que tout l'amour que j'aurai pour vous. Vous croirez sans doute que je ne suis pas si heureux de vous retrouver enfin, alors qu'en vous voyant, le bonheur m'inondera, comme un soleil intérieur, une lumière définitive. Je vous prendrai par la taille, je vous serrerai dans mes bras, vous poserez votre tête, doucement, sur mon épaule, je passerai ma main dans vos cheveux, nous resterons ainsi le temps que nos braises s'épousent, puis nous nous regarderons dans les yeux, dans les âmes, là où personne ne va, et nos sourires reconnaissants détendront assez nos lèvres pour qu'elles s'approchent. Je prendrai le temps d'avancer vers elles, de les effleurer, de sentir la naissance d'un de mes plus beaux souvenirs. Vous savourerez ce moment avec le même plaisir. Puis nos bouches se caresseront, dans une délicatesse inouïe, s'ouvriront enfin et inventeront un sentiment sur le sommet duquel aucun aventurier du frisson ne pourra jamais planter son drapeau. Nous serons seuls au monde, tout en haut. Et aucune neige ne saura défier notre éternité.

Je vous aime Simone.


Raoul.



Franck Pelé - Novembre 2011 - Photo Cecil Beaton

mercredi 2 novembre 2011

Pour cent balles, t'as plus rien



- T'as entendu Simone ? Claude François est mort !

- Hein ?? Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Il a changé une ampoule dans sa salle de bains et il est mort électrocuté...

- Haaaaan... Il était déjà électrique quand il dansait mais alors là, il a dû enflammer le dance-floor comme jamais...

- Simone ! Un peu de respect quand même !

- Mais non mais Raoul, franchement, tu y crois toi à une mort aussi con ? Ils nous prennent pour des abrutis les journalistes ? Et pourquoi pas "il est mort en se séchant les cheveux dans son bain" ou "il est mort en s'enfermant dans la machine à laver après avoir mis un programme long avec essorage à 1500 tours" ? Ok, il aimait la lumière le Claude, mais c'était quand même plus un papillon le blondinet, il n'aurait pas brûlé ses ailes aussi naïvement ! Tu crois une chose pareille Raoul ? A son âge, s'il ne sait pas qu'on ne touche pas une ampoule quand on a les mains mouillées...

- Tu ne l'aimais pas ?

- Si je l'aimais beaucoup, moins que toi, mais j'ai aimé le personnage, et puis j'ai un peu grandi avec lui. J'ai beaucoup aimé certaines chansons aussi. J'ai toujours eu la hantise d'être la femme du "Téléphone pleure". Je ne l'imaginais pas heureuse cette femme. Même si le père de sa fille était revenu, plus tard, elle n'aurait pas été heureuse. Et puis alors, bonjour le danger public en bricolage ! T'imagines ? Elle se fait larguer une fois, elle élève seule sa fille, le téléphone pleure, le mec revient, il change les ampoules avec les mains mouillées et la nana, il faut qu'elle refasse sa vie et sa salle de bains !

- Simone !!!

- Rrrrrooo ça va... Oui, j'aimais bien Claude François !

- C'était un homme très généreux. Dur, angoissé, nerveux, égocentrique, mais très généreux. Il paraît qu'il laissait cent francs de pourboire au restaurant...

- Cent francs de pourboire ? Mais c'est énorme !

- Oui. Un mec bien je te dis.

- Tu te rends compte la valeur de l'argent... Il y a cent ans, avec cent francs, tu mangeais pendant un mois, peut-être deux...

- Et peut-être que dans trente ans, avec cent francs, on ne pourra même pas s'acheter un disque...

- Quand même pas... Si on ne peut pas s'acheter un disque avec cent francs, alors on ne pourra pas s'acheter une chemise, un pantalon, un pull, des chaussures, c'est impossible.

- Et pourquoi pas ?

- Tu imagines ce monde de fou ? Tu ne pourrais pas t'acheter un 33 tours avec cent francs ? Et ben j'espère que les artistes dans trente ans seront quinze fois plus marquants que Brel, Aznavour ou Brassens ! Et si tu ne peux pas t'acheter un disque avec cent francs, ça voudrait dire que pour remplir ton frigo pour la semaine il te faudrait plus de 500 francs ?

- Va savoir... Remarque, si un disque coûte quinze fois plus cher dans trente ans, ça voudrait dire qu'on gagnera quinze fois plus !

- Comme disait ma grande-tante de Tarbes : "...t'as qu'à croire que le saucisson ça pousse sur les arbres !"



Franck Pelé - Novembre 2011

Heure d'hiver



- Raoul, tu m'avais dit que tu rentrais à deux heures et tu es encore chez Charles ?

- Je rentre dans une heure promis !

- Dans une heure ?? Mais tu m'avais promis de rentrer à deux heures du matin, là, il est deux heures pile, et tu joues encore au poker !

- Mais à trois heures, il sera deux heures, c'est l'heure d'hiver, on va pouvoir dormir une heure de plus !

- Ah non Monsieur, parce que moi, je viens de prendre ma douche, et je comptais justement sur cette heure éphémère pour la fêter dans tes bras, qu'elle s'évapore au bord brûlant de nos corps !

- C'est pas grave chérie, reprends un bain, j'ai la main chaude là... Je viens d'aligner un carré et un brelan sur les deux dernières parties !

- Ah t'as la main chaude... Bah tu sais ce qu'on va faire ? Tu vas continuer à brûler de désir pour tes cartes et tu vas rester dormir chez Charles. Parce que moi aussi j'ai la main chaude et je sens que je vais enchaîner les full, les suites royales, puis quand j'aurai la bonne couleur, je crierai ma victoire si fort que le voisin en aura les jetons !

- Arrête Simone... Bon, je rentre...

- Ah non ! Si tu rentres, de toutes façons, pour toi, c'est tapis ! Et je te promets que sur celui-là, il n'y aura rien à gagner.

- Mais enfin... Tu sais bien que je suis toujours là pour toi...

- Tu l'as été ! Été ! Alors rentre dans une heure, tu as raison, pour toi, il sera toujours deux heures, mais pour moi, il sera trois heures. Je reste à l'heure d'été ! L'heure où tu t'occupais de moi !!!



Franck Pelé - Novembre 2011

Embrasse-moi idiot !


A chaque fois que Simone embrassait Raoul, c'était une incroyable alchimie des sens, c'était un fleuve de plaisir, de désir, un bouche à bouche qui pouvait ranimer les souffles perdus. A chaque fois que Raoul embrassait Simone, c'était un voyage magnifique, la découverte du beau, la caresse de la genèse, une telle expression, parfumée d'un tel sentiment, ne pouvait que donner la vie. A tous les frissons du monde, des plus délicats aux plus interdits. Quand ils s'embrassaient, c'était comme manger un fraisier pour la première fois, c'était boire de l'eau fraîche après une traversée du désert, c'était voler vers une légèreté inconnue, c'était regarder fleurir les plus belles couleurs de l'autre.

Ce soir-là, Raoul demandait à Simone si elle se souvenait de son premier baiser :

- Oh la la... Oui... Parfaitement. J'avais 16 ans, je me demandais depuis plus d'un an ce que pouvait vouloir dire "rouler une pelle". Et dans ce bal, près de chez mes grand-parents, dans le Var, un jeune homme me regardait danser avec insistance, j'ai su qu'il serait mon premier baiser.

- Et alors ?

- On s'est retrouvés derrière un camion, et il m'a embrassée...

- C'était bien ?

- Horrible ! Il tournait sa langue tellement vite que j'avais l'impression d'être un biberon avec un goupillon dans la bouche ! Je me demandais même si on n'allait pas s'emmêler les langues avec ses conneries ! Un malade...

- Tu l'as revu ?

- Ah non ! Je l'ai croisé une fois, des années plus tard. Il était devenu dentiste ! Tu m'étonnes, question détartrage, il était précoce ! Tu vois, il faut se méfier des expressions... Ce petit là, il a dû être beaucoup plus marqué par "rouler" que par "pelle"... Raoul, embrasse-moi encore... Tu es le seul au monde capable de m'embrasser avec autant de justesse, si ton baiser exprime mille choses, je ressens les mille choses... Je t'aime Raoul... 



Franck Pelé - Octobre 2011

La petite entreprise


Raoul était resté à la maison ce matin-là. Une vilaine toux précédée d'une forte fièvre l'ayant dissuadé d'aller travailler. Il lisait les journaux du jour en prenant son café quand on sonna à la porte :

- J'ai une lettre recommandée pour Madame Langlois Simone !

- Oui, je prends, je vais signer pour elle...

Raoul ferma la porte, posa la lettre sur la table, reprit sa tasse de café et l'article là où il les avait laissés. Puis il fronça les sourcils, comme lorsqu'on réfléchit à quelque chose inconsciemment et que l'inconscient vient frapper à la porte du conscient.

Il regarde la lettre, et reconnaît l'écriture sur l'enveloppe adressée à sa femme. C'est celle de son patron. Il hésite. Se dit qu'il ne peut pas l'ouvrir, Simone le verrait, et il se ferait engueuler comme jamais. Le week-end serait pourri d'avance. Mais il se demande bien pourquoi son patron écrit à sa femme. Il ne tient plus, il ouvre :

"Simone, vous ne pouvez plus tricher, vous ne pouvez plus masquer vos sentiments plus longtemps. Vendredi dernier, pendant le dîner, vous avez laissé mon pied vous caresser de l'entrée jusqu'au dessert. Vous m'aimez, j'en suis sûr. Raoul est un mec bien, mais il n'est pas un entrepreneur, un leader comme je le suis. C'est un sous-fifre. Brave, mais sous-fifre. Ce soir, je vais au dancing, j'aimerais vous y voir, et danser avec vous. A ce soir..."

Au même moment, Simone fait irruption dans la maison. Raoul, dans un réflexe malheureusement tout sauf discret, cache la lettre dans la corbeille à pain. Simone le regarde méchamment. Elle avance vers lui, il déglutit difficilement, elle soulève la baguette, prend la lettre et la lit. Elle sent comme une perle de sueur sur son front. C'est elle qui déglutit maintenant... Elle tente le tout pour le tout :

- Je ne te dérange pas à ouvrir mon courrier ?

- Tu plaisantes là ?

- Oui... Bon, je vais t'expliquer...

- Si tu t'en sors, tu es géniale.

- Mais je n'ai pas à me sortir de quoi que ce soit, je te protège depuis le début, je nous protège ! Depuis trois dîners, ton patron me fait du pied sous la table, et moi je mets de fausses jambes entre les miennes, et c'est ces fausses jambes qu'il caresse, moi je ne sens rien ! C'est pour ça que j'emporte un sac de sport à chaque fois, tu crois que j'ai besoin d'un sac de sport pour transporter les couches du petit ? Tiens, viens voir...

Elle l'emmène dans le sous-sol, elle ouvre la pièce du fond, et lui montre les paires de jambes. Elle lui explique tout. Lui, comprend, s'excuse auprès de sa femme d'avoir douté d'elle, puis fulmine, le Bernard, il veut le faire danser...

- Comment ça le faire danser ?

- Tu vas me maquiller, me préparer, fais de moi une femme.

- Tu es sûr ?

- Certain. Réponds-lui et dépose ta lettre dans sa boîte. Dis-lui que tu n'es pas libre ce soir, mais que ta sœur est très sensible à son charme, et qu'elle meurt d'envie de danser avec lui.

- Paulette ?

- Oui Paulette !

- Mais elle n'est pas du tout sensible à son charme...

- On s'en fout, puisque ce sera moi ! Allez, maquille-moi...

Après deux heures de préparation, Raoul devint Paulette. En un poil plus rustique, mais la pénombre du dancing serait une alliée... Le soir venu, Raoul, élégante comme jamais, reconnaît Bernard au bar. Il passe derrière lui, et lui souffle à l'oreille, Bernard sourit, la fausse Paulette se présente, ils parlent un peu, puis Bernard invite Paulette à danser.

- Vous sentez très bon...

- Merci Bernard...

- Vous êtes sensible à mon charme m'a dit votre sœur ?

- Très ! J'adore les entrepreneurs, les leaders, les fifres...

- Les fifres ?

- Oui, les chefs des sous-fifres quoi...

- Ah... Et... Vous aimeriez que je vous entreprenne ?

- J'adorerais ! J'adore qu'on m'entreprenne... D'ailleurs, quand je suis entreprise, je deviens très administrative, très rigoureuse, je fais tout pour aider mon patron à combler mes déficits...

- Vous excitez ma curiosité Paulette...

- Oui, je sens ça...

Bernard commence à caresser les seins de Paulette. Raoul commence à tousser, d'une voix grave, puis immédiatement d'une voix très fluette, et en profite pour reculer.

- Pardon... Je pensais que...

- Que quoi Bernard ? Que je vous laisserais toucher mes seins, comme ça, alors que vous faites du pied à ma sœur depuis trois semaines ?

- Ah c'est donc ça...

- Quoi ?

- Vous êtes jalouse.

- N'importe quoi...

- Je l'aime votre sœur, et je crois qu'elle aussi.

- Permettez-moi d'en douter, elle aime son mari passionnément. D'ailleurs, vous n'avez pas peur qu'il l'apprenne ?

- Et alors ? Les temps sont durs vous savez, je ne crois pas qu'il ait une énorme envie de pointer au chômage... Il ne fera rien. Et puis sa femme ne lui dira rien.

Raoul, à l'idée de perdre son emploi, se jette à nouveau dans les bras de Bernard, et reprend la danse. Bernard revient à la charge, il lui caresse à nouveau les seins, puis il avance sa main droite sur sa cuisse et remonte doucement vers son entrecuisse. Au moment précis où il arrive à l'endroit fatidique, Bernard sourit et lui dit :

- C'est marrant cette habitude que vous avez les femmes de toujours planquer des trucs dans votre culotte... C'est votre petit baise-en-ville ?

- Heu... Oui... Enfin petit... Il contient bien plus qu'il ne le laisse supposer...

- Vous êtes riche à ce point ?

- Disons que mon patron prend bien soin des bourses de la famille...



Franck Pelé - octobre 2011

Le jeu de jambes de Simone


- Qu'est-ce que c'est que toutes ces jambes Simone ?

- Ah ma Paulette... Tu ne trouveras jamais...

- Allez...

- C'est pour manger tranquille.

- Pour manger tranquille ?

- Oui, chez le patron de Raoul. A chaque fois qu'on va dîner chez lui, il me fait un pied pas possible sous la table. Il me l'a fait deux fois, à la deuxième, je me suis dit "j'ai deux solutions, soit je le dénonce devant sa femme et mon mari, et va y avoir du sport, et surtout on oublie la promotion de Raoul, soit je trouve un moyen d'ignorer son manège tout en préservant les intérêts de chacun".

- Et alors ?

- Un ami qui travaille au théâtre comme régisseur m'a donné cette idée géniale. Et depuis, je dîne dans un confort absolu pendant que l'autre s'excite sur ma jambe comme un caniche hystérique !

Rires complices et sonores des deux sœurs.

- Mais comment tu les caches ?

- Je prends un grand sac de sport et je dis que c'est les affaires du petit.

- Ah oui, tiens, comment il va Maxence ? Je ne l'ai pas vu depuis au moins deux mois mon petit chéri avec les vacances...

- Parfaitement bien, merci. Il va avoir un an, c'est fou... Bref. Pendant qu'ils prennent l'apéro, je vais mettre les jambes en place sur la chaise, leur nappe est très longue, on ne voit rien. Quand je m'assois, je mets mes vraies jambes en retrait, derrière les barreaux de la chaise, je mets les fausses entre mes cuisses et le tour est joué !

- Il ne se rend compte de rien ?

- Rien du tout ! Il me caresse le pied, il remonte jusqu'au tibia, presque jusqu'au genou, mais il le fait avec sa chaussure, donc il ne peut sentir l'absence de peau. Et puis ce caoutchouc est très tendre, l'impression de chair est parfaite. Pendant qu'il se fait son film, il me lance des œillades en pensant que je ressens tout ce qu'il me fait, et que j'adore ça puisque je le laisse faire ! Alors qu'en fait, pendant ce temps-là, je fais du pied à Raoul, assis à côté de moi.

- Mais tu n'as pas peur de te faire prendre ? C'est quand même très risqué.

- Je suis hyper attentive à la moindre serviette qui tombe. Je me jette dessus pour la ramasser ! Une fois, j'ai vraiment eu peur, Raoul m'a écrasé le pied involontairement, j'ai exprimé un petit cri de douleur et lui et son patron ont dit "pardon" en même temps. Raoul n'a pas percuté, la femme du boss était plongée dans l'analyse de son choix de vaisselle pour nous recevoir, et son mari m'a regardée, affolé, pendant cinq secondes. Il n'avait rien compris non plus et moi j'étais prête à prendre mes jambes à mon cou !

- Finalement, le patron de Raoul est persuadé qu'il est irrésistible, d'une discrétion rare et que son charisme te fait fondre...

- Il faut toujours faire croire aux patrons qu'ils maîtrisent tout.



Franck Pelé - Octobre 2011

jeudi 20 octobre 2011

Simone al dente



Simone sentait que son corps s'électrisait totalement, chaque frisson était comme une décharge inouïe d'une sensibilité extrême, elle se sentait comme une plage, abandonnée à son Robinson, s'enivrant à chaque vague qu'il faisait onduler sur elle, elle allait exploser de bonheur, emportée par un tsunami de plaisir...

- Ah... Ah... Ah... Ah...

Et là Raoul d'enchaîner :

- Staying alive ! Staying alive !

- Putain Raoul c'est pas vrai ! Pas là ! Pas maintenant !

- Pardon chérie mais tu étais tellement juste musicalement que mon oreille n'a pas pu résister... On reprend...

- On reprend ??? J'étais avec un amant magnifique sur une autre planète, tu me quittes au moment crucial pour me faire les Bee Gees et tu crois que je vais reprendre exactement à l'endroit où tu m'as laissée ???

- Attends, ça va, quand on éteint le feu sous une casserole d'eau bouillante, il ne lui faut pas longtemps pour qu'elle se remette à bouillir... Mets-y du tien un peu...

- Une casserole d'eau bouillante ? Parce qu'on fait quoi là pour toi ? Des macaroni ? Allez, vas-y, je suis prête, et mets tout le paquet parce que j'ai très très faim !

- C'est d'une élégance ça Simone...

Raoul reprit là où il s'était arrêté, c'est maintenant lui qui sentait monter son plaisir, c'était tellement fort, il n'allait plus pouvoir tenir... Il commença à exprimer le début de son ascension finale :

- Oui... Oui... Oui...

Et Simone, les yeux fermés, dans un grand sourire, en mimant le mouvement de tête de Stevie Wonder :

- We are the world... We are the children...

- Alors ça c'est nul ! Pourquoi tu fais ça ? Juste au moment où...

- ...où tu allais jouir c'est ça ? Oh mon pauvre chou, je suis désolée... Alors ça, moi je n'aimerais pas qu'on me fasse une chose pareille...

- Mais j'allais me faire pardonner là !

- Ah oui ? En prenant ton pied tout seul ? Parce que tu fais les macaroni en deux minutes toi ? Tu comprends pourquoi le bouillonnement d'une casserole et celui d'une femme sont deux choses extrêmement différentes ? Tu ne peux pas décider de tout Raoul ! Et surtout pas du moment où je suis prête !

- Mais tu étais prête là, tu as fait ton truc avec ta lèvre inférieure ! C'était du tout cuit, tu n'avais plus qu'à me suivre, mais non, t'avais décidé de te venger des Bee Gees !

- Le problème c'est que tu ne respectes jamais mon temps de cuisson Raoul...


Franck Pelé - Octobre 2011

Parfum d'absurde



- On peut savoir ce que tu fais Raoul exactement là ?

- Je m'entraîne à l'absurdité de la vie.

- C'est à dire ?

- Respirer des fleurs avec un masque à gaz c'est un peu comme passer devant des agences de voyage, des boutiques de luxe, des concessionnaires automobiles et des grands restaurants à longueur de rue tout en se disant qu'on est en pleine période d'austérité.

- Tu peux retirer ton masque, elle est en plastique celle-là, elle ne sent rien...

- C'est pas grave, c'est pour le symbole. En plastique ? Mais à quoi ça sert ?

- A maquiller la réalité. A nous faire croire que tout est toujours rose...

- Pour une fois que le gouvernement nous faisait une fleur !

- Manquerait plus qu'on nous change notre monnaie, qu'on augmente absolument tout sauf les salaires, que les financiers tirent les cordons de nos bourses et alors là, ce serait le bouquet...


Franck Pelé - Octobre 2011

Simone s'emmêle les pinceaux



- Ne bouge pas ! Reste comme ça...

- Quoi ? Pourquoi ?

- Quand tu mets ta main derrière ton cou comme ça, tu es belle comme... comme une définition parfaite qu'on n'a pas encore écrite pour exprimer la quintessence de la beauté d'une femme... Tu matérialises la seconde qui précède le chef d’œuvre, c'est le moment où le pinceau de Michel-Ange va glisser sur sa toile, où Chet Baker va souffler dans sa trompette, où Cassavetes va filmer Gena, c'est la seconde où l'on sait que l'exceptionnel arrive, que la classe sublime va nous emporter... Tu vas te retourner, et je vais voir naître le monde...

- Je peux bouger maintenant ?

- Tu pourrais montrer un peu de sensibilité à ma poésie Simone.

- Justement, je vais m'en occuper de mon poète... Tu permets que j'utilise ton pinceau pour te dessiner ce qui me ferait plaisir ?

- Simone...

- Je peux aussi te jouer quelques notes de trompette si tu veux...

- Simone ! Laisse flotter un peu de romantisme merde ! Je me tue à chercher la subtilité la plus extraordinaire et toi tu te vautres dans la métaphore salace !

- La métaphore salace ? La métaphore salace ??? Tous les hommes du monde rêveraient que leur femme leur réponde ce que je viens de te répondre et toi tu voudrais que je te récite l'intégrale de Baudelaire pour t'exciter ? Regarde-la bien la naissance du monde parce qu'il part en couveuse pour quelques semaines ton monde ! Et ton pinceau, tu peux le ranger, c'est pas demain que tu vas me refaire le plafond de ma chapelle Sixtine ! Elle te plaît celle-là comme métaphore salace ? Non mais je rêve !


Franck Pelé - Octobre 2011

Cueillir la rose



Simone sentait que sa voisine de droite la regardait depuis de longues minutes. Une femme assez âgée, surtout à cause de l'idée qu'elle se faisait de son âge. A cause de son éducation aussi, déjà ridée bien avant elle. N'en pouvant plus de sentir ce regard comme on sentirait le poids d'une concierge sur un secret, Simone se tourne brusquement vers elle :

- Bon ! Quoi ???

La dame plonge ce qui aurait dû être sa honte dans son journal.

- Oh arrêtez hein, ne faites pas semblant, ça fait deux heures que vous me dévisagez... Alors, c'est quoi le problème ? Mes jambes sont trop nues ? Trop maigres ? Mon parfum n'est pas assez bourgeois ? Ma jeunesse est trop prétentieuse ?

- Pas du tout... Vous êtes très belle.

- Merci.

- Vous semblez malheureuse.

- Je le suis.

- Pourquoi ?

- Et voilà ! C'est pas écrit dans Le Figaro ? C'est ça ? Y'a des secrets qui vous résistent ? Alors comme c'est pas écrit dans Le Figaro, vous voulez savoir, forcément... Mais si je vous le dis, tout le café sera au courant demain matin, et comme on croise beaucoup de journalistes du Figaro ici, c'est moi qui lirai ma propre vie dans le journal dès demain !

- Mademoiselle... Vous ne pouvez pas savoir à quel point j'aimerais avoir votre jeunesse pour avoir les armes qui combattent le malheur. J'ai à peine eu le temps d'apprendre à me connaître, à aimer, à comprendre, que j'avais déjà expiré mes plus belles années.

- Vos plus belles années ? Et pourquoi elles ne seraient pas devant vos plus belles années ? Vos plus jeunes sont passées, d'accord, mais vos plus belles ? Posez votre journal, arrêtez de vous habiller comme une bourgeoise déjà retraitée, partez en Afrique, écrivez un livre, peignez une toile, aimez un homme !

- Aimer un homme, à mon âge...

- Si je vous semble malheureuse aujourd'hui, c'est parce que j'ai rencontré un homme dont je suis certaine qu'il est le mien, et pourtant, cet homme est heureux avec une autre, et moi je suis avec quelqu'un, Pierre, nous vivons une histoire douce, jolie. Je n'ai aucune raison de l'enlever à cette femme comme je n'ai aucune raison de laisser tomber Pierre, et pourtant, je sens, je sais, que si je ne vis pas le monde avec cet homme, je serai bien plus vidée de ma jeunesse que vous. Si on me proposait de l'aimer à votre âge, et d'attendre ce moment pour vivre sa magie, je n'hésiterais pas une seconde, et tout ce que je vivrais avant serait comme caresser un rêve avant de le pénétrer pour de bon...

- Je vous en prie...

- C'est une image Geneviève...

- Mais je ne m'appelle pas Geneviève !

- Aimez un homme, maintenant, demain, n'attendez plus, trouvez l'amour, dans un regard, une attention, une main qui s'avance dans un réflexe protecteur, un mot plus riche qu'un autre, cueillez les roses de votre vie, comme l'a si joliment écrit Walt Withman, et ne vous arrêtez pas à la première épine, chercher la fleur, et vous aurez l'ivresse.

- Je me sens revivre... C'est fou... Merci Mademoiselle !

- Je vous en prie Madame...

- Comment il s'appelle votre amoureux ?

- Raoul.

La dame se lève, pose sa main sur celle de Simone, la regarde profondément dans les yeux et lui dit :

- Je vous promets que vous l'aimerez votre Raoul, et il vous le rendra tellement bien. Parce que les fleurs sont faites pour être cueillies par le jardinier qui saura les cultiver... Parce que la nature est bien faite...


Franck Pelé - octobre 2011

La rencontre



Je m'appelle Raoul, j'ai vingt-cinq ans. Depuis maintenant six mois, j'écris à la plus belle femme du monde, à celle qui sera la mienne, j'en suis sûr, même si je ne l'ai encore jamais vue. Elle s'appelle Simone. C'est en appelant sa sœur, Paulette, la compagne de mon ami Charles, que sa route a croisé la mienne pour la première fois.

A la première note de sa voix, j'avais l'impression d'avoir l'oreille de Mozart et de reconnaître la musique la plus absolue, la plus élégante, la plus sensuelle qui soit. Le silence qui a succédé à son "allô" dessinait un sourire sur ma bouche qu'elle pouvait entendre, et à mon tour, j'entendais le sien, complice et déjà séduit. Je cherchais mes mots, je demandais si c'était Paulette, elle me répondait "non, c'est Simone, sa sœur" et moi j'entendais "non, c'est Simone, ton cœur". Les silences faisaient un bruit étourdissant. Comme une tempête sur mon chemin calme. A partir de ce moment, j'ai appelé chaque semaine, à cette heure précise, pour parler à Charles, et toujours Simone décrochait, avec ce même sourire délicieux dans la voix.

Puis j'ai décidé de lui écrire. Dès les premiers mots échangés, l'évidence parfumait notre couple. Tout ce qu'elle m'écrivait me parlait, me rassurait, m'envoûtait, tout ce que je lui écrivais la ravissait, l'enflammait, la bouleversait. Elle me disait que j'étais sa justesse. Qu'il n'y avait rien de plus important que la justesse. Dans les mots, dans les notes, dans le goût qu'on porte aux choses et aux gens. Je lui disais qu'elle était mon rêve de femme, une étoile élégante qui ne brillait que pour moi, une magie sensuelle aussi solaire qu'un jour d'été, à l'heure où les ombres sont aussi courtes que les jupes.

Elle m'a envoyé une photo d'elle. Je ne l'avais jamais vue, et pourtant, en regardant son visage pour la première fois, j'avais l'impression de la connaître depuis des siècles. Avant même que quelqu'un définisse le sentiment amoureux. Elle avait une classe folle. Une beauté majeure. Je lui avais envoyé une photo de moi. Elle m'avait trouvé beau. Elle m'avait dit que mes traits ressemblaient aux courbes de mes lettres. Pendant six mois, pas une seule de mes respirations n'a été orpheline du souffle qui nous portait.

Cet après-midi, je vais enfin la rencontrer. Paulette et Charles partent à la campagne toute la journée. Elle a aménagé un petit salon au grenier, qui laisse filtrer quelques rayons de soleil et dans lequel on peut écouter de la musique. Je suis mort de peur. Nous connaissons tout de l'autre, ses mots, ses sentiments profonds, ses secrets, mais nous ne connaissons pas l'autre. L'alchimie physique est-elle forcément aussi évidente que l'alchimie littéraire ? L'idéal qui se vit sous une plume n'est-il pas beaucoup plus facile à vivre que l'oiseau rare déplumé par le cynisme du quotidien ? Je vais me trouver face à elle. Faudra-t-il que je l'embrasse à pleine bouche dès que son sourire m'y invitera ? Et si mon envie traduisait mal son sourire ? Et si elle était déçue ? Et si au contraire j'étais trop pudique dans mon élan ? Devrai-je la déshabiller si son corps me le demande ? Oui, d'accord mais imaginons qu'elle décide d'écouter sa raison plutôt que son corps, elle m'en voudrait peut-être de ne l'avoir pas suivie dans son bémol... Et si, à l'exact moment de notre rencontre physique, au croisement de nos regards impatients, si impatients, et tellement attisés par six mois d'évidence amoureuse, elle ne ressent rien ? Si je sens qu'elle est déçue, pas forcément par moi, mais par le fait que la réalité de notre rencontre n'arrive pas à la cheville de la magie de nos échanges, alors quoi, je mets un 33 tours et on joue aux petits chevaux ? Et si je ressens cette déception moi-même ? Comment pourrais-je lui dire ? Lui dire serait criminel, ne pas lui dire serait un acte terroriste. Non, je ne vais pas y aller dans ce grenier, je vais me cacher, rester dans l'ombre.

J'ai eu besoin de trois fois plus de temps que d'habitude pour mettre ma clé dans la serrure et fermer ma porte à double tour. J'étais tendu comme jamais. Je crois même que je tremblais. J'ai marché jusqu'à cette grande maison en pierre, j'ai regardé la sonnette. Je savais qu'en appuyant sur le bouton, je sonnais à la porte de la femme de ma vie. Ou je sonnais le glas de mes rêves. Elle m'a ouvert. Elle m'a souri comme si elle savait. Comme si elle avait vécu absolument tous les orages qui avaient trempé mes certitudes depuis trois jours. Elle ne nous a pas laissé le temps de réfléchir, ni d'être mal à l'aise. Elle m'a pris la main, je l'ai suivie dans cet escalier pas beaucoup plus raide que mon système nerveux, sa main était douce, comme si je l'avais écrite, ses doigts étaient de fée, et moi j'étais défait...

Elle a à peine ouvert les volets, pour tamiser la lumière, elle a mis du jazz, elle s'est retournée, s'est approchée, puis elle m'a regardé. Longuement, avec ce sourire qui me disait tant. Elle n'avait jamais douté. Elle a avancé ses lèvres, j'ai eu le temps de les voir s'entrouvrir avant d'être plongé dans un bonheur absolument indescriptible. C'est pour ce moment que j'avais vécu, c'est pour elle que j'étais né. Et je venais de naître une seconde fois. A partir de ses lèvres, j'allais être un homme amoureux. Plus qu'aucun autre. Mieux qu'aucun autre. Quand elle a pris ma main pour la poser sur son sein, une de ses bretelle était déjà tombée, comme si la matière elle aussi voulait participer à l'abandon de toute limite, à la conquête de l'espace et du temps. C'était le début du Big Bang, la naissance de notre voie lactée...


Franck Pelé - Octobre 2011

United Colors


Simone et Raoul achevaient leur voyage aux États-Unis. En cet automne 1954, ils avaient décidé de visiter le Mississippi avant de rentrer à New-York pour prendre le bateau du retour. Le fleuve était magnifique, les champs de coton à perte de vue ne résonnaient pas encore du blues de ceux qui y travaillaient mais ils calfeutraient des vérités terribles, invisibles pour l'esthète de passage. Sur le bord de cette route poussiéreuse, Simone remettait son foulard sur ses cheveux pour les protéger des nuages soulevés par le passage des voitures. Le bus arrivait enfin.

Raoul laisse Simone monter avant lui, tout en l'aidant à grimper sur la première marche, si haute qu'elle aurait dû être deuxième. Elle s'adresse au chauffeur, un jeune blond hautain, mâchant du chewing-gum avec des mouvements de mâchoire si grands qu'il semblait vous insulter avant même d'avoir commencé à parler :

- Bonjour Monsieur, deux billets s'il vous plaît. Excusez-moi mais serait-il possible de nous asseoir au dernier rang du bus ?

- Ah non ma petite dame. C'est réservé aux nègres.

- Pardon ?

- Vous savez pas lire ? Regardez le panneau "Colored", vous ne pouvez pas vous asseoir après ce panneau, et puis de toutes façons vous serez bien mieux avec nous, ça sent meilleur...

- Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Vous parquez les gens de couleur ici ?

- On ne les parque pas, on ne se mélange pas, c'est tout. Chacun à sa place. Et la leur, c'est à l'arrière du bus. Alors, vous montez ou pas ? Parce que je ne vais pas passer deux heures à vous attendre.

Simone prend ses billets, croise le regard de Raoul en train de fusiller celui du chauffeur, dont le sourire narquois achève de motiver ses nerfs. Ils vont prendre place au fond, à côté d'un couple de noirs, très étonné de voir ces blancs à côté d'eux, ils prennent même un peu peur. Simone les rassure en leur souriant :

- Depuis quand on vous traite comme ça ?

- Oh... depuis longtemps Madame...

- Mais de quel droit peut-on décréter de telles différences à cause d'une couleur de peau ?

- C'est comme ça Madame, ici, il faut être blanc pour être respecté. Si vous êtes noir, vous êtes moins important que leur chien. Encore moins important que le coton qu'on ramasse pour eux. On est des animaux, des animaux qui parlent. Ça ne semble même pas les étonner...

- Si on pouvait voir la couleur de l'âme, certains auraient un avenir des plus sombres...

C'est alors que le chauffeur se lève, avance jusqu'au fond du bus et lance au couple français :

- Ici, c'est pour les nègres, je vous l'ai déjà dit, alors vous obéissez ou vous descendez immédiatement !

Simone :

- Dis donc espèce de petit con morveux, qui es-tu pour te croire au-dessus de ces gens qui ont le même sang que toi dans leurs veines ?

- Quelqu'un qui sait lire, qui a une éducation et qui est blanc comme neige ! Quelqu'un qui sait réfléchir et discuter, qui sait faire autre chose que courir vite et chanter au lieu de travailler !

- Ah parce que tu sais lire toi ? Et tu sais réfléchir ? Heureusement dis donc, qu'est-ce que ce serait sinon ! Ces gens ont les mêmes droits que toi, ils souffrent bien plus que toi pour mériter un petit peu de confort dans cette vie difficile !

- C'est pas de ma faute si la vie ne veut pas d'eux, la classe supérieure c'est pour les blancs, c'est comme ça !

- Mais quel connard ! C'est pas la vie qui ne veut pas d'eux, c'est toi, et tous ceux qui pensent comme toi ! Ton âme est bien plus noire que leur peau, et la différence c'est qu'eux n'ont pas décidé de la couleur de leur peau ! Alors que toi, tu as tout fait pour refuser de voir les belles choses, tu as repeint ton intérieur en noir, en noir foncé, et tu vis depuis tellement longtemps sans la lumière de l'intelligence que tu ne vois plus rien ! Petit con ! Tu es aussi malléable que ton chewing-gum ! Si demain on te dit que Dieu est noir, tu brûles toutes les églises de ton pays avec tes copains supérieurs ?

- Oh elle va se calmer la bourgeoise là ? Allez, vous descendez maintenant, allez, allez ! Et vite !

Raoul décoche alors une droite au menton du blanc bec qui fait voler le chewing-gum jusqu'au pare-brise quinze mètres plus loin. Il enchaîne une série de gifles en demandant des excuses jusqu'à ce que le chauffeur s'exécute :

- Pardon ! Pardon !!!

Simone :

- Calme-toi Raoul, tu vas lui donner raison à cette ordure...

Raoul, au chauffeur :

- Ecoute-moi attentivement espèce de malade mental, tu vas retourner à ton volant, nous on va rester ici avec nos amis, et si tu bronches une seule fois, je vais te montrer qui c'est Raoul. Parce que j'ai encore jamais ventilé à l'américaine mais quelque chose me dit qu'avec toi je pourrais battre des records !

- D'accord, d'accord...

Le chauffeur reprend sa place, il regarde son visage dans le rétroviseur et dit dans un souffle :

- Pffff.... regardez-moi ça, j'ai plein de bleus partout maintenant !

Raoul quitte alors sa place, arrache le panneau "Colored" et vient l'encastrer entre la machine à composter et le tableau de bord du chauffeur, l'enfermant ainsi dans son petit espace clos :

- Voilà, comme ça les gens seront prévenus et personne ne viendra t'emmerder ! En même temps, tu ne devrais pas avoir grand monde, tu sais ce que c'est, les blancs ont tellement peur des couleurs, se faire conduire par un bleu, ça doit être aussi flippant que s'asseoir près d'un noir !


Franck Pelé - Octobre 2011

Simone dans le grand "Monde" !

vendredi 7 octobre 2011

Simone à découvert



Ce matin, Simone et Raoul avaient rendez-vous avec leur banquier, Monsieur Lachance, un nom qui ne tenait pas vraiment ses promesses.

- Madame, Monsieur, je vous ai demandé de venir parce que votre compte est dans le rouge.

- De combien ?

- Trois mille francs.

- Ce n'est rien ça. Raoul va vendre une voiture et ça va repartir.

- Ah non, pourquoi je vendrais une voiture ?

- Mais parce qu'on est dans le rouge chéri !

- Pardonnez-moi de vous interrompre mais si je regarde attentivement votre relevé de compte, je vois que vos sept derniers achats concernent des paires de chaussures et des tailleurs de marque.

- Ah ! Voilà Simone ! On est dans le rouge parce que tu claques comme si tu étais une princesse.

- Et je suis quoi selon toi ? Une concierge ?

- Une femme de la classe moyenne qui a des goûts de luxe !

- De la classe moyenne ??? Et bien ça fait plaisir de donner de la confiture à un cochon ! Tu vas aller goûter à la classe moyenne avec tes copines du marché, tu vas voir, c'est parfumé à souhait !

- Arrête un peu ton snobisme, tu veux bien, on ne vit pas dans une somptueuse villa avec un compte richement garni, on a des salaires moyens, donc on est dans la classe moyenne, que tu le veuilles ou non, que tes goûts soient luxueux ou non. Alors tu laisses mes voitures où elles sont, et tu freines un peu sur les fringues et les chaussures. Tu as de quoi tenir deux guerres dans tes placards, il va falloir que tu sois un peu raisonnable, merde !

- Mais tu as sept voitures Raoul ! On n'a pas besoin de sept voitures ! Elles dorment dans la grange en plus, tu les sors une fois par trimestre ! Moi, mes chaussures, je les sors une fois par semaine, mes tailleurs, je les porte, et je fais plaisir aux gens qui me regardent ! Toi, tu pollues leur air et leurs oreilles !

- Avec un V12 ? Je pollue leurs oreilles avec le bruit d'un V12 ? Ma pauvre chérie, arrête de toujours penser que c'est la faute des autres, tu peux très bien vivre avec seulement trente paires de pompes, ça t'en fait une par jour, alors tu peux vendre la moitié de ce que tu as...

- Madame, je crois que votre mari a raison...

- Ah d'accord ! Alors écoute-moi bien avant que tu n'ailles prendre ton petit verre de Côtes de Nuit du matin, je ne vais rien vendre du tout, et si jamais tu me forces à vendre un seul lacet de mon patrimoine, je raconte à toute la ville que son banquier est dans le rouge tous les jours dès 11 heures du matin, et que personne ne vient le gonfler pour qu'il vende ses bouteilles afin de retrouver une couleur normale !!!

- Bien. Je me vois dans l'obligation de fermer vos comptes.

- Attendez !

Simone se lève et glisse un mot à l'oreille du banquier, elle chuchote :

- Une fois mon mari parti, je vous attends derrière, dans la cour, je vous rembourserai tout ce qu'on vous doit, avec les intérêts...

- Hum ! Très bien, je vais voir ce que je peux faire. Monsieur, au plaisir !

- Mais qu'est-ce que tu lui as dit ?

- Rien, ne t'inquiète pas, je me suis excusée et je lui ai dit que j'offrirai une belle paire à sa femme. Tu sais, elle ne doit pas souvent en voir sa femme... Chéri, va à la maison, j'ai deux trois courses à faire, je te rejoins.

- D'accord. A tout à l'heure.

Raoul retourne à la voiture quand il se rend compte qu'il a oublié ses clés à l'agence. Il revient sur ses pas, on lui dit que son conseiller n'est pas à son bureau. Il est sorti quelques instants. Raoul fait le tour de l'agence, et il tombe nez à nez avec sa femme complètement nue sous son manteau, qu'elle ouvre en grand face à leur banquier !

- Simone ! Mais qu'est-ce que tu fais ???

- Excuse-moi mon amour, mais quand on est dans l'impasse, il faut savoir provoquer Lachance !



Franck Pelé - Octobre 2011

jeudi 6 octobre 2011

Le monde a ses pieds



- Raoul, je ne peux pas t'expliquer à quel point j'aime les chaussures...

- Tu n'as pas besoin de m'expliquer, il suffit que je compte les paires dans le dressing.

- J'ai quand même envie de t'expliquer. Quand je vois une paire de chaussures qui me plaît, j'ai l'impression de vivre la même mécanique que celle qui provoque la chimie amoureuse. En mieux d'ailleurs...

- Pourquoi en mieux ?

- Parce qu'une paire de chaussures ne te répond pas, ne te pose pas de questions, elle dort au placard, elle n'est là que pour te faire briller, pour te transporter avec élégance...

- Oui enfin elle peut te casser les pieds ta paire de chaussures elle aussi...

- Et bien tu en changes ! Pourquoi se taper de la croûte quand on mérite du cuir ? Et quand tu veux remettre les vieilles, tu te rends compte que tes goûts ont changé et elles ne te disent pas un mot si tu les refiles à ta meilleure amie !

- Heu... C'est une généralité ou tu personnalises la métaphore là ?

- Je ne t'ai pas refilé à ma meilleure amie que je sache... Et puis toi, tu es mon talon aiguille, c'est ton regard qui me grandit... Non, sérieusement chéri, quand je craque pour une paire de chaussures, c'est presque érotique, c'est le prolongement de moi qui touche le sol, c'est une expression artistique qui tutoie ma coquetterie, c'est du plaisir pur ! Quand un tel objet sait prendre son pied, l'orgasme alchimique est incomparable, tu te dis que Dieu existe... Tu vois, je pourrais presque me passer des hommes tant le plaisir ressenti est immense lorsqu'une paire me choisit. Parce que c'est elle qui me choisit. Puis je les achète, et le premier jour où je sors avec, je suis finalement ravie que tous les hommes du monde soient à mes pieds. Enfin... façon de parler...



Franck Pelé - Octobre 2011



Toute une histoire



- Bonjour, je vais à Chaucre, vous pouvez m'emmener ?

- Bien sûr, montez, je vous en prie.

- Merci !

- Vous venez souvent à Oléron ?

- Mes parents ont une maison à Domino, je viens depuis que je suis toute petite.

- Moi aussi, cette plage est la mienne depuis que je suis né ! Je m'appelle Michel.

- Enchantée, Simone.

- Ravi. Que faites-vous dans la vie ?

- Je fais le jambon dans des tranches de vie.

- Pardon ?

- Je suis l'héroïne de mes aventures.

- rrrroooo... C'est chouette ça... Et vous en avez beaucoup ?

- Des aventures ? Pfiouuuu.... Au moins une fois par semaine !

- Vous devez être crevée...

- Un peu mais ça me fait voyager, c'est génial... Je suis même allée en Asie avec Steve McQueen !

- Vous avez eu une aventure avec Steve McQueen ? Wouaouh ! Je n'ai pas n'importe qui dans ma voiture !

Michel pose alors sa main sur la cuisse de Simone après avoir fait mine de changer de vitesse...

- Ho, repassez en seconde Michel, vous risquez la sortie de route là ! Je suis mariée moi...

- Ah bon ? Mais votre mari, il sait pour vos aventures ?

- Évidemment qu'il sait ! Il en fait même partie ! Il participe même très souvent, mais aujourd'hui, je suis venue à pied, j'avais besoin d'être un peu seule.

- Dites donc, vous êtes plutôt libéré comme couple...

- Très ! On vit beaucoup de choses ensemble, mais toujours dans le respect de l'autre.

- Mais alors aujourd'hui, vous n'avez donc pas prévu d'aventures...

- Je n'en avais pas prévu non, et puis vous êtes arrivé ! Si j'étais allée à Chaucre à pied, personne n'en aurait rien su, mais vous vous êtes arrêté, alors ça fait toute une histoire.

- Mais quelle histoire ? Il ne s'est rien passé !

- On est en train de l'écrire l'histoire mon cher Michel, vous ne vous en rendez pas compte mais vous faites le bon pain de la tranche de vie du jour !

- Oui enfin le bon pain il aurait bien aimé toucher la couenne du jambon...

- C'est fou cette plage, elle est si sauvage, si belle...

- Oui, et dans trente ans, ici, il y aura une route goudronnée, un parking, des banques, des fast-food, des magasins, et un monde fou qui trouvera que l'endroit est surfait...

- Vous êtes un gentil Michel, ça se sent... Je vous aurais bien garni votre mie mais je me connais... et puis je beurre déjà la tartine de mon Raoul, je ne peux pas me permettre d'excès, ça peut faire grossir...

- C'est dommage, j'avais tout le matériel dans la R 16...

- Je me doute Michel, je me doute... Tenez, laissez-moi ici, c'est parfait.

- Mais alors, on l'a vécue cette aventure tous les deux là ?

- Oui, à l'instant. Vous faites désormais partie de ma vie ! C'est beau non ?

- Je n'ai rien senti mais... pourtant... oui... c'est vrai... je le sens maintenant... je sens que c'est beau...


Michel venait de croiser la route de Simone, et toute sa vie, il s'en souviendrait. Il allait même garder tout au long de son existence ce sourire tranquille et généreux qu'elle avait imprimé dans ses traits. Ce sourire illuminera son visage et fera de lui un personnage fort sympathique aux yeux de tous ceux qui fleuriront son chemin. Il n'avait eu besoin que d'une seule fleur pour faire de sa vie un jardin. Il ne l'avait pas cueillie. La respirer avait suffi. 



Franck Pelé - Octobre 2011

Un peu plus près des étoiles


- C'est d'une tendresse absolue quand tu m'embrasses sur les yeux...

- C'est pour les remercier de m'avoir reconnu, d'avoir su me voir comme je suis, au plus profond de moi... Et surtout parce que ce sont des diamants qui reflètent les milles facettes de la magie de ton être...

- C'est étrange cette sensation, j'ai les yeux fermés, et sentir tes lèvres chaudes me donne l'impression de voir l'amour, de VOIR le sentiment, c'est fou non ? On ne peut pas voir un sentiment, on peut le sentir, le ressentir, l'entendre dans une l'émotion d'une voix mais on ne peut pas le voir...

- Tu plaisantes ma chérie ? Je le vois tous les jours ce sentiment quand je te regarde, que tes yeux soient ouverts ou fermés.

- Dire qu'on ose raconter que l'amour rend aveugle... Je ne vois jamais aussi bien que les yeux fermés par ta bouche. D'ailleurs, si je me concentre bien, je crois même être capable de voir l'avenir...

- N'exagérons rien...

- Je peux te prédire ton avenir très proche. Par exemple, dans quelques minutes, quand ce sera la chaleur de mes lèvres qui fermera tes yeux, jamais tes paupières n'auront abrité un tel océan de lumière...



Franck Pelé - Octobre 2011